Comédie en prose· Comédie en un Acte Mêlée de Couplets
Risette ou Les Millions de la Mansarde
Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase le 8 août 1859.
Personnages
- ANTONIN, M. LANDROL
- RISETTE, Mademoiselle ROSA DIDIER
- ÉVELINA, Madame CHÉRI-LESUEUR
- LE PORTIER
- LE GARÇON, personnage muet
RISETTE
Chambre très modeste. Au fond, alcôve et lit ; à droite, au fond, placard ; à gauche, poêle ; 1er plan à droite, table et miroir ; le plan à gauche, fenêtre et table de travail.
SCÈNE PREMIÈRE.
RISETTE, seule
Elle est assise et travaille à un chapeau ; elle chante.
Tradéri, déri ; tradéri, déra, Encore ce ruban rose, El le chapeau, et le chapeau, Encore ce ruban rose Et le chapeau sera fini. Tradéri, déra, tradéri, déri, déri, déri.Elle se lève ; l'examinant.
Très coquet, très coquet. Voyons comme il va.
Elle le met sur sa tête, se place devant un petit miroir avec révérence.
« Bonjour, ma toute belle. Bonjour, chère ! » Si l'on voulait, pourtant !... Mais, bah ! J'aime mieux mon petit bonnet de linge !
Chantant.
Oui, je suis grisette, On voit ici-bas...S'interrompent.
Ici-bas, au cinquième étage ! Une seule chambre pour nous deux et pas un sou pour payer le terme ! Si Évelina ne rapporte pas d'argent, je ne sais pas de quoi nous déjeunerons. Quelle heure est-il à ma pendule ?
Elle ouvre la fenêtre.
Neuf heures et demie ! Elle devrait être rentrée.
Elle ferme la fenêtre.
Il fait froid aujourd'hui ; il faut que le poêle se soit éteint.
Elle va voir.
Rallumons-le : vite un peu de bois.
Elle ouvre le placard.
Absent pour cause de congé définitif ! Qu'est-ce qu'on pourrait bien brûler ici ? Tiens, il y a encore de la chaise !
Elle met une chaise en morceaux et s'accroupit devant le poêle ; elle reprend l'air du commencement en allumant le feu.
Tradéri, déra, tradéri, déra. Cette chaise est bien vieille, Mais les morceaux, mais les morceaux Cette chaise est bien vieille... Mais les morceaux en sont bien bons. Tradéri, déra, tradéri, déri, di !ri.SCÈNE II. Risette, Évelina.
Elle entre vivement.
ÉVELINA
Je te conseille de chanter, la patronne du magasin n'a pas voulu m'avancer un sou ! Je rapporte quatre francs.
Elle les jette.
RISETTE, les ramassant
C'est toujours Ça.
ÉVELINA
Et nous devons deux termes ! C'est aujourd'hui le huit ; il faut qu'à midi le déménagement soit fait.
RISETTE
Tu vois, je commence ; voilà une chaise à moitié déménagée.
ÉVELINA
Tu ris de tout !
RISETTE
Ce n'est pas pour rien qu'on m'appelle Risette. Les pleurs ne servent qu'à rendre les yeux rouges, et j'ai la faiblesse de tenir aux miens.
ÉVELINA, s'asseyant entre la table et la fenêtre, travaillant
Pour ce que tu en fais !
RISETTE, sérieuse
Qu'entendez-vous par là, ma chère Évelina ?
ÉVELINA
Rien.
RISETTE
Soit, mettons que c'était une bêtise.
ÉVELINA
Je veux dire que si tu étais moins sauvage...
RISETTE
Moi ! Je ris avec les gens tant qu'ils veulent.
ÉVELINA
C'est-à-dire que nous n'en serions pas où nous en sommes si tu avais écouté Monsieur_Gustave !
RISETTE, sérieusement
Il était trop beau.
ÉVELINA
Il t'aurait épousée.
RISETTE
Il était trop riche... Au choix j'aimerais encore mieux ton Jean_Gigonet, bien qu'il soit un peu laid, un peu bête, et sergent au 135ème_de_Ligne.
ÉVELINA
Oui, voilà des amoureux qui rapportent gros !... Ça n'a pas le sou, et il faut des dots pour les épouser.
RISETTE
Voilà quatre francs à compte sur la dot de Monsieur_Jean_Gigonet.
ÉVELINA
Quatre francs ! Cela nous fait la jambe belle !
RISETTE, regardant sa jambe
Dis donc ! Parle pour toi.
ÉVELINA
Nous en devons trente au propriétaire. Il va falloir faire notre paquet.
RISETTE
Heureusement ce ne sera pas long.
ÉVELINA
Et où irons-nous ?
RISETTE, elle chante
À la grâce de Dieu, à la grâce de Dieu ! Tu vois toujours tout en noir.
ÉVELINA, elle s'assied et travaille
C'est que la situation n'est pas rose. À midi nous serons à la porte.
RISETTE
Il n'est encore que dix heures ; nous avons deux heures devant nous.
ÉVELINA
Crois-tu qu'il va pleuvoir des pièces de cent sous ?
RISETTE
Pourquoi pas ? On ne peut pas savoir. Tiens, un jour, je me rappelle ça comme si j'y étais encore ; nous étions huit autour d'une grande table, et c'est tout au plus s'il y avait des pommes de terre pour tout le monde ; mon père ne gagnait pas gros, le pauvre cher homme ! Il regardait le plat d'un air triste, et disait qu'il n'avait pas faim ; ma belle-mère venait de nous distribuer notre ration de claques, et j'avais eu deux parts à moi seule. Mais j'avais bon appétit tout de même et je mangeais ma pomme de terre mouillée de larmes : c'était salé. Voilà que nous entendons le facteur qui appelait dans la rue ; c'était une lettre d'Amérique.
ÉVELINA
J'aurais mieux aimé un oncle.
RISETTE
La lettre était d'un de mes oncles, Isidore_Taboureau, qui était allé en Californie chercher de l'or ; mon père prend la lettre et l'ouvre.
ÉVELINA
Il y avait des billets de mille dedans ?
RISETTE
Nous comptions bien en trouver deux ou trois ; mais nous comptions sans notre oncle il nous demandait cinq cents francs.
ÉVELINA
Envoyer de l'argent en Californie, cette bêtise !
RISETTE
C'est pourtant ce que fit mon père ; il était si bon ! Il arriva sur ces entrefaites que mon frère se vendit et nous laissa le prix de son engagement. On envoya les cinq cents francs à mon oncle, et il jura que si jamais il gagnait une fortune elle serait pour la petite Louison ; c'est ainsi qu'on m'appelait.
ÉVELINA
Louison ? Risette est bien plus comme il faut : on dit Rigolette, Polkette ; voilà comme on dit dans le monde. Eh bien ! Cette fortune ne ferait pas mal de se dépêcher, elle arriverait à propos.
RISETTE
Voilà mon chapeau fini ; va le porter, on le payera peut-être.
ÉVELINA
Vas-y toi-même ; c'est toujours moi qui fais les courses.
RISETTE
Tu sais bien que je n'aime pas courir les rues.
Elle se lève et met son chapeau dans un carton.
ÉVELINA
Si l'on veut te manger, tu te mettras en travers.
RISETTE
C'est, si ennuyeux d'être suivie !
ÉVELINA
Au contraire ! Tiens, depuis quatre jours il y a un jeune homme comme il faut, bottes vernies, gants frais, qui passe ses journées à me guetter et à me suivre.
RISETTE
Toi ?
ÉVELINA
Et pourquoi pas ? Je lui fais faire de fameuses trottes ! Il est beau garçon, et dame ! Si Gigonet ne marche pas droit, on pourra voir !
RISETTE
Bien ! On verra du propre !
ÉVELINA
Fais donc ta mijaurée, les amoureux te viendront comme aux autres !
RISETTE
Ils ne me viendront toujours pas sous la forme de régiment. Si j'aime une fois, ça sera tout de bon et pour la vie.
ÉVELINA
Pour la vie ; ohé ! Les petits agneaux ! Tu me donnes envie de chanter à mon tour. Va porter ton chapeau, va, on te donnera peut-être de l'argent ; moi, je serais sûre de ne rien avoir.
Elle se lève.
SCÈNE III.
ÉVELINA, seule
J'ai l'estomac dans les talons.
Elle ouvre l'armoire.
Voilà tout ce qui reste du dîner, un croûton et de l'eau fraîche ! Oh ! Très fraîche ! Ce jeune homme est fort bien !... Parfaitement frisé ! Si c'était un coiffeur ! Non ; c'est plutôt un agent de change.
On frappe.
Tiens !
On frappe encore.
Qui que tu sois... entrez.
SCÈNE IV. Évelina, Antonin.
ÉVELINA, à part
C'est lui ! De la tenue ! Ça me posera.
ANTONIN, à part
C'est bien elle.
ÉVELINA
Que demandez-vous, monsieur ?
À part.
Il a cent fois plus de chic que Gigonet !
ANTONIN
Mille pardons, Madame, je croyais cette chambre libre ; c'est moi qui l'ai louée, et je venais...
ÉVELINA
Il n'est pas encore midi, Monsieur.
ANTONIN
Et maintenant, Madame, je voudrais que midi ne vînt jamais !
ÉVELINA
Et moi donc !
ANTONIN, avec transport
Et vous donc ! Et vous donc ! Serais-je assez heureux pour que vous comptassiez les moments que j'ai à passer auprès de vous ?
ÉVELINA, à part
Il s'exprime cent fois mieux que Gigonet !
Haut.
Mais, monsieur, c'est à peine si j'ai l'honneur de vous connaître...
ANTONIN
De me connaître ? Mais voilà huit jours que je vous suis comme une ombre, huit jours que je vis de votre vie, huit jours que mon coeur est plein de votre image adorée, huit jours que j'éprouve le besoin de tomber à vos pieds et de vous dire... Pardon, mademoiselle, avez-vous déjeuné ?
ÉVELINA
Pas encore, Monsieur.
ANTONIN
Comme ça se rencontre ! Ni moi non plus ! Voulez-vous me permettre de faire monter à déjeuner dans cette chambre ?
ÉVELINA
Mais, Monsieur !...
ANTONIN, tirant sa montre
Il est midi cinq, je suis chez moi, Mademoiselle.
ÉVELINA
Je ne sais si je dois...
ANTONIN
Acceptez, Mademoiselle, acceptez.
À part.
J'offrirai mon coeur au dessert.
Il se met à une table, prêt à écrire.
Voulez-vous dicter le menu ?
ÉVELINA
Oh ! Monsieur...
À part.
Il est autrement calé que Gigonet !...
ANTONIN
J'écoute, les armes à la main.
ÉVELINA
Eh bien ! Des côtelettes aux cornichons.
ANTONIN, écrivant
Côtelettes aux cornichons... pour un.
ÉVELINA
Pour trois.
ANTONIN
Pour trois ?
ÉVELINA
Risette déjeunera avec nous.
ANTONIN
Qui ça, Risette ?
ÉVELINA
C'est une petite orpheline de seize ou dix-sept ans que j'ai recueillie et qui loge avec moi ; elle va rentrer.
ANTONIN, à part
Diable ! Ce n'est pas mon compte.
Haut.
Va pour Risette. Nous disons donc côtelettes aux cornichons pour trois ; et puis ?
ÉVELINA
Du saucisson.
ANTONIN, écrivant
Pour deux ?
ÉVELINA
Pour trois, Risette n'en mange jamais.
ANTONIN
Pour trois ; et puis ?
ÉVELINA
Et puis, du fromage.
ANTONIN, écrivant
Fromage : quel fromage ?
ÉVELINA, réfléchissant
D'Italie, qu'en dites-vous ?
ANTONIN
Parfait ! Et le vin ?
ÉVELINA
N'importe lequel ; du Champagne_Cliquot, par exemple.
ANTONIN, écrivant
Cliquot... C'est tout ?
ÉVELINA
C'est tout... Ah ! Mettez encore des prunes à l'eau de vie.
À part.
Quel festin !
ANTONIN, à part
Elle a des goûts... roturiers.
Il se lève.
ÉVELINA
Donnez-moi cette note ; je connais dans le quartier un restaurant.
ANTONIN
Mais, Madame, je ne souffrirai pas...
ÉVELINA
Le cuisinier nous donne des côtelettes... Vous verrez, vous verrez.
SCÈNE V.
ANTONIN, seul
Il ouvre la porte et lit attentivement une carte de visite clouée à l'extérieur.
« Louise_Taboureau. Modes. » C'est bien ça !
Il tire de sa poche un numéro de la Patrie et lit ;
« Les journaux américains annoncent la mort d'un de nos compatriotes, Monsieur_Taboureau, chef de la maison_Taboureau et compagnie. Autant qu'on peut évaluer sa fortune, dans un pays où les maisons les plus solides font faillite tous les deux ans, Monsieur_Taboureau laisse un actif de quatre à cinq millions. Son unique héritière est, dit-on, une simple ouvrière de Paris, Mademoiselle_Louise_Taboureau. » C'est elle ! Je suis dans la place ! Enfin !
Il regarde autour de lui.
Tous les bonheurs à la fois ; elle a le mobilier de l'innocence ! Merci, mon_Dieu ! Si je l'avais trouvée dans le palissandre ou dans le bois_de_rose, ça m'aurait gêné pour l'épouser. Cinq millions d'une seule bouchée ! Houp ! Après tout, les femmes me devaient bien ça, moi qui n'ai jamais pu en voir une sans me monter comme une soupe au lait.
SCÈNE VI. Antonin, Risette.
RISETTE, entre vivement
Rien dans les mains, rien dans les poches !
Apercevant Antonin.
Tiens ! Un monsieur.
À Antonin.
Qu'est-ce que vous venez faire chez nous ?
ANTONIN
Dieu ! Qu'elle est jolie !
RISETTE, fièrement
C'est pour mon plaisir, Monsieur, mais qu'est-ce que...
ANTONIN
Mademoiselle Risette, sans doute ?
RISETTE
Oui, monsieur, pour vous servir, ou plutôt non ; qu'est-ce que...
ANTONIN
Mademoiselle Risette, que vous avez une jolie voix !
RISETTE
C'est pour appeler la portière, Monsieur. A-t-on jamais vu ?...
ANTONIN, s'approchant
Mademoiselle Risette, que vous avez de jolis pieds !
RISETTE, passant devant lui
C'est pour me sauver des hommes, Monsieur.
ANTONIN
Mademoiselle Risette, que vous avez de jolies mains !
RISETTE, prenant le soufflet
C'est pour taper sur les impertinents, Monsieur.
ANTONIN
Mademoiselle Risette, que vous avez une jolie bouche !
RISETTE
Ce n'est pas pour vous embrasser, monsieur.
Jetant le soufflet et riant.
Tiens, c'est comme dans Le_petit_Chaperon_Rouge !
Sérieusement.
Une fois, deux fois, trois fois, me direz vous ce que vous êtes venu faire chez nous ?
ANTONIN
Oui, Mademoiselle. C'est un secret...
S'approchant.
Un secret de la plus haute importance.
Il s'approche encore.
Personne ne peut nous entendre ? Hé bien !...
Il l'embrasse.
RISETTE, bondissant à trois pas
Mais ça n'a pas de nom, Monsieur ! Je déteste qu'on m'embrasse ! Dans l'oreille surtout ! Ça me répond dans toute la tête. Je ne sais pas pour qui vous me prenez. Il paraît que je n'ai pas l'air de grand'chose.
ANTONIN
Oh ! Mademoiselle ! Vous avez l'air de la plus jolie et de la meilleure enfant de tout Paris !
RISETTE, avec dignité
Non, monsieur, pas si bonne enfant que vous pensez ! Et je vous prie de vous en aller plus vite que ça !
ANTONIN
Pardonnez-moi ! Ça m'a échappé.
RISETTE
Je vous pardonnerai quand vous serez sorti.
ANTONIN
J'obéis, Mademoiselle !
RISETTE, lui poussent la porte au nez
Votre servante, Monsieur !
Seule.
Oh ! Ces hommes ! Je ne sais pas ce qu'ils ont depuis quelque temps à embrasser tout le monde... Si ça continue, il faudra les museler. En voilà un qui était gentil, pas mal de figure, et puis...
ANTONIN, qui est rentré à pas de loup
Merci, Mademoiselle !
RISETTE
Comment ! C'est encore vous !
ANTONIN
Vous m'avez dit : Je vous pardonnerai quand vous serez sorti. Je suis sorti, je dois être pardonné.
RISETTE
Mais je ne vous connais pas, moi ! On n'entre pas chez les personnes sans dire qui l'on est !
ANTONIN
Je suis un brave garçon, parole d'honneur ! Faisons la paix et donnez-moi la main.
À part.
C'est qu'elle est charmante, cette petite sauvage !
RISETTE
Je ne donne la main qu'à mes camarades.
ANTONIN, tendant la main
Raison de plus, nous serons camarades.
RISETTE, riant aux éclats
Vous avez l'air de demander un sou ! Monsieur est peut-être l'aveugle du Pont_des_Arts ?
ANTONIN
Non, Mademoiselle, j'ai le bonheur de ne pas être aveugle, en ce moment surtout... et j'ai l'honneur de vous présenter Monsieur_Antonin_Duriveau, chef de rayon aux Villes de France, et votre ami passionné... depuis dix minutes.
RISETTE
Eh bien ! Monsieur_Antonin_Duriveau, je trouve que vous allez vite en amitié. Ça veut plus de temps chez nous.
Elle passe devant lui.
ANTONIN
Du temps ! Est-ce qu'il en faut, du temps, pour voir combien vous êtes gentille ? Je pourrais vous dire que je vous ai rencontrée clans la rue, que je vous connais depuis six mois, que je vous suis partout comme une ombre, ça n'est pas vrai, mais ça se dit toujours. Eh bien, non ! C'est la première fois que je vous rencontre, et il me semble que nous sommes de vieilles connaissances ! Vous ne m'avez dit que des méchancetés, et je suis sûr que vous êtes bonne ! Vous m'avez jeté à la porte, vous avez bien fait, et pourtant, si vous ne m'aviez pas laissé rentrer, je ne m'en serais consolé de ma vie. Vous êtes...
RISETTE
Pardon. Ce n'est pas pour me conter tout ça que vous avez grimpé mes cinq étages ?
ANTONIN, à part
Elle a raison ! Diable de petite fille.
Haut.
En effet, Mademoiselle, j'avais un but, oui, certainement... Je ne sais plus au juste... Eh ! Que n'oublierait-on pas auprès de vous ?...
Il s'approche.
RISETTE, passant
Tâchez un peu d'oublier vos manières.
ÉVELINA, en dehors
Par ici, jeune homme ! Voici l'appartement.
ANTONIN
Aïe ! Les millions ! J'allais faire de bel ouvrage !
SCÈNE VII. Risette, Antonin, Évelina, Un Garçon.
RISETTE, à part
Il est très bien, ce monsieur ; mais qu'est-ce qu'il venait faire ici ?... À quoi ai-je pensé ?... Qu'est-ce que va dire Évelina ?... Évelina et Antonin ont placé la table de droite ou milieu du théâtre et ont mis la nappe.
ÉVELINA, au garçon
Déposez, jeune homme, et surtout ne répandez pas la sauce.
ANTONIN
Aux côtelettes !
ÉVELINA
Oui ! Tout le monde sur le pont ! Comme on dit dans le grand monde. Vous, mon gentilhomme...
RISETTE, une assiette à la main
Elle le connaît !...
Haut.
Dis donc, toi.
ÉVELINA
Tout de suite.
À Antonin.
Le garçon a deux mots à vous dire.
À Risette.
Qu'as-tu ?
À Antonin.
À propos, je me suis acheté une paire de bottines en chemin, et je les ai fait mettre sur la carte.
RISETTE
Qui est ce monsieur ?
ÉVELINA
Il ne te l'a pas dit ?... C'est mon amoureux.
RISETTE, laissant tomber son assiette
Ah !... En es-tu bien sûre ?...
ÉVELINA
Ce n'est pas une raison, pour casser ma vaisselle. Oui, ma chère, c'est lui qui me suivait depuis des siècles, et il nous offre un déjeuner de prince.
Elles ramassent les tessons.
RISETTE
Et tu as accepté ?
ÉVELINA
Tu n'as peut-être pas faim, toi ?
RISETTE
Si Gigonet savait ça ?...
ÉVELINA
Gigonet ! Ça lui est bien égal que j'aie l'estomac dans les talons.
ANTONIN, descendant entre elles
On parle bas ! Je parie qu'on dit du mal de moi !
ÉVELINA
Ah ! Monsieur, nous avons trop de galanterie...
Elle porte les tessons dans le placard.
RISETTE, sèchement
Les verres sont dans l'armoire, Monsieur ; il y en a un petit et un grand à pied, sans pied.
Il va les chercher.
ÉVELINA, revenant
Tu n'es guère gentille avec lui...
RISETTE
Et toi tu l'es trop, sans seulement savoir qui il est.
ÉVELINA
Ma chère, quand un homme paye à déjeuner, il est de bon goût de ne pas lui demander ses papiers.
RISETTE
Tu es ta maîtresse, ma chère ; mais moi, je n'en suis pas, du déjeuner.
ÉVELINA
Ne t'en va pas ! C'est du dernier mauvais ton !
RISETTE
Tant pis !
ANTONIN
Mesdemoiselles, le couvert est mis. Ne faisons pas attendre les côtelettes aux cornichons.
ÉVELINA, se mettant à table
Vivent les côtelettes aux cornichons !
À Risette.
Fais pas la bégueule !
RISETTE, à Antonin
Monsieur, vous êtes bien honnête, mais je n'ai pas faim ! J'ai une course très pressée, et je n'en mangerai pas, de vos côtelettes aux cornichons.
Elle passe derrière la table.
ANTONIN, passant devant la table
Comment, mademoiselle ?... Mais vous... Mais c'est...
ÉVELINA
Laissez-la... C'est son idée...
ANTONIN
Certainement ! Si, en effet... Mademoiselle, je suis bien désespéré...
Il passe devant Évelina.
RISETTE, saluant
Bon appétit, Monsieur ! Bon appétit, ma chère amie !
Avec une émotion contenue.
Je me serais fait un vrai plaisir... mais vous comprenez, quand on n'a pas faim...
Elle sort.
SCÈNE VIII. Évelina, Antonin.
ANTONIN, à part
Ah ! Mais ! Ah ! Mais !... La petite me manque !... Toi, si tu n'avais pas tes millions...
À Évelina.
Mademoiselle, il ne faut pas que cela nous empêche de déjeuner.
ÉVELINA
Plus souvent !
ANTONIN
Vous offrirai-je une côtelette ?...
Il se met à table
ÉVELINA
Allez-y gaiement ! Et poussez m'en deux.
ANTONIN, à part
Elle a bon appétit ! C'est égal, elle ne mangera pas toute sa dot.
Faisant sauter le bouchon de la bouteille.
Une larme de vin !
ÉVELINA
Pleurez ! Jeune homme, pleurez ! Mais attention, je n'aime pas la mousse. Monsieur n'a peut-être pas l'habitude de trinquer ?
ANTONIN
Mais, pardon !
Ils trinquent.
ÉVELINA
Ah ! J'ai conservé quelques usages du monde. Faut vous dire que, telle que vous me voyez, j'appartiens à une famille de la première catégorie.
ANTONIN
Mademoiselle, épargnez-moi ces détails ; je vois, je sais, je sens que votre naissance... mais je vous aime pour vous.
ÉVELINA
Tiens ! Vous avez une jolie épingle à votre cravate ! Montrez un peu !
ANTONIN, détachant son épingle
Bien modeste.
ÉVELINA
Mais non ! Ça fait très bien pour attacher un châle.
ANTONIN
Gardez-la, je vous en supplie.
ÉVELINA
Non ! Par exemple : je ne veux pas vous en priver.
ANTONIN
Elle est en trop belles mains pour... pour... pour...
ÉVELINA
Eh bien ! C'est dit ; maintenant il ne me manque plus que le châle.
ANTONIN
Il ne vous manquera pas longtemps, j'en suis sûr.
À part.
On en a beaucoup pour cinq millions...
ÉVELINA
Je vous redemanderai un peu de cornichons... Puisque Risette fait la petite bouche...
ANTONIN
Elle a dit qu'elle n'avait pas faim.
ÉVELINA
C'est bien possible ; ces enfants de pauvres, ça mange comme des moineaux.
ANTONIN
Il y a longtemps que vous vivez avec Mademoiselle_Risette ?
ÉVELINA
Comme ça ! C'est depuis ma grande maladie. Nous demeurions sur le même carré, rue_Mouffetard, sur la lisière du Faubourg_Saint-Germain. Elle est entrée à mon service en qualité de garde-malade ; et je peux dire que sans elle je ne déjeunerais pas avec vous.
ANTONIN
La brave fille !
ÉVELINA
Comme l'apothicaire avait mangé jusqu'à notre dernier sou, nous nous sommes mises ensemble pour économiser sur le loyer ! Je la recueille, quoi !
ANTONIN, à part
Toi, tu m'agaces !... Mais les millions !...
Haut.
Mademoiselle ?
ÉVELINA
Qu'est-ce qui vous prend ?
ANTONIN
Demandez-moi plutôt ce qui m'a pris le jour où je vous ai vue pour la première fois.
À part.
Pas trop mal !
Haut.
Ce jour-là je... ou plutôt vous... car c'était vous...
ÉVELINA
Certainement ! Je descendais avec la boîte au lait...
ANTONIN
Peut-être !... Moi je passais sur le trottoir de l'autre côté de la rue, mon coeur battit, mes yeux se troublèrent...
À part.
Va donc, charrette !...
Haut.
Mes yeux se troublèrent !... Mon coeur battit !... Et je sentis qu'il ne me restait qu'à mourir si vous n'acceptiez pas mon coeur et ma main.
ÉVELINA, se reculant
Comment ! C'est pour le bon motif ?...
ANTONIN
Pouvez-vous en douter, mademoiselle ?... Mon coeur... Vos principes, et d'ailleurs... Oh ! Épousez-moi pour la vie !...
ÉVELINA
Mais c'est impossible !
ANTONIN
Mariée ?
ÉVELINA
Non ! Mais engagée avec Jean_Gigonet.
Ils se lèvent.
ANTONIN
Qu'est-ce que c'est que ça, Jean_Gigonet ?...
ÉVELINA
Mon prétendu, Monsieur, officier de sergent au 135ème_de_ligne... Tenez, voici une bague en crin qu'il m'a donnée de ses cheveux. Voici son portrait, pas trop ressemblant, c'est un de ses camarades qui a posé.
ANTONIN, à part
Cinq millions à Jean_Gigonet ! Ah ! Mais non !...
Haut.
Mademoiselle, je vous aime ! Ce mariage ne se fera pas... quand je devrais répandre le sang de Gigonet !... Oui, vous serez ma femme, je le jure sur la tête de mademoiselle_Risette.
ÉVELINA
Oh ! Permettez ; pour le mariage, mon prétendu a ma parole.
ANTONIN
Vous vous dégagerez !... Oh ! Dis-moi que tu te dégageras !...
ÉVELINA, passant devant lui
Il est peut-être un peu tard.
ANTONIN
Pourquoi ?... Oh ! Pourquoi ?... Écoutez-moi, Risette !...
ÉVELINA
Comment ! Monsieur, Risette ?...
ANTONIN
Vous avez raison ! Je ne sais pas ce que je dis. C'est le souvenir de cette pauvre fille qui me trouble... Elle n'a pas déjeuné... Je suis sûr que Risette n'a pas déjeuné.
ÉVELINA
Mais elle vous occupe beaucoup, je trouve.
ANTONIN
Sans doute ! Sans doute ! Une enfant qui vous a soignée, qui vous a conservée à mon amour.
À part.
Je m'embrouillais tout à l'heure !...
Haut.
Je suis au désespoir de penser qu'elle est... Où peut-elle être ? Mon_Dieu !...
ÉVELINA
Elle ! Chez la portière, je parie.
ANTONIN
Quoi ! Dans la maison !... Je cours la chercher... lui présenter mes excuses, la ramener ici.
ÉVELINA
C'est ça ! Pour la compromettre ! J'aime mieux y aller moi-même.
ANTONIN
Courez, Mademoiselle... Vous êtes bonne ! Mon coeur, ma reconnaissance...
Évelina sort.
Elle a bien fait de sortir !... Le diable m'emporte si je sais ce que je lui ai dit.
SCÈNE IX.
ANTONIN
Il se promène mélancoliquement en faisant le geste de peser quelque chose dans ses mains.
Un sergent, major ou autre !... Et cinq millions de l'autre côté. Jean_Gigonet ! Fi ! Mais cinq millions !... Parbleu ! Je donnerais bien cent sous pour savoir ce que Monsieur_Montyon ferait à ma place !...
SCÈNE X. Antonin, Évelina, Risette.
ÉVELINA
Allons, viens donc, il est très gentil !
ANTONIN
Que vous êtes bonne, Mademoiselle !... Aussi bonne que jolie !
ÉVELINA, bas
Dites donc, ce n'est pas pour lui faire de ces compliments que je vous l'ai ramenée.
ANTONIN, à part
Cette fille m'agace.
RISETTE, très simplement
Je vous ai boudé, Monsieur_Antonin, j'ai eu tort !... Vous m'avez demandé la main ce matin, c'est moi qui maintenant demande la vôtre.
ANTONIN
De grand coeur, Mademoiselle.
ÉVELINA
Allons, mets-toi à table ; veux-tu des côtelettes ?
ANTONIN, avec empressement
Où sont les côtelettes ?
ÉVELINA
Tiens, il n'y en a plus ! C'est monsieur qui les aura mangées de fond en comble.
ANTONIN
Moi ! Par exemple...
Ils s'asseyent a table.
ÉVELINA
Tiens ! Voilà du saucisson.
RISETTE
Merci ! Un biscuit dans un verre de vin de Champagne.
À Évelina.
Devine ce qui nous est arrivé aujourd'hui.
ÉVELINA
Dame ! Cent mille livres de rente.
RISETTE
Peut-être ! Une lettre d'Amérique.
ANTONIN, à part
Fichtre !...
Haut.
Et cette lettre, vous l'avez ?
RISETTE
Non ! Elle coûtait trois francs ; la portière l'a refusée.
ÉVELINA
Ah ! Bah ! Encore une lettre pour demander de l'argent. La portière a bien fait.
RISETTE
Les lettres qui demandent de l'argent sont toujours affranchies. J'ai dit qu'on l'accepte quand elle reviendra... C'est peut-être une fortune qui nous tombe d'Amérique.
ÉVELINA
Je sais bien ce que je ferais si j'étais millionnaire !
ANTONIN
Ange, que feriez-vous ?
ÉVELINA
J'éclabousserais joliment tous ceux qui m'ont rendu la vie si dure ! Je n'irais plus qu'en coupé !... Je ne boirais plus que du Champagne... j'aurais des laquais avec de grandes livrées...
ANTONIN
Et Gigonet, qu'en ferions-nous ?
ÉVELINA
Oh ! Mais je ne l'oublierais pas ! Il serait mon concierge !
ANTONIN
Heureux Gigonet !
RISETTE
Moi, si j'avais des millions, je voudrais que tout le monde fût heureux autour de moi... J'ai tant connu la misère que je ne la souhaite à personne.
ANTONIN, avec intérêt
Vous avez beaucoup souffert ?
RISETTE
Pour ça, oui ! Ne me plaignez pas trop : c'était le bon temps ! Je riais au nez de la misère et lui faisais risette, comme dit la chanson !
ANTONIN
Quelle chanson ?
ÉVELINA
C'est cela, chante-nous ta chanson.
RISETTE
Volontiers ; mais vous reprendrez le refrain en choeur.
ANTONIN
Soit !
RISETTE
Air nouveau de Couder.
I
À Paris, près de Pantin, Je naquis un beau matin De décembre. Pour chasser le froid, la faim, Nous n'avions ni feu ni pain Dans la chambre. Papa disait à maman : Elle a mal pris son moment, Ta fillette ; Mais le soleil par les trous Du toit descendait chez nous, Et de ses yeux les plus doux Nous faisait à tous Risette.II
Jusqu'à l'âge de seize ans J'ai chiffonné des rubans Pour les autres. J'ai couronné d'un bonnet Plus d'un front qui ne valait Pas les noires. Parfois avant de dormir J'ai soupé d'un gros soupir Sans fourchette ! Mais pourquoi mouiller ses yeux ? On ne s'en porte pas mieux : Au sort le plus rigoureux J'ai fait en tous lieux Risette.Ils se lèvent et descendent la scène.
Un monsieur m'offrit souvent Son amour et son argent Sans notaire ! Je ne me fâche de rien ; Mais il ferait aussi bien De se taire ! Une fille comme nous Ne porte pas de bijoux Qu'on achète ; Mais celui que j'aimerai, Un jour je le conduirai Chez le maire et le curé, Et je lui ferai Risette.Évelina se rassied à table à la place de Risette.
ANTONIN
Vous n'avez jamais aimé ?...
RISETTE
Oh ! Si.
ANTONIN, avec douleur
Vraiment ! Qui cela ?
RISETTE
Un brave garçon qui demeurait à côté de chez mon père, et qui était déjà un homme quand je n'étais encore qu'une petite fille. C'est lui qui me défendait.
ANTONIN
Et contre qui ?...
RISETTE
Mon père s'était remarié... et j'étais battue plus souvent qu'à mon tour ; quand je m'attendais à une scène, j'allais trouver mon pauvre Valentin. Il venait avec moi : ma belle-mère n'osait pas frapper si fort quand il était là. Il pleurait quand j'avais les yeux rouges... Il me consolait, et nous finissions par rire ensemble. Ah ! Nous avons fait de bonnes parties de rire ! C'est lui qui m'a appris le peu que je sais... Il travaillait la nuit en cachette, le brave garçon, pour acquitter mes frais d'apprentissage !... C'était lui qui était mon père, ma mère, et toute ma famille !
ANTONIN
Et vous l'aimiez ?...
RISETTE
Oh ! Oui, je l'aimais bien !
ANTONIN
D'amour ?
RISETTE
D'amour... Je n'en sais rien, mais d'une vraie, profonde et éternelle amitié... Il me fit jurer que je ne me marierais jamais avec un autre qu'avec lui.
ANTONIN
Ah ! Mon_Dieu !
ÉVELINA, le verre à la main
Je vous demande un peu ce que ça nous fait ?... On ne conte pas ces choses-là après dîner, ça trouble la digestion.
ANTONIN
Et vous tiendrez ce serment ?...
RISETTE
Je l'aurais tenu ; mais tout est fini.
ANTONIN
Il est mort ?...
RISETTE
Le pauvre garçon a eu un mauvais numéro : il a fallu partir ! Il est allé en Crimée... Il m'écrivait quelquefois, et moi, je priais bien fort pour lui !... Rien n'y a fait ! Un boulet l'a emporté à l'assaut de Sébastopol !... Je ne sais pas même où est sa tombe.
Guerre de Crimée : Guerre entre la Russie et une coalition composée du Royaume de Sardaigne, le Royaume-Uni, L'Empire Ottoman et la France. (1853-1856)
ANTONIN, avec émotion
Pauvre enfant !
RISETTE
Vous êtes bon !
ÉVELINA
À quoi ça sert-il de pleurer et de se tourner le sang ?... Oui ! Un boulet m'emporterait Jean_Gigonet... Dame ! Je pleurerais dans les premiers moments... mais, après cela, il faut se faire une raison, n'est-ce pas ?...
ANTONIN, avec impatience
Oui ! Oui ! C'est bon !...
À Risette.
Et depuis, vous n'avez jamais aimé ?...
ÉVELINA
Elle ? Elle n'a pas de coeur !
ANTONIN, à part
Comme j'aurais du plaisir à la jeter par la fenêtre avec ses cinq millions !
RISETTE
Elle a raison ! Ces souvenirs me font mal !... Je ne dois plus songer à l'amour.
ANTONIN, avec chaleur
N'y plus songer, Mademoiselle, n'y plus songer !... Croyez-le bien, il est encore ici-bas des coeurs dignes d'apprécier tant de candeur et de grâce.
ÉVELINA, bas, le pinçant
Qu'est-ce que vous dites donc là ?...
ANTONIN, à part
Aie ! C'est juste !...
Montrant Évelina.
Je répète ce que vous disiez tout à l'heure, Mademoiselle : C'est un ange, me disiez-vous...
ÉVELINA
C'est inutile de le répéter !
ANTONIN
Vous l'avez dit !... Ne m'avez-vous pas conté que c'était elle qui vous avait veillée, soignée, sauvée ?
ÉVELINA, le pinçant
Taisez-vous !
Haut.
C'est bon, mon_Dieu, c'est bon !
ANTONIN
Laissez-moi lui exprimer ma reconnaissance des soins qu'elle vous a donnés ; laissez-moi lui dire ce que j'ai au fond du coeur pour elle...
Évelina le pince.
Et pour vous ! Que vous êtes heureuse ! Votre vie se passe près d'elle, vous la voyez tous les jours !...
Évelina le pince et se lève.
Je crois que je m'embrouille !...
RISETTE
Quelle drôle de figure vous faites !
ANTONIN
J'aime mieux vous voir ainsi gaie, souriante, heureuse ! Le bonheur va si bien à votre charmant visage ? Votre sourire laisse entrevoir, à travers des lèvres si vermeilles, une rangée de dents si blanches !...
ÉVELINA, descendant entre eux
Monsieur !...
ANTONIN, reprenant
Aussi blanche que les dents de mademoiselle !... Votre rire a un éclat argentin comme le son de votre voix.
ÉVELINA
Monsieur !...
ANTONIN
Et de la voix de Mademoiselle !
À part.
Cette position est stupide, il faut absolument choisir !...
Il semble prendre une résolution, s'avance vers Risette et avec beaucoup de respect.
Mademoiselle Risette...
LE PORTIER, paraissant
Mam'selle Risette...
RISETTE, à part
Quel dommage !
Haut.
Qu'est-ce que vous voulez ?...
LE PORTIER
La lettre !...
RISETTE, allant à lui
La lettre d'Amérique ! Donnez !
Le portier sort.
ÉVELINA, bas à Antonin
Qu'est-ce que vous alliez donc lui dire ?...
ANTONIN, passant derrière elle
Vous m'ennuyez !
ÉVELINA
Monsieur ! Vous êtes un... pas grand'chose.
ANTONIN
Bien ! bien ! bien !
À part.
Décidément j'aime mieux l'autre !... Quel plaisir j'aurais à lui dire : il y a cinq millions pour vous dans cette lettre, je ne veux ni de vous, ni de vos cinq millions !
RISETTE
You ! you, you ?...
ÉVELINA
You ! Ah ! C'est de l'anglais, ça veut dire : aime !
ANTONIN
Comment ?
ÉVELINA
J'ai connu un petit Anglais qui médisait toujours : I love you : I, je ; love, vous ; you, aime ! Je vous aime ! Il m'aimait !
RISETTE
Savez-vous l'anglais, Monsieur ?...
ANTONIN
Un peu, Mademoiselle, trente leçons à deux francs le Cachet ; je déchiffre.
Elle lui donne la lettre, il lit tout bas à part.
C'est bien cela, Louise_Taboureau ! Cinq millions ; le chiffre y est !
RISETTE et ÉVELINA, curieusement
Eh bien ?
ANTONIN
Je cherche à traduire... que faite ? Cinq millions, c'est tentant ; mais cette petite Risette est si jolie ! Et tant de grâce ! Et tant de coeur ! Et pas de Gigonet !
RISETTE, à Évelina
Comme il a l'air agité ! Qu'y a-t-il ?
ANTONIN
Ah ! Tant pis, une chaumière et son coeur.
Il va prendre la main de Risette.
Risette, écoutez-moi, j'ai vingt-quatre ans, je suis d'une bonne famille, et ne suis point un méchant garçon...
ÉVELINA
Tout cela ne nous dit pas ce qu'il y a dans la lettre.
RISETTE
Tu interromps toujours... c'est ennuyeux !
ÉVELINA
Mais, ma chère Risette...
RISETTE, très sèchement
Après tout, les lettres que je reçois ne te regardent pas ?
ÉVELINA
Il est vrai que ce sont tes affaires.
ANTONIN, très étonné
Comment ! Cette lettre est pour vous, Mademoiselle ?
RISETTE
Oui, Monsieur. Pardon, vous disiez tout à l'heure que vous aviez vingt-quatre ans ?...
ANTONIN
Votre nom, Mademoiselle, je vous en supplie, votre nom de famille ?...
RISETTE
De quel air vous me demandez cela ! Louise_Taboureau.
ANTONIN
Perdu, à tout jamais perdu.
RISETTE, au comble de l'étonnement
Perdu ? Que veut-il dire ?
ÉVELINA
Je le crois un peu fou.
ANTONIN
C'est fini ! Je n'oserai plus ! Mon_Dieu ! Mon_Dieu !
Il tombe sur une chaise à gauche.
RISETTE
Mais qu'avez-vous ? Monsieur ? Cette lettre contient elle quelque malheur ?
ANTONIN
Un grand malheur, plus grand que je ne saurais le dire.
RISETTE
Vous me faites trembler.
ANTONIN
Rassurez-vous, Risette.
Se reprenant.
Mademoiselle, le malheur n'est pas pour vous.
RISETTE
Pour qui, alors ?
ANTONIN
Pour personne.
RISETTE
Expliquez-vous,je vous en conjure.
ANTONIN
Je ne le puis.
RISETTE
Je le veux.
ANTONIN
Vous ne me croiriez pas.
Se levant avec violence.
Non, vous ne me croiriez pas, et le doute qui se glisserait dans votre coeur empoisonnerait ma vie tout entière. Je ne pourrais plus vous regarder sans rougir ; j'espère que vous conserverez quelque souvenir de moi ; je veux que ce souvenir soit pur, pur comme votre front, pur comme le fond de mon coeur.
RISETTE
Je ne comprends rien à ce que vous me dites, Monsieur_Antonin, mais je vois que vous souffrez, et je voudrais savoir de quel mal vous souffrez, pour le guérir si cela est possible.
ANTONIN
Ah ! Je n'en guérirai jamais, c'est mon plus cher espoir.
Il marche avec agitation.
ÉVELINA
Y comprends-tu un mot ?...
RISETTE
Peut-être. Je vais descendre au second ; il y a un professeur qui me lira ma lettre : garde-le en attendant.
ANTONIN
Adieu, Mademoiselle, adieu pour jamais.
RISETTE, près de la porte
Non, Monsieur, vous ne vous en irez pas ; j'ai moi-même à sortir un instant ; j'exige que vous m'attendiez.
ANTONIN
Mademoiselle, je ne sais...
RISETTE
Je le veux. Au revoir.
SCÈNE XI. Évelina, Antonin.
ÉVELINA
Elle va le prendre par le bras et l'amène en scène.
M'expliquerez-vous tout ce que cela signifie ?
ANTONIN
Allez-vous-en à tous les diables ! Tout cela est de votre faute. On dit son nom aux gens ; pourquoi ne m'avez vous pas dit votre nom ?
ÉVELINA
Vous ne me l'avez pas demandé.
ANTONIN
Est-ce qu'on a besoin de demander ces choses-là ?
ÉVELINA
Dame !
ANTONIN
Comment vous appelez-vous donc ?
ÉVELINA
Évelina_Balochard.
ANTONIN
Évelina ! Peut-on s'appeler Évelina ! Il y a, ma parole d'honneur, des parrains bien stupides.
ÉVELINA
Ah çà ! Monsieur, à qui en avez-vous ? Est-ce moi qui suis allée vous chercher ? Vous êtes venu ce matin...
ANTONIN
J'étais une brute ce matin ; et vous qui n'avertissez pas : j'aurais dû m'en douter ; une fille qui mange des côtelettes aux cornichons, qui aime dans l'infanterie, qui connaît des cuisiniers ! Faut-il avoir été bête !...
ÉVELINA
Si vous n'en voulez point, n'en dégoûtez pas les autres. Qu'est-ce que tout cela ? Il y a une heure vous étiez à mes genoux, vous me disiez que vous m'aimiez...
Elle va s'asseoir à gauche.
ANTONIN
Moi, vous aimer ?...
Risette entre doucement et écoute sans se montrer.
Moi, vous aimer ?... Mais je n'aime et je n'aimerai jamais qu'une fille au monde, la plus aimable des filles, qui réunit toutes les grâces et toutes les vertus, qui joint au plus charmant visage la voix la plus enchanteresse, qui n'a qu'à se montrer pour enlever tous les coeurs : je n'ai passé qu'une heure avec elle, et j'en suis amoureux pour la vie.
ÉVELINA, sèchement
Je n'aime pas qu'on parle ainsi de mes amies devant moi. Allez lui dire ça à elle-même si vous voulez.
ANTONIN
Eh ! Le puis-je ? Voudra-t-elle me croire ? Aurai-je la pudeur de lui déclarer un amour qu'elle soupçonnera d'être intéressé ?...
ÉVELINA
Intéressé ?... Elle n'a pas le sou.
ANTONIN
Elle a cinq millions !
ÉVELINA
Cinq millions !
SCÈNE XII. Risette, Évelina, Augustin.
RISETTE
Eh bien ! On se boude par ici ?
ÉVELINA, allant à elle
Est-ce que c'est vrai que tu es... que vous êtes millionnaire ?
RISETTE, riant
Qui t'a dit cela ?
ÉVELINA
C'est monsieur.
ANTONIN, d'un air forcé
Permettez-moi, Mademoiselle, de vous féliciter du bonheur qui vous arrive : croyez bien que je suis désolé... Enchanté, je veux dire...
RISETTE
Ne me félicitez pas, Monsieur ; il est fort probable que vous ne savez guère l'anglais et que vous avez mal lu ma lettre : il y est, en effet, question de millions ; mais ces millions ne sont pas pour moi.
ANTONIN, avec joie
Comment ?
RISETTE, très simplement
Mon cher oncle était négociant, il a fait une faillite de cinq millions et il en est mort. Je suis sa seule héritière, et l'on me propose tout simplement d'accepter l'héritage.
ANTONIN
Est-il possible !
RISETTE
Rassurez-vous,je refuse, j'ai assez de mes dettes sans me charger encore des dettes de mon oncle.
ANTONIN
Vous avez des dettes, quel bonheur !
RISETTE
Comment, monsieur, quel bonheur !...
ANTONIN
Oui, ma petite Risette ; il faut que je vous ouvre mon coeur, j'ai un aveu à vous faire.
RISETTE, à part
Enfin !
ANTONIN
Je suis venu ici dans une intention mauvaise.
RISETTE, l'interrompent
Je ne veux pas le savoir.
ANTONIN
Eh bien, je vous aime, Risette, je vous aime comme un fou ; j'ai peu de chose, mais ce peu est à vous, comme mon coeur. Vous êtes une bonne fille ; voulez-vous d'un honnête et loyal garçon ?
RISETTE
On se met à genoux, Monsieur.
ANTONIN
Oui, ma petite Risette, à deux genoux devant toi, je voudrais passer ma vie comme cela.
RISETTE
Cela serait fatigant.
Lui donnant la main.
Il vaut mieux vivre à côté des gens !
ANTONIN
Chère petite femme !
RISETTE
Vous êtes heureux ?...
ANTONIN
Si je le suis !
RISETTE
Eh bien, il faut que tout le monde le soit... Évelina !
ÉVELINA, d'un air boudeur
Quoi ?...
RISETTE
Combien te faudrait-il pour épouser Gigonet ?
ÉVELINA
Dame ! Il me faudrait... Il me faudrait... Qu'est-ce ça te fait ?
RISETTE
Dis toujours.
ÉVELINA
Est-ce que je sais !
RISETTE
Te faudrait-il dix mille francs, vingt mille francs, trente mille francs ?...
ÉVELINA
Ah ça ! C'est vrai que tu as des milles et des cents ?
RISETTE, gaiment
Mais oui !
Très tendrement à Antonin.
Oui, mon ami,, je suis ... Nous sommes riches ... Très riches...
ANTONIN
Que m'importe maintenant !
RISETTE
Très riche... et très heureux, ce qui vaut mieux encore !...
Les mauvais jours ont fini : Dieu d'un sourire a béni La mansarde ! Pour que nous goûtions tous deux Le bonheur qu'aux amoureux Sa main garde ; Pour qu'à mon coeur comme au sien Ce jour ne rappelle rien Qu'il regrette ! Ah ! Messieurs, point de sifflet Mais, à ce dernier couplet, Mon bonheur sera complet Si vous avez fait Risette.70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica