Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

mener dans le Littré

1 article· 89 citations· rimes· synonymes· conjugaison

mener v. a. (me-né. La syllabe me prend un accent grave quand la syllabe qui suit est muette : je mène, je mènerai)

  1. 1Faire aller, en allant soi-même d'un lieu à un autre. Menez-moi chez moi dans votre voiture. Mener une femme par la main.

    • Il se construit avec un infinitif.

      • Le charton n'avait pas dessein De les mener voir Tabarin La Fontaine, Fabl. VIII, 12
      • Ah ! s'écria la bûcheronne, pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants ? PERRAULT, Contes, le petit Poucet.
    • Fig. et populairement. Mener quelqu'un par un chemin où il n'y a pas de pierres, le poursuivre vivement, ne pas le ménager.

    • Mener les ennemis battant, les obliger à se retirer précipitamment, et les poursuivre dans leur fuite.

    • Le sens de la locution est mener les ennemis, leur faire la conduite avec hâte et activité ; on disait autrefois : le messager vint battant ; voy. BATTANT, à l'historique.

    • Fig. et familièrement. Mener quelqu'un battant, tambour battant, remporter sur lui l'avantage en peu de temps, le forcer à faire ce qu'on veut.

    • Fig. Mener se dit d'un maître qui instruit son élève.

      • Il se mit en état d'aller trouver un maître de mathématiques, qui lui promit de le mener vite et lui tint parole Fontenelle, Hartsoeker.
    • Terme de féodalité. Mener bannière, réunir le ban du fief, exercer le droit de banneret.

  2. 2Par extension. Ce chemin mène à tel endroit, on va par ce chemin à tel endroit.

    • Fig.

      • Si je suis un hypocrite, je suis un sot ; car il faut l'être beaucoup pour ne pas voir que le chemin que j'ai pris ne mène qu'à des malheurs dans cette vie J.-J. Rousseau, Lett. à l'archev. de Paris.
  3. 3Conduire chez quelqu'un, introduire, donner accès. Menez-moi chez le ministre.

    • Ma nièce de Bussy est veuve ; son mari est mort d'une horrible fièvre ; la maréchale de Schomberg veut que je l'y mène [chez cette nièce] après dîner Mme de Sévigné, 293
    • L'abbé de Châteauneuf me mena chez elle [Ninon de Lenclos] dans ma plus tendre jeunesse ; j'étais âgé d'environ treize ans ; j'avais fait quelques vers qui ne valaient rien, mais qui paraissaient fort bons pour mon âge Voltaire, Mél. litt. sur Mlle de Lenclos.
  4. 4Faire danser certaines danses, comme les branles où tous les danseurs imitent ce que le premier a fait.

    • Le roi dansera, et Monsieur mènera Mlle de Blois, pour ne pas mener Mademoiselle sa fille qu'il laisse à M. le Dauphin Mme de Sévigné, 182
    • Tout était préparé pour le bal ; le roi mena la reine Mme de Sévigné, 15
    • Il vint le prier de mener la Blake Hamilton, Gramm. 7
    • Mener la danse, être à la tête de ceux qui dansent.

      • Vertumne avec Zéphyr menait des danses éternelles Chateaubriand, Génie, II, V, 1
    • Dans le même sens, mener le branle.

    • Fig. Mener le branle, mener la danse, être le premier à faire quelque chose. C'est à vous de mener le branle.

  5. 5Conduire par force en quelque endroit. On le menait en prison, au supplice.

    • Fig.

      • C'eût été un soutien sensible à une âme comme la sienne d'accomplir de grands ouvrages pour le service de Dieu ; mais elle est menée par une autre voie, par celle qui crucifie davantage.... Bossuet, Anne de Gonz.
    • Fig. et familièrement. Mener quelqu'un à la baguette, le traiter avec hauteur, lui faire faire par autorité ce qu'on veut.

  6. 6Être à la tête de, faire marcher. Mener une troupe.

    • Fig. Mener des troupes à la boucherie, les exposer à une mort presque certaine.

    • Mener le deuil dans une cérémonie funèbre, être à la tête des parents, des amis, de toutes les personnes qui forment le cortége.

    • Un air à mener un mort en terre, air triste, lugubre, ennuyeux.

    • Familièrement. Mener la bande, être le chef d'une association d'intérêt ou de plaisir.

    • On dit dans le même sens : C'est lui qui mène les autres.

  7. 7En parlant des animaux, les conduire. Mener les bêtes aux champs. Mener paître des vaches.

    • Mener les chiens à l'ébat, les mener promener.

    • Mener de front trois chevaux, quatre chevaux, guider trois chevaux, quatre chevaux attelés sur une même ligne.

    • Fig. Mener de front plusieurs affaires, les conduire à la fois.

    • Mener de front plusieurs sciences, les cultiver en même temps.

    • On dit dans un sens analogue : Il mène de front les affaires et les plaisirs, c'est-à-dire il a beaucoup d'affaires et beaucoup d'amusements.

    • Terme de chasse. Mener la quête, faire une battue pour trouver la perdrix.

    • Terme de manége. Mener son cheval en avant, lui faire continuer son allure quand il paraît vouloir la ralentir. Mener un cheval droit, le placer de manière que ses épaules et ses hanches soient sur la même ligne. Mener un cheval en main, le conduire sans être monté dessus.

    • Absolument. Le pied qui mène, se dit du pied droit de devant du cheval. Mener sur le bon pied, se dit du cheval qui, pour galoper, part du pied droit de devant.

  8. 8Conduire, en parlant des voitures de terre et d'eau. Mener une charrette, un carrosse, un cabriolet. Ces gens menaient un bateau.

    • Absolument. J'ai un cocher qui mène bien, qui mène grand train.

      • Mme de Roselle : Vous êtes postillon ? - Le postillon : Madame, à vous servir ; Et chacun vous dira que je mène à ravir COLLIN D'HARLEVILLE, Optimiste, IV, 16
      • Fig. Mener bien sa barque, conduire bien ses affaires.

  9. 9Mener, se dit d'un voiturier, d'un batelier qui conduit des voyageurs.

    • Il [un batelier lors de la fuite de la femme de Jacques II] ne croyait mener que des gens du commun, comme il en passe souvent [d'Angleterre en France] Mme de Sévigné, 24 décembre 1688
    • Voiturer. Mener du blé au marché, du bois par bateau.

  10. 10Se faire accompagner ou suivre, emmener, amener. Il mène bien des gens à sa suite. Il mena tout son monde avec lui.

    • Le roi mène peu de troupes et la moitié de sa garde Mme de Sévigné, 5 avr. 1687
    • Votre enfant était chez Mlles de Castelnau.... il avait mené un hautbois, on y dansa jusqu'à minuit Mme de Sévigné, 10 janv. 1689
    • Mme du Puy-du-Fou ne veut pas que je mène la petite enfant ; elle dit que c'est la hasarder Mme de Sévigné, 20 mai 1672
  11. 11Être cause qu'on suive, qu'on aille après. Ce voleur s'est enfui, il a mené loin les gendarmes qui le poursuivaient.

    • Fig.

      • La première chose qui saisit mon imagination la mène si loin, que cela compose souvent une loge des Petites-Maisons Mme de Sévigné, 17 juill. 1680
      • Une de nos folies a été de souhaiter de découvrir tous les dessous de cartes.... cette folie nous mena bien loin, et nous divertit fort Mme de Sévigné, 24 juill. 1675
    • Fig. Ceci me mènerait trop loin, m'écarterait de mon sujet.

    • Fig. Mener loin, entraîner à des conséquences compromettantes.

      • Ceux qui prendront les tours d'esprit pour des faits et toutes les belles paroles pour des vérités n'ont qu'à se livrer à M. de Cambrai [Fénelon] : il saura les mener loin Bossuet, Rem. sur la rép. à la rel. quiét. avant-propos.
    • Fig. Mener loin, faire courir de grands risques, impliquer dans une grave affaire.

    • Fig. Mener loin, avec un nom de chose pour sujet, compromettre, exposer à des difficultés, à des périls. La signature qu'il a donnée peut le mener loin. Le jeu, les femmes mènent loin, bien loin.

      • Il ne faut jamais s'écarter de ses principes ; le contraire pourrait mener loin Mme de Genlis, Ad. et Théod. t. III, p. 150, dans POUGENS
    • Fig. Mener loin, lorsqu'il s'agit de choses qui se dépensent ou se consomment, signifie fournir longtemps du secours à quelqu'un, lui durer longtemps. Ces provisions, cet argent peuvent encore nous mener loin. Fig. Exercer sur quelqu'un une action comparée à celle d'un homme qui en mène un autre, le gouverner, lui faire faire ce qu'on veut.

      • Cela ne put le mener loin, et il demeura bientôt sans ressource LE SAGE, Diable boit. ch. 20, dans POUGENS
      • Allez, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison Molière, l'Am. méd. I, 4
      • Il faut pourtant paraître ferme au premier choc, de peur que, sur votre faiblesse, il ne prenne le pied de vous mener comme un enfant Molière, Fourb. de Scap. I, 4
      • Il y a de certains esprits.... qu'on ne mène qu'en tournant où l'on veut les conduire Molière, l'Avare, I, 8
      • Dans la société, c'est la raison qui plie la première : les plus sages sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre La Bruyère, V
      • Pour se laisser mener sans résistance Fénelon, Tél. VII
      • Il [Marlborough] menait le parlement par son crédit et par celui de Godolphin, grand trésorier Voltaire, Louis XIV, 18
      • Au fond, elle vous mène, en vous semblant soumise Gresset, Méchant, I, 2
      • Mes amis et mes connaissances menaient cet ours si farouche comme un agneau J.-J. Rousseau, Confess. VIII
      • On ne connaît point les préjugés quand on les adopte, et l'on ne mène point le peuple quand on lui ressemble J.-J. Rousseau, Ém. III
      • Le point le plus essentiel dans l'art de mener les esprits, c'est de leur cacher qu'on les mène Marmontel, Cont. mor. Fem. com. peu.
    • Mener quelqu'un par la lisière, à la lisière, le conduire, le gouverner comme un enfant.

    • Mener quelqu'un en laisse, en disposer à son gré, le conduire comme on veut.

    • Mener quelqu'un par le nez, abuser de l'ascendant qu'on a sur quelqu'un ou de sa faiblesse d'esprit pour lui faire faire tout ce qu'on veut. (Cette locution est prise de l'usage de conduire certains animaux, les ours, les buffles, à l'aide d'un anneau passé dans le nez).

      • Vous... Et vous faites mener en bête par le nez Molière, F. sav. II, 9
      • Vous me pensiez mener par le nez comme un ours Thomas Corneille, D. Bertr. de Cigaral, V, 9
      • C'est un sot, un benêt que je mène par le nez plus facilement que mes chevaux par la bride LEGRAND, Galant coureur, sc. 13
    • C'est un homme à mener par le nez, c'est un homme faible, crédule, sans caractère.

  12. 12Fig. Agir envers quelqu'un de telle ou telle façon, le traiter de telle ou telle façon. Mener doucement quelqu'un. C'est un enfant timide, menez-le doucement. Il le mena fort rudement.

    • Mener rudement, faire subir de grandes pertes, en parlant d'actions militaires.

      • Les Perses menaient rudement la cavalerie thessalienne VAUGELAS, Q. C. III, 11
    • Familièrement. Mener quelqu'un rudement, le mener comme il faut, lui donner bien de la peine, lui susciter bien des affaires.

    • Familièrement. Mener quelqu'un bon train, de la belle manière, le traiter sans ménagement.

      • Je mène tous ces faquins-là assez bon train Voltaire, Lett. d'Alembert, 25 août 1759
      • Le préfet s'est avisé d'y trouver à redire ; là-dessus nous l'avons mené de la belle manière Paul-Louis Courier, 2e lettre particul.
    • Mener follement, se moquer par des plaisanteries qui font beaucoup rire.

      • J'ai dîné avec le coadjuteur, il se plaint de la cruauté de l'abbé qui l'a laissé seul à Paris ; le pauvre homme ! sans amis, sans connaissances, sans maisons, ne sachant où donner de la tête ; nous avons mené assez follement cette plainte Mme de Sévigné, 15 août 1677
    • Il se dit des souffrances qu'infligent les maladies.

      • Il [M. de Grignan] a été mené quatre ou cinq jours fort rudement de la colique et de la fièvre continue, avec deux redoublements par jour Mme de Sévigné, 1er déc. 1690
    • Mal mener, voy. MALMENER.

    • Cette médecine l'a mené doucement ou rudement, elle l'a peu ou beaucoup tourmenté, en le purgeant.

  13. 13Fig. Amuser par des paroles, par des espérances. Il y a six mois que vous me menez sans que je voie aucun effet de vos promesses.

  14. 14Fig. Il se dit des choses que l'on fait aller, dont on tient la conduite, le fil.

    • Mener à bien, terminer, achever heureusement une chose.

      • Ce n'est rien d'entreprendre une chose dangereuse ; mais d'échapper au péril en la menant à bien.... Beaumarchais, Mar. de Fig. I, 1
    • Familièrement. Mener rondement une affaire, la traiter avec activité sans trop s'attacher aux détails.

    • Mener une vie..., vivre d'une certaine façon.

      • Ils mènent une vie avec tant d'innocence Corneille, Poly. V, 6
      • Je suis presque toujours enfermé dans un cabinet où je mène la vie d'un savant Montesquieu, Lett. pers. 142
      • Vous devez mener une vie très heureuse : vous vivez avec les belles-lettres, la philosophie, tous les arts Voltaire, Lett. d'Argens, 20 déc. 1736
    • Mener un train, un grand train, grand train, faire beaucoup de dépense, vivre avec faste.

    • Mener un train, signifie aussi se conduire d'une certaine façon.

      • Et vous menez sous cape un train que je hais fort Molière, Tart. I, 1
    • Familièrement. Mener grand deuil de quelque chose, en être fort attristé.

    • Mener beau bruit, grand bruit, faire beaucoup de bruit.

      • Et elles [des personnes en société] mènent un si grand bruit, que, bien souvent, elles n'entendent plus ce qu'elles disent, MLLE DE SCUDÉRY, Convertions, De la conversation
    • Mener la parole, s'en servir habilement.

      • Elle mena la parole si bien, si vigoureusement, si capablement, qu'il [le chevalier] en fut ravi pour une demi-heure Mme de Sévigné, 13 déc. 1688
    • Mener les bras, travailler à force de bras.

    • Mener les mains, se battre.

    • Dans le langage familier, mener guerre, faire la guerre, guerroyer.

    • Mener la table, se dit, chez les cartiers, pour assortir les cartes et les diviser par jeux.

  15. 15Terme de géométrie. Mener une ligne d'un point à un autre, tracer une ligne qui joigne ces deux points.

  16. 16Mener, avec un nom de chose pour sujet, se dit de ce qui est cause qu'on vient.

  17. 17Fig. Il se dit de ce qui achemine vers un terme, y fait aller.

  18. 18Fig. Il se dit aussi des motifs qui font agir.

    • Change, pauvre abusé, change de batterie, Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas à perdre innocemment tes discours et tes pas Corneille, la Veuve, I, 1
    • Pour moi, je serais très fâchée d'être consolée ; je ne me pique ni de fermeté, ni de philosophie ; mon cœur me mène et me conduit Mme de Sévigné, 125
    • Au lieu d'écouter son cœur qui la menait bien, elle écouta sa raison qui la menait mal J.-J. Rousseau, Confess. V
    • À dix ans, il est mené par des gâteaux ; à vingt par une maîtresse ; à trente par les plaisirs ; à quarante par l'ambition ; à cinquante par l'avarice J.-J. Rousseau, Ém. V
  19. 19Terme d'horlogerie. Se dit de l'action de la dent d'une roue qui presse l'aile d'un pignon.

  20. 20Se mener, v. réfl. Conduire soi-même sa voiture.

    • La mode dans ce temps-là parmi les dames était de voyager sans laquais et sans cocher, et de se mener elles-mêmes Voltaire, Crocheteur borgne.
  21. 21Fig. Se mener, être dirigé, conduit, en parlant de choses, d'affaires, etc.

    • Je ne vous parlerai pas de ces commerces dangereux, ni de ces intrigues qui se mènent parmi les ténèbres Bossuet, 3e sermon, Circoncision, 3
    • Cela se mène d'une manière qu'il n'est pas possible de vous en rien dire Bossuet, Lett. 153
    • Mais cette affaire-ci s'est menée un peu vite COLLIN D'HARLEVILLE, Chât. en Espagne, IV, 5

Proverbes

C'est le monde renversé, la charrue mène les bœufs. C'est un aveugle qui mène l'autre, se dit lorsqu'un homme de peu d'esprit et de sens entreprend de conduire un autre homme qui n'en a pas plus que lui. Tout chemin mène à Rome, on peut arriver à un but par différents moyens.

Étymologie

Wallon, miner, à l'ind. présent sing. mône ; provenç. menar ; espagn. menear ; ital. menare ; du lat. minare, mener ; comp. l'anc. haut allem. menen, l'anc. frison mena, le bas-saxon mennen, mener. Il faut remarquer qu'en latin minare ne se dit dans le sens de mener que des troupeaux, des animaux.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander