Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

demeurer dans le Littré

1 article· 71 citations· rimes· synonymes· conjugaison

demeurer v. n. (de-meu-ré)

  1. 1S'arrêter, se tenir, rester en quelque endroit. Mon cheval est demeuré en chemin. Nous demeurâmes en arrière.

    • Absolument.

      • Demeurer chez soi, ne pas sortir de sa maison, et, par extension, ne pas quitter son pays, son genre de vie.

        • Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi, n'en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siége d'une place Pascal, Pensées, XXVI, 1
        • Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi et à ne rien faire La Bruyère, II
      • Demeurez chez vous, qu'il demeure chez lui, se dit à quelqu'un, de quelqu'un qu'on veut ne pas voir chez soi.

        • Servez-vous du mot de madame, je vous prie, ou demeurez chez M. votre père Dancourt, Chev. à la mode, II, 4
      • Demeurer ferme, ne pas être ébranlé, ne pas reculer ; et, figurément, persister avec fermeté.

        • L'opiniâtreté de son caractère se joignant à toutes ces vraisemblances, il demeura ferme dans l'opinion qu'on voulait le trahir et le livrer à ses ennemis Voltaire, Charles XII, 6
      • Demeurer en repos, se tenir tranquille ; et, figurément, ne rien faire, ne pas se donner du travail.

        • Que faire donc quand on est malade ? - Rien, mon frère ; il ne faut que demeurer en repos ; la nature d'elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée Molière, Mal. imag. III, 3
      • Ne pas demeurer en place, être continuellement en mouvement.

      • Fig. Demeurer en arrière, demeurer en reste, rester débiteur. Ne pas demeurer en reste, rendre la pareille.

      • Demeurer pour gage, pour les gages, en parlant de personnes, être tué ou pris ; en parlant des choses, être perdu. Dans cette bataille la moitié des siens demeura pour gage. Dans la foule mon manteau est demeuré pour gage.

      • Demeurer sur la place, être tué sur la place où l'on combattait.

      • Demeurer sur la bonne bouche, ne plus rien prendre après une chose qui laisse un goût agréable ; et, figurément, s'en tenir à une chose qui plaît.

      • Demeurer sur son appétit, ne pas se rassasier de quelque chose ; et, figurément, imposer un frein à ses désirs.

      • Demeurer d'accord, convenir, avouer.

        • Il faut demeurer d'accord, mon frère, qu'on peut aider la nature par de certaines choses Molière, Mal. imag. III, 3
        • Nous vous ferons demeurer d'accord que, si quelquefois un peu d'absence fait grand bien, une trop longue fait grand mal Mme de Sévigné, Lett. 17 juin 1687
      • Se dit aussi des choses qui restent.

  2. 2S'arrêter par fatigue, blessure, embarras. En 1809, dans la marche rapide de Napoléon sur Vienne, un grand nombre de soldats demeurèrent.

    • Un de mes beaux chevaux demeura dès Palaiseau Mme de Sévigné, 56
    • Fig. Il est demeuré au-dessous de son sujet, il n'a pas fait ce que le sujet exigeait. Il est demeuré au-dessous de lui-même, il n'a pas fait ce qu'il était capable de faire, ce qu'il faisait autrefois.

    • Demeurer en chemin, ne pas achever le trajet qu'on avait commencé ; et, figurément, ne pas venir à bout de.

      • Si je demeure en chemin, ce ne sera pas manque d'argent Mme de Maintenon, Lett. à M. d'Aubigné, 10 févr. 1681
    • Fig. Demeurer en beau chemin, abandon. ner un dessein qu'on avait entrepris, sans qu'il y ait de notable difficulté qui nous arrête.

    • En demeurer là, ne pas continuer.

      • Je serai bien aise que vous me donniez ces vers par écrit. - C'est assez de vous les avoir dits, et je dois en demeurer là Molière, Escarb. 1
      • Faut-il en demeurer là ? Mme de Sévigné, 457
      • Je vis bien que le roi n'était pas persuadé, mais je crus qu'il n'y avait qu'à en demeurer là Mme de Maintenon, Lettr. au card. de Noailles, 25 mai 1695
      • Après avoir supputé longtemps sa dépense et ses forces, selon le mot de l'Évangile, elle en demeure là et ne jette pas même les premiers fondements de l'édifice Massillon, Car. Enf. prod.
      • Et ne présume pas que Vénus ou SatanSouffre qu'elle en demeure aux termes du roman Boileau, Sat. X
    • L'affaire n'en demeurera pas là, elle aura des suites, des conséquences. Ils se sont insultés ; l'affaire n'en demeurera pas là, c'est-à-dire ils auront un duel.

    • Demeurons-en là, n'en parlons pas davantage, cessons, et aussi, tenons-nous-en à ce parti, à ce choix. En ce dernier sens on dit aussi demeurons-en à cela.

    • On l'emploie dans la même acception sans la particule en.

      • Il écrivit sa surprise, son désespoir d'avoir pu déplaire, représenta huit enfants sans nul bien ; voilà où tout est demeuré Mme de Sévigné, 392
    • Demeurer court ou tout court, manquer de mémoire. Il est demeuré court au milieu de sa période. Elle est demeurée court et n'a plus su que dire.

      • C'est le plus petit inconvénient du monde que de demeurer court dans un sermon ou dans une harangue La Bruyère, XII
      • Le féliciter [un prédicateur] sur l'agrément et la politesse de son langage, lui remettre l'esprit sur un endroit où il a couru risque de demeurer court La Bruyère, XV
    • Terme de jeu de boule. Demeurer, ne pas pousser la boule jusqu'au but. Je suis demeuré. Ma boule est demeurée.

  3. 3Suivi d'un qualificatif, il exprime un état prolongé.

    • Ce qualificatif peut être un nom précédé d'une préposition. Je demeurai dans une sorte de stupeur.

      • Grand roi, si jusqu'ici, par un trait de prudence, J'ai demeuré pour toi dans un humble silence Boileau, Disc. au roi.
  4. 4Employer un certain temps à faire quelque chose. Il a demeuré longtemps en chemin. Il demeure longtemps à venir. Vous avez trop demeuré à faire ce qu'on vous avait ordonné.

  5. 5Habiter, faire sa demeure.

  6. 6Ne pas se faire, ne pas être employé.

  7. 7Subsister, rester.

  8. 8Fig. Persister, se borner, en parlant des personnes.

    • Eh bien ! puisque vous ne voulez pas m'écouter, demeurez dans votre pensée, et faites ce qu'il vous plaira Molière, Bourg. gent. III, 10
    • S'ils [les anciens] fussent demeurés dans cette retenue de n'oser rien ajouter aux connaissances qu'ils avaient reçues.... Pascal, Pens. I, art. 1
    • On ne doit pas refuser l'absolution à ceux qui demeurent dans les occasions prochaines de péché, s'ils.... Pascal, Prov. 5
    • C'est qu'aujourd'hui l'on pèche beaucoup plus hardiment, que l'on demeure dans son péché beaucoup plus tranquillement Bourdaloue, Pénitence, 2e avent, p. 503
    • Jusqu'à quand demeurerez-vous dans votre impureté ? Saci, Bible, Jérémie, XIII, 27
  9. 9Demeurer à, rester la propriété, l'acquisition, le propre. Dans la vente à l'encan, ce livre, très poursuivi, m'est demeuré.

  10. 10Être à demeure, tenir, persister, durer, en parlant des choses.

    • Terme de jardinage. À demeurer, se dit de plantes qu'on sème en pleine terre pour y rester jusqu'à ce qu'on les consomme. On sème d'ordinaire à demeurer le cerfeuil, les carottes, les panais.

    • Demeurer sur le cœur, sur l'estomac, se dit d'un aliment qui ne passe pas, qui cause des soulèvements.

    • Fig. Cela lui est demeuré sur le cœur, c'est-à-dire il en conserve du ressentiment.

  11. 11Demeurer au théâtre, ou, absolument, demeurer, en parlant d'une pièce, continuer à être jouée.

    • Il est arrivé de cette pièce ce qui arrivera toujours des ouvrages qui ont quelque bonté : les critiques se sont évanouies, la pièce est demeurée Racine, Brit. 2e préface.
  12. 12V. imperson. Rester. Il lui est demeuré une cicatrice.

    • S'il vous demeure encor quelque espoir pour Flavie Corneille, Théod. III, 5
    • Il ne demeura rien de ce grand repas, tout fut bu et mangé Vaugelas, Nouvelles rem.
    • Il y demeura quelque cinq cents hommes sur la place D'ABLANC., Arrien, liv. I, ch. 10
    • Il ne lui est pas demeuré de quoi se faire enterrer La Bruyère, VI
  13. 13Y demeurer, se dit pour périr dans une bataille, dans un accident.

    • En voici un exemple du XVIe siècle : Posons le cas que l'armée des catholiques, avec l'aide des Espagnols, soit victorieuse et l'hérétique abattu, cela ne peut estre sans qu'un grand nombre y demeurent.... après telles victoires sanglantes, le tiers spectateur de la tragédie, qui est frais, a belle occasion de se rendre supérieur des deux partis GUY COQUILLE, Œuvres, éd. de 1666, t. II, p. 259

Remarque

Demeurer se conjugue avec l'auxiliaire avoir, quand il marque une action : j'ai demeuré en Angleterre un mois ; avec l'auxiliaire être, quand il marque un état : dans mon saisissement, je suis demeuré incapable de répondre.

Synonymes

1° DEMEURER, LOGER. Ces deux mots sont synonymes dans le sens où ils signifient la résidence ; mais demeurer se dit par rapport au lieu topographique où l'on habite, et loger par rapport à l'édifice où l'on se retire. On demeure à Paris, on loge au Louvre, à l'hôtel, etc. GUIZOT. 2° DEMEURER, RESTER., L'idée commune à ces deux mots est de ne pas s'en aller ; et la différence consiste en ce que demeurer ne présente que cette idée simple et générale de ne pas quitter le lieu où l'on est ; et que rester a de plus l'idée accessoire de laisser aller les autres.

Étymologie

Berry, demourer ; provenç et espagn. demorar ; ital. dimorare ; du latin demorari, de la préposition de, et morari, demeurer, tarder.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander