Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

sentir dans le Littré

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sentir v. a. (san-tir)

  1. 1Recevoir une impression qui vient soit par l'extérieur du corps et par les sens, soit par l'intérieur et les parties profondes. Sentez-vous le goût de vinaigre dans cette sauce ? Sentir une grande douleur de tête. Sentir la faim, la soif.

    • Fig.

      • Cette main invisible, ce bras qui ne paraît pas, donnent les coups que le monde sent Guez de Balzac, Socrate chrétien, Disc. 8e.
    • Absolument.

      • Quoi ! le charme de sentir est-il si fort que nous ne puissions rien prévoir ? Bossuet, Duch. d'Orl.
      • Si le bonheur des dieux est de voir, de connaître,Celui de l'homme est de sentir LAMOTTE, Odes, t. I, p. 336, dans POUGENS
      • Nous ne connaissons l'âme et ses propriétés que par le sentiment intérieur que nous en avons ; nous sentons, et même nous avons un sentiment réfléchi de nos sensations ; nous sentons que nous sentons DUMARS., Œuv. t. V, p. 308
      • La faculté de sentir est la première de toutes les facultés de l'âme, elle est même la seule origine des autres, et l'être sentant ne fait que se transformer Condillac, Traité anim. II, 10
      • Concluons que, si les bêtes sentent, elles sentent comme nous ; pour combattre cette proposition, il faudrait pouvoir dire ce que c'est que sentir autrement que nous ne sentons Condillac, ib. II, 2
      • Je ne pensais plus, mais je sentais encore, et je souffrais toujours Mme de Genlis, Mères riv. t. I, p. 347, dans POUGENS
    • S. m. L'action de sentir.

      • Le sentir ne dépend pas de nous, mais le vouloir en dépend Fénelon, t. III, p. 325
  2. 2Particulièrement, percevoir par l'odorat. Sentir une odeur.

    • Que sens-tu ? dis-le moi : parle sans déguiser La Fontaine, Fabl. VII, 7
    • Il me sentait venir de cent pas à la ronde La Fontaine, ib. IX, 19
    • ....Je l'ai vue avant vous [l'huître], sur ma vie. - Eh bien ! vous l'avez vue, et moi je l'ai sentie La Fontaine, ib. IX, 9
    • Si le petit reste en arrière, elle [la femelle du tapir] retourne de temps en temps sa trompe, dans laquelle est placé l'organe de l'odorat, pour sentir s'il suit ou s'il est trop éloigné, et, dans ce cas, elle l'appelle et l'attend pour se mettre en marche Buffon, Quadr. t. X, p. 6
    • Fig. Sentir de loin quelqu'un, reconnaître quel il est.

    • Sentir quelqu'un de loin, signifie pénétrer à l'avance ses intentions.

    • On dit de même : Je le sentis venir de loin.

    • Fig. Sentir de loin, découvrir, prévoir les choses de loin.

    • Flairer. Sentir une rose.

      • Conservez bien vos sentiments, vos pensées, la droiture de votre esprit, repassez quelquefois sur tout cela, comme on sent de l'eau de la reine de Hongrie, quand on est dans le mauvais air Mme de Sévigné, 511
    • Fig. et familièrement. Je ne puis sentir cet homme-là, j'ai pour lui beaucoup d'aversion.

  3. 3Il se dit des différentes affections que l'âme éprouve.

  4. 4Il se dit des impressions que l'âme reçoit de ce qui agit sur elle. Il ne sent point les affronts. Il sent vivement les services qu'il a reçus. Vous ne sentez pas votre bonheur. Il y a des choses qu'il ne faut que sentir.

    • Sentir de, avec un infinitif, éprouver un regret, une peine de.

      • Je sens vivement de ne plus causer avec le chevalier [de Grignan] Mme de Sévigné, 22 avr. 1689
      • Il [le chevalier de Grignan] a bien fait de choisir la demeure de Grignan pour être malade, plutôt que celle de Paris, où l'on sent encore plus de n'être pas comme les autres Mme de Sévigné, 4 janv. 1690
  5. 5Avoir l'appréciation délicate et instinctive de ce qui est beau dans une œuvre, dans une personne, dans un auteur ou un artiste. Sentir la musique.

    • Quand je ne vous nomme point Pauline [fille de Mme de Grignan], c'est une faute ; car elle est toujours vive sur votre sujet, et sent votre esprit et vos lettres d'une manière qui fait son éloge Mme de Sévigné, à Mme de Coulanges, 16 nov. 1694
    • Ou il est présenté à une troupe d'ignorants qui ne sont pas en état de le sentir, ou il est senti par quelques envieux qui se taisent Diderot, Rech. phil. sur le beau, Œuv. t. II, p. 465, dans POUGENS.
    • On peut dire sans paradoxe que les Français ne sentent pas les arts, mais qu'ils les comprennent D. STERN, Esquisses morales, p. 145
  6. 6S'apercevoir, connaître.

    • Alexandre dit qu'on le faisait fils de Jupiter, mais qu'il sentait bien qu'il était fait comme les autres Vaugelas, Q. C. VII, 10
    • Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passion.... il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide Pascal, Pens. XXV, 26, éd. HAVET.
    • Toute l'armée était en joie, et jamais elle ne sentit qu'elle fût plus faible que celle des ennemis Bossuet, Louis de Bourbon.
    • Elle vit le monde, elle en fut vue ; bientôt elle sentit qu'elle plaisait Bossuet, Anne de Gonz.
    • Je sens de jour en jour dépérir mon génie Boileau, Épît. VIII
    • L'endroit que l'on sent faible et qu'on se veut cacher Boileau, Art p. IV
    • Britannicus le gêne, Albine, et chaque jourJe sens que je deviens importune à mon tour Racine, Brit. I, 1
    • Un cœur noble ne peut soupçonner en autrui La bassesse et la malice Qu'il ne sent point en lui Racine, Esth. III, 9
    • Bajazet, écoutez, je sens que je vous aime Racine, Bajaz. II, 1
    • Je sentais renaître mon courage au fond de mon cœur à mesure que ce sage ami me parlait Fénelon, Tél. II
    • Les honnêtes gens veulent qu'on sente leur droiture Fénelon, ib. XXIV
    • Le chevalier sentait le dénoûment de l'aventure Hamilton, Gramm. 11
    • Le mouvement de l'amour-propre nous est si naturel, que le plus souvent nous ne le sentons pas, et que nous croyons agir par d'autres principes Fontenelle, Mondes, 1er soir.
    • La société nous apprend à sentir les ridicules ; la retraite nous rend plus propres à sentir les vices Montesquieu, Esp. XIX, 27
    • Vous sentez sans doute ces vérités [des reproches que Voltaire adresse à Frédéric] Voltaire, Lett. au roi de Pr. 21 avr. 1760
    • Colin sentit son néant et pleura Voltaire, Jeannot et Colin.
    • Malherbe, le premier, sentit quel heureux choix de mots pouvait donner aux vers français de la pompe et de l'harmonie Marmontel, Œuv. t. IV, p. 399, dans POUGENS
    • Vous paraissez trop sentir votre tort, pour qu'il me soit possible de vous le reprocher Mme de Genlis, Théât. d'éduc. Dangers du monde, III, 9
  7. 7Éprouver.

  8. 8Se sentir quelque chose, sentir en soi quelque chose. Je me suis senti des forces que je ne me connaissais pas.

    • Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs ; je me sens un cœur à aimer toute la terre Molière, D. Juan, I, 2
    • Si jamais votre cœur affligé se sent besoin de ressources qu'il ne trouvera pas en lui-même J.-J. Rousseau, Lett. à Mme d'Houdetot, 13 juill. 1758
  9. 9Faire sentir, faire connaître, faire comprendre.

    • Les rois [d'Angleterre] ont trop fait sentir aux peuples que l'ancienne religion se pouvait changer Bossuet, Reine d'Anglet.
    • Les bontés que vous m'avez fait sentir me donnent le droit de me servir d'un nom si tendre Fénelon, Tél. X
    • Je faisais même de temps en temps sentir à Protésilas que je supportais son joug avec impatience Fénelon, ib. XII
    • Je ne me ferai pas toujours sentir à votre cœur Massillon, Or. fun. Prof. 4
    • Je ne suis qu'une suivante, et vous me le faites bien sentir Marivaux, Jeux de l'am. et du has. III, 8
    • Cette victoire d'Hollosin, en comblant Charles XII de gloire, pouvait lui faire sentir tous les dangers qu'il allait courir en pénétrant dans des pays si éloignés Voltaire, Russie, I, 16
    • Comme je l'ai déjà fait sentir, la nature n'a ni classes ni genres, elle ne comprend que des individus Buffon, Hist. anim. ch. 11
    • Faire éprouver.

      • Avant que de frapper, elle lui fit sentirPlus d'un remords en l'âme et plus d'un repentir Corneille, Cinna, III, 2
      • Après avoir fait sentir aux ennemis durant tant d'années l'invincible puissance du roi Bossuet, Louis de Bourbon.
      • Tant que la reine d'Angleterre a été heureuse, elle a fait sentir son pouvoir au monde par des bontés infinies Bossuet, Reine d'Angleterre.
      • Ce n'est point au bout de l'univers Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers Racine, Mithr. III, 1
      • La colère des dieux se ferait sentir aux Phrygiens par une cruelle peste Fénelon, Tél. XXIV
      • Il fit sentir à tout le monde le pouvoir sacré des lois, et ne fit sentir à personne le poids de sa dignité Voltaire, Zadig, 6
    • Marquer dans le discours, accentuer. Il fallait faire sentir cela davantage.

    • Se faire sentir, imprimer sa marque.

      • La physique est à la poésie ce que l'anatomie est à la peinture : elle ne doit pas s'y faire trop sentir ; mais, revêtue des grâces de la fiction, elle y joint le charme de la vérité Marmontel, Œuvr. t. IX, p. 423
  10. 10Exhaler, répandre une odeur. Cela sent la fleur d'orange.

    • J'aime nos Bretons, ils sentent un peu le vin ; mais votre fleur d'orange ne cache pas de si bons cœurs Mme de Sévigné, 83
    • Vespasien.... ôtant le brevet d'une charge à un jeune homme qui était venu tout parfumé pour l'en remercier, et ajoutant : j'aimerais mieux que vous sentissiez l'ail Rollin, Traité des Ét. V, 1re part. 4
    • D'honneur, il sent la fièvre d'une lieue Beaumarchais, Barb. de Sév. III, 11
    • Fig. Cet ouvrage sent l'huile, sent la lampe, il paraît avoir coûté beaucoup de veilles, beaucoup de travail à son auteur.

    • Fig. Cette chanson sent le corps de garde, elle est libre ou grossière.

    • Fig. Cette action sent le gibet, la roue, la hart, les coups de bâton, celui qui l'a commise mérite d'être pendu, roué, bâtonné.

      • Savez-vous, mes drôles, Que cette chanson Sent sur vos épaules Les coups de bâton ? Molière, Sicil. sc. 9
    • Fig. Sentir le fagot, voy. FAGOT.

    • Fig. Sentir le sapin, voy. SAPIN.

    • Sentir la Brinvilliers, avoir l'air aussi malade que si on avait été empoisonné par la Brinvilliers (phrase de Mme de Sévigné au moment où l'on s'entretenait des crimes de cette célèbre empoisonneuse, et qui est oubliée avec cet événement).

      • Le prince [chevalier de Lorraine] est d'une maigreur et d'une langueur qui sent la Brinvilliers Mme de Sévigné, 19 août 1676
    • Il s'emploie souvent comme neutre. Cela sent bon, sent mauvais.

      • D'où vient cette puanteur qui confond tous les parfums ? c'est sans doute que l'incrédulité et l'ingratitude sentent mauvais comme les vertus sentent bon Mme de Sévigné, 561
    • Sentir comme baume, avoir une très agréable odeur.

    • Fig.

    • Absolument. Sentir se dit pour sentir mauvais. Cette viande commence à sentir.

    • Impersonnellement. Il sent bon dans cette chambre. Il sent le brûlé dans la cuisine. Il sent mauvais.

      • Fig. et impersonnellement.

        • Ouais, je ne sais d'où cela vient ; mais il sent ici l'amour Molière, Am. magn. I, 1
        • Que regardes-tu là ? - C'est qu'il sent le bâton du côté que voilà Molière, le Dép. V, 4
      • Fig. et familièrement. Cela ne sent pas bon, l'affaire prend une mauvaise tournure, elle peut avoir des suites fâcheuses.

  11. 12Avoir telle ou telle saveur. Cette soupe ne sent rien. Ce vin sent le fût, sent le terroir, sent un goût. Ce cidre sent le pourri.

    • Fig. et familièrement. Sentir le terroir, se dit d'un homme qui a les défauts des gens de son pays, ou d'un ouvrage dans lequel se trouvent des défauts qui tiennent à des habitudes de localité. Fig. Avoir les qualités, l'air, l'apparence de, indiquer, dénoter.

      • Ragotin, chien picard et sentant le terroir LAMOTTE, Fabl. V, 4
      • Cela sentirait trop sa fin de comédie Corneille, Gal. du Pal. V, 8
      • Je ne hais point la vie et j'en aime l'usage, Mais sans attachement qui sente l'esclavage Corneille, Poly. V, 2
      • Elles [les lettres patentes de l'Académie française] sont conçues en termes fort purs et fort élégants, qui, sans s'écarter des clauses et des façons de parler ordinaires de la chancellerie, sentent néanmoins la politesse de l'Académie et de la cour PELLISSON, Hist. Acad. I
      • Je me dispenserai seulement de suivre toujours et pas à pas l'ordre des dates, qui sentirait un peu trop le journal, et m'obligerait à revenir trop souvent sur les mêmes choses PELLISSON, ib.
      • Un vieux renard, mais des plus fins,Sentant son renard d'une lieue La Fontaine, Fabl. V, 5
      • Quatre siéges boiteux, un manche de balai,Tout sentait son sabbat et sa métamorphose La Fontaine, ib. VII, 15
      • Cybèle est vieille, Junon de mauvaise humeur ; Cérès sent sa divinité de province, et n'a nullement l'air de cour La Fontaine, Psyché, II, p. 214
      • Cela sent son vieillard, qui, pour en faire accroire,Cache ses cheveux blancs d'une perruque noire Molière, Éc. des mar. I, 1
      • Vous êtes orfévre, monsieur Josse, et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise Molière, Am. méd. I, 1
      • La ballade, à mon goût, est une chose fade ;Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps Molière, Femm. sav. III, 5
      • Je trouve que le château de Grignan est parfaitement beau, il sent bien les anciens Adhémars Mme de Sévigné, 60
      • J'espère que ceux qui sont à Paris vous auront mandé des nouvelles ; je n'en sais aucune, comme vous voyez ; ma lettre sent la solitude de notre forêt Mme de Sévigné, 28 août 1676
      • Persuadé que rien ne sentait plus le grand seigneur BOURSAULT, Lett. nouv. t. II, p. 293, dans POUGENS
      • Les Locriens, venus de la Grèce, sentent encore leur origine, et sont plus humains que les autres Fénelon, Tél. X
      • Voici qui sent bien le roman Hamilton, Gramm. 3
      • Ils [les Anglais] ont un penchant pour ce qui sent le gladiateur Hamilton, ib. 9
      • Pollion, d'un goût raffiné et difficile, prétendait découvrir, dans le style de Tite-Live, de la patavinité, c'est-à-dire apparemment quelques termes ou quelques tours qui sentaient la province Rollin, Hist. anc. liv. XXV, II, 2
      • Barbezieux, avec tous ses grands airs, sentait plus l'intendant que le général d'armée Saint-Simon, 23, 5
      • Ramener tout à l'amour de Dieu sent peut-être moins l'amour de Dieu que la haine que tout janséniste a pour son prochain moliniste Voltaire, Rem. Pens. Pasc. 20
      • De tous ceux qui ont un peu vécu avec M. le cardinal de Polignac, il n'y a personne qui ne lui ait entendu dire que Newton était péripatéticien, et que ses rayons calorifiques et surtout son attraction sentaient beaucoup l'athéisme Voltaire, Dict. phil. Newton, 2
      • Il [le roi de Prusse] vous a envoyé sans doute le petit ouvrage qu'il a composé en dernier lieu dans le goût de Marc-Aurèle, pendant qu'il avait la goutte ; cela sent encore plus son Frédéric que son Marc-Aurèle Voltaire, Lett. d'Alembert, 27 avr. 1770
      • Qui est-ce qui dit mon père, à la cour ? Monsieur, appelez-moi monsieur ! vous sentez l'homme du commun ! Beaumarchais, Mère coupable, I, 12
    • Cet homme, ce valet sent le vieux battu, sent son vieux battu, locution vieillie qui signifie : il est devenu insolent, négligent, parce qu'il y a longtemps qu'il n'a été châtié.

    • Sentir son bien, avoir de bonnes manières, être de bon ton (locution vieillie, qu'en 1690 Caillières déclarait du dernier bourgeois).

      • Une raillerie noble et galante qui sent son bien et sa personne de condition PELLISSON, Hist. Acad. 1
      • Vous savez vivre, vous sentez votre bien, et vous avez l'air français BOISSY, Français à Lond. sc. 14
      • La raillerie de Cicéron a je ne sais quoi d'honnête et qui sent son bien GEDOYN, Trad. de Quintil. 6
  12. 13Terme de marine. Sentir le fond, se dit d'un bâtiment qui est mouillé sur un fond presque égal à son tirant d'eau.

    • Un navire sent bien sa barre [du gouvernail], lorsqu'il obéit vivement à ses mouvements.

  13. 14Se sentir, v. réfl. Être senti, faire éprouver une sensation.

    • Les marbres et les métaux se sentent plus froids que le bois Descartes, Météores, I
  14. 15Être l'objet d'un sentiment.

    • Les principes se sentent, les propositions se concluent, et le tout avec certitude, quoique par différentes voies Pascal, Pens. VIII, 6, édit. HAVET.
  15. 16Connaître, apercevoir en quel état, en quelle disposition l'on est. Il ne se sentit pas mourir.

    • Il n'est pas étrange que les hommes ne se connaissent pas ; il y a des temps mêmes où l'on peut dire qu'ils ne se sentent point Retz, Mém. t. III, liv. IV, p. 268, dans POUGENS
    • Ô paroles qu'on voyait sortir de l'abondance d'un cœur qui se sent au-dessus de tout ! Bossuet, Duch. d'orl.
    • Madame savait estimer les uns sans fâcher les autres ; et, quoique le mérite fût distingué, la faiblesse ne se sentait pas dédaignée Bossuet, ib.
    • Au moment où j'ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortelle du prince de Condé, je me sens également confondu par la grandeur du sujet.... Bossuet, Louis de Bourbon.
    • L'esprit ne se sent point plus vivement frappé Que lorsqu'en un sujet.... Boileau, Art p. III
    • Jamais je ne me suis senti plus amoureux Racine, Bérén. V, 7
    • Il y a de la douceur à se sentir vertueux Marivaux, Pays. parv. 4e part.
    • Réduite au sentiment fondamental, elle [la statue] se sentira comme dans un point, s'il est uniforme ; et, s'il est varié, elle se sentira seulement de plusieurs manières à la fois Condillac, Traité sensat. II, 12
    • Je ne me sens pas bien, je ne me sens pas à mon aise, j'éprouve quelque indisposition.

    • Absolument. Se sentir, se bien sentir, avoir conscience des forces qu'on a, du mérite qu'on possède, de ce qu'on est en droit d'exiger.

      • Petit serpent que j'ai réchauffé dans mon sein,Et qui, dès qu'il se sent, par une humeur ingrateCherche à faire du mal à celui qui le flatte ! Molière, Éc. des fem. V, 4
      • Il faut se sentir, et prendre sur soi certaines choses décisives où l'on ne peut vous conseiller que faiblement Bossuet, Polit. X, IV, 4
      • Les ligues et les guerres, au commencement détestées, aussitôt que les protestants se sentirent, devinrent permises Bossuet, Var. X
      • Un écrit signé de la main de Persée, qui attestait tout ce qui vient d'être dit, et qu'elle devait remettre entre les mains de lui, Philippe, lorsqu'il serait en âge de se sentir Rollin, Hist. anc. t. IX, p. 223, dans POUGENS
      • Elle a le noble orgueil du mérite qui se sent, qui s'estime, et qui veut être honoré comme il s'honore J.-J. Rousseau, Ém. V
      • Se sentir, ressentir les premières impressions de la puberté.

        • Dans les premiers temps où M. le comte de Toulouse commença à être hors de page et à se sentir, elle [Mme d'O] lui plut fort par ses facilités Saint-Simon, 39, 202
  16. 17Ne pas se sentir, être hors de soi par colère, joie, etc.

    • À ces mots le corbeau ne se sent pas de joie La Fontaine, Fabl. I, 2
    • Je suis dans une colère que je ne me sens pas Molière, Mar. forcé, 6
    • Je ne me sens pas, je l'avoue ; je jette des larmes de joie ; tous mes vœux sont satisfaits Molière, Festin, V, 1
  17. 18Se sentir, suivi d'un verbe actif qui prend le sens passif.

    • Se sentir, se dit aussi avec le participe passif : se sentir ému. Mais cela rentre alors dans le cas du n° 16.

  18. 19Se sentir de, éprouver, ressentir. Il commence à se sentir de la goutte, des incommodités de la vieillesse.

    • Je suis ravie que vous vous sentiez aussi quelquefois de la faiblesse humaine Mme de Sévigné, à Mme de Grignan, 19 juin 1675
    • Éprouver quelque mal, quelque dommage. Il se sentira longtemps de cette blessure. Il se sent de s'être exposé au froid, à l'humidité.

      • Comme nous eûmes part à vos prospérités,Il nous faut bien sentir de vos adversités MAIR., Sophon. II, 5
      • Il faut que les affaires de M*** se sentent du temps, comme celles de tout le monde Mme de Sévigné, 17 juil. 1689
      • Quand il considère qu'il laisse, en mourant, un monde qui ne se sent pas de sa perte, et où tant de gens se trouvent pour le remplacer La Bruyère, II
      • Son éducation se sentit de cette négligence J.-J. Rousseau, Conf. 1
    • En un sens contraire, recevoir quelque bien, quelque avantage.

      • On a donné tant pour les domestiques ; il faut le distribuer entre tous, afin que chacun s'en sente Dict. de l'Acad.
      • Cette marquise a des soins de M. de la Garde, dont vous vous sentirez Mme de Sévigné, 473
      • Le jeune prince se sentira éternellement d'avoir été cultivé par de telles mains Bossuet, Louis de Bourbon.
      • Les ignorants même d'un siècle savant se sentent un peu de la science de leur siècle Fontenelle, Hist. Théât. fr. Œuv. t. III, p. 51, dans POUGENS
      • Le monde entier se sent de leurs vertus ou de leurs vices [les grands] : ils sont, si j'ose le dire, citoyens de l'univers Massillon, Petit. car. Exempl.
    • Porter la marque de, la trace de.

Remarque

Au présent, 1re personne du singulier, dans l'interrogation, on dit : sens-je, qui se trouve dans quelques auteurs, ou est-ce que je sens. Senté-je est un grossier barbarisme.

Étymologie

Provenç. et espagn. sentir ; ital. sentire ; du lat. sentire ; comparez l'allem. sinnen. Le participe senti se conforme à la 4e conjugaison, tandis qu'en latin il perd ce caractère (sensus).

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander