Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

échapper dans le Littré

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échapper v. n. (é-cha-pé)

  1. 1Échapper de.... s'enfuir, s'en aller. Échapper de prison.

  2. 2Échapper à, se soustraire à, se dérober à. Échapper à la mort.

    • Avec l'auxiliaire avoir.

      • Ulysse, Ulysse, m'avez-vous échappé pour jamais ? Fénelon, Tél. XXIV
    • Vous ne m'échapperez point, c'est-à-dire il faut vous expliquer, consentir à ce que je désire de vous.

      • Vous ne m'échapperez point ; il faut parler, il faut vous nommer Mme DE GENLIS, Th. d'éduc. la Cur. IV, 6
    • Fig. Il ne put échapper au dilemme de son adversaire.

  3. 3Être soustrait, être dérobé. La vie nous échappe. L'autorité lui échappa.

    • Voilà les tours que me fait la mienne [imagination] à tout moment ; il me semble que tout ce que j'aime, tout ce qui m'est bon va m'échapper Mme de Sévigné, 97
    • Luxembourg, au désespoir de se voir échapper une si facile campagne, se mit à deux genoux devant le roi et ne put rien obtenir Saint-Simon, 11, 127
    • Il se dit aussi des personnes qui meurent, qui disparaissent.

      • La princesse leur échappait parmi des embrassements si tendres, et la mort plus puissante nous l'enlevait entre ces royales mains Bossuet, Duch. d'Orl.
    • Il se dit encore des personnes dont les sentiments changent.

      • Mme de Montespan s'aperçut que le roi lui échappait, lorsque le mal était sans remède Mme DE CAYLUS, Souvenirs, p. 112, dans POUGENS
      • Si nos princes sont doux, ils sont opiniâtres ; et, s'ils échappent une fois, leur fuite est sans retour Mme DE CAYLUS, ib. p. 157
  4. 4N'être pas saisi par les sens, compris par l'intelligence. Des insectes si petits qu'ils échappent à la vue.

    • Rien n'a échappé à leur prévoyance Pascal, Prov. 6
    • Je vois que rien n'échappe à votre prévoyance Racine, Baj. II, 1
    • Rien n'échappe aux regards de notre curieuse Boileau, Sat. X
    • Quand le sens m'échappe, je me mets en colère Mme de Sévigné, 65
    • Je suis sûr qu'à une seconde lecture tout au plus il ne leur en sera rien échappé Fontenelle, Préf. des mondes.
    • Tel que le vieux pasteur des troupeaux de Neptune, Protée, à qui le Ciel, père de la Fortune, Ne cache aucuns secrets, Sous diverse figure, arbre, flamme, fontaine, S'efforce d'échapper à la vue incertaine Des mortels indiscrets J.-B. Rousseau, Odes, au comte du Luc.
    • Ce qui est fin, délicat ou profond vous échappe Mme DE GENLIS, Veillées du chât. t. II, p. 496, dans POUGENS
    • Avec l'auxiliaire avoir.

      • Quand on lit pour s'instruire, on voit tout ce qui a échappé lorsqu'on ne lisait qu'avec les yeux Voltaire, Lett. Mme du Deffant, 13 oct. 1759
  5. 5Sortir de la mémoire. J'ai beau chercher dans mon esprit, son nom m'échappe.

  6. 6N'être plus tenu, retenu. La plume lui échappa. Le livre qu'il lisait échappa de ses mains.

    • Fig.

      • Voyant la victoire qui échappe de ses mains Fénelon, Tél. XVII
      • Si celui qui est en faveur ose s'en prévaloir avant qu'elle lui échappe La Bruyère, VIII
    • Laisser échapper, ne pas tenir, ne pas retenir. Laisser échapper un soupir, un cri, un mot, un secret.

  7. 7Être fait ou dit par mégarde, par imprudence. Un geste, lui échappant, trahit ce qu'il avait dans l'âme. Laisser échapper une bévue, une faute.

    • Absolument.

      • Une parole échappe, et elle tombe de l'oreille du prince bien avant dans sa mémoire et quelquefois jusque dans son cœur La Bruyère, VIII
    • Impersonnellement, et avec les auxiliaires être ou avoir. Il lui échappera quelque sottise. Il lui échappe parfois des réponses impertinentes.

      • Il m'était échappé d'en faire confidence Corneille, Hér. II, 1
      • Dans les recherches de sa foi, il lui avait échappé quelques doutes Fléchier, M. de Mont.
      • Jamais il ne m'a échappé une seule parole qui pût découvrir le moindre secret Fénelon, Tél. III
      • L'un de mes amis qui a promis de parler ne parle point ; l'autre parle mollement ; il échappe à un troisième de parler contre mes intérêts et contre ses intentions La Bruyère, VIII
      • Il [Tonnerre] était fort mal dans la petite cour par ses bons mots ; il lui avait échappé de dire qu'il ne savait ce qu'il faisait dans cette boutique Saint-Simon, 24, 30
      • Ce mot m'est échappé, pardonnez ma franchise Voltaire, Henr. II
      • Il se dit des œuvres littéraires ou autres qu'on laisse se produire.

        • Je recueille les moindres billets qui échappent de vos mains comme les feuilles de la Sibylle Voiture, Lett. 81
        • MM. Cramer m'ont rendu un très mauvais service, en publiant les fadaises qui me sont souvent échappées Voltaire, Lett. Boissy, 7 déc. 1770
      • Il se dit encore des sentiments qui se font jour involontairement.

        • Les crimes échappent toujours par quelque endroit Bossuet, Var. VI, § 9
        • Comme ensuite sa joie lui échappe et ne peut plus se dissimuler, comme il plie sous le poids de son bonheur ! La Bruyère, VIII
      • La patience lui échappe, sa patience est à bout, il est sur le point d'entrer en colère.

  8. 8Absolument. S'enfuir, se perdre.

    • L'occasion échappera pendant ce temps-là, l'âme un peu reposée reviendra à son bon sens Bossuet, Libre arb. 7
    • Si la nécessité de cette loi est prouvée, il faut la faire, quoique dans un temps moins favorable que celui qu'on a laissé échapper Raynal, Hist. phil. XIII, 53
    • Se dérober par une échappatoire.

      • Le ministre Jurieu croyait échapper ; et, pour pallier le mieux qu'il pouvait les blasphèmes de son parti.... Bossuet, Var. 2e avert. § 11
  9. 9Se tirer d'une maladie, guérir. Les médecins assurent qu'il échappera.

    • Il sera bien heureux s'il en échappe Mme de Sévigné, 314
    • Sans que vous puissiez craindre d'en échapper La Bruyère, XII
    • Les esclaves qui auraient été abandonnés par leurs maîtres étant malades seraient libres s'ils échappaient Montesquieu, Esp. XV, 17
  10. 10Terme de manége. Laisser échapper, ou faire échapper un cheval de la main, le faire partir de la main, le pousser à toute bride.

  11. 11V. a. Éviter. Il a échappé la prison.

    • Le piége est échappé ; fuyons, retirons-nous Rotrou, Bélis. IV, 3
    • Qu'un enfant ait échappé tous les périls Mme de Sévigné, 328
    • Il ne faut point qu'ils se flattent d'avoir échappé l'anathème qu'ont mérité les Pélagiens, sous prétexte qu'ils ne le sont qu'à demi Bossuet, Var. XIV, add. § 4
    • J'ai échappé la mort à telle rencontre Bossuet, Brièv.
    • Nul ne peut échapper les mains de Dieu Bossuet, Polit. VII, 6, 9
    • Des dangers qu'il avait échappés dans un siége Fléchier, Œuvres compl. t. X, p. 336, 1782
    • Familièrement. Il ne l'échappera pas, c'est-à-dire il n'évitera pas ce qui le menace.

    • L'échapper belle, échapper à quelque grand péril ou inconvénient.

    • Voy. à BEAU la remarque sur l'orthographe : nous l'avons échappé belle, qui devrait être : nous l'avons échappée belle.

  12. 12S'échapper, v. réfl. S'évader, s'enfuir. S'échapper de prison.

  13. 13Se dérober un moment à quelque société. Il s'échappa un moment pour une affaire urgente.

    • Je m'échapperai quelquefois pour l'aller embrasser Bossuet, Lett. div. 2
    • Je me suis échappée,Tandis qu'à l'arrêter sa mère est occupée Racine, Brit. III, 7
    • Tout le monde est encore dans le salon ; on joue ; et moi, à minuit, je me suis échappée pour venir m'enfermer dans ma chambre avec vous Mme DE GENLIS, Adèle et Théod. Lett. 42
  14. 14Sortir, s'épandre. L'eau s'échappe des fentes d'un rocher. Des pleurs s'échappent de ses yeux.

  15. 15Céder à son emportement, se laisser aller à des paroles ou à des actions inconsidérées, légères, condamnables.

    • Cela empêche qu'on ne s'échappe en des paroles déshonnêtes D'ABLANCOURT, Apophthegmes, dans RICHELET
    • Vous vous échapperez sans doute en sa présence Corneille, Poly. II, 1
    • À quoi bon ces mouvements jaloux ? Je sors pour ne me point échapper devant vous Thomas Corneille, l'Inconnu, IV, 2
    • Il s'échappait jusqu'à dire.... Bossuet, Var. 1
    • Ils [les peuples] ont dans le fond du cœur je ne sais quoi d'inquiet qui s'échappe, si on leur ôte ce frein nécessaire [celui de la religion] Bossuet, Reine d'Anglet.
    • On s'est échappé dans une rencontre ; on a parlé, agi mal à propos Bourdaloue, Pensées, t. II, p. 214
    • Il ne s'échappe pas avec les hommes [il est froid] La Bruyère, XI
    • Parmi les verres et les pots, On vit ce maître de la terre S'échapper en joyeux propos CHAUL., à Mme de Lassay.
    • Ne doutez point, seigneur, que ce coup ne la frappe,Qu'en reproches bientôt sa douleur ne s'échappe Racine, Brit. III, 1
    • Lorsqu'un vieux fou s'échappe D'être amoureux sur ses vieux ans, Il faut qu'il mette la nappe Et qu'on boive à ses dépens Regnard, Sérén. SC. 17
    • Moi-même, je m'en échappe [je me le permets] souvent, sans y penser MÉRÉ, Œuvres posth. p. 79
    • Mme de Lauzun s'échappa plus d'une fois avec le roi, plus souvent avec la maîtresse Saint-Simon, 5, 72
    • Un esprit qui s'échappe, se dit d'un homme qui a par moments une espèce de folie.

      • Il a des moments où son esprit s'échappe Molière, Méd. m. lui, II, 1
  16. 16Se découdre, en parlant d'une étoffe. Cette couture s'échappe, ou, neutralement, elle échappe.

  17. 17Terme d'horticulture. Pousser de grandes et belles branches qui ne fructifient pas. Ce pêcher s'échappe, ou, neutralement, échappe.

    • Cet arbre s'échappe, il le faut retenir LA QUINTINYE, Jardins, t. I, dans RICHELET

Remarque

1. Quand échapper signifie s'enfuir, il faut de : il échappe de prison ; s'il signifie être sauvé de, on met à ou de : il a échappé au naufrage ou du naufrage ; s'il signifie se soustraire à, on met à : il a échappé à la mort, aux flammes. Il a échappé de prison signifie qu'il s'est enfui de la prison ; il a échappé à la prison ou il a échappé la prison, signifie que, courant le risque d'être emprisonné, il l'a évité. 2. S'échapper veut toujours de et jamais à. 3. Échapper se conjugue avec l'auxiliaire avoir, quand on veut exprimer l'action ; avec être, quand on veut exprimer l'état. Ainsi dans ce vers de Racine : Quelque Troyen vous est-il échappé ? Il faut est, puisque le poëte veut dire : reste-t-il quelque Troyen qui vous ait échappé ? Mais, si l'on rappelait le meurtre de Priam par Pyrrhus dans le sac de Troie, il faudrait dire : Priam vous a-t-il échappé ? 4. D'après l'Académie, échapper, dans le sens de n'être pas saisi, compris, se conjugue avec le verbe avoir. Pourtant Fontenelle s'est servi du verbe être ; et on ne voit pas en effet pourquoi il y aurait obligation d'employer le verbe avoir. 5. D'après l'Académie, échapper, signifiant être fait ou dit par mégarde, veut toujours l'auxiliaire être. Cette décision est, en fait, contraire à l'usage d'excellents auteurs (voy. les exemples) ; et, en grammaire, il n'y a aucune raison pour qu'en cet emploi on ne puisse signifier aussi l'état ou l'action avec les auxiliaires être ou avoir.

Étymologie

Picard, écaper ; bourguig. échaipé ; Berry, achapper ; provenç. espagn. et portug. escapar ; ital. scampare. En lisant l'historique, on verra qu'il y a deux formes, escaper et escamper ; elles répondent à deux étymologies différentes : escaper vient de ex-cappare, sortir de la cappe, se mettre à découvert (l'italien, remarque Diez, a in-cappare, tomber dans) ; escamper vient de ex-campare, sortir du champ, s'en aller. On trouvera dans un exemple du XIIe siècle chapt au subjonctif pour eschapt ; mais c'est une faute ; le simple chaper ne pourrait rien signifier, et ici le vers est fautif, manquant d'une syllabe, il faut donc lire eschapt.

Supplément

ÉCHAPPER. - REM. Ajoutez : 5. L'emploi d'échapper à l'actif est dans le Dictionnaire de l'Académie et dans plusieurs bons auteurs. Il ne faut pas laisser tomber cet emploi en désuétude.

Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877 · cliquer un vers pour le scander