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crever dans le Littré

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crever (kre-vé. La syllabe cre prend un accent grave quand la syllabe qui suit est muette : Je crève, je crèverai)

  1. 1V. n. Se rompre par excès de tension, par surcharge ; sens qui ne s'applique qu'à des objets considérés comme susceptibles d'être gonflés. Ce sac crèvera si vous l'emplissez tant.

    • Terme de jardinier fleuriste, qui se dit des œillets et de leur étui quand la quantité des feuilles les fait ouvrir et éclater. Il est difficile d'avoir de beaux œillets et de les empêcher de crever.

  2. 2Éclater avec explosion. Le canon creva dès le second coup.

    • Fig.

      • Je vois se former de loin un nuage de coups de bâton qui crèvera sur mes épaules Molière, Fourberies, I, 1
      • Je voulus parier, quoique tout respirât la noce, qu'elle ne s'achèverait pas ; en effet, le jeudi, le temps se brouilla, et la nuée creva le soir à dix heures Mme de Sévigné, 12
      • Reine, n'attendez pas que le nuage crève Racine, Ath. II, 6
    • Crever dans la main, se dit d'une arme à feu qui éclate dans la main au moment où on la tire ; et, figurément, crever dans la main, n'être d'aucun service.

      • Le pouvoir et l'impunité rendent les forts audacieux ; le bon droit seul est l'arme des faibles ; et cette arme leur crève ordinairement dans les mains J.-J. Rousseau, Lett. au chev. d'Éon, Corresp. t. VI, p. 255, dans POUGENS.
  3. 3Terme de médecine. Aboutir. L'abcès est près de crever.

  4. 4Crever de graisse ou d'embonpoint, être excessivement gras.

    • Crever se dit de ceux qui ont trop mangé.

      • Il soupe, il crève ; on y court, On lui donne maints clystères La Fontaine, Glout.
      • Ils mangeront jusqu'à regorger, jusqu'à crever J.-J. Rousseau, Ém. II
    • Crever dans sa peau, être d'un embonpoint excessif ; et, figurément, enrager en secret de quelque grand dépit.

    • Par extension. Crever de santé, avoir une santé florissante et de l'embonpoint.

    • Crever d'argent, de biens, avoir beaucoup d'argent, de biens.

      • Mme de Coulanges, qui crève d'argent, a prêté mille francs à Mlle de Méri Mme de Sévigné, t. VIII, Lett. 790, p. 116, dans POUGENS
  5. 5Être en proie à quelque passion qui cause du tourment, à quelque sentiment qui cause de l'impatience et que l'on renferme en soi, que l'on a honte de laisser voir.

    • Absolument.

      • Il fallait crever ou communiquer ses chagrins Hamilton, Gramm. 8
      • Sa mère pensa crever en la revoyant Mme de Sévigné, 535
      • Le peu de fruit d'attenter sur ta vieFera crever la haine et lassera l'envie Rotrou, Bélis. IV, 6
      • [ô Boileau] J'embrasserai Quinault, en dusses-tu crever Voltaire, Ép. 95
      • Les gens crèveraient plutôt que de ne pas jaser, et vous tout le premier Paul-Louis Courier, 2e lettre particulière.
      • Crever de rire, rire excessivement de choses ridicules.

        • Et dont les beaux discours....Feraient crever de rire un saint du paradis RÉGN., Sat X
        • Les sermons dont vous parlez font crever de rire Mme de Sévigné, 398
        • Les étrangers crèvent de rire quand ils voient, dans nos tragédies, le seigneur Agamemnon et le seigneur Achille qui lui demande raison aux yeux de tous les Grecs, et le seigneur Oreste brûlant de tant de feux pour madame sa cousine Paul-Louis Courier, Trad. d'Hérod. préface.
      • Crever de faim, avoir grand faim, être dans le dénûment.

        • Je ne veux pas me défaire de mon blé autrement, dussiez-vous crever de faim Montesquieu, Lett. pers. 11
  6. 6Mourir en parlant des bêtes, et aussi par dédain ou colère en parlant des hommes.

  7. 7Terme de cuisine. Faire crever le riz, le faire gonfles à l'eau bouillante ou à la vapeur.

  8. 8À certains jeux, crever c'est perdre la partie, parce qu'on a fait plus de points qu'il n'en fallait pour la gagner.

  9. 9V. a. Faire éclater, rompre avec effort, violence. Cette forte charge creva le canon.

  10. 10Faire manger à l'excès. Il les creva de bonne chère.

  11. 11Crever les yeux, crever le globe de l'œil de manière qu'il se vide et cesse de voir.

    • On creva les yeux à Philippique Bossuet, Hist. I, 11
    • Dans une émeute populaire, un jeune homme nommé Alcandre creva un œil à Lycurgue d'un coup de bâton Rollin, Hist. anc. Œuvres, t. II, p. 520, dans POUGENS
    • Il [Louis le Débonnaire] fit crever les yeux à Bernard, roi d'Italie, son neveu, qui était venu implorer sa clémence Montesquieu, Esp. XXXI, 20
    • Se crever les yeux, se percer les yeux ou se les détruire d'une façon quelconque.

      • Semblable en quelque chose à cet ancien que l'on dit qui se creva les yeux pour n'être pas distrait dans ses méditations philosophiques Fontenelle, Amontons.
    • Fig. Crever les yeux, se dit de choses qui sont sous les yeux et que cependant on n'aperçoit pas. Cela crève les yeux, cela est d'une évidence palpable.

    • Crever le cœur, faire dans la région de l'estomac une plaie qui cause la mort.

      • Il s'est jeté comme un furieux et s'est crevé le cœur Mme de Sévigné, 460
    • Fig. Exciter une vive compassion.

      • Cela nous creva le cœur Mme de Sévigné, 149
  12. 12Crever un cheval, le fatiguer à le faire mourir, le rendre fourbu....

    • Suffisant de crever un genet de Sardaigne Régnier, Sat. VI
    • L'autre crevait son cheval pour arriver avant Hamilton, Gramm. 5
    • M. Colbert pensa crever ses chevaux Mme de Sévigné, 386
    • Toujours à l'avant-garde, crevant mes chevaux, et me chargeant de toutes les commissions Paul-Louis Courier, Lett. I, 163
    • Le duc d'Angoulême crève les chevaux sur la route de Bayonne Paul-Louis Courier, II, 268
    • Que la peste te crève, sorte d'exclamation de dépit, qui se dit à quelqu'un qui nous cause peine ou colère.

  13. 13Se crever, v. réfl. Éprouver une rupture à force de distension. Le sac, trop empli, se creva.

    • Se crever de boire et de manger, ou simplement, se crever.

      • Le jeune renard mange tant qu'il se crève, et peut à peine aller mourir dans son terrier Fénelon, XIX, 48
      • Soit qu'on meure de faim ou qu'on se crève, on dit toujours : ah ! si M. de Formont était là ! Voltaire, Lett. en vers et en prose, 19
      • Comment es-tu mort, Callidémidès ? Car, pour moi, tu sais que je me crevai en un festin chez Dinias, qui est une belle fin pour un parasite D'ABLANCOURT, Lucien, Dial. de Zénophante et Callidémidès.
  14. 14Être fatigué outre mesure. Se crever de travail, de fatigue, travailler avec excès.

    • Il est vieux et usé, il s'est crevé à me suivre ; qu'en faire ? La Bruyère, IX

Remarque

Crever, v. n. se conjugue avec l'auxiliaire avoir quand il indique une action : la bombe a crevé, c'est-à-dire elle a fait explosion ; avec l'auxiliaire être, quand il indique un état : la bombe est crevée, c'est-à-dire l'explosion est faite, accomplie.

Étymologie

Provenç. crebar ; espagn. et portug. quebrar ; ital. crepare ; du latin crepare, crever.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander