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un seul est le mot juste.

À propos en vers· A Propos en vers

Diogène et Scapin

Eugène Adenis· imprimée en 1880· 294 vers· 2 personnages

Personnages

  • SCAPIN
  • DIOGÈNE

DIOGÈNE ET SCAPIN

SCÈNE PREMIÈRE.

Au lever du rideau, la scène est vide, - Le jour commerce à poindre ; - Diogène, son bâton et sa lanterne à la main, entre virement par le fond comme un homme poursuivi.

DIOGÈNE

On vient ! C'est fait de toi, Diogène !

Écoutant.

Non, rien. Platon ne m'a pas fait poursuivre : tout va bien. Par les dieux, qu'il est doux de revoir la lumière ! Quand, depuis deux mille ans, on a quitté la terre Pour habiter l'Érèbe, un assez laid séjour, Qu'il est doux de renaître à la clarté du jour ! Je vais donc respirer, vivre une fois encore, Dieux puissants !... Deux mille ans sans avoir vu l'aurore ! Ah ! L'ennui me faisait soupirer bien souvent ! Moi qui déjà n'étais pas gai de mon vivant, À regarder le Styx rouler son flot morose. Hélas ! J'avais perdu le sentiment du rose ! Aussi, j'avais juré de quitter l'Achéron ! Hier donc, profitant d'un moment où Caron Voulait forcer deux morts à payer leur salaire Et réclamait sa double obole avec colère. J'ai jeté deux gâteaux à Cerbère, d'abord. Puis, sautant dans la barque, ai gagne l'autre bord, Et me voilà !... C'est moi !... J'ai retrouvé ma tète, Mes bras, mes pieds, mes mains, tout mon corps !... Quelle fête Autour do moi ! Jamais beau jour ne fut pareil À celui-ci. - Salut, ApolLon, ô soleil ! Salut, dieux de l'Olympe et de la terre attique... Çà mais, je m'attendris, moi, je deviens lyrique : À m'entendre, on dirait que j'ai perdu mon temps À manier la lyre aux accords éclatants ! Bah ! C'est bon pour le vieil Homère ! Je me nomme Diogène, - et mon but, c'est de chercher un homme : N'ai-je pas ma lanterne ?... allons, rallumons-la Et puis, - à l'oeuvre, en route ! Où suis-je ?... Ce ciel-là M'est inconnu !... Si je frappais à cette porte Pour m'informer ?... Oui, - oui, mais tout dort. - Bah ! Qu'importe ! Les mortels ne sauraient s'éveiller assez tôt Pour jouir de la vie ; - Ah ! Voici le marteau. Essayons.

Il frappe.

SCÈNE II. Diogène, Scapin.

SCAPIN, paraissant, un doigt sur la bouche

Chut ! C'est l'heure où le maître a coutume De reposer.

DIOGÈNE, à lui-même en examinant Scapin

Quel est-ce personnage au teint rose et vermeil ?

SCAPIN, même jeu

D'où sort cet étranger à la mine inquiète ?

Il l'entraîne au milieu du théâtre après avoir fermé 1a porte.

Parle à présent : j'écoute.

DIOGÈNE

Non.

DIOGÈNE

Non.

SCAPIN, étonné

Plaît-il ?

SCAPIN, vivement

Ton nom ?

DIOGÈNE

Diogène.

DIOGÈNE

C'est moi...

DIOGÈNE

C'est moi.

DIOGÈNE, avec un soupir

Ah !... C'est moi !

DIOGÈNE

Excuse-moi.

DIOGÈNE

Là-bas ?

DIOGÈNE, scandalisé

Nous ?

SCAPIN

Attends.

DIOGÈNE, entre ses dents

Oui-dà, la peste soit du hasard !

DIOGÈNE

Oui.

SCAPIN, continuant

Quelle rare vertu, Quel mérite éclatant faut-il qu'un homme ait eu, Ô philosophe amer, pour que tu le désignes A l'admiration des hommes ? À quels signes Le reconnaîtrons-nous, cet élu, ce vainqueur ? Le veux-tu deux fois grand, grand d'esprit et de coeur ? Ah ! Cet être idéal, si noble qu'on le fasse, Molière peut, crois-moi, le regarder en face Et les coups impuissants de ton arrêt fatal, Ne sauraient ébranler son large piédestal ! Vois-le, dès son jeune âge, enchaîner à l'étude Son esprit tout heureux de cette servitude Et grandir, en portant aux livres des anciens Le respect que depuis ont mérité les siens ! Vois-le, plus tard, perdu dans cette fourmilière Immense de la cour du grand roi ! Vois Molière, Humble, obscur, méprisé, sans naissance et sans droits, Un peu plus qu'un valet, un peu moins qu'un bourgeois, S'avancer tête haute et d'une main hardie Et sûre, saisissant l'humaine comédie, Accomplir lentement son oeuvre où la beauté Prend son vol dans l'essor de l'âpre vérité ! Il devient grand ! Il voit la gloire lui sourire ! On l'accueille, on l'écoute en silence, on l'admire ! Il n'est plus ce petit personnage inconnu De la suite du roi ! Non, il est devenu Molière, le poète éternel et sublime ! Ce n'est pas tout encor ! Ouvre sa vie intime ! Lis dans son coeur et vois, pour ces pauvres humains, Qu'il raille, quels bienfaits s'épandent de ses mains ! Car, tant son âme est noble et grand son caractère, Il croit, lorsqu'ils en sont reconnaissants sur terre, Qu'ils sont beaucoup pour lui, qu'il n'a rien fait pour eux ! Simple, loyal et bon, il semble qu'à ses yeux, Son oeuvre n'ayant point de leçon assez ample, Il veuille la doubler encor par son exemple ! Eh bien, celui qui porte en lui, triple flambeau, L'amour du vrai, l'amour du bien, l'amour du beau, Celui-là, quel que soit le nom dont on le nomme, A la face de tous je le proclame un homme !

DIOGÈNE, entraîné

Eh bien !...

Se ravisant.

Non, je dis, moi je dis...

SCAPIN, stupéfait

Il a lu Boileau !

Voulant protester.

Mais...

DIOGÈNE

Insensé !

DIOGÈNE

Inutile !

DIOGÈNE

Moi, pas !

DIOGÈNE

Serviteur !

Scapin sort.

SCÈNE III. Diogène un instant seul, puis Scapin.

SCAPIN, entrant en courant

Diogène ?...

DIOGÈNE

Mon nom ?

SCAPIN, faisant semblant de ne pas voir Diogène

Ô danger imprévu ! Pauvre Diogène !

DIOGÈNE

Hein !

SCAPIN, courant sur le théâtre ; - même jeu

Quelqu'un l'a-t-il pas vu ?

Appelant.

Diogène ?... Il était ici dans l'instant même !

DIOGÈNE, courant après lui

Hé ! Scapin, hé ! Scapin ?

DIOGÈNE

Mais encor...

SCAPIN

Hélas !

SCAPIN, se frappant le front, avec joie

Ah !

DIOGÈNE

Quoi !

DIOGÈNE

Parle ?...

SCAPIN

Il faut...

SCAPIN

Eh bien ?...

Diogène l'écoute avec anxiété, Scapin s'arrête.

Attends.

Il remonte.

Voici la troupe qui s'avance !

DIOGÈNE, au comble de la terreur

Ah !

SCAPIN, lui jetant son sac

Mon sac... dans mon sec !...

DIOGÈNE

Quelle idée ! Oh ! Merci, Scapin ! Je suis sauvé !

Diogène s'est mis dans le sac.

DIOGÈNE, dans le sac

Ah ! ah ! ah ! ah ! Tout beau !

Il met la tête hors du sac.

Personne !

SCAPIN, lui remettant la tête dans le sac

Doucement. Ah ! C'est invraisemblable !

Il frappe.

DIOGÈNE, criant

Ah ! Par grâce !...

Il veut sortir.

SCAPIN, riant

Oui-dà !

DIOGÈNE

Non, non !

DIOGÈNE

Oui, oui.

SCAPIN

Vrai ?

DIOGÈNE

J'avouerai.

DIOGÈNE

Sans regret.

294 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica