rude adj. (ru-d')
-
1Qui n'est pas dégrossi, qui est brut, inculte (sens propre et étymologique).
Vous avez ouï parler de cet amas rude et indigeste [le chaos] qui précéda la disposition et la beauté des choses que nous voyons
Guez de Balzac, le Barbon.S'ils [les vers] n'étaient remplis d'une certaine beauté qui se fait sentir aux personnes même les plus rudes et les plus grossières
PELLISSON, Hist. Acad. IV, l'Estoile.- D'esprit, j'en ai fort peu ; mais on l'aurait bien rudeSi l'on ne profitait d'une longue habitude HAUTEROCHE, Bourg. de qual. III, 8
Les chiens du Kamtschatka sont grossiers, rudes et demi-sauvages, comme leurs maîtres
Buffon, Quadrup. t. VIII, p. 173
-
Des mœurs rudes, des mœurs d'une simplicité grossière.
-
2Par extension du sens de non dégrossi. âpre au toucher. Avoir la barbe rude. Une brosse fort rude.
Qu'était-ce donc que son vêtement ? un rude cilice
Bourdaloue, Exhort. sur sainte Thérèse, t. I, p. 300
-
Couvert de petites saillies ou aspérités nombreuses et sensibles au toucher. Avoir la peau rude.
-
Se dit des plantes qui présentent au tact une aspérité insensible à l'œil.
-
3âpre au goût. Vin rude.
-
4âpre et difficile, en parlant des chemins. Chemin rude.
-
Fig. Le rude sentier de la vertu.
Le juste, sévère à lui-même.... ne peut pas même obtenir que le monde le laisse en repos dans ce sentier solitaire et rude, où il grimpe plutôt qu'il ne marche
Bossuet, Reine d'Anglet.
-
-
5Qui cause de la fatigue, de la peine. Un rude métier. Il a entrepris une rude tâche.
- Notre sort est beaucoup plus rudeChez les grands que chez les petits Molière, Amph. I, 1
Brontin.... Sort à l'instant, chargé d'une triple bouteille.... L'odeur d'un jus si doux lui rend le faix moins rude
Boileau, Lutr. II- Mais je ne trouve point de fatigue si rudeQue l'ennuyeux loisir d'un mortel sans étude Boileau, Ép. X
Ce travail [le Siècle de Louis XIV] est rude ; il y a trois ans qu'il m'occupe et qu'il me tue, sans presque aucune diversion
Voltaire, Lett. Caperonnier, 1er juin 1768Qu'il y ait parmi nous un homme [Damiens] qui ait osé attenter à la vie de son souverain.... qu'on l'ait condamné à être déchiré avec des ongles de fer.... démembré par des chevaux ; qu'on lui ait lu cette sentence terrible, et qu'après l'avoir entendue, il ait dit froidement : la journée sera rude
Diderot, Lett. à Mlle Voland, 15 oct. 1760Ma chaise [voiture] était rude, et j'étais trop incommodé pour pouvoir marcher à grandes journées
J.-J. Rousseau, Conf. XPresque en toutes choses les commencements sont rudes
J.-J. Rousseau, ib. III
-
Ce cheval est rude, il a le train rude, fatigant.
-
Ce barbier a la main rude, il ne rase pas légèrement.
-
Ce cavalier a la main bien rude, il mène durement son cheval.
-
6Par extension, désagréable à voir, à entendre, à prononcer, etc. Avoir le visage, l'air, le regard, la voix rude.
- ....Sollicitude à mon oreille est rude Molière, F. sav. II, 7
La colère et la tristesse les rendent [les traits du visage] plus rudes, et leur donnent un air ou plus farouche ou plus sombre
Bossuet, Connaiss. II, 12- Par ce sage écrivain la langue réparéeN'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée Boileau, Art p. I
- La raison quittant son ton rudePrendra le ton du sentiment Gresset, Chartr.
-
Ce peintre a le pinceau rude, il peint d'une manière dure et sans grâce.
-
7Il se dit de la rigueur des saisons. Un froid rude.
Le rude hiver des années dernières acheva de la dépouiller de ce qui lui restait de superflu
Bossuet, Ann. de Gonz.La Haie est un séjour délicieux l'été, et la liberté y rend les hivers moins rudes
Voltaire, Lett. d'Argenson, 8 août 1743
-
Fig. Temps rudes, temps où le travail manque, et où la misère est grande.
-
8Où il y a effort violent, lutte violente.
Après avoir achevé le rude siége de Besançon
Bossuet, Louis de Bourbon.Vous avez soutenu de rudes guerres, je l'avoue
Fénelon, Dial. des morts anc. Dial. 29Des richesses capables de fournir à toutes les dépenses d'une rude et longue guerre
Rollin, Hist. anc. Œuv. t. I, p. 343, dans POUGENSLa mêlée fut rude d'abord, chaque parti faisant des efforts extraordinaires de bravoure pour soutenir l'honneur de sa nation
Rollin, ib. t. VI, p. 413Le combat fut rude et très opiniâtre
VERTOT, Rev. rom. XII, 215
-
9Impétueux, intense. Une rude secousse. Essuyer une rude tempête.
- Vous soutenez en paix une si rude attaque Racine, Andr. IV, 2
Nous lui donnons quelquefois de rudes coups [au gouvernement anglais], mais nous ne le cassons pas
Voltaire, Dial. XXIV, 15
-
Fig. Un coup rude, une chose qui cause beaucoup de peine.
- Ce coup sera sans doute assez rude pour elle Corneille, Hor. IV, 3
Il se forme parmi les grandeurs une nouvelle sensibilité pour les déplaisirs, dont le coup est d'autant plus rude, qu'on est moins préparé à le soutenir
Bossuet, Mar.-Thér.
-
Fig. C'est un rude coup pour lui, cet événement est très fâcheux pour lui.
-
10Fig. Qui cause du mal, de la souffrance.
Deux choses dont la privation m'est bien rude
Mme de Sévigné, 297Il y a des endroits dans la vie qui sont bien amers et bien rudes à passer
Mme de Sévigné, à Bussy, 14 mai 1675Qu'on ne dise donc plus que l'obéissance est rude ; au contraire, ce qui est rude, c'est d'être livré à soi-même et à ses désirs
Bossuet, Sermons, Oblig. de l'état relig. 2Chrétiens, ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction ; il n'y a rien ici de rude pour elle, puisque Dieu la sauve par le même coup qui vous instruit
Bossuet, Duch. d'Orl.À la journée de Senef, le jeune duc.... vient dans les plus rudes épreuves apprendre la guerre aux côtés du prince son père
Bossuet, Louis de Bourbon.Quand on a assez d'élévation de génie et d'éloquence pour gouverner, il est bien rude de passer sa vie dans la dépendance d'un peuple capricieux
Fénelon, Dial. des morts (Solon, Pisistrate).Je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin d'y réussir ; cela est bien rude !
La Bruyère, XIIIUn écrit trop long est un impôt très rude qu'on met sur la patience du lecteur
Voltaire, Pol. et lég. Lett à M. T***.- Le doute en mon malheur est un tourment trop rude Voltaire, Œdipe, V, 2
-
Fig. Une rude épreuve, une situation difficile et délicate, ou dangereuse pour le maintien de l'amitié.
Vous mettez notre amitié à une épreuve trop rude
Lesage, Diab. boit. 13
-
11Familièrement. Il se dit de ce qui se fait vivement sentir.
J'arrivai, sur le soir, au village d'Ataquinès, avec un très rude appétit
Lesage, Gil Bl. II, 7
-
Une rude tentation, une tentation à laquelle il est difficile de ne pas succomber. J'eus une rude tentation de le confondre en public.
-
Cela me paraît rude, se dit d'une chose difficile à croire.
-
Ce trait est un peu rude, ce propos, ce procédé est difficile à supporter, à dissimuler.
Serait-il possible que les bontés de M. le duc de Choiseul pour ma colonie m'eussent fait tort, et que je fusse à la fois ruiné et opprimé pour avoir fait du bien ? cela serait rude
Voltaire, Lett. d'Argental, 11 oct. 1771
-
On commence aujourd'hui en ce sens à dire raide pour rude, tant par confusion que par besoin de varier les locutions.
-
12Dur, fâcheux, en parlant des personnes. Un père rude à ou envers ses enfants.
Au moins, Seigneur, pardonne à cette multitude, à ce peuple ignorant ; ne lui sois point si rude
GARN., les Juives, IVJe croyais avoir été trop rude de refuser ce portrait à Mme de Fontevrault
Mme de Sévigné, 23 oct. 1675La trouvant de jour en jour plus rude pour lui, par le chagrin qu'elle avait d'ailleurs
LA FAY., Princesse de Montpensier, Œuv. t. II, p. 322, dans POUGENS.Non que tu sois pourtant de ces rudes esprits Qui regimbent toujours, quelque main qui les flatte
Boileau, Ép. IX, à Seignelay.Vous savez, monsieur, que nous avions tous conseillé à Clarice d'affecter de paraître sévère et rude aux domestiques, en présence de M. Grichard, afin de gagner ses bonnes grâces
BRUEYS, Grondeur, I, 12C'est un rude homme que M. André, quand il a affaire à cette espèce méchante et sotte
Voltaire, l'Homme aux 40 écus, Scélérat chassé- Las ! j'épousai bien jeune encorLa liberté, dame un peu rude Béranger, Refus.
-
Il est rude aux pauvres gens, à pauvres gens, se dit quand un homme prend avantage de sa supériorité pour maltraiter un inférieur.
Ah ! que tu es rude à pauvres gens ! fi ! que cela est malhonnête de refuser les personnes !
Molière, G. Dand. II, 1
-
Il se dit des choses en un sens analogue. Il reçut un traitement bien rude. Une rude réprimande.
- Pour ne vous faire pas de réponse trop rude Corneille, Nicom. IV, 5
Elle [la reine] lui fit à lui-même, dès l'après-dînée, des reproches aussi rudes et aussi violents, que s'il lui avait fait toutes les perfidies imaginables
Retz, Mém. t. II, liv. III, p. 479, dans POUGENSJe ne sais comme vous avez pu imaginer qu'il fût honnête de refuser une telle chose [un cadeau du cardinal de Retz] ; ou je radote et ne sais plus vivre, ou c'eût été la plus rude et la moins respectueuse action que vous eussiez jamais pu faire
Mme de Sévigné, à Mme de Grignan, 22 août 1675- ....Ah ! qu'il m'explique un silence si rude Racine, Bér. II, 5
-
13Rigide, austère. La règle de cet ordre est bien rude.
-
14Redoutable. Un rude adversaire.
- Le pays délivré d'un si rude ennemi Corneille, Cid, IV, 3
Il avait souvent dit à Mme de Senantes, en parlant de Matta, que c'était la plus rude épée de France
Hamilton, Gramm. 4
-
C'est un rude joueur, une rude joueuse, se dit d'une personne qui ne sait pas jouer ou folâtrer sans faire du mal.
-
Fig. et familièrement. C'est un rude joueur, c'est un homme à qui il ne fait pas bon se jouer.
-
C'est un rude jouteur, c'est un homme avec qui il ne fait pas bon se mesurer, au propre et au figuré.
Ce n'est qu'un.... essai [la traduction d'un livre de Tacite].... un si rude jouteur m'a bientôt lassé
J.-J. Rousseau, Trad. du 1er livre des Histoires, Avert.
-
Populairement. Un rude lapin, un homme courageux, hardi.
-
15S. f. Espèce de couleuvre.
Étymologie
Provenç. rude ; espagn. rudo ; it. rude ; du latin rudis.