Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

saigner dans le Littré

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saigner v. n. (sè-gné)

  1. 1Rendre du sang, en parlant soit de la personne ou de l'animal qui perd du sang, soit de la partie dont il s'écoule. Laisser saigner une plaie. Le nez lui saigne. Son doigt saigne.

    • Fig.

    • Saigner comme un bœuf, rendre beaucoup de sang par la partie qui a été blessée, coupée.

    • Fig. Elle saigne encore, se dit d'une pièce d'or récemment rognée.

    • Saigner du nez, avoir du sang qui coule du nez.

      • Une autre fois, saignant du nez, il croyait que son âme allait sortir dans son mouchoir Fénelon, Dial. des morts anc. dial. 1
      • S'il tombe, s'il saigne du nez J.-J. Rousseau, Ém. II
    • Fig. Saigner du nez, manquer de courage dans l'occasion.

    • On dit dans le même sens : le nez lui saigne.

      • Je crois que le nez a saigné au prince d'Orange, et il n'est tantôt plus fait mention de lui Racine, Lett. 17, à Boileau.
    • Saigner du nez, manquer à une promesse donnée. Il avait promis de me vendre sa maison, maintenant il saigne du nez.

    • En artillerie, saigner du nez, se dit d'une pièce dont la bouche s'abaisse dans le tir, par suite du poids insuffisant de la culasse.

  2. 2Fig. Ressentir un mal comparé à une plaie saignante.

  3. 3V. a. Tirer du sang en ouvrant une veine.

    • Notre bon M. Baralis a été saigné onze fois depuis six jours, cela a empêché la suffocation... une fièvre continue, quatre-vingts ans sont tous signes qui m'en laissent un soupçon fort funeste GUI PATIN, Lett. 27 mai 1659
    • Je me fis saigner hier du pied dans la vue de vous plaire Mme de Sévigné, 191
    • De mon temps on ne savait ce que c'était que de saigner un enfant Mme de Sévigné, 26 juin 1675
    • Il y a ici un jeune fils du landgrave de Hesse qui est mort de la fièvre continue sans avoir été saigné ; sa mère lui avait recommandé en partant de ne se point faire saigner à Paris ; il ne s'est point fait saigner, il est mort Mme de Sévigné, 10 déc. 1670
    • M. Cousinaut, qui fut depuis premier médecin du roi, fut, pour un violent rhumatisme, saigné soixante-quatre fois en huit mois Mme de Genlis, Maison rust. t. II, p. 178, dans POUGENS
    • Saigner jusqu'au blanc, à blanc, tirer une telle quantité de sang, que le patient devienne blanc.

    • Absolument. Il saigne bien.

      • Sache, mon ami, qu'il ne faut que saigner et faire boire de l'eau chaude ; voilà le secret de guérir toutes les maladies du monde Lesage, Gil Bl. II, 3
      • Ils [les Taïtiens] ont l'usage de saigner ; mais ce n'est ni au bras ni au pied ; un taoua, c'est-à-dire un médecin ou prêtre inférieur, frappe avec un bois tranchant sur le crâne du malade ; il ouvre par ce moyen la veine que nous nommons sagittale ; et, lorsqu'il en a coulé suffisamment de sang, il ceint la tête d'un bandeau qui assujettit l'ouverture BOUGAINVILLE, Voy. t. II, p. 111
  4. 4Tuer, égorger un animal. Saigner un porc.

    • Par extension. Saigner quelqu'un, lui donner un coup d'épée, le tuer d'un coup d'épée.

      • Monsieur, je veux toucher mes quatre cents pistoles, Ou, cadédis, je veux le saigner à l'instant Regnard, le Bal, 14
    • Saigner la viande, la purger du sang grossier. On n'a pas assez saigné cette viande.

  5. 5Fig. Exiger, tirer de quelqu'un, plus qu'il ne croyait payer. Autrefois le gouvernement saignait de temps en temps les traitants.

  6. 6Par analogie. Saigner un fossé, un marais, en faire écouler l'eau par des rigoles.

    • Les nouvelles de Zutphen étaient ce matin, qu'il y avait deux logements de quarante hommes chacun sur la contrescarpe, qu'on saignait le fossé PELLISSON, Lett. hist. t. I, p. 194
    • Il y eut un autre prodige [au siége de Leyde en 1575], c'est que les assiégeants [les Espagnols] osèrent continuer le siége et entreprendre de saigner cette vaste inondation [pratiquée par les Hollandais] Voltaire, Mœurs, 164
    • Saigner une rivière, détourner une partie de son cours.

  7. 7Terme d'artillerie. Saigner une gargousse, en retirer de la poudre.

  8. 8Se saigner, v. réfl. Être saigné. Le porc se saigne d'une manière très cruelle.

  9. 9Fig. Se saigner, donner jusqu'au point de se gêner, faire un sacrifice d'argent. Cet homme se saigne pour ses enfants.

    • Mais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu'elle peut donner à sa fille ? lui as-tu dit qu'il fallait qu'elle s'aidât un peu, qu'elle fît quelque effort, qu'elle se saignât pour une occasion comme celle-ci ? Molière, l'Av. II, 6
    • Pour les frères jésuites, on n'estime pas qu'ils doivent se saigner en cette occasion, attendu que la France va être incessamment purgée desdits frères Voltaire, Facéties, Gaz. de Londres.

Remarque

Des grammairiens ont recommandé de dire saigner au nez pour exprimer l'écoulement du sang par le nez, et saigner du nez pour lâcher pied, reculer. Mais saigner au nez est une invention de ces grammairiens ; saigner au nez ne se trouve nulle part, ni au propre, ni au figuré. Quant à l'origine de la locution, on a dit qu'elle provenait de la peste noire du XIVe siècle, où les saignements étaient de mauvais augure. Mais cela ne s'appuie ni sur la tradition ni sur le sens. L'interprétation en est donnée par un passage de Lanoue cité dans l'historique : saigner du nez est une excuse pour ne pas agir, pour ne pas marcher à l'instant même, et cela a été dit figurément pour les cas où un homme recule devant une difficulté ou un péril. On dit aussi : le nez lui saigne, et cela s'explique par l'émotion vive qui cause un saignement ; voyez le passage d'Amyot, cité après Lanoue.

Étymologie

Sang ; picard, sainer, saner ; wallon, sainî, sôné ; prov. sangnar, sancnar, sagnar ; espagn. et portug. sangrar ; ital. sanguinare.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander