1ranger v. a. (ran-jé. Le g prend un e devant a et o : rangeant, rangeons)
-
1Mettre en rang, disposer suivant un certain ordre. Ranger des livres.
[Il] Range les troncs coupés des chênes et des ormes
Rotrou, Herc. mour. V, 1Il rangea la cavalerie sur la rivière, pour l'opposer à la cavalerie ennemie
Rollin, Hist. anc. Œuv. t. VII, p. 586Déterminés à ne se point rendre, ils rangent les machines sur les remparts et sur les tours
Rollin, Hist. anc. Œuv. t. VI, p. 267, dans POUGENS
-
Fig.
Je vis cinq ou six jours de repos, et au delà j'entrevis l'affaire de M. de Bellièvre ; je voulais m'y donner tout entière ; cela fit que je rangeai tout de suite une saignée pour avoir toute ma liberté
Mme de Sévigné, 10 juill. 1675
-
Terme de marine. Disposer. Ranger une escadre en ordre de bataille, du monde sur une manœuvre.
-
Range ! commandement toujours suivi d'une explication, comme : Range à hisser les huniers ! Range le monde au cabestan ! c'est-à-dire ordre aux hommes qui doivent hisser les huniers de se répartir sur leurs drisses, et à ceux qui doivent virer au cabestan de se placer à leur poste.
-
2Disposer avec un certain soin, pour un certain objet.
- Elle tombe, et, tombant, range ses vêtements,Dernier trait de pudeur même aux derniers moments La Fontaine, Filles de Minée.
Mes paroles sont assez bonnes, je les range comme ceux qui disent bien ; mais la tendresse de mes sentiments me tue
Mme de Sévigné, à Mme de Grignan, 9 août 1671J'en reviens toujours à cette Providence qui nous a rangés comme il lui a plu
Mme de Sévigné, 19 juin 1680- Mais as-tu près de moi rangé ces vêtementsQui couvrirent ma mère à ses derniers moments ? Ducis, Othello, V, 2
-
Ranger une chambre, un appartement, un cabinet, y mettre chaque chose à sa place.
J'arriverai avant la Toussaint, en sorte que j'aurai tout le temps de ranger votre appartement pour vous y recevoir
Mme de Sévigné, 20 oct. 1680
-
On dit de même : ranger une bibliothèque.
-
Fig. Régler.
Quand j'ai rangé de certaines choses, c'est me blesser le cœur que de s'y opposer si vivement
Mme de Sévigné, à Mme de Grignan, t. III, p. 129, éd. RÉGNIER.
-
3Mettre de côté pour rendre le passage libre. Rangez cette chaise. Les gardes firent ranger le peuple.
-
4Terme de marine. Passer auprès, raser (dérivé d'un des sens anciens de ranger, qui a signifié parcourir ; voy. l'historique).
Cet homme [Améric Vespuce] ne méritait certainement aucuns honneurs pour s'être trouvé, en 1498, dans une escadre qui rangea les côtes du Brésil, lorsque Colombo, cinq ans auparavant, avait montré le chemin au reste du monde
Voltaire, Mœurs, 145
-
Fig.
Fleury voulut ranger les écueils, et il alla au-devant de tout en matière si délicate
Saint-Simon, 381, 148
-
Ranger à l'honneur, passer à poupe du vaisseau amiral ou commandant, pour entendre les communications verbales de l'amiral ou du chef de division de qui l'on dépend.
-
Par extension, ranger à l'honneur, se dit de tout objet, côte, navire, bouée etc. près duquel on passe de telle façon qu'on laisse un très petit espace entre cet objet et soi.
-
Ranger le vent, se rapprocher de la direction du vent.
-
5Mettre au nombre de, au rang de.
- Et trois ou quatre seulement,Au nombre desquels on me range,Peuvent donner une louangeQui demeure éternellement Malherbe, III, 2
- Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes,De cette indigne classe où nous rangent les hommes Molière, Femm. sav. III, 2
Ils [les Romains] voulurent ranger Jésus-Christ parmi leurs divinités
Bossuet, Hist. II, 12Dieu le frappe [Nabuchodonosor], lui ôte l'esprit, et le range parmi les bêtes
Bossuet, ib. II, 4Il est certain que le francolin a beaucoup de rapport avec la perdrix ; et c'est ce qui a porté Olina, Linnaeus et Brisson à les ranger parmi les perdrix
Buffon, Ois. t. IV, p. 225
-
6Fig. Faire passer du côté de.
Je parlai à ses parents que je rangeai de mon parti : la demoiselle était de bonne volonté
Marivaux, Pays. parv. 4e part.
-
Dire de quelqu'un qu'il s'est mis du côté de.
- Un bruit injurieuxLe rangeait du parti d'un camp séditieux Racine, Mithr. I, 1
-
7Fig. Ranger à, soumettre à, réduire à.
- Moi qui rangeais au joug la terre universelle Régnier, Élég. V
- Range à ce que tu dois ton âme en patience Corneille, Imit. II, 6
- Accablé des malheurs où le destin me range Corneille, Cid, I, 8
- Et ne me rangez pas à l'indigne destinDe me voir le rival de monsieur Trissotin Molière, Femm. sav. IV, 2
-
Ranger sous, même sens.
- France ingrate, tu veux la paix....Encore un lustre ou deux, et sous tes destinéesJ'aurais rangé le sort des têtes couronnées Corneille, Toison d'or, Prol. sc. 2
- Et sous ton divin joug range nos volontés Racine, Hymnes, Le mercredi à laudes.
Il [du Guesclin] rangea le Poitou, la Saintonge sous l'obéissance de la France
Voltaire, Mœurs, 78
-
Ranger en, réduire à la condition de.
Souvenez-vous Que ma gloire en ces lieux me demande un époux, Qu'elle ne peut souffrir que ma fuite m'y range En captive de guerre....
Corneille, Sert. I, 3
-
Ranger un pays sous ses lois, sous sa domination, sous sa puissance, le soumettre à son pouvoir.
- Lorsque Albe sous ses lois range notre destin Corneille, Hor. IV, 2
- Si le ciel sous mes lois eût rangé la Syrie Voltaire, Zaïre, I, 1
-
8Ranger quelqu'un à la raison, au devoir, l'obliger à faire ce qu'il doit.
Ô Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées Ont aux vaines fureurs les armes arrachées Et rangé l'insolence aux pieds de la raison
Malherbe, II, 1L'un rangeant des rebelles à leur devoir par la terreur et par l'effort de ses armes....
Fléchier, Duch. de Mont.
-
Absolument.
Assujettir, captiver Un jour qu'il se vantait de cette humeur étrange à qui chaque objet plaît et que pas un ne range
Corneille, la Suiv. I, 1
-
Absolument et familièrement. Ranger quelqu'un, le soumettre, le réduire à faire ce qu'on exige de lui.
- Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens Molière, Éc. des f. V, 7
Vous faites en très brave père de ranger un fils libertin
Dancourt, Enf. de Paris, V, 1
-
Rendre rangé, régulier dans sa conduite.
Le mariage va me ranger ; je n'aurai des yeux que pour ma petite cousine
PICARD, Vieille tante, III, 5
-
9V. n. Ranger, être rangé, tenir dans, être placé dans.
Le grand lit du roi n'y a pu ranger, parce que le lieu est trop bas
PELLISSON, Lett histor. t. II, p. 358
-
10Se ranger, v. réfl. Se mettre dans un certain ordre. Les deux flottes s'étant rangées en bataille.
La reine nous appelle ; Allons, rangeons-nous auprès d'elle
Racine, Esth. I, 2Est-ce [mon cerveau] un livre dont tous les caractères se soient rangés d'eux-mêmes ?
Fénelon, Exist. 48Les plus braves de l'armée du prince de Galles se rangèrent auprès de lui, et périrent les armes à la main
Duclos, Œuv. t. II, p. 441
-
Se ranger auteur du feu, d'une table, se dit de personnes qui se placent autour du feu, autour d'une table.
-
Fig. Se ranger sous les étendards, sous les enseignes, sous les drapeaux d'un prince, embrasser le parti de ce prince, servir dans ses troupes.
-
Fig. Se ranger du parti, du côté de quelqu'un, embrasser son parti.
- Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux,Rangez-vous du parti des destins et des dieux Corneille, Pomp. I, 1
Il est généreux de se ranger du côté des affligés
Molière, Critique, 7- Je ne murmure point qu'une amitié communeSe range du parti que flatte la fortune Racine, Brit. III, 7
-
Se ranger avec, se mettre du parti de.
- Je me range toujours avec la vérité Corneille, Mél. I, 2
-
On dit dans un sens analogue : se ranger à.
Voilà la guerre ouverte entre les hommes, où il faut que chacun prenne parti, et se range nécessairement ou au dogmatisme ou au pyrrhonisme
Pascal, Pens. VIII, 1, éd. HAVET.
-
Se ranger à l'avis de quelqu'un, déclarer qu'on est de son avis.
Aristide se rangea le premier à cet avis pour les Athéniens, et après lui Pausanias pour les Lacédémoniens
Rollin, Hist. anc. Œuv. t. III, p. 267, dans POUGENS- Depuis qu'à ce parti mon esprit s'est rangé GRESS., Sidney, I, 5
-
11Se mettre de côté, laisser la voie libre. Se ranger devant quelqu'un.
Rangeons-nous chacune immédiatement contre un des côtés de la porte
Molière, G. Dand. III, 9Ils rencontrent un homme à cheval, gare, gare ; ce pauvre homme se veut ranger ; son cheval ne le veut pas
Mme de Sévigné, 186Remarquez comme par considération tout le monde se range pour lui faire place
Lesage, Diable boit. 18Que le cocher se range à cent pas de la maison
Dancourt, Moul. Javelle, sc. 1Le peuple se rangea en haie.... les magistrats prirent leurs places
Voltaire, Dict. philos. Fanatisme, 5
-
Fig.
Toute mon attention est de me ranger proprement contre la muraille pour laisser passer quelques lettres de change à Beaulieu, qui aura soin de contenter les plus altérés
Mme de Sévigné, 25 mai 1689
-
Terme de manége. Se ranger, se dit de la première leçon des piliers, dans laquelle le cavalier apprend au cheval à se ranger.
-
Se ranger sous la remise, action du cocher qui recule ses chevaux pour remiser sa voiture.
-
12Terme de marine. Se ranger à bord, se ranger à quai, se dit d'un bâtiment qui se range côte à côte d'un autre bâtiment ou auprès d'un quai.
-
Se ranger, se fixer dans une région déterminée, en parlant du vent.
Les vents s'étant rangés à l'ouest,
Laroche à Pontchartrain, 28 oct. 1694, dans JAL
-
Le vent se range de l'avant ou de l'arrière, quand sa direction vient à faire avec la quille un angle moins ou plus ouvert qu'auparavant.
-
-
13S'installer, s'organiser.
Je m'en vais m'établir et me ranger dans mon petit logis, en attendant le plaisir de vous y voir avec moi
Mme de Sévigné, 20 avr. 1672
-
Être arrangé, accommodé.
Tout est confondu ; il n'y a plus ni Flandre, ni Allemagne ; nous verrons dans quelques jours comme tout se rangera
Mme de Sévigné, 7 août 1675
-
14Se soumettre.
- Et si la plus sévère à nos vœux ne se range La Fontaine, Joc.
C'est une chose où tu m'obliges, par la soumission et le respect où tu te ranges
Molière, l'Av. IV, 5La reine se rangea bientôt à l'obéissance [pour les observances de l'Église de France]
Bossuet, Mar.-Thér.Le tout est de se ranger doucement à l'ordre de sa volonté [de Dieu]
Bossuet, Lett. à Mme Albert de Luynes, 26 oct. 1694Allons, petit drôle, qu'on se range à son devoir
Dancourt, la Folle enchère, sc. 21Va porter ma lettre à Damis, et se range qui voudra sous le joug du mariage
Marivaux, Serm. indiscr. I, 2
-
15Familièrement. Adopter un genre de vie plus régulier. C'était un dissipateur, mais il s'est rangé.
-
16Se concentrer.
C'est [Port-Royal] un désert où toute la dévotion du christianisme s'est rangée
Mme de Sévigné, 26 janv. 1674C'est autour des reines que se range et se réunit ordinairement tout l'esprit du siècle, le désir de plaire, le plaisir de voir et d'être vue
Fléchier, Mar.-Thér.
Étymologie
Rang ; prov. rengar.