Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

juge dans le Littré

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1juge s. m. (ju-j')

  1. 1Celui qui juge, qui a le droit et l'autorité de juger. Les jurés ne sont juges que du fait. Dieu le souverain juge. L'Église est juge des choses de la foi.

    • Fig.

      • L'esprit de ce souverain juge du monde [l'homme] n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui Pascal, Pens. III, 9, éd. HAVET.
  2. 2Homme préposé par autorité publique pour rendre la justice aux particuliers.

    • Pendant que chacun tâche de vaincre [dans une discussion], on s'exerce bien plus à faire valoir la vraisemblance qu'à peser les raisons de part et d'autre ; et ceux qui ont été longtemps bons avocats ne sont pas pour cela par après les meilleurs juges Descartes, Méth. VI, 5
    • Le juge prétendait qu'à tort et à traversOn ne saurait manquer, condamnant un pervers La Fontaine, Fabl. II, 3
    • Ô Seigneur, vous avez fait, comme dit le Sage, l'œil qui regarde et l'oreille qui entend ; vous donc qui donnez aux juges ces regards benins, ces oreilles attentives, et ce cœur toujours ouvert à la vérité, écoutez-nous pour celui qui écoutait tout le monde Bossuet, le Tellier.
    • On y [dans le Tellier] vit tout l'esprit et les maximes d'un juge, qui, attaché à la règle, ne porte pas dans le tribunal ses propres pensées ni des adoucissements ou des rigueurs arbitraires, et qui veut que les lois gouvernent et non pas les hommes Bossuet, ib.
    • L'ambition a fait trouver ces dangereux expédients où, semblable à un sépulcre blanchi, un juge artificieux ne garde que les apparences de la justice Bossuet, ib.
    • Trente juges étaient tirés des principales villes pour composer la compagnie qui jugeait tout le royaume [d'Égypte] Bossuet, Hist. III, 3
    • Aussi disait-il ordinairement qu'il y avait peu de différence entre un juge méchant et un juge ignorant Fléchier, Lamoignon.
    • Dieu, dont la providence destine les juges pour gouverner son peuple, comme elle destine les prêtres pour le sanctifier Fléchier, ib.
    • Ceux qui, renversant l'ordre des choses, se font une occupation de leurs amusements, et ne donnent à leurs charges que les restes d'une oisiveté languissante, comme s'ils n'étaient juges que pour être de temps en temps assis sur les fleurs de lis où ils vont peut-être rêver à leurs divertissements Fléchier, ib.
    • M. le Tellier savait qu'un juge doit rendre compte non-seulement de son travail, mais encore de son loisir Fléchier, le Tellier.
    • Crois-tu qu'un juge n'ait qu'à faire bonne chère,Qu'à battre le pavé comme un tas de galants ? Racine, Plaid. I, 4
    • Ne raillons point ici de la magistrature ;Vois-tu ? je ne veux point être un juge en peinture Racine, ib. II, 13
    • Celui qui sollicite son juge ne lui fait pas honneur La Bruyère, XIV
    • La maison de M. de Villars ressemblait-elle à ces maisons d'orgueil où ceux que les affaires y attirent pensent plus aux moyens d'aborder leur juge qu'à lui exposer leur droit et leur justice ? Massillon, Or. fun. Villars.
    • Il craignait avec grande raison que la justice ne fût d'une part et les juges de l'autre LE SAGE, Diable boit. ch. V, dans POUGENS
    • Autrefois les juges, n'étant pas salariés par l'État, avaient des bénéfices dans les procès.

      • Le devoir des juges est de rendre la justice ; leur métier est de la différer ; quelques-uns savent leur devoir et font leur métier La Bruyère, XIV
  3. 3Collectivement et absolument, tribunal. Renvoyer devant le juge, par-devant le juge.

  4. 4Juges de rigueur, les juges qui doivent prononcer suivant la rigueur de la loi ; à la différence des arbitres, qui peuvent se décider d'après l'équité naturelle.

    • Juges de rigueur, s'est dit aussi des juges subalternes ; à la différence des juges qui prononçaient en dernier ressort, et qui se permettaient quelquefois d'adoucir la rigueur de la loi.

    • Juges naturels, ceux que la loi assigne aux accusés, aux parties, suivant leur qualité et l'espèce de la cause.

    • Juges inférieurs, juges qui prononcent en premier ressort.

  5. 5Juge d'instruction, magistrat établi pour rechercher les crimes et les délits, en recueillir les preuves ou indices, et faire arrêter et interroger les prévenus.

    • Juge-commissaire, juge désigné par le tribunal dont il fait partie pour procéder à certaines opérations, et en faire son rapport s'il y a lieu.

    • Juge de paix, magistrat principalement chargé de juger sommairement, sans frais et sans ministère d'avoués, les contestations de peu d'importance, et de concilier, s'il se peut, les différends dont le jugement est réservé aux tribunaux civils ordinaires.

    • Juges extraordinaires, juges qui ne connaissent que de certaines matières distraites par la loi de la juridiction ordinaire.

  6. 6Autrefois, juges ordinaires, juges à qui appartenait naturellement la connaissance des affaires civiles ou criminelles ; à la différence des juges de privilége, et de ceux qui étaient établis par commission.

    • On appelait aussi juges ordinaires ceux qui servaient toute l'année, à la différence de ceux qui ne servaient que par semestre.

    • Juges royaux, ceux qui rendaient la justice au nom du roi. Juges des seigneurs, ceux qui la rendaient au nom des seigneurs.

    • Juge d'attribution, juge qui était établi pour connaître de certaines affaires.

    • Juge délégué, celui qui était commis pour connaître d'une affaire particulière, par opposition à juge permanent.

    • Juge botté, juge qui n'était pas gradué.

    • Juge botté ne se dit plus que fig. d'un juge sans lumière et sans capacité.

    • Juge a quo [duquel, sous-entendu on pouvait appeler], juge subalterne, juge dont on appelait.

    • Autrefois juges et consuls, juges-consuls, aujourd'hui juges consulaires, juges pour les affaires commerciales, juges au tribunal de commerce.

      • Comme les négociants habiles et instruits dans leur art ont acquis par l'habitude et l'usage du commerce une connaissance suffisante pour juger les différends qui concernent le négoce et la marchandise, l'ordonnance [de 1673] a cru devoir ôter la connaissance de ces différends aux juges ordinaires, et en confie la décision aux négociants mêmes, ou du moins aux plus habiles et plus capables d'entre eux, choisis à cet effet dans chaque ville par le corps des négociants, et elle leur a donné la qualité de juges-consuls POTHIER, Commentaire sur l'ordonnance du commerce, Paris, 1761, in-12, p. 216
  7. 7Grand juge, titre donné, sous le premier empire, au ministre de la justice.

  8. 8Juge mage ou maje, titre qu'on donnait, dans quelques provinces méridionales de la France, au lieutenant du sénéchal.

  9. 9Nom donné à ceux qui sont chargés de prononcer dans un concours. Les juges du concours.

  10. 10Toute personne ou ensemble de personnes choisies pour prononcer sur un différend, ou dont le jugement, l'opinion a pouvoir de décider.

    • Puisqu'il veut te choisir pour juge, je n'y recule point Molière, l'Avare, IV, 4
    • Il est donc hérétique, me dit-il, demandez-le à ces bons pères. Je ne les pris pas pour juges Pascal, Prov. I
    • Je fais M. de Grignan juge de ce que je dis Mme de Sévigné, 590
    • Combien voudriez-vous donc, monsieur de la Brie ? -Vous-même je vous en fais juge Dancourt, la Femme d'intrigues, I, 6
    • Je ne prends point pour juge un peuple téméraire Racine, Athal. II, 5
    • Les nations les ont pris pour juges de leurs différends Fénelon, Tél. VIII
    • La confiance avec laquelle il a fait l'univers juge de sa conduite prouve assez qu'il ne se reprochait rien FONT., Czar Pierre.
    • Chacun s'érigera en juge de cette nouvelle démarche Massillon, Carême, Resp. hum.
  11. 11Celui qui est capable de juger d'une chose, de l'apprécier.

    • Se faire, s'établir, se constituer juge de quelqu'un, de quelque chose, se croire capable de juger quelqu'un, quelque chose.

  12. 12Juges du camp, ceux qui, dans les combats judiciaires, dans les joutes et combats de chevaliers, étaient chargés de veiller à ce que tout se passât suivant l'usage et la loyauté.

  13. 13Francs juges, voy. VEHME.

  14. 14Titre des magistrats suprêmes des Juifs avant l'établissement de la royauté.

    • Depuis le temps des juges qui jugèrent Israël Saci, Bible, Rois, IV, XXIII, 22
    • Le livre des Juges ou, simplement, les Juges, le septième livre de l'Ancien Testament, qui contient l'histoire des Juifs pendant la domination des juges.

  15. 15Juge et garde de la prévôté, juge subalterne du bailli.

    • Juge d'armes, officier qui était chargé de vérifier et de certifier les armoiries et les titres de noblesse.

    • Juge-garde, fonctionnaire qui veillait à la fabrication des monnaies.

  16. 16Le mot juge a pris diverses significations spéciales dans les îles Normandes : A Jersey et à Guernesey, juge délégué, personne désignée pendant la vacance de l'office de bailli, pour en exercer provisoirement les fonctions. A Aurigny et à Serk, autrefois, juge, le premier des jurés chargé de la présidence de la cour. À Aurigny, aujourd'hui, le juge fonctionnaire nommé par la couronne, président de la cour et des États de l'île. Lieutenant-juge, personne désignée pour exercer les fonctions du juge en son absence. Enfin le nom de juge est souvent donné aujourd'hui aux jurés de Jersey.

Proverbes

De fou juge briève sentence, c'est-à-dire les ignorants décident sans examiner.

Étymologie

Provenç. jutge ; espagn. juez ; portug. juiz ; ital. giudice ; du lat. judicem, de jus, droit, et dex, celui qui dit, de dicere. Il est vrai que l'on a dīcere et judĭcis ; mais on doit remarquer que tous les mots tels que dĭcare, causidĭcus etc. ont ; d'ailleurs on sait que l'ancienne forme de dīcere est deicere, lequel est un gouna du radical diç, montrer, dire.

2jugé, ée part. passé (ju-jé, jée)

  1. 1Qui a été l'objet d'un jugement, en parlant des personnes. Les voleurs jugés et condamnés.

    • Substantivement. Les jugés, les condamnés au jugement dernier.

      • Quand je viens à penser que ces personnes peuvent tomber et être au nombre malheureux des jugés Pascal, Lett. à Mlle de Roannez, 5
      • Fig. C'est un homme jugé, se dit, dans un sens péjoratif, d'un homme dont on connaît le peu de valeur intellectuelle ou morale. On dit dans le même sens : cela est jugé.

  2. 2Qui a été l'objet d'un jugement, en parlant des choses. Affaire jugée en première instance.

    • Terme de jurisprudence. La chose jugée, point de contestation qui a été jugé par les tribunaux.

      • Combien de fois s'est-on plaint que les affaires n'avaient ni de règle ni de fin ; que la force des choses jugées n'était presque plus connue... ! Bossuet, le Tellier.
    • Jugement passé en force de chose jugée, décision qui ne peut plus être réformée par aucune voie légale.

    • Bien jugé, mal appelé ; mal jugé, bien appelé, formules employées dans les arrêts quand un juge supérieur confirme ou casse la sentence d'un juge subalterne.

    • Substantivement, le bien jugé, jugement bien rendu. Maintenir le bien jugé.

      • En sens contraire, le mal jugé, jugement défectueux. Il faut prouver le mal jugé, quand on appelle d'une sentence, d'un premier jugement. Le mal jugé n'est pas un moyen de cassation.

        • Nous verrons si le bien jugé, qui n'a passé que de deux voix, n'est pas le plus infernalement mal jugé [dans l'affaire du jeune la Barre et de ses amis] Voltaire, Lett. d'Argental, 22 janv. 1775

Remarque

L'Académie a un substantif mal-jugé (avec tiret), mais elle n'a pas un bien-jugé, et elle écrit bien jugé sans tiret. Cependant bien jugé et mal-jugé sont des substantifs identiques, il vaut donc mieux les écrire de même, sans tiret, ou bien mettre un tiret aux deux.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander