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Tragédie en vers

Argélie, Reine de Thessalie

Gaspard Abeille· créée en 1678, imprimée en 1674· 5 actes· 1 749 vers· 9 personnages

Représenté pour la première fois le 25 février 1678 à l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • ARGÉLIE, Reine de Thessalie
  • ISMENE, soeur d'Argélie
  • PHOENIX, Prince de Thessalie
  • TIMAGENE, Prince originaire d'Argos
  • ARCAS, Capitaine des Gardes d'Argélie
  • CLÉON, Confident de Phoenix
  • CLYTIE, Confidente d'Argélie
  • DIONE, Confidente d'Ismène
  • GARDES
MADAME,

À MADAME LA DUCHESSE DE BOUILLON.

Je ne dirai point à VOTRE ALTESSE que j'ai balancé longtemps avant que d'oser mettre son Nom à la tête de cet Ouvrage : de quelque témérité dont elle accuse la pensée que j'en ai eue, j'avoue que je n'en ai jamais eu d'autre. J'avais besoin d'une grande protection ; et la générosité, qui vous est si naturelle, me donnait lieu d'espérer que je pourrais obtenir la vôtre.

D'ailleurs, MADAME, on sait que V. ALTESSE s'est si fort déclarée pour ARGELIE, qu'elle est en quelque façon obligée à la soutenir. On sait que vos applaudissements ont fait tout son prix ; que les larmes dont vous l'avez honorée, lui ont attiré tous les suffrages qu'elle a reçus ; et enfin qu'elle ne vaut que ce que vous l'avez fait valoir.

En effet, MADAME, les esprits les plus délicats ont mieux aimé avouer avec Vous, qu'elle était digne de leur estime, que de s'opposer au jugement que vous en aviez fait. C'est ce qui m'a engagé à vous l'offrir, pour la faire approuver de tout le Monde ; et pour vous donner une marque publique de ma reconnaissance, et du profond respect avec lequel je suis,

MADAME,

DE VOTRE ALTESSE,

Le très humble et très obéissant serviteur,

ABEILLE.

PRÉFACE

Le sujet de cette Tragédie est assez inconnu. Je l'ai pris dans Suidas ; et Suidas, quelque rang qu'il tienne parmi les Savants, n'est guère plus connu dans le Monde que le Sujet qu'il m'a fourni. Je n'ai pris que le nom d'Argélie, celui de son Royaume, et l'auteur de sa mort, qui fut un Prince d'Argos qu'elle avait fait mettre en prison ; encore ai-je retranché une lettre du nom de cette Reine, afin qu'il fût moins rude à prononcer. Voilà tout ce qu'il y a d'historique dans ma Fable.

Il n'est pas nécessaire de répondre aux scrupules de tous ceux que le succès de cette Tragédie a mis en mauvaise humeur. Quelques-uns de ces scrupules sont si mal fondés, qu'ils ne méritent pas qu'on s'applique à les détruire. Je connais des Gens qui se vantent d'avoir lu quatre fois la Poétique d'Aristote ; et qui soutiennent que dans les principes de ce Philosophe, Argélie donnant le nom à la Pièce, doit attirer sur elle toute la pitié des Spectateurs. On peut connaître par là s'il est vrai qu'ils aient jamais lu Aristote.

Pour ceux qui ont cru que le troisième Acte était inutile, et que la stérilité de mon Sujet m'avait fait différer jusqu'au cinquième la déclaration d'amour qu'Ismène devait faire dès le troisième à Phoenix, lorsqu'elle lui veut faire quitter la Cour : je les prie de me dire quel jugement ils feraient de la vertu d'Ismène, si une heure après le choix d'un Époux, elle parlait d'amour à son Rival. Cette indécence ne se trouve pas au cinquième Acte. Ismène semble devoir alors cet aveu à l'amour d'un Prince désespéré, qui vient mourir à ses pieds pour son Époux et pour elle. Elle croit toucher elle-même au dernier moment de sa vie ; et dès qu'elle a avoué son amour, elle presse qu'on lui abrège ce dernier moment, pour venger son Époux du tort qu'un aveu de cette nature vient de lui faire.

Mais je n'ai pas eu, dit-on, les mêmes égards partout pour la vertu d'Ismène. Je lui fais sacrifier Timagène à la sûreté de Phoenix. Elle devait obliger ces deux Princes à la fuite, et se tirer ainsi de la fâcheuse nécessité de les perdre tous deux, ou de trahir l'un pour l'autre. C'est le moyen dont elle a dû se servir, je l'avoue. Et ne s'en sert-elle pas ? Ne leur envoie-t-elle pas par Dione un ordre pressant de fuir ? Et n'auraient-ils pas reçu cet ordre, s'ils n'eussent été dès lors au pouvoir de la Reine ?

Il est inutile de m'objecter les choses de telle manière, que cet ordre leur fût porté, lorsqu'ils étaient encore en état d'obéir, et que c'était la première chose qu'Ismène devait tenter pour tirer ses amants d'affaire. Son premier devoir, selon toutes les maximes de l'honneur et de la prudence, a été de consentir à son mariage avec un des Rois étrangers, avant que de condamner ses amants à un exil qui ruinait leur fortune. Elle a dû croire raisonnablement que ce consentement suffirait pour apaiser tout le courroux de sa soeur. L'obstination de la Reine rend ce premier moyen sans effet. Ismène essaie l'autre. Elle s'y prend trop tard, mais elle n'a pas dû s'y prendre plutôt. C'est là la source de son embarras, et de toutes les passions qui animent le reste de la pièce.

Quoi qu'il en soit, quand je vois des personnes d'un discernement juste, et d'un mérite extraordinaire, s'intéresser dans les événements de cette tragédie ; s'y récrier de bonne foi, et se faire un plaisir des larmes, qu'elles répandent, je ne me puis repentir de l'avoir faite ; et j'avoue que j'aurai bien de la peine à m'empêcher d'en faire d'autres.

ACTE I

SCÈNE I. Argélie, Clytie.

ARGÉLIE

Qu'ai-je donc fait ? J'ai trahi mon amour. J'ai de ma propre main, par trop de confiance, Serré le noeud fatal de leur intelligence, Et par le libre accès, que je leur ai permis, J'ai moi-même à ma perte armé mes Ennemis. Perfide soeur ! Ô Dieux ! Que j'étais abusée ! Des plus superbes Rois la flamme méprisée Me faisait adorer la tranquille vertu D'un coeur, qui de l'amour n'était point combattu. Son repos me piquait plus que sa résistance. J'enviais le bonheur de son indifférence : Et pour l'associer un jour à mon tourment, Je voulais la contraindre à choisir un amant. Elle a choisi. Sa flamme enfin s'est déclarée. De tout de que j'aimais elle s'est emparée : Et les premiers appas de ces funestes noeuds L'ont rendu insensible à tous les autres voeux. Mais quel charme inconnu, quelle force cruelle Me ravit tous les coeurs, et les porte vers elle ? Mes attraits soutenus du pouvoir souverain, Ne peuvent d'un Sujet me mériter la main ? Et ma Captive, au rang où ma haine l'abaisse, Voit que pour ses beautés tout l'Univers s'empresse ? Qu'à ses moindres regards tout se laisse enflammer ? Hélas ! Et je croyais qu'elle ne pût aimer ! Non, quoique de l'amour on semble se défendre, Quand on en peut donner, on est bien prêt d'en prendre ; Et l'on passe bientôt, sans beaucoup s'alarmer, Du plaisir d'être aimée, à la douceur d'aimer. Mais vengeons-nous, Clytie, et cherchons une peine Digne de leur amour, et digne de ma haine. Ismène tient encor leurs désirs suspendus. Sachons vers qui des deux les siens penchent le plus. Bornons là ma vengeance, et par un prompt supplice, À ma bonté bravée offrons ce sacrifice. L'autre instruit par l'exemple à recevoir ma loi, Ne balancera point entre la mort et moi. Car enfin, tu le sais, le Peuple veut un Maître. En vain par mon hymen cent ont prétendu l'être. Mon coeur du rang suprême uniquement jaloux, A traité d'Ennemis ces prétendus Époux ; Et de l'Amour alors ignorant les surprises, J'ai dans leur propre sang éteint leurs entreprises : Mais que pour se venger l'Amour prend bien son temps ! Il me force d'aimer, quand je n'ai plus d'amants. Donnons un Roi du moins à ce Peuple volage : Contentons à la fois mon amour et ma rage ; Et posant à ma soeur les plus sensibles coups, Immolons son amant, s'il faut prendre un Époux.

SCÈNE II. Argélie, Phoenix, Timagène, Clytie.

TIMAGÈNE

Si c'est un crime, hélas ! Qu'aimer Ismène, Je ne puis m'en défendre, et veux bien m'en louer ; Mon crime est trop charmant pour le désavouer. Je sens que cet aveu rend ma perte assurée, Je connais dans vos yeux que vous l'avez jurée. Je vois que je me livre à tout votre courroux : Mais, Madame, du moins qu'il expire avec nous, Cessez de regarder Ismène en Ennemie. Hélas ! Dans son devoir ses maux l'ont affermie. Nos bras cent fois offerts à venger sa prison, N'ont pu contre vos Lois révolter sa raison. Toujours nous conjurant de vous être fidèles, Elle oppose ses pleurs à nos projets rebelles. Elle fait plus. Le soin du repos de la Cour Lui fait entre nous deux suspendre son amour ; Et sans ressentiment de se voir opprimée, Son unique regret, c'est d'être trop aimée. C'est là son crime. Hélas ! Pour peu qu'on ait d'attraits, Qu'on pardonne aisément de semblables forfaits, Madame ! Et plût au Ciel, que ce ferme courage Qu'avec tant de beauté vous eûtes en partage, Vous eût mis, pour flatter la peine des amants, Un peu moins au-dessus des tendres sentiments ! Que ce coeur maintenant insensible à nos plaintes, Eût senti de l'amour quelques faibles atteintes ! Loin de voir aujourd'hui notre espoir combattu... Mais tant de vains souhaits blessent votre vertu. Cette austère vertu, que vous suivez pour guide, Vous montre dans la gloire un plaisir plus solide ; Et de votre grande âme épurant les désirs, La rend inaccessible aux amoureux soupirs. Nos tourments sont pour vous d'inutiles alarmes : Mais quoi ? Je vois vos yeux prêts à verser des larmes ? Le croirai-je, que las de nous laisser souffrir, Ces yeux sur nos malheurs daignent enfin s'ouvrir ? Que deux Sujets...

SCÈNE III. Ismène, Phoenix, Timagène.

SCÈNE IV. Ismène, Phoenix, Timagène, Clytie.

ISMÈNE, parlant à l'oreille à Clytie

Clytie.

ISMÈNE

Princes.

TIMAGÈNE

Que vois-je ?

ACTE II

SCÈNE I. Ismène, Clytie, Dione.

ISMÈNE

Un des Rois.

SCÈNE II. Ismène, Arcas, Clytie, Dione.

SCÈNE III. Argélie, Ismène, Arcas, Clytie, Dione.

ISMÈNE

Il faut donc vous répondre. Vous avez sur mon sort un pouvoir absolu. Je n'en murmure point. Les Dieux l'ont bien voulu ; Je les prends à témoin, Madame, et vos yeux même, Si jamais dans le sort de mon malheur extrême, Quelque ressentiment qui me dût émouvoir, Un mot m'est échappé qui blessât mon devoir. Peut-être sur le Trône aurais-je été plus fière ; Et Reine égale à vous, de votre prisonnière, Trouvant mille chemins à ma vengeance ouverts, J'aurais porté plus loin le dépit de mes fers : Mais loin de consentir au dessein de vous nuire, Où vos rigueurs semblaient, malgré moi, me conduire, J'ai voulu, refusant un Roi pour mon Époux, M'arracher le pouvoir de me venger de vous. Ne craignez donc de moi ni factions, ni brigues, D'un Peuple sans raison j'ignore les intrigues. J'adore en vous le sang de nos communs Aïeux Qui n'ont transmis qu'en vous leur pouvoir en ces lieux. Contre vos volontés, je n'ai pour toutes armes, Que d'innocents soupirs, et d'impuissantes larmes, Qui dès que mes desseins vous seront déclarés, Ne couleront qu'autant que vous les souffrirez. Souffrez-les un moment. Ce qu'elles vous demandent, Ce n'est nul de ces biens où tant d'autres prétendent. Ce n'est plus d'un grand Roi l'alliance et l'appui. Vous m'en ôtez l'espoir. Je le perds sans ennui. Ce n'est ni les égards dus à notre naissance, Ni de ma liberté la sincère assurance, Pour toute liberté, Madame, et pour tout bien, Remettez à mon coeur de n'aimer jamais rien, De n'aimer rien que vous, de sortir d'une chaîne, Qui toujours...

ISMÈNE

Madame.

ISMÈNE

Madame.

ARGÉLIE

Demeurez.

SCÈNE IV. Ismène, Dione.

SCÈNE V. Ismène, Timagène, Dione.

TIMAGÈNE

Mon bonheur...

TIMAGÈNE

Au moins...

TIMAGÈNE, en sortant

Il suffit. J'obéis.

SCÈNE VI. Ismène, Phoenix, Cléon, Dione.

ACTE III

SCÈNE I. Phoenix, Cléon.

PHOENIX

Et depuis quand l'Amour s'en tient-il aux serments ? Cependant ne crains pas, quelle que soit ma peine, Que je veuille jamais m'en prendre à Timagène. Sa vertu, ses exploits, me le font estimer. La foi de mes serments me contraint de l'aimer. Je l'ai promis, Cléon, je tiendrai ma parole. Qu'il jouisse en repos du bonheur qu'il me vole. Si m'ôtant ma Princesse, il me rend malheureux, Il me l'a disputée en Rival généreux. Il n'a mis en usage aucune indigne feinte. Il adorait Ismène, et le disait sans crainte ; Son amour paraissait dans tous nos entretiens ; Ses feux se sont trouvés plus heureux que les miens ; Et s'il faut qu'en ce jour mon désespoir éclate, Ce n'est pas contre lui ; c'est contre mon Ingrate. Compte depuis le temps que soumis à ses Lois, Je lui vouai mon coeur pour la première fois ; Par combien de moyens indignes de sa gloire, A-t-elle jusqu'ici joui de sa victoire, Cléon ? Et par combien d'artifices divers, M'a-t-elle su contraindre à languir dans ses fers ? Hélas ! Si mon amour lui tenait lieu d'offense, Que ne m'imposait-elle un éternel silence ? Que ne me disait-elle ? amant infortuné, N'attaque pas un coeur qu'on a déjà donné. D'elle, et de son amant, Ministre trop fidèle, Je n'aurais point nourri leur ardeur mutuelle ; Ni pour rendre un Rival à mes dépens heureux, Si longtemps servi d'ombre à l'éclat de leurs feux. Insensible témoin de ses vaines alarmes, Je n'aurais point séché tant d'inutiles larmes. Elles étaient, Cléon, ces marques de sa foi, Toutes pour Timagène, et pas une pour moi. Malheureux, où t'emporte un injuste caprice ? Connais-tu la Princesse ? Et lui rends-tu justice ? Elle ne t'aimait pas. As-tu pu mériter L'effort qu'elle s'est fait pour t'en laisser douter ? Elle te haïssait peut-être. En quelle gêne A-t-elle mis son coeur pour combattre sa haine ? Elle pouvait d'abord la montrer à tes yeux ; Te forcer à la fuir ; te bannir de ces Lieux ; Te faire un digne objet de sa juste colère : Ingrat, l'a-t-elle fait ? Elle pouvait le faire. Hélas ! Elle a souffert trois ans en ta faveur, Que ton Rival aimé doutât de son bonheur. Trois ans pour ton repos tyrannisant sa flamme, Elle t'a prodigué la moitié de son âme. Elle a fait plus, cruel, et si tu perds sa foi, Meurs après cette perte, et ne t'en prends qu'à toi. Oui, Cléon, j'ai moi-même, en ce jour déplorable, Arraché de ses mains la foudre qui m'accable. À ses cruels mépris j'ai voulu m'immoler : Elle voulait se taire, et je l'ai fait parler. Hé bien, Cléon, fuyons la présence d'Ismène. Des coups dont je me plains, je dois porter la peine. J'en suis l'auteur. Mourons. Il le faut. Mais au moins Que ses yeux de ma mort ne soient pas les témoins. Mes hommages soufferts, avec tant d'indulgence, Assez et trop longtemps leur ont fait violence. Ne les affligeons point par tout ce qu'a d'affreux Le spectacle sanglant d'un trépas rigoureux : Et souhaitons plutôt, en sortant de la vie, Qu'elle ignore ma mort, enfin qu'elle m'oublie. Allons.

SCÈNE II. Ismène, Phoenix, Cléon, Dione.

SCÈNE III. Ismène, Dione.

ACTE IV

SCÈNE I. Argélie, Arcas.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Argélie, Timagène.

SCÈNE IV. Argélie, Ismène.

ISMÈNE

Me protéger, Madame ? Et quelle autre Puissance Voudrait contre la vôtre embrasser ma défense ? Cet appui de l'État, ce redoutable Époux, Vous le perdez, hélas ! Tout se tait devant vous. Voit-on à son secours accourir votre Armée ? Votre Cour de son sort paraît-elle alarmée ? D'autres yeux que les miens pleurent-ils son trépas ? Il vivait, il expire, et l'on y songe pas. Si quelque autre Ennemi m'avait persécutée, Madame, dans vos bras je me serais jetée. Mais si vous vous plaisez à me laisser souffrir, D'où pourrais-je espérer qu'on me vint secourir ? Dans les extrémités où vous m'avez réduite, Je n'ai pas même usé du secours de la fuite. Je le pouvais. Je fais justice à vos rigueurs. Je me crois, en souffrant, digne de mes douleurs. Je sais que l'amitié dont m'honorait un Père, Vous fit craindre à vos droits quelque dessein contraire ; Et qu'en tous les États, par un ordre cruel, Qui peut se faire craindre, est toujours criminel. Nul de mes maux n'a pu m'arracher une plainte : Mais un grand coeur peut-il se résoudre à la feinte ? Deviez-vous sous l'appas d'un pardon affecté Tendre un piège funeste à ma crédulité ? Hélas ! Si de nos feux vous aviez quelque ombrage, Fallait-il si longtemps laisser grossir l'orage ? Que ne condamniez-vous cet amour indiscret. Au moment que vos yeux percèrent mon secret ? Aussitôt à vos pieds prévenant la tempête, L'amante et les amants auraient porté leur tête. Vous vous seriez vengée. Un sincère courroux Eût rendu notre mort moins indigne de vous. Aucun déguisement n'eût souillé votre gloire. Vous n'eussiez dû qu'à vous votre propre victoire Et pour assassiner un malheureux Époux, Mon choix n'eût point ouvert le passage à vos coups. Ah ! C'en est fait. Les cris dont ces Lieux retentissent, Votre joie, et vos yeux, de sa mort m'avertissent. Je n'en puis plus douter. Hé bien ! N'attendez pas Que j'appelle la foudre à venger son trépas : Non. Madame, vivez. Jouissez de vos crimes. De votre sûreté faites-nous les victimes. Je le veux. Seulement pour venger mon amour, Fassent les justes Dieux que vous aimiez un jour ! Et que d'un pareil feu la triste expérience Vous apprenne l'excès de votre violence ! Je ne veux point...

SCÈNE V. Argélie, Ismène, Phoenix, Arcas, Clytie, Gardes.

ISMÈNE

Ô Dieux !

ARGÉLIE

Timagène !

ARGÉLIE

Sortez. Allez.

SCÈNE VI. Argélie, Clytie.

SCÈNE VII. Argélie, Arcas.

SCÈNE VIII.

ARGÉLIE, seule

Fuis-toi-même la vue D'une Cour, où ta honte est déjà trop connue, Malheureuse Argélie ! Ou Reine jusqu'au bout, Renverse, accable, tue, assassine, perds tout. C'est avec des Ingrats garder trop de mesures. Ton courroux t'en avait suggéré de plus sûres. Au moment que tes yeux virent briller leurs feux, Il fallait dans leur sang les éteindre avec eux ; Et loin de mettre au jour le faible de ton âme, Dans leur commun cercueil ensevelir ta flamme. Hé bien, fais maintenant ce que tu n'as pas fait. Par de plus grands forfaits couronne leur forfait. Hélas ! Il est trop tard. Où sont tes trois victimes ? Aveugle ! Que te sert d'entasser tant de crimes, Si celui dont la mort en est le premier fruit, Sort malgré toi du piège où tu l'avais conduit ? Il n'est plus en tes mains. En ce moment peut-être Il séduit tes Sujets, pour s'en rendre le maître. Pense un peu de quel oeil ton Peuple, tes Soldats, Pourront voir ta défaite après tant de combats ? Témoins de tant d'assauts que ta vertu sévère Soutenait contre ceux qui cherchaient à te plaire. Te pardonneront-ils cet indigne retour ? Comment souffriront-ils qu'au milieu de sa Cour, Une Reine aux soupirs jadis inaccessible, Soupirant aux genoux d'un sujet insensible, Le Diadème au front, et le Sceptre à la main, Mendie un lâche coeur, et le mendie en vain ? Mais l'as-tu mendié ? Tes injustes caprices N'ont offert à ses yeux que morts, et que supplices. Pour inviter l'Ingrat à quelque repentir, Que ne hasardais-tu quelque tendre soupir ? Un seul, peut-être, un seul, en lui marquant ta flamme, À soupirer de même eût enhardi son âme. C'est bien là qu'il fallait exercer ta fierté ? Vois, malheureuse, vois ce qu'elle t'a coûté. Avare d'un soupir, tu prodigues ta gloire. De cent Rois tes Aïeux tu ternis la mémoire. Venge-les ces Aïeux du tort que tu leur fais. N'attends pas qu'un Ingrat enfonçant ton Palais, Vienne braver encor la Majesté suprême, Sur un Trône, où ta main l'allait placer lui-même. N'attends pas que suivi d'un Peuple factieux, Il vienne délivrer tes Captifs à tes yeux. Préviens-le par la mort de son Ami rebelle, Par celle de ta soeur. Quel triomphe pour elle, De me voir sa rivale, et l'emporter sur moi, Quand j'ajoute un Empire à l'offre de ma foi ? Oui, puisqu'il faut porter le titre d'Inhumaine, Méritons-le autrement que par les fers d'Ismène. Que fait-elle aussi bien captive dans mes fers, Qu'occuper plus longtemps les yeux de l'Univers ? Et par le triste cours d'une trop longue peine, En fixer à loisir sur moi toute la haine. Il faut, pour la punir avec plus de rigueur, Ou la main d'un amant, ou celle d'une soeur. Si de si grands forfaits me rendent odieuse, Leur grandeur en rendra ma honte glorieuse ; Et j'irai du récit de tant de cruauté Donner de la terreur à la Postérité.

ACTE V

SCÈNE I. Ismène, Dione, Gardes qui sortent d'abord.

SCÈNE II. Ismène, Arcas, Dione.

ARCAS

Le voici.

ISMÈNE, se jetant sur Dione

Je meurs.

SCÈNE III. Ismène, Phoenix, Arcas, Dione.

SCÈNE IV. Ismène, Phoenix, Arcas, Clytie, Dione.

SCÈNE V. Argélie, Ismène, Phoenix, Arcas, Clytie, Dione.

SCÈNE VI. Ismène, Dione, Gardes.

SCÈNE VII. Ismène, Cléon, Dione, Gardes.

CLÉON

Comblé de joie De voir qu'à vos Tyrans vous n'êtes plus en proie, Il vient... Mais apprenez la suite d'un succès, Qui finit tous nos maux, et prévient nos souhaits, Timagène fuyant l'implacable furie Des parricides mains qui poursuivaient sa vie, Percé de plusieurs coups, sur lui de toutes parts A soudain d'un grand Peuple attiré les regards. Voyez, voyez l'essai des fureurs de la Reine. A-t-il dit, craignez tout pour Phoenix, pour Ismène, Pour vous, si prévenant ses lâches cruautés, Vous n'assurez leurs jours avec vos libertés. Ces mots qu'avec ardeur prononçait Timagène, Tout ce qu'il ajoutait des amours de la Reine, Le sang, qui de son flanc bouillonnant à grands flots, Marquait de traits fumants les pas de ce Héros ; Vos maux, des maux publics les funestes présages, Ont pour votre défense armé tous les courages. À peine a-t-il permis, en ce pressant besoin, Que d'arrêter son sang on ait pris quelque soin. Peuple, a-t-il dit, Soldats, Amis, le danger presse. Mourons, ou délivrons Phoenix, et la Princesse, Chacun s'écrie. Il marche appuyé sur nos bras, La foule qui le suit grossit à chaque pas. On arrive au Palais. Les Portes enfoncées Donnent facile accès aux Troupes empressées, Quand les Gardes, Phoenix, et la Reine en courroux, Au bas de l'Escalier se présentent à nous. Leur surprise paraît. Timagène s'avance, Du bras et de la voix veut imposer silence : Mais un grand bruit de cris et d'armes à la fois, Dans un tumulte affreux fait confondre sa voix ; Et l'on entend parmi tout un Peuple en furie, Que vive la Princesse, et périsse Argélie. À ces mots on a vu fondre de toutes parts Sur la Reine étonnée un orage de dards. De cents coups à l'instant mortellement frappée, Elle plaint moins sa mort, que sa haine trompée ; Et confesse en mourant, que sa seule douleur, Est de laisser en paix son amant, et sa soeur.

SCÈNE VIII. Ismène, Timagène appuyé sur Phoenix, Cléon, Dione, Gardes.

1 749 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica