Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

sans dans le Littré

1 article· 48 citations· rimes· synonymes

sans prép. (san ; l's se lie : san-z un sou)

  1. 1Il marque le manque, l'exclusion. Cet homme est mort sans enfant, sans héritier, ou sans enfants, sans héritiers. Cet enfant a fait un exercice sans faute ou sans fautes. C'est un acteur sans défaut ou sans défauts. Ce que vous dites là est sans exemple.

  2. 2Il se met, avec le même sens, devant un infinitif.

    • Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler Corneille, Hor. II, 3
    • Il y a des gens si remplis d'eux-mêmes que, lorsqu'ils sont amoureux, ils trouvent moyen d'être occupés de leur passion, sans l'être de la personne qu'ils aiment LA ROCHEFOUC., Réfl. mor. n° 500
    • Il ne sert de rien d'être jeune sans être belle, ni d'être belle sans être jeune LA ROCHEFOUC., ib. n° 497
    • Dumarsais, sans être aussi modeste que l'abbé Girard, ignorait encore plus que lui les moyens de se procurer les honneurs littéraires D'Alembert, Éloges, Girard.
    • Sans mentir, en vérité.

      • Sans mentir, Dieu est bien abandonné Pascal, dans COUSIN
  3. 3Il se met assez souvent au commencement des phrases. Sans argent, sans protecteurs, que pouvais-je faire ? Sans vous, je n'aurais pas réussi.

    • Sans effort et sans bruit, il savait faire les grandes choses Montesquieu, Arsace et Isménie.
    • Sans la bataille de Chéronée, Démosthène eût sauvé la Grèce Marmontel, Œuvr. t. IX, p. 203
  4. 4Sans quoi, sans cela, autrement, sinon. Vous ferez cela, sans quoi vous serez puni. Partez à l'instant même, sans cela vous serez en retard.

  5. 5Sans entre dans la composition de plusieurs locutions adverbiales : sans doute, sans fin, sans façon, sans faute, sans crainte, etc.

  6. 6Sans plus, sans qu'il y en ait davantage.

  7. 7Sans plus avec un infinitif, non davantage.

  8. 8Sans que, locut. conjonct. avec le subjonctif.

  9. 9Sans peut se construire avec que, qui prend le sens de sinon.

    • Je pensai qu'il valait mieux que j'examinasse seulement ces proportions en général, et sans les supposer que dans les sujets qui serviraient à m'en rendre la connaissance plus aisée Descartes, Méth. II, 11
    • Sachant combien de divers automates ou machines mouvantes l'industrie des hommes peut faire, sans y employer que fort peu de pièces Descartes, ib. V, 9
    • Sans songer qu'à me plaire, exécutez mes lois Corneille, Perth. II, 1
    • Il recevra des vœux, de l'encens, des victimes,Sans recevoir par là d'honneurs que légitimes Corneille, Pomp. V, 4
    • Mille petits amours sont venus voltiger à l'entour d'elle à fleur d'eau, sans mouiller que la pointe de leurs pieds D'ABLANCOURT, Lucien, Dial. Notus et Zéphyre.
    • Sans avoir, en aimant, d'objet que son amour Racine, Bérén. II, 2
    • Et sans parler que des gains licites, on paye au tuilier sa tuile La Bruyère, XII
    • Harlay était sans mœurs dans le secret, sans probité qu'extérieure Saint-Simon, 17, 198
  10. 10Sans que, avec l'indicatif ou le conditionnel, signifie : n'eût été que, n'était que, sans cette raison, sans ce fait, sans cette considération (cette locution, très usitée au XVIIe siècle, ne l'est plus maintenant, mais rien n'empêcherait de la reprendre).

  11. 11Sans, employé d'une manière absolue et sans régime.

    • La perruque [de Louis XIV] était la seule pièce, dit-on, qui tînt bon contre le déshabillé ; personne ne l'avait jamais vu sans STE-BEUVE, Portraits contemporains, t. I, p. 372, nouv. édit. Paris, 1870

Remarque

1. Avec sans, la règle est que l'infinitif se rapporte au sujet de la proposition ou au régime ; mais cela n'est pas absolument nécessaire quand une équivoque est impossible, et le vrai sens évident. 2. Les grammairiens ont condamné la locution : sans pas ou sans point, et critiqué cette phrase de Montesquieu : César avait de grandes qualités sans pas un défaut, Rom. 11. Mais, pas et point étant non des négations, mais des mots qui renforcent la négation, il n'y a aucune raison grammaticale pour condamner cette manière de parler. 3. La préposition sans reçoit également après elle ni ou et entre deux régimes ; mais dans ce dernier cas on répète sans : Sans crainte ni pudeur, sans force ni vertu ; sans crainte et sans pudeur, sans force et sans vertu. La raison de cette différence, c'est que sans est exclusif par lui-même, et que ni l'est aussi, ce qui fait que ce dernier peut suppléer sans ; au lieu que et, n'ayant pas le même caractère, ne dit pas ce que sans doit dire, ce qui oblige à le répéter. 4. Lorsque sans précède immédiatement un verbe, ce verbe doit-il être suivi de l'article contracté du, ou bien de la préposition de sans article ? Doit-on dire : asseoir des impôts sans exciter de plaintes, comme on dirait : en n'excitant pas de plaintes ; ou faut-il dire : sans exciter des plaintes ? Quand la tournure de phrase est affirmative, on omet l'article : Cependant on peut aussi mettre l'article, mais cela est moins usité. Au contraire, quand la tournure est négative, on met l'article : Il ne peut parler sans faire des fautes. Cependant l'article pourrait aussi être omis ; toutefois cela est moins usité. 5. Sans que, suivi du subjonctif, ne prend ne, ni quand la phrase principale est affirmative, ni quand elle est négative. La négation n'est pas même admise après sans que suivi de ni, aucun, personne, rien, jamais : Elle n'est pas non plus admise, bien que sans soit suivi du verbe craindre : Vous pouvez traiter avec lui, sans craindre ou sans crainte qu'il vous trompe. Cependant on en trouve quelques exemples.

Étymologie

Wallon, sai ; picard, sins ; provenç. sens, senes, ses ; ancien cat. senes ; cat. moderne sens ; ancien espagn. senes, sen ; espag. moderne, sin ; portug. sen, sem ; ital. senza. Les formes sans s dans le vieux français, dans les patois et dans plusieurs langues romanes, viennent du latin sine, que les étymologistes regardent comme provenant du préfixe se, sed, qui signifie séparation (proprement, à part soi, s(, s(d étant l'ablatif du pronom réfléchi), et de ne sur lequel les étymologistes disputent (voy. Journ. de Kuhn, XIX, 163). Les formes avec s, qui sont aussi fort anciennes, représentent un latin barbare sinis, formé sur le modèle de certains adverbes. Enfin l'italien senza, que des étymologistes ont rattaché à absentia, ne paraît pas devoir être séparé des autres formes romanes ; mais il ne s'explique guère. Sans que s'explique, comme l'historique le fait voir, par sans ce que.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander