Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

courir dans le Littré

1 article· 139 citations· rimes· synonymes· conjugaison

courir v. n. (kou-rir)

  1. 1Aller avec une grande vitesse.

    • Terme de marine. Faire route. Courir au nord, au sud.

    • Courir signifie quelquefois s'échapper à la hâte.

    • Je cours encore, locution familière, qui s'emploie pour dire : je m'en allai en hâte, on ne m'y rattrapera plus.

    • Courir, pris substantivement.

      • Nier, croire et douter sont à l'homme ce que le courir est au cheval Pascal, Rel. 8
    • Courir sus à quelqu'un, en termes d'ordonnances, de déclarations, se jeter sur lui pour l'arrêter, pour le tuer. On ordonna de lui courir sus. Et fig. poursuivre, persécuter.

    • On dit dans le même sens courir sur.

    • Courir sur, faire la course comme corsaire.

      • En leur obtenant du Portugal des commissions pour courir sur les Espagnols, même après qu'ils eurent fait la paix avec la France Raynal, Hist. phil. XIII, 35
    • On dit dans le même sens courir à.

    • Courir s'emploie en une espèce de passif impersonnel, avec le pronom ce. On pourra dire à des enfants qui courent : c'est assez couru, c'est-à-dire ne courez plus.

    • Fig.

      • C'est assez couru dans les voies de l'iniquité Fléchier, Sermons, II, 237
    • Ce n'est pas tout que de courir, il faut partir de bonne heure, c'est-à-dire il ne suffit pas de se hâter, il faut encore se mettre à l'œuvre à temps.

  2. 2Jouter à la course. Ceux qui devaient courir n'attendaient que le signal pour s'élancer dans la carrière. Alexandre ne voulut pas courir dans les jeux olympiques, à moins que des rois n'y courussent.

    • Courir se dit aussi des chevaux qui disputent le prix de la course. Faire courir, envoyer des chevaux sur le turf pour y courir.

  3. 3Fig.

    • Courir au plus pressé, faire d'abord ce qui est le plus urgent.

      • Ils ont couru au plus sûr, et ont compris que ce serait une folie de vouloir se sauver comme les autres se damnent Massillon, Car. Salut.
    • Courir sur les brisées de quelqu'un, se mettre en rivalité avec lui.

    • Courir sur le marché de quelqu'un, enchérir sur lui, tâcher d'obtenir ce qu'un autre a demandé le premier.

    • Courir à l'hôpital, se ruiner rapidement par des dépenses excessives.

    • Courir à l'évêché, au bâton de maréchal, être en passe d'y parvenir.

  4. 4Marcher vite sans précisément courir, aller en hâte, se dépêcher, s'empresser. Vous ne marchez pas, vous courez. Courir aux armes. Tout le pays se souleva et courut aux armes.

  5. 5Courir après quelqu'un ou quelque chose, aller à sa recherche.

    • Fig.

      • Mon cœur court après elle Racine, Andr. II, 5
      • En effet il courait après le mensonge, mais il était attiré par quelque lueur de vérité Fléchier, I, p. 277
      • Qui ne court après la fortune ? La Fontaine, Fabl. VII, 12
      • Mon esprit ne court pas après si peu de chose Molière, l'Étour. III, 3
      • Le mérite a pour moi des charmes si puissants, que je cours partout après lui Molière, Préc. 10
      • Cet air de parure après lequel on court et qu'on n'attrape guère Hamilton, Gramm. 6
    • Courir après l'esprit, affecter d'en montrer sans trop y réussir.

    • Courir après son argent, continuer à jouer pour tâcher de regagner ce qu'on a perdu, et aussi aller relancer ses débiteurs.

      • Il a mieux aimé diminuer son fonds que d'avoir toujours à courir après ses rentes J.-J. Rousseau, Hél. VI, 52
    • En un autre sens, courir après l'argent, chercher toutes les occasions d'en gagner.

  6. 6Aller et venir çà et là. Il est toujours à courir.

  7. 7Faire des courses, des démarches. Il a couru toute la journée pour ses affaires.

    • Faire courir quelqu'un, lui faire perdre son temps en courses.

      • L'attention qu'on a de ne pas faire courir les ouvriers J.-J. Rousseau, Hél. IV, 10
  8. 8Terme de commerce. Courir franc, ne rien payer pour salaire d'une négociation.

  9. 9Abonder, en parlant de vermine et de petits animaux nuisibles. Les souris courent dans cette maison. Les poux courent sur cette chemise.

  10. 10Avoir un mouvement de progression, en parlant des choses. Sa plume courait sur le papier.

    • Laisser courir sa plume, se livrer en écrivant au cours de ses idées.

      • Vous avez laissé courir votre plume et donné un essor à votre imagination VAUVENARGUES, Dial. Pasc. et Fén.
    • Terme de marine. Faire courir une manœuvre dans ses poulies, faciliter le jeu des cordages. On dit que les amarres courent quand elles glissent.

  11. 11Couler. Le sang court dans les veines.

  12. 12Être répandu, passer de main en main. Les billets de ce négociant courent sur la place, on cherche à s'en défaire.

    • Il court parmi le monde un livre abominable Molière, Mis. V, 1
    • Outre les copies qui couraient parmi le peuple Bossuet, Hist. II, 3
    • J'ai longtemps hésité si je donnerais au public ces panégyriques, et je ne m'y suis enfin déterminé qu'après en avoir vu courir quelques éditions sous mon nom, où je n'avais nulle part Fléchier, Préf. 53
    • Vous verrez courir de ma façon dans les belles ruelles deux cents chansons Molière, Préc. 10
    • Il y avait d'autres écrits de Picolomini qui couraient dans le monde Voltaire, Mœurs, 96
    • Lorsque la comédie du Glorieux fut donnée au théâtre, il courut, contre cette pièce et contre l'auteur, des couplets qui eurent alors toute la vogue passagère assurée aux satires D'ALEMBERT, Éloges, Destouches.
  13. 13En parlant de maladies, sévir d'une façon épidémique. Les maladies qui courent. La scarlatine court dans ce canton, elle a enlevé beaucoup d'enfants. Il courait alors une fièvre dangereuse. Il a couru cette année des dyssenteries.

  14. 14Être en voie de, être près d'arriver au terme. Ma provision de bois court à sa fin.

  15. 15Se passer, en parlant du temps. L'année qui court. On lui a donné trois mois qui courent à partir de tel jour.

    • Familièrement. Par le temps qui court, d'après ce qui se passe, dans les circonstances où nous sommes.

      • Dans le temps qui court ce n'est pas un petit mérite Mme de Sévigné, 402
  16. 16Être compté, en parlant des intérêts, loyers, appointements. Ses intérêts, ses gages courent depuis un an.

  17. 17S'étendre, se prolonger. Le chemin court entre des vignes au bord du lac. Cette côte court est-ouest, c'est-à-dire va droit d'orient en occident. Ces rochers courent sud-ouest, environ trois lieues.

    • L'Asie est soutenue, tant au nord qu'au midi, par deux grandes chaînes de montagnes qui courent presque depuis l'extrémité occidentale de l'Asie Mineure et des bords de la mer Noire, jusqu'à la mer qui baigne les côtes de la Chine et de la Tartarie à l'orient Raynal, Hist. phil. I, 4
  18. 18En termes de filature, on dit qu'un fil de laine, de soie, etc. court, quand il fournit beaucoup d'ouvrage.

  19. 19V. a. Poursuivre à la course.

    • Ce n'est pas qu'on s'imagine que la vraie béatitude soit dans le lièvre qu'on court Pascal, Div. 2
    • Monseigneur court le lièvre dans son parc Hamilton, Gramm. 9
    • Le duc m'a voulu mener courir un cerf avec lui Molière, les Préc. 12
    • Il courut un cerf au clair de la lune Mme de Sévigné, 46
    • Mme la Dauphine se met à courir les bêtes Mme de Sévigné, 437
    • Fig. Ils courent le même lièvre, c'est-à-dire ils prétendent à la même chose.

    • Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois, c'est-à-dire quand on recherche deux objets à la fois, on les manque l'un et l'autre, il ne faut s'occuper à la fois que d'une chose.

    • En parlant des personnes qu'on poursuit. Courir quelqu'un l'épée à la main.

      • Et les petits enfants, sitôt qu'on m'aperçoit,Me courent dans la rue.... Corneille, Suite du Ment. I, 3
      • L'un d'eux [des secrétaires de Vendôme] le courut [Alberoni] plus de mille pas à coups de bâton à la vue de toute l'armée Saint-Simon, 156, 41
      • Mais d'aller attaquer de ces bêtes vilaines Qui n'ont aucun respect pour les faces humaines Et qui courent les gens qui les veulent courir Molière, Prince d'Él. I, 2
  20. 20Fig. Rechercher avec empressement. Courir les honneurs. Cet ecclésiastique courait les bénéfices.

    • Il se dit des personnes. On le court, on le choie. Ce prédicateur est très couru.

      • Nous les verrions nous courir sans tous ces respects et ces soumissions où les hommes les acoquinent Molière, la Princ. III, 2
      • C'est assez qu'elle vous ait vue pour me la faire courir Mme de Sévigné, 111
      • Se serait-il engagé à Césonie qui l'a tant couru ? La Bruyère, III
      • Ceux qui courent le favori du prince, comme ses viles créatures La Bruyère, X
      • L'on court les malheureux pour les envisager La Bruyère, VIII
      • Ils courent partout celles [les femmes] dont ils espèrent se faire écouter FONT., Jugem. de Pluton.
      • Nous courons quelquefois les hommes qui nous ont imposé par leurs dehors VAUVENARGUES, Max. CCLVIII
      • C'est ce même chevalier que mademoiselle votre fille court aux Tuileries Dancourt, Cheval. à la mode, V, 7
  21. 21S'exercer dans une lice à différents jeux d'adresse. Courir la bague, la tête, courir en essayant d'atteindre avec une lance une bague, une tête. En Espagne on court les taureaux.

    • Courir un prix, en parlant des courses de chevaux, faire courir un cheval pour avoir ce prix.

  22. 22Courir le cachet, se dit d'un professeur qui donne des leçons en ville.

  23. 23Parcourir. J'ai couru toute la ville sans le trouver.

  24. 24Courir la poste, voyager en poste, aller fort vite ; et fig. se dépêcher outre mesure.

  25. 25Terme de guerre. Faire une incursion rapide. Courir le plat pays. Les ennemis laissèrent dans la place une garnison qui se mit à courir toute la contrée.

  26. 26Terme de marine. Courir des bordées, ou courir des bords, aller alternativement à droite et à gauche.

    • Courir le bon bord, se dit des corsaires qui courent sur des bâtiments marchands ; et fig. et familièrement, fréquenter les mauvais lieux.

    • Courir la mer, y faire la course comme corsaire ou pirate.

      • Pour courir cette mer, il ne fallait que des radeaux, des galères et des rameurs Raynal, Hist. phil. XIX, 5
  27. 27Suivre une profession où l'on a des émules. Courir la carrière littéraire.

  28. 28Être en train d'accomplir une certaine année de son âge.

    • J'ai l'honneur de courir ma 50e année Voltaire, Lett. en vers et en prose, 80
    • Je cours actuellement ma soixante et dix-huitième année Voltaire, Lett. Richelieu, 18 fév. 1771
  29. 29Courir les aventures, se disait des chevaliers qui allaient à la recherche des exploits guerriers.

    • Son frère, ayant couru mainte haute aventure, Mis maint cerf aux abois, maint sanglier abattu, Fut le premier César que la gent chienne ait eu La Fontaine, Fabl. VIII, 24
  30. 30Hanter, fréquenter. Courir les bals, les maisons de jeu, les théâtres, les salons.

    • Courir les ruelles, aller de visite en visite chez les dames.

    • Courir le bal, aller au bal.

    • Familièrement. Courir la pretantaine, aller et venir sans objet bien déterminé. Cette femme court la pretantaine, c'est-à-dire ses allées et venues ne sont pas convenables, excitent les soupçons sur sa conduite.

    • Populairement. Courir le guilledou, fréquenter, principalement durant la nuit, des lieux suspects.

  31. 31Être répandu, propagé. Cette aventure court les salons.

    • Courir les rues, être su de tout le monde, être commun, vulgaire. Cette nouvelle court les rues. L'esprit court les rues, il est très commun, tout le monde en a.

      • Honnête homme ! et qui ne l'est pas ? C'est un mérite qui court les rues MARMONT., Contes mor. Bon mari.
      • Vous trouvez que toute leur capacité et leur étude sur la religion se réduit à certains discours de libertinage qui courent les rues, s'il est permis de parler ainsi Massillon, Car. Doutes sur la Religion.
  32. 32Terme de marine. Courir les coutures, presser les étoupes qui en ont besoin.

  33. 33Se courir, v. réfl. En termes de turf, se dit du prix disputé dans une course. Le prix du Jockey-club se court à Chantilly sur une piste de 2400 mètres.

Remarque

1. S'en courir a été usité dans le XVIIe siècle. Des grammairiens ont condamné cette locution comme fautive c'est à tort ; elle est aussi correcte que s'en aller ou s'enfuir. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle est archaïque et tombée en désuétude. 2. On trouve dans quelques auteurs courir v. n. conjugué avec l'auxiliaire être. Les grammairiens condamnent cet emploi, disant que courir exprimant une action ne peut recevoir l'auxiliaire être. Mais venir exprime aussi une action et ne s'en conjugue pas moins avec l'auxiliaire être. Ici encore l'usage est pour l'auxiliaire avoir ; l'auxiliaire être est très peu usité, mais est également correct ; dans l'ancienne langue il était de plein usage. 3. L'usage trouve cours-je ? trop dur, ou du moins (car courge a le même son et n'est pas rejeté) nous ne sommes pas habitués à renverser ainsi les verbes monosyllabiques ; on tourne la phrase en : est-ce que je cours ?

Étymologie

Bourg. cori ; Berry, courre ; picard, keurir ; provenç. et esp. correr ; ital. correre ; du latin currere. L'ancienne conjugaison est courre, corre, reproduisant l'accent latin cúrrere ; c'est de là que vient le futur, je courr-ai ; s'il venait de courir, il serait je courir-ai, les futurs venant de l'auxiliaire avoir combiné avec l'infinitif. Courir provient d'un changement de la conjugaison latine, currire pour cúrrere, changement qui n'est pas rare.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander