Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

rude dans le Littré

1 article· 55 citations· rimes· synonymes

rude adj. (ru-d')

  1. 1Qui n'est pas dégrossi, qui est brut, inculte (sens propre et étymologique).

    • Vous avez ouï parler de cet amas rude et indigeste [le chaos] qui précéda la disposition et la beauté des choses que nous voyons Guez de Balzac, le Barbon.
    • S'ils [les vers] n'étaient remplis d'une certaine beauté qui se fait sentir aux personnes même les plus rudes et les plus grossières PELLISSON, Hist. Acad. IV, l'Estoile.
    • D'esprit, j'en ai fort peu ; mais on l'aurait bien rudeSi l'on ne profitait d'une longue habitude HAUTEROCHE, Bourg. de qual. III, 8
    • Les chiens du Kamtschatka sont grossiers, rudes et demi-sauvages, comme leurs maîtres Buffon, Quadrup. t. VIII, p. 173
    • Des mœurs rudes, des mœurs d'une simplicité grossière.

  2. 2Par extension du sens de non dégrossi. âpre au toucher. Avoir la barbe rude. Une brosse fort rude.

    • Qu'était-ce donc que son vêtement ? un rude cilice Bourdaloue, Exhort. sur sainte Thérèse, t. I, p. 300
    • Couvert de petites saillies ou aspérités nombreuses et sensibles au toucher. Avoir la peau rude.

    • Se dit des plantes qui présentent au tact une aspérité insensible à l'œil.

  3. 3âpre au goût. Vin rude.

  4. 4âpre et difficile, en parlant des chemins. Chemin rude.

    • Fig. Le rude sentier de la vertu.

      • Le juste, sévère à lui-même.... ne peut pas même obtenir que le monde le laisse en repos dans ce sentier solitaire et rude, où il grimpe plutôt qu'il ne marche Bossuet, Reine d'Anglet.
  5. 5Qui cause de la fatigue, de la peine. Un rude métier. Il a entrepris une rude tâche.

    • Notre sort est beaucoup plus rudeChez les grands que chez les petits Molière, Amph. I, 1
    • Brontin.... Sort à l'instant, chargé d'une triple bouteille.... L'odeur d'un jus si doux lui rend le faix moins rude Boileau, Lutr. II
    • Mais je ne trouve point de fatigue si rudeQue l'ennuyeux loisir d'un mortel sans étude Boileau, Ép. X
    • Ce travail [le Siècle de Louis XIV] est rude ; il y a trois ans qu'il m'occupe et qu'il me tue, sans presque aucune diversion Voltaire, Lett. Caperonnier, 1er juin 1768
    • Qu'il y ait parmi nous un homme [Damiens] qui ait osé attenter à la vie de son souverain.... qu'on l'ait condamné à être déchiré avec des ongles de fer.... démembré par des chevaux ; qu'on lui ait lu cette sentence terrible, et qu'après l'avoir entendue, il ait dit froidement : la journée sera rude Diderot, Lett. à Mlle Voland, 15 oct. 1760
    • Ma chaise [voiture] était rude, et j'étais trop incommodé pour pouvoir marcher à grandes journées J.-J. Rousseau, Conf. X
    • Presque en toutes choses les commencements sont rudes J.-J. Rousseau, ib. III
    • Ce cheval est rude, il a le train rude, fatigant.

    • Ce barbier a la main rude, il ne rase pas légèrement.

    • Ce cavalier a la main bien rude, il mène durement son cheval.

  6. 6Par extension, désagréable à voir, à entendre, à prononcer, etc. Avoir le visage, l'air, le regard, la voix rude.

    • Ce peintre a le pinceau rude, il peint d'une manière dure et sans grâce.

  7. 7Il se dit de la rigueur des saisons. Un froid rude.

    • Le rude hiver des années dernières acheva de la dépouiller de ce qui lui restait de superflu Bossuet, Ann. de Gonz.
    • La Haie est un séjour délicieux l'été, et la liberté y rend les hivers moins rudes Voltaire, Lett. d'Argenson, 8 août 1743
    • Fig. Temps rudes, temps où le travail manque, et où la misère est grande.

  8. 8Où il y a effort violent, lutte violente.

    • Après avoir achevé le rude siége de Besançon Bossuet, Louis de Bourbon.
    • Vous avez soutenu de rudes guerres, je l'avoue Fénelon, Dial. des morts anc. Dial. 29
    • Des richesses capables de fournir à toutes les dépenses d'une rude et longue guerre Rollin, Hist. anc. Œuv. t. I, p. 343, dans POUGENS
    • La mêlée fut rude d'abord, chaque parti faisant des efforts extraordinaires de bravoure pour soutenir l'honneur de sa nation Rollin, ib. t. VI, p. 413
    • Le combat fut rude et très opiniâtre VERTOT, Rev. rom. XII, 215
  9. 9Impétueux, intense. Une rude secousse. Essuyer une rude tempête.

    • Fig. Un coup rude, une chose qui cause beaucoup de peine.

      • Ce coup sera sans doute assez rude pour elle Corneille, Hor. IV, 3
      • Il se forme parmi les grandeurs une nouvelle sensibilité pour les déplaisirs, dont le coup est d'autant plus rude, qu'on est moins préparé à le soutenir Bossuet, Mar.-Thér.
    • Fig. C'est un rude coup pour lui, cet événement est très fâcheux pour lui.

  10. 10Fig. Qui cause du mal, de la souffrance.

    • Deux choses dont la privation m'est bien rude Mme de Sévigné, 297
    • Il y a des endroits dans la vie qui sont bien amers et bien rudes à passer Mme de Sévigné, à Bussy, 14 mai 1675
    • Qu'on ne dise donc plus que l'obéissance est rude ; au contraire, ce qui est rude, c'est d'être livré à soi-même et à ses désirs Bossuet, Sermons, Oblig. de l'état relig. 2
    • Chrétiens, ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction ; il n'y a rien ici de rude pour elle, puisque Dieu la sauve par le même coup qui vous instruit Bossuet, Duch. d'Orl.
    • À la journée de Senef, le jeune duc.... vient dans les plus rudes épreuves apprendre la guerre aux côtés du prince son père Bossuet, Louis de Bourbon.
    • Quand on a assez d'élévation de génie et d'éloquence pour gouverner, il est bien rude de passer sa vie dans la dépendance d'un peuple capricieux Fénelon, Dial. des morts (Solon, Pisistrate).
    • Je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin d'y réussir ; cela est bien rude ! La Bruyère, XIII
    • Un écrit trop long est un impôt très rude qu'on met sur la patience du lecteur Voltaire, Pol. et lég. Lett à M. T***.
    • Le doute en mon malheur est un tourment trop rude Voltaire, Œdipe, V, 2
    • Fig. Une rude épreuve, une situation difficile et délicate, ou dangereuse pour le maintien de l'amitié.

      • Vous mettez notre amitié à une épreuve trop rude Lesage, Diab. boit. 13
  11. 11Familièrement. Il se dit de ce qui se fait vivement sentir.

    • J'arrivai, sur le soir, au village d'Ataquinès, avec un très rude appétit Lesage, Gil Bl. II, 7
    • Une rude tentation, une tentation à laquelle il est difficile de ne pas succomber. J'eus une rude tentation de le confondre en public.

    • Cela me paraît rude, se dit d'une chose difficile à croire.

    • Ce trait est un peu rude, ce propos, ce procédé est difficile à supporter, à dissimuler.

      • Serait-il possible que les bontés de M. le duc de Choiseul pour ma colonie m'eussent fait tort, et que je fusse à la fois ruiné et opprimé pour avoir fait du bien ? cela serait rude Voltaire, Lett. d'Argental, 11 oct. 1771
    • On commence aujourd'hui en ce sens à dire raide pour rude, tant par confusion que par besoin de varier les locutions.

  12. 12Dur, fâcheux, en parlant des personnes. Un père rude à ou envers ses enfants.

    • Au moins, Seigneur, pardonne à cette multitude, à ce peuple ignorant ; ne lui sois point si rude GARN., les Juives, IV
    • Je croyais avoir été trop rude de refuser ce portrait à Mme de Fontevrault Mme de Sévigné, 23 oct. 1675
    • La trouvant de jour en jour plus rude pour lui, par le chagrin qu'elle avait d'ailleurs LA FAY., Princesse de Montpensier, Œuv. t. II, p. 322, dans POUGENS.
    • Non que tu sois pourtant de ces rudes esprits Qui regimbent toujours, quelque main qui les flatte Boileau, Ép. IX, à Seignelay.
    • Vous savez, monsieur, que nous avions tous conseillé à Clarice d'affecter de paraître sévère et rude aux domestiques, en présence de M. Grichard, afin de gagner ses bonnes grâces BRUEYS, Grondeur, I, 12
    • C'est un rude homme que M. André, quand il a affaire à cette espèce méchante et sotte Voltaire, l'Homme aux 40 écus, Scélérat chassé
    • Las ! j'épousai bien jeune encorLa liberté, dame un peu rude Béranger, Refus.
    • Il est rude aux pauvres gens, à pauvres gens, se dit quand un homme prend avantage de sa supériorité pour maltraiter un inférieur.

      • Ah ! que tu es rude à pauvres gens ! fi ! que cela est malhonnête de refuser les personnes ! Molière, G. Dand. II, 1
    • Il se dit des choses en un sens analogue. Il reçut un traitement bien rude. Une rude réprimande.

      • Pour ne vous faire pas de réponse trop rude Corneille, Nicom. IV, 5
      • Elle [la reine] lui fit à lui-même, dès l'après-dînée, des reproches aussi rudes et aussi violents, que s'il lui avait fait toutes les perfidies imaginables Retz, Mém. t. II, liv. III, p. 479, dans POUGENS
      • Je ne sais comme vous avez pu imaginer qu'il fût honnête de refuser une telle chose [un cadeau du cardinal de Retz] ; ou je radote et ne sais plus vivre, ou c'eût été la plus rude et la moins respectueuse action que vous eussiez jamais pu faire Mme de Sévigné, à Mme de Grignan, 22 août 1675
      • ....Ah ! qu'il m'explique un silence si rude Racine, Bér. II, 5
  13. 13Rigide, austère. La règle de cet ordre est bien rude.

  14. 14Redoutable. Un rude adversaire.

    • Le pays délivré d'un si rude ennemi Corneille, Cid, IV, 3
    • Il avait souvent dit à Mme de Senantes, en parlant de Matta, que c'était la plus rude épée de France Hamilton, Gramm. 4
    • C'est un rude joueur, une rude joueuse, se dit d'une personne qui ne sait pas jouer ou folâtrer sans faire du mal.

    • Fig. et familièrement. C'est un rude joueur, c'est un homme à qui il ne fait pas bon se jouer.

    • C'est un rude jouteur, c'est un homme avec qui il ne fait pas bon se mesurer, au propre et au figuré.

      • Ce n'est qu'un.... essai [la traduction d'un livre de Tacite].... un si rude jouteur m'a bientôt lassé J.-J. Rousseau, Trad. du 1er livre des Histoires, Avert.
    • Populairement. Un rude lapin, un homme courageux, hardi.

  15. 15S. f. Espèce de couleuvre.

Étymologie

Provenç. rude ; espagn. rudo ; it. rude ; du latin rudis.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander