gêner v. a. (jê-né)
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1Faire souffrir la torture (sens qui a vieilli).
- Celle que dans les fers elle aimait à gêner Corneille, Rodog. I, 1
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2Fig. Faire souffrir, infliger une torture morale.
- Ah ! que vous me gênezPar cette retenue où vous vous obstinez ! Corneille, Rodog. III, 5
Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet ? - Cinna : Émilie et César ; l'un et l'autre me gêne, L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine
Corneille, Cinna, III, 2- Ne vous obstinez point à gêner une vie,Que de tant de malheurs vous voyez poursuivie Corneille, Toison d'or, III, 2
- Lui-même a quelque chose en l'âme qui le gêne Corneille, Sertor. IV, 3
- Pourvu qu'à te gêner le remords s'étudie Thomas Corneille, Ariane, V, 6
- Et le puis-je, madame ? Ah ! que vous me gênez ! Racine, Andr. 1, 4
Vous savez, grand Dieu, que le commerce des méchants me déplaît et me gêne
Massillon, Paraph. Psaume XV, 2
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Absolument.
- Agis de ton côté ; je la laisse avec toi,Gêne, flatte, surprends Corneille, Héracl. IV, 5
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3Causer de la gêne, incommoder les mouvements du corps. Sa cuirasse le gêne beaucoup. Nous étions très gênés dans la voiture.
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Empêcher le libre mouvement de quelque chose que ce soit. Ligatures qui gênent la circulation du sang. Gêner la circulation des voitures, la navigation.
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Terme de marine. Gêner une pièce de bois, des bordages, des boucauts, les assujettir parfaitement.
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4Par extension, causer de l'embarras chez quelqu'un. Cette visite imprévue nous gêne beaucoup. Je craindrais de le gêner.
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5Être un embarras pour quelqu'un. Ces témoins me gênent.
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6Mettre obstacle, empêcher, contraindre. La rime gêne souvent les poëtes. Gêner le commerce, l'industrie par des prohibitions.
Les femmes n'aiment pas qu'on les gêne ; et c'est beaucoup risquer que de leur montrer des soupçons, et de les tenir renfermées
Molière, le Sicil. 7- Est-ce aux rois à garder cette lente justice ?...N'allons point les gêner d'un soin embarrassant Racine, Athal. II, 5
Un prince sage, quand il propose une affaire dans son conseil, et qu'il désire sincèrement qu'on lui dise la vérité, a une extrême attention à cacher ses propres sentiments pour ne point gêner ceux des autres
Rollin, Hist. anc. Œuv. t. III, p. 172, dans POUGENS- Je gêne de vos feux l'ambitieuse ardeur LAMOTTE, Inès, III, 3
Le sérail d'un soudan, sa triste austérité, Ce nom d'esclave enfin, n'ont-ils rien qui vous gêne ?
Voltaire, Zaïre, I, 1- Ces soins cruels, à mon sort attachés,Gênent trop mes esprits d'un autre soin touchés Voltaire, Orphel. IV, 1
- Je ne la gêne point sous la loi paternelle Voltaire, Scythes, I, 2
Pourquoi gêner la conscience du meilleur des hommes et du plus brave des princes [Henri IV], qui ne gênait la conscience de personne ?
Voltaire, Hist. parlem. 34La vie la plus pénitente cesse de gêner les hommes, dès qu'elle est glorieuse
Duclos, Consid. sur les mœurs, ch. 10- Tu n'auras pas l'ennui de traîner à ta suiteUn vieillard chancelant qui gênerait ta fuite Casimir Delavigne, Paria, V, 3
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7Causer une pénurie d'argent. Cette dépense me gênera un peu.
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8Se gêner, V. réfl. Se causer à soi-même une vive affliction.
- Cessons de nous gêner d'une crainte inutile Corneille, Œd. V, 12
- Quoi ! ne vous plaisez-vous qu'à vous gêner sans cesse ? Racine, Bérén. III, 2
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9Se serrer soit les uns contre les autres, soit contre quelque chose. En vous gênant un peu, vous pourrez tous vous asseoir sur cette banquette.
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10Se causer de l'embarras réciproquement l'un à l'autre.
- Adieu, nous ne faisons tous deux que nous gêner Racine, Théb. V, 3
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S'imposer à soi-même une gêne, une contrainte.
Il est vrai que je n'aimais pas à rester longtemps avec elle ; et il n'est guère en moi de savoir me gêner
J.-J. Rousseau, Confess. IX
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Ne vous gênez pas, se dit par politesse, par indulgence ou par amitié à quelqu'un qu'on veut mettre à son aise.
Mademoiselle, approchez ; ne vous gênez pas ; vous entendrez mieux
Diderot, Père de famille, V, 9Allez donc vous promener ; Mon cher, ne vous gênez pas, Mon équipage est là-bas
BÉR., Sénat.
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Ironiquement. Ne vous gênez pas, se dit à qui prend trop ses aises.
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On dit dans le même sens ironique : il ne se gêne pas.
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Si cela ne vous gêne pas, est aussi une formule de politesse très usitée.
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11S'imposer une pénurie d'argent.
Vous avez eu trop de bonté de vous arranger si vite avec ma famille ; vous savez que j'étais bien éloigné de demander pour elle un paiement si prompt ; je serais extrêmement affligé que vous vous fussiez gêné
Voltaire, Lett. Richelieu, 20 avr. 1770
Remarque
Voltaire, à propos de ce vers d'Héraclius, II, 6 : Comme sa cruauté pour mieux gêner Maurice..., et ailleurs, reprend Corneille d'avoir ainsi parlé, et dit que gêner ne signifie qu'embarrasser, inquiéter. Les exemples prouvent qu'il n'y a rien à reprendre dans Corneille : il ne faisait que suivre l'usage de son temps, qui n'avait pas encore amoindri le sens de gêner. Il est vrai qu'aujourd'hui gêner, comme le mot ennui, a perdu de sa force ; mais on peut l'employer encore dans la poésie au sens de torturer moralement ; et Voltaire a dit lui-même et bien dit en ce sens : D'où vient qu'on m'abandonne au trouble qui me gêne ? Mariane, V, 7.
Étymologie
Gêne ; le substantif a ici précédé le verbe, puisque gêne représente gehenne, nom duquel tout dérive.