laisser v. a. (lê-sé)
-
1Se séparer d'une personne ou d'une chose qui reste dans l'endroit dont on s'éloigne.
Je ne puis laisser ma lettre à un plus bel endroit
SÉVIGNÉ, 20 juill. 1689- Paulin, qu'on vous laisse avec moi Racine, Bérénice, II, 1
Ariane, ma sœur, de quel amour blessée Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !
Racine, Phèdre, I, 3- Eurybate, il suffit, vous pouvez nous laisser ;Le reste me regarde, et je vais y penser Racine, Iphig. 1, 4
- Laisse en entrant chez nous ta grandeur à la porte Destouches, Glor. II, 14
- J'ai pleuré, quatorze printemps,Loin des bras qui m'ont repoussée ;Reviens, ma mère : je t'attendsSur la pierre où tu m'as laissée A. SOUMET, la Pauvre fille.
-
Laisser quelqu'un loin de soi, loin derrière soi, le devancer beaucoup.
Un jeune Lacédémonien, nommé Crantor, laissait d'abord tous les autres derrière lui ; un Crétois, nommé Polyclète, le suivait de près
Fénelon, Tél. V
-
Fig. Laisser derrière soi, l'emporter.
Vos odes ont un air noble, galant et doux, Qui laisse de bien loin votre Horace après vous
Molière, Femmes sav. III, 5[Corneille] laissa bien loin derrière lui tout ce qu'il avait de rivaux, dont la plupart, désespérant de l'atteindre....
Racine, Disc. de l'Acad. fr.
-
Laisser un chemin, une maison, etc. à droite, sur la droite, se diriger vers la gauche, en sorte que le chemin, la maison, etc. soit sur la droite ; le laisser sur la gauche, prendre à droite.
-
Laisser là un vêtement, s'en dépouiller.
- Laissez là cet habit, quittez ce vil métier Racine, Ath. II, 7
-
Laisser là une chose, cesser de s'en occuper. Il a laissé là son projet, son entreprise.
- Prends-moi le bon parti, laisse là tous les livres Boileau, Sat. VIII
Il se tourmente beaucoup pour éclaircir cette difficulté qu'il laisse enfin là
Hamilton, Gramm. 1Il n'y avait peut-être pas de meilleur expédient pour me tirer d'affaire, que de pleurer et de laisser tout là
MARI., Marianne, 2e part.
-
Laisser là quelqu'un, rompre avec quelqu'un. Laissez là cette femme, elle vous perdra.
-
Laisser là, ne plus parler de.
- Laisse là Métrobate et songe à te défendre Corneille, Nicom. IV, 2
- Traitez-moi de princesse,Jason, et laissez là l'encens et la déesse Corneille, Tois. d'or, II, 1
- Abner : Reine, Dieu m'est témoin.... - Athalie :Laisse là ton Dieu, traître, Et venge-moi Racine, Ath. V, 5
- Laissons là de Joad l'audace téméraire Racine, ib. II, 4
Laissons là cet idolâtre qui fait de Dieu un stathouder, et qui nous présente des dieux subalternes comme des députés des Provinces-unies
Voltaire, Princ. d'act. ch. 22
-
Laisser quelqu'un pour mort, s'en éloigner avec conviction qu'il est mort et qu'on l'a tué.
- Un homme que pour mort on laisse sur la place Corneille, le Ment. IV, 3
-
Familièrement. Laissez-le pour ce qu'il est, n'ayez aucun égard aux injures, aux outrages d'un pareil homme, ou, en général, à ce qu'il dit, à ce qu'il fait.
-
Fig. Laisser la vie, perdre la vie.
-
Familièrement. Laisser ses os, ses bottes en quelque occasion, y mourir.
-
Laisser des poils, des plumes en quelque endroit
, se dit d'un animal, d'un oiseau, dont il est resté des poils, des plumes, dans l'endroit par où il a passé. -
Fig. et familièrement. Laisser des plumes, faire quelque perte, et, particulièrement, une perte d'argent. Il a laissé de ses plumes dans cette affaire.
-
Laisser des traces, des vestiges
, se dit des marques qui demeurent de quelqu'un ou de quelque chose. Il a laissé des traces de son passage. Cet événement a laissé des traces dans la mémoire des hommes. -
Les ennemis ont laissé tant de milliers d'hommes sur la place, ils ont eu tant d'hommes tués ou blessés.
-
Terme de marine. Quand une ancre qui mordait la terre se détache du fond, elle le laisse.
-
Laisser ses ancres, les abandonner au fond en partant du mouillage.
-
2Abandonner. Cette rivière a laissé son ancien lit.
Qui pouvait.... Faire à des peuples indomptés Laisser leurs haines obstinées
Malherbe, VI, 3- Ô Dieu ! ma force usée en ce besoin me laisse ! Corneille, Cid, I, 6
- Puis-je, laissant la feinte et les déguisements,Vous découvrir ici mes secrets sentiments ? Racine, Mithr. I, 3
- Pour l'intérêt public laissant mes intérêts M. J. CHÉN., Ch. IX, I, 3
-
Familièrement. Cette marchandise est à prendre ou à laisser, il faut en donner le prix demandé, ou on ne l'aura pas.
-
Il y a à prendre et à laisser dans ces marchandises, il s'y trouve du bon et du mauvais, et il faut savoir choisir.
-
Fig. Dans le même sens, il y a à prendre et à laisser dans cette affaire, dans cette entreprise, dans ce que vous proposez.
-
Familièrement. Avoir le prendre et le laisser, avoir le choix.
Trouvant sur les arbres un refuge, il a partout le prendre et le laisser dans la rencontre
J.-J. Rousseau, Origines, 1
-
3Céder. Je lui en laisse l'honneur. Les ennemis furent contraints de nous laisser le champ de bataille.
-
Laisser une chose à un certain prix, consentir à la vendre pour un certain prix, etc. Je vous laisse ce cheval pour six cents francs.
-
Fig. Laisser le champ libre à quelqu'un, ne pas vouloir se mettre en concurrence avec quelqu'un, ou se retirer, abandonner ses prétentions.
-
-
4Léguer, transmettre par des dispositions testamentaires ou autrement. Il a laissé une somme considérable à l'hôpital de la ville.
- Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritageQue nous ont laissé nos parents :Un trésor est caché dedans La Fontaine, Fabl. V, 9
Voilà une coutume bien impertinente qu'un mari ne puisse rien laisser à une femme dont il est aimé tendrement
Molière, Mal. im. I, 9- Lui laissant tout mon bien, meubles, propres, acquêts Regnard, Légat. IV, 6
Item, je laisse et lègue à Crispin....
Regnard, ib.
-
Par extension, il se dit de ce qu'on transmet à la postérité.
Les anciens les ont trouvées [les sciences] seulement ébauchées par ceux qui les ont précédés ; et nous les laisserons à ceux qui viendront après nous en un état plus accompli que nous ne les avons reçues
Pascal, Fragm. d'un Traité du vide.
-
5Il se dit aussi de ce qui reste après notre mort, personnes ou choses. Il laisse une femme et des enfants. Laisser de grands biens après sa mort. Il a laissé plusieurs ouvrages manuscrits. Il a laissé ses affaires en mauvais état.
Il n'y a plus que moi de cette branche.... ainsi, mon cher cousin, je vous laisserai en ce monde pour y soutenir mon nom
Mme de Sévigné, à Bussy, 31 déc. 1684Je [Marc-Aurèle] lui [à Commode] ai laissé trop de puissance, pour lui laisser de la modération et de la vertu
Fénelon, Dial. des morts anc. 47- Ah ! c'est un beau spectacle, à ravir la pensée,Que l'Europe ainsi faite, et comme il l'a laissée Victor Hugo, Hernani, IV, 6
-
6Il se dit de l'opinion, des sentiments, etc. qui restent relativement à une personne, après sa mort ou son éloignement. Il a laissé une bonne, une mauvaise réputation après lui.
Elle est morte cette grande reine, et par sa mort elle a laissé un regret éternel à tous ceux qui ont eu l'honneur de la servir ou de la connaître
Bossuet, Reine d'Anglet.- Et, toujours de la gloire évitant le sentier,Ne laisser aucun nom et mourir tout entier Racine, Iphig. I, 2
-
7Il se dit des sensations ou impressions qui demeurent après quelque chose, des suites que produit quelque chose. Cette liqueur laisse un bon goût, un mauvais goût. Ce voyage m'a laissé des souvenirs agréables. Cette maladie lui a laissé une incommodité fâcheuse.
-
8Confier, remettre. Il a laissé tous ses papiers à son avocat. Je vous laisse cela en garde.
- Auprès de votre époux, ma fille, je vous laisse Racine, Iphig. III, 5
-
Laisser une chose au soin, à la discrétion, à la prudence, etc. de quelqu'un, la confier, l'abandonner au soin, à la discrétion, la remettre à la prudence de quelqu'un. On dit dans le même sens : je vous en laisse le soin, la conduite, etc.
-
Remettre quelque chose à quelqu'un pour qu'il le remette à un autre. Je ne l'ai point trouvé chez lui, j'ai laissé votre lettre à son domestique.
-
9Ne pas ôter, ne pas retirer une personne ou une chose que l'on peut ôter, retirer Il laisse son enfant en nourrice.
-
Ne pas ôter une personne ou une chose de la place où elle est, de la situation où elle se trouve. Laissez-moi auprès du feu. Laissez cela, n'y touchez point. Il le laissa à la porte.
- Belle cérémonie, Pour me laisser dehors ! Molière, Éc. des f. I, 2
Eh ! laisse-moi, Clitidas, dans ma sombre mélancolie
Molière, Am. magn. V, 1
-
Fig. et familièrement. Laisser quelqu'un dans la nasse, l'abandonner dans une méchante affaire où on l'a engagé et dont on se tire soi-même.
-
Laisser quelqu'un dans l'embarras, dans le danger, dans la misère, ne pas lui donner les secours qu'on pourrait lui donner.
-
Laisser quelqu'un tranquille, ne pas le troubler, l'agiter, le fatiguer.
-
Laisser quelqu'un en paix, en repos, le laisser tranquille.
-
Laisser en paix, dédaigner.
Crois-moi donc, laisse en paix, jeune homme au noble cœur, Ce Zoïle à l'œil faux, ce malheureux moqueur
Victor Hugo, Voix intérieures, 13
-
Laisser se dit pour laisser tranquille, laisser en repos. Laissez-moi là. Laissez-moi donc. Laissez-moi.
-
Absolument. Laissez donc, finissez.
- Une bête est là dans vos cheveux. - Laisse Molière, les Fâcheux, II, 3
- Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin :Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin Molière, Tart. I, 1
- Laissez, mon fils : je fais ce qui m'est ordonné Racine, Athal. IV, 1
-
Familièrement. Laissez que, permettez, souffrez que. Laissez que je vous réponde.
-
Familièrement. Laissez le monde comme il est, ne vous embarrassez pas de ce qui se passe dans le monde, ne prétendez pas le réformer.
-
Laisser quelqu'un en son particulier, le laisser seul.
-
Laisser quelqu'un maître d'une chose, la laisser entièrement à sa disposition.
-
Laisser un ouvrier sans ouvrage, ne pas lui fournir de l'ouvrage.
-
-
10Ne pas changer l'état où se trouve une personne.
Les bains en remettent quelques-uns [des malades], et laissent les autres
Mme de Sévigné, 25 sept. 1687- En quel funeste état ces mots m'ont-ils laissée ! Racine, Iphig. II, 5
Il était le plus grand géomètre de son siècle, mais la géométrie laisse l'esprit comme elle le trouve
Voltaire, Louis XIV, 31
-
Ne pas changer l'état où se trouve une chose. Laisser un champ en friche. Laisser un ouvrage imparfait.
-
Laisser une chose intacte, ne point l'endommager ou n'en rien prendre, etc.
-
Laisser à l'abandon, ne prendre aucun soin de. Vous laissez ce jardin à l'abandon.
-
11Ne pas prendre, ne pas enlever. Les voleurs lui ont laissé son habit, lui ont laissé la vie. Ses occupations ne lui laissent pas un moment de repos. Laisser de la marge. Laissez-moi un peu de place.
J'ai voulu retourner sur ce triste chapitre pour ne vous pas laisser des erreurs
Mme de Sévigné, 1er août 1685On ne leur [aux peuples] laisse plus rien à ménager, quand on leur permet de se rendre maîtres de leur religion
Bossuet, Reine d'Angl.Un homme [Cromwell] s'est rencontré.... qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance
Bossuet, ib.Ô mort, cruelle mort, que ne lui laissais-tu plus longtemps le plaisir de voir le fruit de ses travaux ?
FLÉCHIER, Mme de Mont.- Laissez-moi mes secrets ; je vous laisse les vôtres TH. CORNEILLE, Comtesse d'Org. IV, 7
Vous ne changez rien au fond de votre vie ; vous n'en voulez retrancher que le désordre ; les sources, les attraits, les routes qui y mènent, vous les laissez
Massillon, Carême, Pâques.- Laissez-moi ma vertu, laissez-moi mes malheurs Voltaire, Brutus, IV, 1
-
Ne laisser que les quatre murailles, tout emporter, tout enlever d'une maison ou d'un appartement.
-
Se laisser, ne pas enlever à soi.
Heureux ceux qui poussent ce désir jusqu'au dernier renoncement ! mais qu'ils ne se laissent donc rien ; qu'ils ne disent pas : ce peu à quoi je m'attache encore n'est rien
Bossuet, Médit. sur l'Évang. la Cène, 83e jour.
-
12Ne pas emmener, ne pas emporter avec soi. Il a laissé son fils avec son précepteur. Je vous laisse ma voiture.
-
Oublier de prendre avec soi. Il a laissé sa montre dans son cabinet.
-
-
13Terme de manége. Laisser la bride sur le cou à un cheval, lui rendre la main, le laisser aller de lui-même.
-
Fig. et familièrement. Laisser la bride sur le cou à quelqu'un, l'abandonner à lui-même, à ses caprices, à ses volontés.
-
-
14Laisser en blanc, réserver dans un écrit, une place, un espace qu'on remplira plus tard. Laisser un nom en blanc.
-
15Passer sous silence, ne pas s'occuper de, écarter.
Je laisse ces instructions si utiles et ces maximes si pures qu'elle lui [au dauphin dont elle était gouvernante] a depuis insinuées
Fléchier, Mme de Mont.- Laissons de leur amour la recherche importune Racine, Bajaz. IV, 4
Idamé : On t'a dit à quel prix ce tyran daigne enfin Sauver tes tristes jours et ceux de l'orphelin ? - Zamti : Ne parlons pas des miens, laissons notre infortune
Racine, Orphel. IV, 6
-
Laissons cela, ne parlons plus de cela.
- Hé ! Messieurs, c'en est trop, laissez cela, de grâce Molière, Mis. I, 3
-
Avec que.
Je laisse à part que les louanges ne sont d'ordinaire agréables qu'à ceux qu'on loue
D'ABLANC., Lucien, Comm. écr. l'hist.
-
16Fig. Laisser quelque chose à, renoncer à quelque chose comme ne valant pas la peine, avec une nuance de dédain.
Je ne viens point ici renouveler dans vos esprits le triste souvenir d'une mort que vous avez déjà pleurée ; laissons aux infidèles ces longues et sensibles douleurs que la religion ne modère pas
Fléchier, Lamoignon.- Évitons cet excès ; laissons à l'ItalieDe tous ces faux brillants l'éclatante folie Boileau, Art poétique, II, 43
Laissez les pleurs, Esther, à ces jeunes enfants
RACINE, Esth. I, 3- Aux mœurs de l'Occident laissons cette bassesse VOLTAIRE, Zaïre, III, 7
-
17Fig. Laisser à, livrer à.
Les Véïens furent laissés à leur propre défense
LE P. CATROU, dans DESFONTAINESCes êtres insensibles et muets me laissent à mon ignorance et à mes conjectures
Voltaire, Ph. ignor. 1- Gardez de le laisser à sa propre fureur Voltaire, Sémiram. V, 8
- Ton épouse ? tu crains une femme et des pleurs ?Laisse-lui ses remords, laisse-lui ses terreurs Voltaire, Catil. II, 1
-
18Laisser beaucoup, quelque chose, peu, etc. avec à suivi d'un infinitif. Laisser beaucoup à penser, se dit d'une personne qui s'exprime mystérieusement ou avec finesse.
-
Cela laisse beaucoup à penser, cela donne matière à bien des réflexions.
-
Laisser quelque chose, laisser beaucoup à dire, à faire, ne pas épuiser une matière, une œuvre ; et dans le sens contraire, ne rien laisser à dire, à faire.
-
Laisser à désirer, n'être pas entièrement satisfaisant. Cet ouvrage a du mérite, cependant il laisse beaucoup à désirer.
Il y a des endroits dans l'opéra qui laissent à en désirer d'autres
La Bruyère, I
-
-
19Laisser à quelqu'un à faire une chose, lui remettre le soin de faire une chose.
- Et d'ailleurs si le ciel vous choisit pour victime,Vous me devez laisser à punir ce grand crime Corneille, Œdipe, IV, 3
Je vous laisse à conduire cette petite affaire selon mes désirs
Mme de Sévigné, 8 fév. 1687Laissons aux astronomes à mesurer la grandeur et le mouvement des astres
Malebranche, Entret. sur la métaph. X, 7- Va, ne me laisse point un héros à venger Voltaire, Triumvirat, V, sc. dern.
Toutes les choses qui se cachent à la vue avec cérémonie, laissant à l'imagination à grossir les objets, imposent infiniment davantage
Hist. des Vestales, dans DESFONTAINESLaissons au temps à calmer ses regrets
LEMERCIER, Agamem, I, 2
-
En ce sens, Mme de Sévigné a dit aussi : laisser à.... de.
Je crois que vous [Bussy] condamneriez des sentiments moins nobles que ceux-là ; je laisse aux baigneurs [Bussy s'était logé chez un baigneur] d'en avoir de plus tendres et de plus faibles
Mme de Sévigné, à Bussy, 26 juin 1655
-
Je vous laisse à penser ce qui en arrivera ; je vous laisse à juger s'il profita de l'occasion, etc. c'est à vous de penser aux conséquences de cela ; je vous donne à juger si, etc.
Sur un tapis de Turquie Le couvert se trouva mis, Je laisse à penser la vie Que firent ces deux amis
La Fontaine, Fabl. I, 9- Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à jugerDe combien de plaisirs ils payèrent leurs peines La Fontaine, ib. IX, 2
- Je vous laisse à penser si, dans la nuit obscure,J'ai d'un vrai trépassé su tenir la figure Molière, École des femmes V, 2
-
20Ne pas laisser de, ne pas cesser, ne pas s'abstenir, ne pas discontinuer de, ne pas manquer à. Cette locution a souvent le sens de néanmoins.
Il faut se laisser aller à la destinée, et consentir à une chose qu'on ne laisserait pas de faire sans moi
Molière, Précieuses, préface.- Ce n'est rien : ne laissons pas d'achever Molière, Précieuses, 15
Je lui dis que vous n'y êtes pas, madame, et il ne veut pas laisser d'entrer
Molière, Critique, sc. 4Cela n'importe, dit le père, on ne laisse pas d'obliger toujours les confesseurs à les [les pénitents] croire
Pascal, Prov. XCette médecine [les représentations qu'on nous fait de nos défauts] ne laisse pas d'être amère à l'amour-propre
Pascal, Pens. II, éd. HAVETJe vous prie de ne pas laisser d'en faire mes remerciements
Mme de Sévigné, 251Ne laissons pas de publier le miracle de nos jours [le coup porté à l'hérésie par la révocation de l'édit de Nantes]
Bossuet, le Tellier.Ne laissez pas de recevoir les grâces de Dieu
Bossuet, Lett. abb. 151Il faut ne laisser pas de faire du bien aux hommes
Fénelon, Tél. XXIV- Elle n'a pas laissé de plaire Corneille, Exam. d'Héracl.
L'eau ne laissa pas d'agir et de mettre en évidence les figues toutes crues encore et toutes vermeilles
La Fontaine, Vie d'Ésope.Il me semble que toutes les causes secondes sont autant de mains qui exécutent les volontés de Dieu ; nous ne laissons pas d'agir, nous voulons faire ce que nous faisons
Mme de Sévigné, Lett. de date incertaine, n° 2, éd. RÉGNIER.On croit être dans un autre monde, mais on ne laisse pas de se souvenir de ses amies
Mme de Sévigné, 20 juill. 1694Son orgueil [de Nabuchodonosor], quoique abattu par la main de Dieu, ne laissa pas de revivre dans ses successeurs
Bossuet, Hist. III, 4Les apôtres, tout sanctifiés et tout régénérés qu'ils avaient été par ce sacrement, ne laissaient pas d'être encore fort imparfaits
Bourdaloue, Myst. Pentec. t. I, p. 453Cette femme [une veuve] pleure.... sanglote, et ne laisse pas de reprendre tous les détails de la maladie de son époux
La Bruyère, XIQuoique l'empreinte d'un cachet magique soit sur le bouchon, la bouteille ne laissera pas de se casser
LE SAGE, Diable boit. ch. IJe ne laissai pas de compter avec plaisir l'argent que j'avais dans mes poches
LE SAGE, Gil Blas, II, 6On peut faire servir la vache à la charrue, et, quoiqu'elle ne soit pas aussi forte que le bœuf, elle ne laisse pas de le remplacer souvent
Buffon, Quadrup. t. I, p. 188
-
Cela ne laisse pas de, en somme, en définitive.
On a des théâtres chez soi si on en manque à Genève, on fait bonne chère, on est le maître de son château, on ne paye de tribut à personne ; cela ne laisse pas de faire une position assez agréable
Voltaire, Lett. Algarotti, 17 janv. 1763
-
Impersonnellement.
Celle [la fâcheuse nouvelle] qui m'a le plus vivement touché a été la maladie de Votre Altesse ; et, bien que j'en aie aussi appris la guérison, il ne laisse pas d'en rester encore des marques de tristesse en mon esprit
Descartes, Lett. à la princ. Palatine, 27 du 1er vol. édit. de 1724
-
On dit, bien que moins correctement : ne pas laisser que de.
Il ne faut pas laisser que de s'écrire de temps en temps
Mme de Sévigné, 31 déc. 1684La constance d'Alcibiade ne laissa pas que d'être ébranlée par ce coup
Rollin, Hist. anc. Œuv. p. 630, dans POUGENS
-
21Laisser, suivi d'un infinitif, signifie, permettre, souffrir, ne pas empêcher ; dans cette construction le régime de laisser est direct, et le verbe à l'infinitif est neutre, ou a un régime direct.
- Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi Corneille, Cid, V, 8
- Ne vous figurez plus que ce soit le confondreQue de le laisser faire et ne lui point répondre Corneille, Nicom, V, 2
Il laissa le duc d'Enghien reprendre ses esprits
Bossuet, Louis de Bourbon.Contre mon ennemi laisse-moi m'assurer
Racine, Andr. II, 1Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione
Racine, ib. V, 5Comment, qu'on me laisse dire ? vraiment, je le prétends bien, et surtout qu'on me laisse faire
Voltaire, Socrate, I, 7Je laisse Hecquet faire de l'estomac un moulin, et Van Helmont un laboratoire de chimie
Voltaire, Dial. 25Il laissait paraître ses talents et cachait ses vertus
Buffon, Rép. à la Condamine, Œuv. t. X, p. 37, dans POUGENS.
-
Substantivement. Le laisser agir.
On dit que les âmes de ce degré [mystique] laissent agir Dieu, et qu'elles demeurent en silence ; on a déjà entendu ce que c'est que ce silence et ce laisser agir
Bossuet, États d'oraison, IV, 9
-
Laisser faire, laisser dire, ne pas se soucier, ne pas se mettre en peine de ce que fait ou dit quelqu'un.
- Laissez dire les sots : le savoir a son prix La Fontaine, Fabl. VIII, 19
- Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire Molière, l'Ét. I, 2
-
Laissez faire, laissez passer, dicton des partisans de la liberté du commerce qui appartient aux économistes du XVIIIe siècle, et qu'on attribue particulièrement à Gournay.
Il [Gournay] en conclut qu'il ne fallait jamais rançonner ni réglementer le commerce ; il en tira cet axiome : laissez faire et laissez passer
DUP. DE NEM., dans le Dict. de l'Écon. polit. de Guillaumin, art. laissez faire
-
Laisser voir, montrer, découvrir. Cette fenêtre laisse voir la campagne.
-
Fig. Laisser voir sa pensée, parler, agir de manière à faire deviner sa pensée.
Elle m'avait fait beaucoup de caresses, et me traitait sur un pied d'égalité qui m'ôtait le courage de lui laisser voir mon état, et de descendre du rôle de bonne compagnie à celui d'un malheureux mendiant
J.-J. Rousseau, Conf. IV
-
Laisser tout traîner, ne rien mettre à sa place, laisser tout en désordre.
-
Laisser aller tout sous soi
, se dit d'un enfant ou d'une personne infirme qui n'a pas la force de retenir ses excréments. -
Laisser aller les choses, le monde, prendre en patience les choses comme elles arrivent, ne rien faire pour les changer.
- On demande que, neutre en ces dissensions,Je laisse aller le sort de vos deux nations Corneille, Sophon, I, 4
Il faut prendre le parti de laisser aller les choses et les hommes
D'Alembert, Lett. au roi de Pr. 8 nov. 1771- Laissons, laissons aller le mondeComme il lui plaît, comme il l'entend ;Vivons caché, libre et content,Dans une retraite profonde FLORIAN, Épilogue mis à la fin de ses fables
-
Laisser tout aller, négliger entièrement ses affaires.
-
S. m. Laisser aller, espèce de négligence qui n'est pas sans grâce, et aussi facilité trop grande à prendre les opinions d'autrui, à se laisser diriger.
Croiriez-vous que je la trouve imposante malgré son naturel et le laisser aller de sa conversation
Mme de Staël, Corinne, III, 3
-
Le laisser aller veut dire aussi facilité de mœurs, avec tous les sens que cela comporte.
-
Familièrement. Je me suis laissé dire telle chose, j'ai ouï dire telle chose, mais sans y ajouter grand'foi.
-
22Quand laisser, avec le sens de souffrir, permettre, est suivi d'un infinitif, si le régime est un pronom, ce pronom peut appartenir non à laisser, mais au verbe à l'infinitif.
On pourrait dire.... qu'ayant fait la matière, il [Dieu] la laisse mouvoir et arranger au gré de quelque autre
Bossuet, Libre arbitre, 3Nourrissez votre cœur de l'espérance ; laissez-le enflammer de la charité
Fénelon, t. XVIII, p. 186
-
23Laisser, avec le sens de souffrir, permettre, suivi d'un infinitif, peut avoir un régime par à.
- Affranchissons le Tage et laissons faire au Tibre Corneille, Sertor. IV, 2
- Laissez donc faire au ciel, au temps, à la fortune Corneille, Agésil. IV, 5
- Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux Corneille, Hor. II, 8
- Et laissez à l'amour conserver par pitiéDe ce tout désuni la plus digne moitié Corneille, Œdipe, I, 1
Laissons-lui [à l'Ecclésiaste] égaler le fol et le sage, et même, je ne craindrai pas de le dire hautement en cette chaire, laissons-lui confondre l'homme avec la bête
Bossuet, Duch. d'Orl.Fritigerne leur laissa assouvir leur première rage
Fléchier, Hist. de Théodose, I, 52- Et, laissant faire au sort, courons où la valeurNous promet un destin aussi grand que le leur Racine, Iphig. I, 2
Laissons aux Scythes inhumains Mêler dans leurs banquets le meurtre et le carnage
J.-B. Rousseau, Cantate IXLaisse à ta Juliette apaiser tes douleurs
Ducis, Roméo, III, 2
-
Dans une autre construction, mais dont le sens est analogue, ce n'est pas laisser, c'est l'infinitif qui le suit, qui est construit avec à, lequel dans ce cas signifie par (voy. au n° 27 la remarque pour l'explication de cette tournure).
La plupart de ses auditeurs n'ont pas voulu voir les défauts de sa conduite [du Cid] et ont laissé enlever leurs suffrages au plaisir que leur a donné la représentation
Corneille, Examen du CidJ'avance cette opinion ; mais, parce qu'elle est nouvelle, je la laisse mûrir au temps
Pascal, Prov. VI- Laissez, laissez toucher à mes tremblantes mainsCes restes échappés à des dieux inhumains Voltaire, Oreste, III, 4
Laissons discuter ces questions à l'homme juste qui n'a point failli
J.-J. Rousseau, Contr, soc. II, 5
-
24Terme de chasse. Laisser courre les chiens, voy. COURRE.
-
Substantivement. Laisser-courre, le lieu où l'on découple les chiens, voy. COURRE.
-
On trouve aussi laissé-courre.
8 sept. 1685, le roi courut le cerf dans sa calèche tout seul ; Monseigneur et Madame l'avaient accompagné jusqu'au laissé-courre, et ensuite montèrent à cheval
DANGEAU, I, 218
-
On dit d'un limier qu'il laisse aller les voies, lorsqu'il passe dessus sans s'en rabattre. Se dit pareillement d'un chien courant qui, en enveloppant un défaut, passe sur la voie sans la marquer.
-
Laisser suivre, donner au limier quelques longueurs de trait, soit pour s'assurer du rembuchement, soit pour lancer la bête.
-
-
-
25Terme de manége. Laisser aller son cheval, ne lui rien demander et le laisser aller à sa fantaisie ; ou bien ne le point retenir de la bride quand il marche ou qu'il galope ; ou bien lui rendre toute la main et le faire aller de toute sa vitesse.
-
Laisser échapper son cheval de la main, ne pas le retenir.
-
Laisser tomber les jambes, les tenir dans une position naturelle et sans raideur.
-
-
26Terme de marine. Laisser tomber l'ancre, mouiller.
-
Laisser arriver, manœuvrer pour produire un mouvement d'arrivée ; on dit aussi : laisser porter.
-
-
27Se laisser avec un verbe actif qui a pour régime le pronom se précédant laisser, permettre d'être.... Il s'est laissé vaincre, il n'a pas fait tous ses efforts pour n'être pas vaincu. Dans cette locution, l'infinitif peut être suivi de la proposition à qui prend le sens de par (la tournure est latine d'après M. Havet, qui, Table des Pensées de Pascal, au mot laisser, dit que ce vers de Racine : Je me laissai conduire à [par] cet aimable guide, Iph. II, 1, représente le latin : permisi me juveni deducendam).
Ces émotions d'un jour qu'opèrent-elles ? un dernier endurcissement, parce qu'à force d'être touché inutilement, on ne se laisse plus toucher d'aucun objet
Bossuet, Mar.-Thér.Après cela, chrétiens, laissez-vous séduire par les fausses maximes du siècle
Bourdaloue, Purif. de la Vierge, myst. t. II, p. 166- Ami, peux-tu penser que d'un zèle frivoleJe me laisse aveugler pour une vaine idole ? Racine, Ath. III, 3
Ajoutons lumières sur lumières, en réunissant les faits, en accumulant les preuves, et laissons-nous juger ensuite sans inquiétude et sans appel
Buffon, Prem. époq. natur. Œuv. t. XII, p. 76Un regard de Zaïre aura pu l'aveugler : Sans doute il est aisé de s'en laisser troubler
Voltaire, Zaïre, IV, 7Le zèle extrême que j'ai pour elle [Votre Altesse] est cause que je me suis laissé emporter à ce discours
Descartes, Lett. à la Princ. Palatine, 28 du t. 1er de l'éd. de 1724Elle [Sabine] ne sert pas davantage à l'action que l'infante à celle du Cid, et ne fait que se laisser toucher, comme elle, à la diversité des événements
Corneille, Examen d'Hor.- Il soupçonne aussitôt son manquement de foi,Et se laisse surprendre à quelque peu d'effroi Corneille, Pomp. II, 2
Se laissant conduire à leurs inclinations et à leurs plaisirs sans réflexion et sans inquiétude
Pascal, Pens. IX, 2Avec quelle soumission se laisserait-il gouverner à la volonté qui...
Pascal, ib. XXIV, 60 bis.Si son histoire [de Charles 1er] trouve des lecteurs dont le jugement ne se laisse pas maîtriser aux événements ni à la fortune
Bossuet, Reine d'Anglet.L'admirable Julie ne se laissa point éblouir à l'éclat des dignités du siècle
Fléchier, Mme de Mont.- À quels affreux desseins vous laissez-vous tenter ? Racine, Phèdre, I, 3
Vous laissez-vous abattre aux rigueurs de la fortune ?
FÉNEL., Fabl. IIPourquoi ne vous laisseriez-vous pas toucher à la bonté de Dieu ?
Massillon, Pet. carême, Drap.Ah ! si le ciel enfin vous parle et vous éclaire, S'il vous donne en secret un remords salutaire, Ne le repoussez pas ; laissez-vous pénétrer à la secrète voix qui vous daigne inspirer
Voltaire, Oreste, I, 3
-
Se laisser pénétrer, ne pas cacher avec assez de soin ses intentions, ses projets.
-
Se laisser gouverner, conduire, mener, et, familièrement, se laisser mener par le nez, laisser prendre de l'empire sur soi, et n'avoir pas la force de s'y opposer.
-
Familièrement. Se laisser faire, ne pas opposer de résistance, ne pas se défendre.
Je vous avoue que je suis aussi en colère contre les philosophes qui se laissent faire que contre les marauds qui les oppriment
Voltaire, Lett. d'Alemb. 15 avr. 1760
-
Se laisser faire signifie aussi ne pas résister à des caresses, à des offres, à quelque chose de tentant.
Si on savait qu'il [le roi de Prusse] m'a baisé un jour la main, toute maigre qu'elle est, pour me faire rester chez lui, on me pardonnerait de m'être laissé faire
Voltaire, Lett. Richelieu, 10 octobre 1756- Ma foi, laissons-nous faire, et prenons ce qui s'offre Victor Hugo, Ruy Blas. IV, 3
-
Familièrement. Se laisser battre signifie quelquefois simplement être battu.
-
Fig. et familièrement.
Ce livre, cet ouvrage se laisse lire
, c'est-à-dire on le lit sans fatigue, sans ennui.Il faut avouer que cette petite histoire n'est point bien écrite du tout ; mais les événements se laissent fort bien lire
Mme de Sévigné, 11 août 1676
-
Cela se laisse manger
, c'est-à-dire on le mange avec plaisir.
-
28V. n. Terme de marine. Quand la mer se retire, au moment du reflux, on dit qu'elle laisse.
-
Il est plus usuel de dire qu'elle descend.
-
-
29Se laisser, v. réfl. Être laissé. Cela se prend et se laisse.
-
30Se laisser, permettre qu'on soit.... Ces enfants se sont laissés tomber. Se laisser aller à la paresse.
Les autres [les Grecs], plutôt que de la perdre [Hélène], se laissèrent vieillir loin de leur patrie
Paul-Louis Courier, Éloge d'Hélène.
-
Se laisser aller à une chose, permettre que cette chose nous conduise, nous détermine, nous fasse agir.
Les âmes vulgaires se laissent aller à leurs passions, et ne sont heureuses ou malheureuses que selon que les choses qui leur surviennent sont agréables ou déplaisantes
Descartes, Lett. à la Princ. Palatine, 28 du t. Ier de l'éd. de 1724
-
Se laisser aller, se relâcher, ne pas tenir ferme, suivre ses mouvements naturels, sans projet, sans réflexion.
-
Familièrement. Cette jeune fille s'est laissée aller, elle a cédé à la séduction.
-
Familièrement. Se laisser mourir, mourir.
Certes elle aurait tort de se laisser mourir ; Aller en l'autre monde est très grande sottise, Tant que dans celui-ci l'on peut être de mise
Molière, Sgan. 4
Remarque
1. Ne pas laisser de, ne pas laisser que de, sont tous les deux dans le Dictionnaire de l'Académie. Ne pas laisser que de n'y est qu'à partir de 1835 ; en 1762 l'Académie n'autorisait encore que ne pas laisser de. Cependant le que s'introduisait. Cette petite supercherie ne laisse pas que d'en imposer aux sots, MARMONTEL, ; à quoi Génin réplique : Tant pis pour Marmontel, il faut : Ne pas laisser de, Recréat. t. I. p. 423. Il y a de que des exemples plus anciens que Marmontel ; voy. ce qui est dit au n° 20 de LAISSER. 2. Autrefois on disait, et aujourd'hui encore le peuple dit, je lairrai, pour je laisserai, je lairrais, pour je laisserais. 3. Je me suis laissé dire que.... locution mauvaise et affectée, dit CAILLIÈRES, en 1690. Cette locution, qui d'ailleurs est ancienne (voy. l'historique), s'est conservée, et elle est encore dans l'usage familier. 4. Le participe passé présente des difficultés quand il est suivi d'un infinitif. Cette femme que j'ai laissée peindre, veut dire : à qui j'ai laissé le loisir de peindre ; cette femme que j'ai laissé peindre, veut dire : que j'ai permis que l'on peignît. En un mot, quand le pronom est régime du verbe laisser, il détermine l'accord du participe ; si au contraire il est régime de l'infinitif qui suit, le participe reste invariable. Dans le premier cas, on dira : Cette femme que l'on a laissée faire ; et dans le second : Les maux que l'on a laissé faire ; Malheureuse, tu t'es laissé charmer. 5. Quand l'infinitif est un verbe actif employé avec un régime direct, alors, par cela même que cet infinitif a son régime après lui, celui qui précède le participe laissé appartient à ce participe, et le force à prendre l'accord : Nous les eussions laissés passer tranquillement leur hiver à Paris ; Je les ai laissés chasser un chevreuil ; Je les ai laissés courir les spectacles. 6. Si le verbe à l'infinitif est neutre, alors on suit la règle ordinaire des participes : Cependant des grammairiens, Condillac entre autres, ont soutenu qu'il n'y avait pas lieu à un accord, que le participe laissé et le verbe à l'infinitif formaient une locution dans laquelle rien n'était à intercaler, et qu'il fallait dire : La faute que j'ai laissé échapper, et non laissée. De fait, cette manière de concevoir la locution a conduit plusieurs écrivains. Ainsi Racine a dit, en parlant de Junie : Rollin : et, dans Girault-Duvivier, Voltaire : D'Alembert : La règle d'accorder le participe en ces cas prévaut aujourd'hui ; cependant il faut reconnaître qu'elle n'est pas absolue, et qu'il y a lieu, quand on veut, de voir dans la locution un gallicisme. 7. Quand le verbe qui suit est transitif direct et a un complément, on met souvent le pronom complément de laissé au cas attributif, au lieu du cas objectif : Je lui ai laissé croire qu'il me servait ; c'est-à-dire j'ai laissé croire à lui. Dans cette construction laissé reste toujours invariable. Ici, comme avec le verbe faire, si le verbe qui suit laisser peut recevoir un régime marqué par à, la phrase sera nécessairement amphibologique. Ainsi : Je lui ai laissé enlever ses livres, signifie également qu'on a permis qu'il enlevât ses livres, et qu'on a permis qu'on lui enlevât ses livres. Il est facile d'éviter l'équivoque en reprenant la forme : je l'ai laissé : Je l'ai laissé enlever ses livres. 8. Dans le vers de Racine : Je me laissai conduire à cet aimable guide, à est amphibologique, pouvant signifier par et vers. Il ne faut pas employer la tournure du n° 27 avec des verbes qui prêteraient à cette ambiguïté. 9. S'en laisser, ne pas faire une chose, s'en abstenir. Tu ne veux pas nous accompagner, Henri, eh bien ! laisse-t-en. Locution populaire et qui n'est plus de bon usage. On en trouvera un exemple à l'historique. 10. Laissez-moi ce saumon de vingt francs, expression vulgaire, mais qui n'est pas fautive ; car on dit bien : un saumon de vingt francs. On dit aussi et mieux : laissez-le-moi à vingt francs. 11. J. J. Rousseau a dit être laissé mourir : Il me faudrait quelque assurance raisonnable de n'y être pas oublié et laissé mourir de faim, Lett. à Lalliaud, 5 oct. 1765. Cette locution n'est pas usitée. 12. Le Dictionnaire de l'Académie écrit le laisser-courre avec tiret, et le laisser aller sans tiret ; il y a inconséquence.
Proverbes
Il vaut mieux laisser son enfant morveux que de lui arracher le nez
, c'est-à-dire il faut souffrir un petit mal pour en éviter un plus grand. On a beau être las, on ne laisse pas d'aller
, c'est-à-dire il faut s'évertuer dans la nécessité. Il faut bien faire et laisser dire
.
Étymologie
Picard, laicher, laissier ; provenç. laissar, laisar ; anc. catal. leixar ; anc. ital. lassare ; ital. mod. lasciare ; du lat. laxare, lâcher (voy. ce mot). Certains patois et la vieille langue ont une forme laier, qui veut dire laisser (wallon, lèiî, laisser et léguer ; lombard, lagà, laisser), que Diez rapporte au latin legare plutôt qu'au germanique laten, laisser.