mordre v. a. (mor-dr')
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1Entamer avec les dents. Un chien enragé l'a mordu. Il a été mordu d'une vipère.
Dans le premier transport de ma douleur, je me jetai sur le glacis et je mordis la terre
J.-J. Rousseau, Confess. IQui leur eût dit que.... Les chevaux de Crimée un jour mordraient l'écorce Des vieux arbres du grand Louis ?
Victor Hugo, Voix, 2
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Fig.
Rien que la médiocrité n'est bon ; c'est la pluralité qui a établi cela, et qui mord quiconque s'en échappe par quelque bout que ce soit
Pascal, Pens. VI, 14, éd. HAVET.- Un pâle pamphlétaire....S'en vient, tout grelottant d'envie et d'impuissance,Sur le front du génie insulter l'espérance,Et mordre le laurier que son souffle a sali Alfred de Musset, Nuit de mai.
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Fig. Mordre le sein de sa nourrice, se montrer ingrat.
Ne mordez jamais le sein de vos nourrices
Voltaire, Disc. aux Velches.
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Fig. Se mordre la langue, voy. LANGUE.
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Se mordre les lèvres de dépit, de rage, etc.
- De rage, sans parler, je m'en mordais la lèvre Régnier, Sat. X
- Mordant ses lèvres de dépit La Fontaine, Nic.
Si quelqu'un disait un bon mot, les autres baissaient les yeux et se mordaient les lèvres de douleur de ne l'avoir pas dit
Voltaire, Babouc.
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Fig. Se mordre les lèvres, signifie aussi se montrer étonné, surpris.
Il [Télémaque] parle ainsi, et tous ces princes se mordent les lèvres et ne peuvent assez s'étonner de la vigueur avec laquelle il vient de parler
Fénelon, t. XXI, p. 315
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S'en mordre les doigts, s'en mordre les pouces, se repentir d'une chose qu'on a faite.
- Car on tient que, deux jours après son mariage,Il s'en mordit les doigts Thomas Corneille, Baron d'Albikrac, II, 9
Je crois que Lambert se mordra les pouces de m'avoir réimprimé ; dix volumes sont durs à la vente ; Dieu le bénisse et ceux qui liront mes sottises ; pour moi je voudrais les oublier
Voltaire, Lett. Thiriot, 10 sept. 1756
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Se mordre les doigts, ses doigts, ronger ses doigts avec les dents, pendant qu'on est plongé dans la méditation et le travail.
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Mordre ses ongles, se ronger les ongles avec les dents ; et fig. se travailler l'esprit pour faire quelque composition en vers ou en prose.
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Fig. et familièrement. Je ne sais quel chien l'a mordu, je ne sais quel caprice le prend.
- Quelque chien enragé l'a mordu, je m'assure Molière, Éc. des f. II, 2
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2Par extension, entamer avec le bec ou les suçoirs, se dit en parlant des oiseaux, des insectes. Le perroquet le mordit. Cet enfant est tout mordu de puces.
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3Absolument. Ce chien est dangereux, il mord. Mordre dans un morceau de pain.
Nos dogues mordent par instinct de courage, et lui par instinct de bassesse
Voltaire, Écossaise, II, 4Il [l'agouti] mord cruellement
Buffon, Quadrup. t. III, p. 88
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Fig.
Il [J. B. Rousseau] a fait une épigramme sanglante contre vous ; elle commence ainsi.... Ce malheureux veut toujours mordre et n'a plus de dents
Voltaire, Lett. d'Argens, 18 oct. 1736
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Mordre jusqu'au sang, serrer entre les dents jusqu'à ce que le sang vienne.
Il mord jusqu'au sang, en faisant sembler de baiser la main ; il sera mordu de même
Voltaire, Lett. d'Alembert, 8 déc. 1776
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Mordre à l'hameçon, se dit du poisson qui saisit l'appât et l'hameçon.
S'il était des poissons dont la pêche réussissait lorsque la lumière du jour avait disparu, d'autres aussi ne mordaient jamais à l'hameçon ou n'approchaient jamais des filets dans les ténèbres
AMEILHON, Instit. Mém. litt. et beaux-arts, t. V, p. 382
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Fig. Mordre à l'hameçon, se laisser séduire par une proposition qui a été faite pour tromper, pour surprendre.
Charmé de ce qu'il mordait si bien à l'hameçon
Lesage, Guzm. d'Alf. V, 5
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Fig. Il mord à la grappe, il trouve agréable ce qu'on lui dit, ce qu'on lui propose.
Elle s'aperçut que nous mordions à la grappe
Lesage, Bachel. de Salam. ch. 19
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Fig. Mordre à quelque chose, y prendre goût, y faire des progrès. Ce jeune homme mord aux mathématiques.
Comme elle [Pauline, la nièce de M. de Sévigné] a, ainsi que son oncle, la grossièreté de ne pouvoir mordre aux subtilités de la métaphysique
CH. DE SÉVIGNÉ, dans SÉV. 15 janv. 1690
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Il n'y saurait mordre, il ne peut comprendre, il ne peut réussir, et aussi il aspire à une chose à laquelle il ne saurait parvenir.
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4Poétiquement. Mordre la poudre, la poussière, la terre, être tué dans un combat.
....Dont la main.... Met Égée en prison et son orgueil à bas, Et fait mordre la terre à ses meilleurs soldats
Corneille, Méd. IV, 3- J'ai fait mordre la poudre à ces audacieux Racine, Théb. I, 3
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5Ronger, creuser, percer, en parlant de certaines choses qui exercent ces actions.
Les flots du lac, poussés par le vent, mordaient leurs rivages
Chateaubriand, Natch. 2e part. 1re moitié.L'onde incendiaire [l'océan de flamme qui dévore Sodome] Mord l'îlot de pierre Qui fume et décroît
Victor Hugo, Orient. 1
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Terme de gravure. Mordre une planche, ou faire mordre une planche, lui faire éprouver l'effet de l'eau-forte.
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Terme de teinturier. L'étoffe mord la teinture, prend la couleur.
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6V. n. Exercer une action corrosive, entamer. L'eau-forte mord sur les métaux. L'eau-forte n'a pas assez mordu sur cette planche. La lime ne mord pas dans l'acier trempé.
La rouille y mord [sur les fers] avec mille fois plus d'avantage que sur ceux dont la surface est garantie par la trempe
Buffon, Hist. min. Introd. part. exp. Œuv. t. VIII, p. 128Un chemin de glace où les pieds des chevaux, couverts d'un fer usé et poli, ne pouvaient pas mordre
Ségur, Hist. de Nap. IX, 9
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7Terme de marine. Se dit de l'ancre dont la patte inférieure s'enfonce dans le sol.
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Le vent mord au nord, il tend à passer vers le nord.
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8Faire impression sur.
La Parque et ses ciseaux Avec peine y mordaient [sur le sanglier] ; la déesse infernale Reprit à plusieurs fois l'heure au monstre fatale
La Fontaine, Fabl. VIII, 27
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Absolument. Terme de peinture. Se dit des couleurs qui s'attachent à la toile.
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9Empiéter.
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Mordre dans un mur, avancer dans un mur. Cette pièce de bois ne mord pas assez avant dans le mur pour y tenir ferme.
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Terme de couturière et de tailleur. Il faut mordre plus avant dans l'étoffe, il faut faire la couture un peu plus loin du bord de l'étoffe, pour qu'elle ne se défasse pas.
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En termes d'imprimerie, la frisquette mord, les bords de la frisquette empêchent quelques portions de papier de recevoir l'impression.
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Les dents de cette roue ne mordent pas assez sur les ailes du pignon, elles n'engrènent pas assez.
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10Fig. Faire une critique de quelqu'un ou de quelque chose comparée à une morsure.
- Elle va d'un pas et d'un ordreOù la censure n'a que mordre Malherbe, III, 3
- Ainsi sur chaque auteur il trouve de quoi mordre Régnier, Sat. X
Leurs louanges mordent, leurs caresses égratignent
Guez de Balzac, De la cour, 6e disc.- Esprits du dernier ordre,Qui, n'étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre.... La Fontaine, Fabl. V, 16
Que dites-vous de la beauté de cette retraite [du cardinal de Retz] ? le monde, par rage de ne pouvoir mordre sur un si beau dessein, dit qu'il en sortira
Mme de Sévigné, 9 oct. 1675Votre peinture du cardinal Grimaldi est excellente ; cela mord
Mme de Sévigné, 15 avr. 1671Belle conclusion et digne de l'exorde. - On l'entend bien toujours : qui voudra mordre y morde
Racine, Plaid. III, 3Pour ne pas donner à la médisance le moindre sujet de mordre, on convint que des dames respectables et les plus graves de la cour seraient présentés à cette entrevue
Mme DE CAYLUS, Souvenirs, p. 68, dans POUGENSL'envie veut mordre, l'intérêt veut gagner
Voltaire, Lett. Albergati, 23 déc. 1760- Dira-t-on qu'en des vers à mordre disposésMa muse prête aux grands des vices supposés ? GILB., XVIIIe siècle.
- Chacun, vous dénonçant à la haine publique,Se dit : fuyez cet homme, il mord, c'est un critique GILB., Mon apologie.
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Fig. Mordre en riant, faire, tout en plaisantant, quelque reproche incisif.
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11Se mordre, v. réfl. Se faire une morsure à soi-même. Il s'est mordu en mâchant.
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Se faire des morsures l'un à l'autre. Ces chiens se sont mordus cruellement.
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Fig. Ils ne se mordront pas, se dit de gens fort éloignés l'un de l'autre.
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Fig. Se déchirer, se faire du mal.
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Proverbes
Cela ne mord ni ne rue
, se dit d'une chose indifférente. S'il t'égratigne, mords-le
, se dit à quelqu'un pour l'exciter à se battre, à se venger. C'est un beau mâtin s'il voulait mordre
, se dit d'un homme qui paraît avoir tout ce qu'il faut pour faire une chose, sauf la volonté, le courage, etc. Tous les chiens qui aboient ne mordent pas
, se dit, en méprisant, des menaces. Chien qui aboie ne mord pas
, c'est-à-dire ceux qui font le plus de bruit ne sont pas les plus à craindre. Mordu de chien ou de chat, c'est toujours bête à quatre pattes
, c'est-à-dire : que le mal nous arrive par celui-ci ou par celui-là, c'est toujours la même chose.
Étymologie
Provenç. mordre ; espagn. et portug. morder ; ital. mordere ; du latin mordere ( 1er e long). Le français et le provençal ont rendu brève la syllabe de, dit mordere ( 1er e bref), et reculé l'accent ; d'ailleurs le supin morsum et le parfait momordi se rapportent à un mordere ( 1er e bref) plutôt qu'à un mordere ( 1er e long) ; et il est possible que les langues romanes représentent une forme archaïque conservée populairement. Mordere se rattache au radical sanscrit mard, broyer.