Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

rien dans le Littré

1 article· 161 citations· rimes· synonymes

rien s. m. indéterminé (riin)

  1. 1Quelque chose (sens étymologique, sens propre, qui a été longtemps le sens essentiel et qui est encore conservé).

    • C'est en vertu de cette signification que l'on construit quelquefois ne.... pas, avec rien.

    • Autrement on ne construit pas ne.... pas, avec rien ; construction qui est blâmée dans ces vers de Molière.

      • Martine : Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien. - Bélise : De pas mis avec rien tu fais la récidive, Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative Molière, Fem. sav. II, 6
  2. 2Avec la particule négative ne, rien signifie nulle chose.

    • Ne crois rien précieux, ne crois rien admirable,Rien noble, rien enfin dans la solidité,Que ce qui doit aller jusqu'à l'éternité Corneille, Imit. III, 4
    • Voulez-vous que moi, chien, qui n'ai rien à la chose,Sans aucun intérêt je perde le repos ? La Fontaine, Fabl. XI, 3
    • Il y a cinq ou six petits mots qui ne valent rien du tout, et qui sont d'un homme qui ne sait pas le monde Mme de Sévigné, 89
    • Un homme [Cromwell] ....qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance Bossuet, Reine d'Anglet.
    • Non, mes frères, les Philistins défaits et les ours même déchirés de ses mains [de David] ne sont rien en comparaison de sa grandeur qu'il a domptée Bossuet, Mar.-Thér.
    • Tout à coup on voit arriver le moment fatal où la terre n'a plus rien pour elle [la reine] que des pleurs Bossuet, ib.
    • Je dois vous représenter aujourd'hui un magistrat qui n'a rien ignoré, ni rien négligé dans son ministère Fléchier, Lamoignon.
    • Remords, crainte, périls, rien ne m'a retenue Racine, Brit. IV, 2
    • Il ne faut rien pour gâter les plaisirs : ce sont des lits de roses, où il est bien difficile que toutes les feuilles se tiennent étendues, et qu'aucune ne se plie Fontenelle, Dial. 2, Morts anc.
    • La mesure de bonheur qui nous a été donnée est assez petite, il n'en faut rien perdre Fontenelle, Mond. 4e soir.
    • Rien n'est si beau à voir que l'Égypte dans deux saisons de l'année Rollin, Hist. anc. Œuv. t. I, p. 44, dans POUGENS
    • N'ayant rien fait pour nous, il n'a rien mérité Voltaire, Mér. I, 3
    • L'axiome : Rien ne vient de rien, a été le fondement de toute philosophie Voltaire, Dict. phil. Génération.
    • Dumarsais, disait un riche avare, est un fort honnête homme ; il y a quarante ans qu'il est mon ami, il est pauvre, et il ne m'a jamais rien demandé D'Alembert, Éloges, Dumarsais.
    • Que rien plus, ellipse pour : que rien ne l'est plus.

      • Ils soutiennent qu'un tel repentir [sincère, à l'article de la mort] est si rare que rien plus, Anal. de Bayle, t. III, p. 282
    • Cela ne ressemble à rien, se dit d'une chose inconvenante, mal faite.

      • Vous avez bien raison de dire que dans ce siècle il y a des choses qui ne ressemblent à rien, et beaucoup de riens qu'on voudrait faire ressembler à des choses Voltaire, Lett. de l'Élect. palatin à Volt. 23 oct. 1758
    • Fig. On ne fait rien de rien, on ne saurait réussir en quoi que ce soit, si on n'a quelques moyens, quelques ressources pour y parvenir.

    • Cette affaire ne tient à rien, presque rien n'empêche qu'elle ne se fasse.

    • Il ne tint à rien qu'il ne fît telle chose, il ne s'en fallut presque rien qu'il ne la fît.

    • C'est un homme qui ne met rien contre lui, c'est un homme très circonspect dans ses actes ou dans ses discours.

  3. 3N'être rien, n'occuper aucun emploi, aucune position.

    • Il comptait pour beaucoup cet avantage si peu recherché de n'être rien Fontenelle, Reyneau.
    • Vous épousez une personne qui n'est rien, et qui n'a rien Marivaux, Marianne, part. 8
    • Je vois s'accomplir cette prédiction que me fit autrefois mon père : tu ne seras jamais rien Paul-Louis Courier, Lett. à l'Acad. des inscriptions.
    • N'être rien, n'être d'aucun prix, d'aucune valeur, d'aucun intérêt, n'être compté pour rien.

    • Cet homme ne m'est rien, n'est pas mon parent.

      • Il [un pauvre diable] descend de Pierre Corneille, en droite ligne, et Mlle Corneille, à la rigueur, n'est rien à Pierre Corneille Voltaire, Lett. d'Argental, 9 mars 1763
    • N'être de rien à quelqu'un, ne l'intéresser en aucune façon.

      • Le beau temps ne vous est de rien, vous y êtes trop accoutumée Mme de Sévigné, 10 nov. 1675
      • [à vous calvinistes, qui pactisez avec les luthériens] on voit bien que la sainte table ne vous est de rien Bossuet, 2e avert. 23
      • Sans compter que nous ne vous sommes de rien, ni vous de rien à nous Marivaux, Marianne, part. 3
      • Cette affaire [de Sirven] agite toute mon âme : les tragédies, les comédies ne me sont plus de rien Voltaire, Lett. d'Argental, 10 févr. 1766
    • N'être de rien, n'appartenir à rien.

      • Les morts ne sont plus de rien, ils n'ont plus de part à la société humaine Bossuet, Panég. St Franç. de Paule, 1
  4. 4De rien avec ne, nullement.

    • Elle ne peut de rien profiter ni aussi de rien nuire Descartes, Diopt. 9
    • Il ne sera pas dit que je ne serve de rien dans cette affaire-là Molière, Sicil. 10
    • Mon indulgence ne servirait de rien, il faut qu'elle [la demande en grâce] soit signée de trois autres de mes confrères Voltaire, Zadig, 13
    • De rien, se dit absolument et populairement, pour : ce n'en vaut pas la peine. Je vous remercie du coup de main que vous m'avez donné.- De rien.

  5. 5Ne rien faire, demeurer dans l'oisiveté, le repos.

    • Avec ellipse de ne.

      • Passer.... La nuit à bien dormir et le jour à rien faire Boileau, Sat. II
      • L'homme.... Et formé pour agir se plaisait à rien faire Voltaire, Disc. 6
    • Ne rien faire, n'avoir aucun emploi.

    • Il ne fait plus rien, il n'a plus d'emploi.

    • N'avoir rien, être sans fortune.

      • Vous n'avez rien ; vous trouvez un établissement le plus avantageux et le plus brillant Mme de Genlis, Théât d'éduc. Bonne mère, II, 5
    • Ne rien dire, garder le silence, se taire.

    • Ne rien dire signifie aussi dire des choses qui ne sont que du bavardage.

    • Ne parler de rien, garder le silence sur un objet qu'on a sur le cœur, ou qui préoccupe, ou qui importe.

      • Mme de S*** ne me parla de rien ; mais elle me reçut avec une froideur qui me fit assez connaître son juste ressentiment Mme de Genlis, Mères riv. t. II, p. 111, dans POUGENS
    • Fig. Ne rien dire, avec un nom de chose pour sujet, ne pas agréer, ne pas intéresser. Cela ne me dit rien.

  6. 6Familièrement. Cela ne fait rien, est de peu d'importance. Cela ne me fait rien.

    • Deux ou trois pages qui ne font rien à la question Bossuet, 3e Avert. 31
    • On dit dans le même sens : cela me fait moins que rien.

  7. 7Ne faire semblant de rien, se comporter comme si on ignorait, comme si on ne s'intéressait pas à.

    • Ne faites pas semblant de rien, et me laissez faire tous deux Molière, G. Dand. II, 10
  8. 8Ne compter pour rien, n'avoir aucun égard à, ne faire aucun cas de. Avec ellipse de ne.

  9. 9Il n'en est rien, la chose dont il s'agit n'existe pas.

    • S'il y avait un homme alors auprès duquel la philosophie d'Eusèbe devait réussir, c'était l'empereur Julien ; cependant il n'en fut rien Diderot, Opin. des anc. phil. (Éclectisme).
    • Il n'y a rien que.... il y a peu de temps que.... Il n'y a rien qu'il était ici.

  10. 10Familièrement. Ne savoir rien de rien, ne savoir absolument rien.

    • Ne dire rien de rien, ne dire rien du fait principal ni des circonstances qui s'y rapportent.

  11. 11Rien se dit quelquefois des personnes.

  12. 12Ne.... rien que, uniquement, seulement.

  13. 13Ne.... rien moins que, locution qui signifie nullement.

    • Absolument.

      • Un jour que je ne pensais à rien moins, on vint me chercher de la part du comte de la Roque J.-J. Rousseau, Conf. III
    • Elliptiquement.

      • Vous a-t-il fait dire des choses impertinentes [Virgile, dans l'Énéide] ? - Rien moins.... j'y dis de très belles choses Fontenelle, Didon, Stratonice.
      • Ne.... rien moins, se dit quelquefois pour rien moindre, et prend alors un sens affirmatif signifiant que l'objet dont il s'agit n'est pas moindre que.

        • Ces riches vêtements dont le baptême les a revêtus ; vêtements qui ne sont rien moins que Jésus-Christ même, selon ce que dit l'apôtre Bossuet, Mar.-Thér.
        • Quand Dieu.... choisit une personne d'un si grand éclat pour être l'objet de son éternelle miséricorde, il ne se propose rien moins que d'instruire tout l'univers Bossuet, Anne de Gonz.
      • Ne.... rien de moins, locution qui signifie rien de moindre.

        • Le parti [les protestants] n'eut pas plus tôt senti ses forces, qu'on n'y médita rien de moins que de partager l'autorité Bossuet, 5e avert. 5
        • Une indifférence, qui, selon M. Jurieu, ne tend à rien de moins qu'à renverser le christianisme Bossuet, 6e avert. III, 9
        • Il ne faut rien de moins dans les cours qu'une vraie et naïve impudence pour réussir La Bruyère, VIII
  14. 14Quand rien est suivi d'un adjectif, on les sépare par la préposition de. Rien de fâcheux n'est arrivé. Il ne se fait rien d'utile. Il n'est rien de tel que de se bien porter.

  15. 15Par abus, rien, sans la négative ne, se dit pour nulle chose. Tout ou rien. Rien du tout. Dieu a créé le monde de rien.

    • Par exagération. Si peu que rien, pas plus gros que rien, moins que rien, extrêmement peu, très petit. Donnez-m'en si peu que rien.

    • Dans une réponse, rien se dit pour nulle chose. Que vous a-t-il donné ? rien.

    • Pour rien, gratuitement, sans payer.

      • Je veux une compagnie de cavalerie pour rien Voltaire, l'Ingénu, 9
    • Fig. Pour rien, sans s'en ressentir.

      • Pigeon n'aime que trop bien, N'étant pas, comme on peut croire, L'oiseau de Vénus pour rien Piron, Fables.
      • Ce roi [Frédéric II] a aussi les siens [préjugés] qu'il faut lui pardonner ; on n'est pas roi pour rien Voltaire, Lett. d'Alemb. 11 juin 1770
    • Réduire à rien, anéantir.

      • Seigneur, tu te moqueras d'elles [des nations], et tu les réduiras à rien Voltaire, Philos. Déf. mil. Bolingbr. 44
    • Cela s'est réduit à rien, il n'en est presque rien resté ; se dit aussi d'une affaire dont on se promettait un grand succès et qui n'en a eu aucun.

    • On dit dans un sens analogue : venir, devenir, aller à rien.

      • Ce grand voyage de M. le Prince et de M. de Turenne, pour aller dégager M. de Luxembourg, est devenu à rien Mme de Sévigné, 182
      • Ma terre de Bourbilly est quasi devenue à rien par le rabais et par le peu de débit des blés et autres grains Mme de Sévigné, 31 mai 1687
      • Cette ressemblance devient à rien Mme de Sévigné, 585
      • [L'abbé d'Auvergne] C'était un fort gros homme, qui vint à rien avant qu'être arrêté dans sa chambre Saint-Simon, 188, 4
  16. 16De rien, après un substantif, marque la petitesse, le peu de valeur, le peu d'importance, etc.

    • Elle a dans la tête une philosophie Qui déclare la guerre au conjugal lien, Et vous traite l'amour de déité de rien Molière, Princ. d'Él. I, 2
    • Un précipice caché derrière une petite haie de rien Mme de Sévigné, 18 oct. 1688
    • Louvois tire de son côté une petite épée de rien qu'il portait, en présente la garde au roi Saint-Simon, 407, 91
  17. 17Familièrement. Rien que cela, se dit, par antiphrase, pour exprimer quelque chose qui excite l'attention, la surprise.

    • Le roi a dit d'un certain homme, dont vous aimiez assez l'absence cet hiver, qu'il n'avait ni cœur, ni esprit, rien que cela Mme de Sévigné, 206
  18. 18Rien signifie quelquefois, par exagération, peu de chose. Il a eu cette maison pour rien. Il mange très peu, il vit de rien. Il se fâche de rien.

  19. 19Rien, quoique nom indéterminé, peut être représenté par le pronom il.

    • Je suis persuadé, selon la doctrine du Seigneur Jésus, que rien n'est impur de soi-même, et qu'il n'est impur qu'à celui qui le croit impur Saci, Bible, St Paul, Ép. aux Rom. XIV, 14
    • Quel malheur plus grand que de ne plus rien voir tel qu'il est ? Buffon, Nature des anim.
  20. 20S. m. déterminé. Néant, nullité.

    • Terme de mystiques.

      • Se plonger dans son rien, ne produire aucun désir Bossuet, Instr. sur les ét. d'orais. III, 2
  21. 21Peu de chose.

  22. 22S. m. pl. Bagatelles, choses de peu d'importance.

  23. 23Rien pris adverbialement, en rien, nullement ; emploi qui n'est plus usité.

  24. 24En rien, loc. adv. En quelque chose.

  25. 25En moins de rien, loc. adv. Très promptement.

  26. 26Comme si de rien n'était, comme si la chose n'était pas arrivée.

    • Tout d'un coup on lui vient dire qu'il verra clair, et que ses pauvres yeux que la fluxion avait mis hors de la tête y étaient rentrés heureusement, comme si de rien n'était Mme de Sévigné, 6
    • J'attends du chaud la liberté de mes mains ; elles me servent quasi comme si de rien n'était Mme de Sévigné, 286
    • Cependant [pendant les exécutions de Lalli, Sirven, Calas, etc.] les Français dansent comme si de rien n'était Voltaire, Lett. d'Argental, 30 août 1769

Remarque

1. Le sens étymologique et propre de rien est chose. 2. Avec la négation ne, rien niant toute chose, équivaut au latin nihil. 3. De cet emploi presque continu vient le sens de chose très petite : des riens, un rien. 4. De là l'inutilité d'un autre mot comme pas, point, pour déterminer la négation ; voy. plus haut, n° 1, le vers de Molière. 5. De là aussi, dans le style négligé et dans des phrases très communes, l'emploi de rien avec le sens négatif, sans ne ; emploi qui est presque toujours mauvais dans le style élevé, par exemple : 6. Le Dictionnaire de l'Académie conseille d'éviter la locution rien moins, attendu qu'elle prête à l'amphibologie, signifiant tantôt en aucune façon, et tantôt au contraire rien de moindre. Il est vrai que l'Académie elle-même et plusieurs auteurs, parmi lesquels Bossuet, donnent quelquefois à rien moins le sens de rien de moins, de rien moindre. Il n'est rien moins que sage, veut dire proprement : il n'est aucune chose moins que sage, en d'autres termes : de toutes les choses qu'il est, celle qu'il est le moins c'est sage. Cette locution est essentiellement négative, et ne peut pas être autre chose. Rien moins ne peut pas dire chose moindre, pas plus que rien plus ne veut dire dit chose plus grande. Il paraît donc qu'il faut dans tous les cas conserver à rien moins sa signification négative ; et, quand on voudra le sens positif, on emploiera rien moindre ou rien de moins.

Proverbes

On ne fait rien pour rien, l'intérêt personnel se mêle presque toujours dans les services rendus. Qui ne risque rien n'a rien. Qui prouve trop ne prouve rien. Il fait de cent sols quatre livres, et de quatre livres rien, se dit d'un mauvais ménager. Ce que vous dites et rien, c'est tout un, c'est la même chose, ce sont des paroles inutiles, qui ne prouvent rien.

Étymologie

Berry, rin ; bourguig. et bressan, ran ; wallon, rein ; provenç. re ; anc. catal. ren ; catal, mod. re, res ; du lat. rem, chose. Dans l'ancienne langue, riens est le nominatif singulier et rien le régime singulier ; au pluriel, riens est le régime.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander