troubler v. a. (trou-blé)
-
1Causer une agitation désordonnée.
- Souvent un bruit confus trouble ce noir séjour BRÉBEUF, Phars. III
- Irai-je dans une ode, en phrases de Malherbe,Troubler dans ses roseaux le Danube superbe ? Boileau, Sat. IX
- Jamais l'air n'est troublé de ses gémissements Racine, Esth. II, 9
Sa voix redoutable Trouble les enfers
J.-B. Rousseau, Cant. Circé.
-
2Causer des guerres, des émotions populaires, etc. Troubler un royaume.
- Cette Hélène qui trouble et l'Europe et l'Asie Racine, Iphig. IV, 4
On l'appelait [Philippe II, roi d'Espagne] le démon du midi, parce qu'il troublait toute l'Europe, au midi de laquelle l'Espagne est située
Voltaire, Henr. III, notes.Charles-Quint oublia absolument le théâtre où il avait joué un si grand personnage, et le monde, qu'il avait troublé, parce qu'il sentait bien dans son affaiblissement qu'il ne pouvait le troubler davantage
Voltaire, Ann. emp. Charles-Quint, 1556Les premiers qui troublent un État travaillent toujours, sans le savoir, pour d'autres que pour eux
Voltaire, Dict. phil. Platon.
-
3Causer de la brouillerie, de la mésintelligence. Nous étions en paix, il nous est venu troubler. Troubler une famille.
-
4Causer de l'agitation dans l'âme, dans l'esprit.
- Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,Rien ne trouble sa fin ; c'est le soir d'un beau jour La Fontaine, Phil. et Bauc.
On ne parle que de voyages ; et nous-mêmes.... nous prenons des mesures pour Provence et Bretagne ; cette séparation me trouble et m'afflige plus que je ne puis vous le dire
Mme de Sévigné, à Guitaut, 20 avr. 1683Sainte Thérèse, n'étant troublée d'aucune passion
Fléchier, Panég. Ste Thér.- Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère ? Boileau, Sat. III
- Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits,Je défiais ses yeux de me troubler jamais Racine, Andr. I, 1
Je me plais bien davantage à troubler les consciences qu'à les rendre tranquilles
Lesage, Diable boit. 3Je vois avec autant de plaisir que de surprise que cette secousse [la guerre contre les Turcs] ne trouble point l'âme de ce grand homme qu'on appelle Catherine
Voltaire, Lett. Voronzof, 26 févr. 1769Je ne songe qu'à mourir, et mon heure approche ; mais ne la troublez pas par des reproches injustes et par des duretés
Voltaire, Lett. au roi de Pr. 21 avr. 1760
-
5Il se dit des sens et des facultés de l'âme. Cela lui a troublé la mémoire.
- Il faut que ce matin, à force de trop boire,Il se soit troublé le cerveau Molière, Amph. II, 1
- Moi ! dit-il, qu'à mon âge, écolier tout nouveau,J'aille pour un lutrin me troubler le cerveau ! Boileau, Lutr. IV
On crut que la Bastille m'avait troublé la tête
Marmontel, Mém. VI
-
6Déranger.
Son caractère doux [d'un médecin], circonspect, modéré, et peut-être même un peu timide le rendait fort attentif à écouter la nature, à ne la pas troubler par des remèdes sous prétexte de l'aider
Fontenelle, Geoffroy.L'ordre des matières a fait que j'ai troublé l'ordre des temps
Montesquieu, Esp. XXXI, 16Les ambitieux firent venir à Rome des villes et des nations entières pour troubler les suffrages, ou se les faire donner
Montesquieu, Rom. 9L'ordre de succession ayant été établi en conséquence d'une loi politique, un citoyen ne devait pas le troubler par une volonté particulière
Montesquieu, Esp. XXVII, 1
-
Cela trouble la digestion, les fonctions digestives, cela empêche que la digestion ne se fasse bien.
-
7Il se dit, dans un sens analogue, des personnes qu'on interrompt, dérange d'une manière inopportune.
Saint Antoine, de qui est cette belle sentence, lorsqu'il voyait venir le soleil et qu'il s'écriait dans la ferveur de son esprit : ô soleil, pourquoi me troubles-tu ?
Bossuet, Ét. d'orais. v, 12- Empêchez qu'en ces lieux on me vienne troubler Quinault, Phaéth. I, 4
- Roxane : Mais qui vient me parler ? Que veut-on ? -Zatime : Pardonnez si j'ose vous troubler Racine, Bajaz. III, 7, 8
Ne me troublez pas, lui cria-t-il [Crébillon], je suis dans un moment intéressant ; je vais faire pendre un ministre fripon, et chasser un ministre imbécile
D'Alembert, Éloges, Crébillon- Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,Troublent les morts couchés sous le pavé des salles Victor Hugo, Ballades, la Ronde du Sabbat
-
Interrompre quelqu'un quand il parle.
-
8Faire perdre la présence d'esprit, la mémoire. Ne faites pas tant de bruit, vous me troublez. Trop de sévérité de la part d'un juge peut troubler un accusé.
Dans les audiences vulgaires, l'un, toujours précipité, vous trouble l'esprit, l'autre vous ferme le cœur
Bossuet, le Tellier.- Ton auguste présenceTroublant par trop d'éclat sa timide éloquence Boileau, Lutr. VI
-
9Interrompre, empêcher. Troubler un entretien.
- Carthage étant détruite, Antiochus défait,Rien de nos volontés ne peut troubler l'effet Corneille, Nicom. III, 2
Rien ne manquait au festin ; Mais quelqu'un troubla la fête, Pendant qu'ils étaient en train
La Fontaine, Fabl. I, 9Sans que personne ait troublé ce consentement si universel et si paisible, durant sept ou huit siècles
Pascal, Prov. XVIIUne perte de sang très opiniâtre et très désobligeante, dont ses prospérités [de Mme de Fontanges] sont troublées
Mme de Sévigné, 26 avr. 1680Cessez, princes, de troubler par vos prétentions le projet de ce mariage ; que l'amour, qui semble aussi le vouloir troubler, cède lui-même
Bossuet, Mar.-Thér.Au plus haut point de sa gloire, sa joie [de Mazarin] est troublée par la triste apparition de la mort
Bossuet, le Tellier.- Quel chagrin, lui dit-il, trouble votre sommeil ? Boileau, Lutr. IV
- Un effroyable cri, sorti du fond des flots,Des airs en ce moment a troublé le repos Racine, Phèdre, v, 6
Et nous, dont cette femme impie et meurtrière A souillé les regards et troublé la prière
Racine, Ath. II, 8Après avoir si longtemps troublé le repos du monde entier, ne sauriez-vous me laisser le mien ?
Fénelon, Dial. des morts mod. (Charles-Quint, un jeune moine).Croyez-moi, monsieur, ne troublons point le repos des morts
LAMOTTE, Matr. d'Eph. sc. 8- Un vieillard qui succombe au poids de ses années,Peut-il troubler ici vos belles destinées ? LAMOTTE, Zaïre, III, 6
Il [le pic] n'a que des cris sauvages, dont l'accent plaintif, en troublant le silence des bois, semble exprimer ses efforts et sa peine
Buffon, Ois. t. XIII, p. 3
-
10Inquiéter.
N'est-ce pas leur rendre service à elles-mêmes que de les troubler dans leurs prétentions ?
PICARD, Filles à marier, II, 1
-
Troubler la retraite d'un corps de troupe, l'attaquer quand il se retire et rendre sa retraite difficile et périlleuse.
Un défilé qu'il devait passer était occupé par des bataillons retranchés qui offraient de ne pas troubler sa retraite, s'il consentait à relâcher les prisonniers qu'il avait faits
Raynal, Hist. phil. x, 10
-
En jurisprudence, inquiéter une personne dans la possession d'un bien. Il a été troublé dans la possession de ce domaine.
-
11En parlant des liquides, rendre trouble. Troubler l'eau.
- Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? La Fontaine, Fabl. I, 10
-
Fig. Troubler l'eau, causer de la division, brouiller les affaires, exciter de la mésintelligence.
-
Fig. On dirait qu'il ne sait pas troubler l'eau, se dit d'une personne qui paraît simple, mais qui ne l'est pas.
Voyez-vous bien ce petit prestolet-là [l'abbé de Bissy] qui ne semble pas savoir l'eau troubler ? c'est une ambition effrénée
Saint-Simon, 99, 58
-
Altérer la transparence. Troubler l'air.
- Sortez, ombres, sortez de la nuit éternelle ;Voyez le jour pour le troubler QUIN., Thés. III, 7
-
12V. n. Exciter des troubles, se soulever (emploi qui a vieilli).
- De passion pour moi deux sultanes troublèrent ;Deux autres, pour me voir, du sérail s'échappèrent Corneille, l'Illus. com. II, 2
-
13Se troubler, v. réfl. Éprouver une grande agitation de l'âme, de l'esprit.
Le coquin, tout ivre qu'il était, reconnut bientôt son maître, et se troubla si fort en le voyant, que Destin ne douta plus de la trahison qu'il lui avait faite
Scarron, Rom. com. II, 13Anne regarde, sans se troubler, toutes les approches de la mort
Bossuet, Mar.-Thér.- Je t'aimais ; et je sens que, malgré ton offense,Mes entrailles pour toi se troublent par avance Bossuet, Phèdre, IV, 3
Et de quel soin, seigneur, vous allez-vous troubler ?
Bossuet, Bérén. III, 4
-
Fig.
À ces cris, Jérusalem redoubla ses pleurs, les voûtes du temple s'ébranlèrent, le Jourdain se troubla
Fléchier, Turenne.
-
14Cesser d'être résolu, ferme.
À son approche Balas se troubla : son beau-père Philométor se déclara contre lui
Bossuet, Hist. I, 10- De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent Racine, Bajaz. I, 1
-
15Éprouver une émotion, un trouble qui fait qu'on s'embarrasse, qu'on ne sait plus que dire, que répondre.
Tu te troubles ?... je vois qu'on m'a dit vrai : tu es un fripon !
Lesage, Crispin rival, 14Je me troublai, lorsqu'il fallut le réciter, au point de n'en pouvoir dire un seul mot
J.-J. Rousseau, Conf. VIII
-
On dit dans un sens analogue : Sa mémoire se trouble.
-
16Devenir trouble.
Cette chute donna aux eaux une agitation extrême ; elles se troublèrent de fond en comble
SAUSSURE, Voy. Alpes, t. II, p. 40, dans POUGENSComme une eau pure et calme commence à se troubler aux approches de l'orage
J.-J. Rousseau, Hél. II, 15
-
Perdre sa transparence. Le temps commence à se troubler.
-
17Ma vue se trouble, mes yeux se troublent, ma vue s'obscurcit.
À ce mot de témérité, Idoménée changea de visage, ses yeux se troublèrent : il rougit ; et peu s'en fallut qu'il n'interrompît Mentor pour lui témoigner son ressentiment
Fénelon, Tél. XI
-
Fig. Son esprit se trouble, ses idées se confondent, il éprouve une sorte d'égarement.
Étymologie
Trouble 1 ; bourguig. troblai.