Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Monologue en vers

Gaieté Marseillaise

Eugène Adenis· imprimée en 1895· 92 vers· 1 personnages

Personnages

  • UN HOMME

GAIETÉ MARSEILLAISE

Tous les gens du Midi... (je suis née à Marseille, Une ville superbe et que je vous conseille, Si vous ne l'avez fait, d'aller voir en passant, Ne fût-ce que pour prendre un peu de cet accent Qui réjouit l'oreille... Hé !... plus d'une personne Qui m'écoute voudrait l'avoir, pas vrai ?... Ça sonne !...) Tous les gens du Midi, donc, n'ont point de défauts. On vous dira qu'ils sont un peu... hâbleurs ; c'est faux ! Ils sont de bonne foi, toujours ; j'en ai la preuve, Moi qui sur eux, un jour, ai tenté cette épreuve. C'était en plein été, par une après-midi Tropicale. Les gens, le corps tout alourdi, Allaient flânant à l'ombre, ou, sur la_Canebière, Attablés au café, buvaient des flots de bière, Dans le stérile espoir de s'y désaltérer. Aucun goût au travail. On regardait errer Vaguement, devant soi, toute cette famille D'insectes, impalpable essaim gris qui fourmille, Qui danse, qui remue enfin dans ces sillons Que trace le soleil de ses mille rayons. Moi, je flânais aussi sur le pas de ma porte. Voilà que le démon des malices m'apporte Une idée assez drôle, un projet assez fol, Et, té, pour rire un peu, je le saisis au vol ! J'avise dans la rue une grosse commère Qui passait, et lui dis sur le ton du mystère : - Madame_Cabassol, Hé !... vous ne savez pas La nouvelle ? - Quoi donc, Madame_Trotabas ?... - Vous ne la savez pas ?... Allons, vous voulez rire ?... - Je ne ris pas du tout ; hâtez-vous de m'instruire... - Une baleine vient d'échouer dans le port De Marseille ! - Pécaïre !... - Et le monstre est si fort, Si gros, si colossal, qu'il en bouche l'entrée ! Il n'est bruit que de ça dans toute la contrée ; On en parle depuis ce matin sur le Cours, À la Bourse, au Marché !... - Bagasse ! Mais j'y cours ! Et, zou, sans dire adieu, plus prompte qu'une flèche, Elle part. Je la vois qui trotte, se dépêche, Et qui, tout en courant, criait à haute voix : « Une baleine... là... dans le port... » Je la vois Arrêter les passants, leur parler à l'oreille, Gesticuler comme on gesticule à Marseille, En faisant de grands bras, comme cela, d'un air Tempétueux, les yeux du côté de la mer ! Les gens émerveillés se groupent autour d'elle. À droite, à gauche, on va colporter la nouvelle, Et, par bandes de trois, de dix, de vingt, de cent, En masse, vers le port, tout le monde descend. On se presse pour voir, on crie à perdre haleine : « Un prodige !... Le port bouché !... C'est la baleine !... Venez vite, il faut voir !... » Et le moindre quartier Semble une fourmilière... Et les corps de métier, Boulangers, pâtissiers, épiciers, ébénistes, Tripiers et charcutiers, rôtisseurs et fumistes, Avocats, médecins, notaires, bons bourgeois, Tout cela passe avec de grands éclats de voix, Et, comme un flot montant aux jours de grande crue, La foule se bouscule au milieu de la rue Avec des coups de coude échangés sans merci... Et jusqu'aux petits chiens qui veulent voir aussi !... Hôtels, maisons, cafés, bientôt tout resta vide, Et je fus seule ; car je n'étais pas avide De curiosité, comme bien vous pensez. Je disais en moi-même : « Ah ! Sont-ils insensés, « Tous ces bons Marseillais ! La plus folle nouvelle « Suffit pour embraser leur bouillante cervelle. » Je riais... quand, soudain, j'aperçois, descendant À son tour vers le port, le premier président. C'était un magistrat vénéré dans la ville, Un homme sérieux ! Grave et d'un pas tranquille, Avec un air pensif, caressant de la main Sa belle barbe blanche, il suivait son chemin. Il me voit en passant, s'arrête, me salue : - Madame_Trotabas, eh bien, vous l'avez vue, La baleine ? - Qui ?... Moi ?... - Vous êtes de retour ? Est-ce vrai ce qu'on dit qu'elle fait tout le tour Du port ?... - Quoi ! Tout le tour, vraiment ? - Et qu'une Tiendrait facilement dans son ventre enfermée ? [armée - Une armée ! - Est-ce vrai que, d'un mouvement vif De sa queue, elle a fait crouler le château d'If ?... Vous ne répondez pas ? Pardon, si je vous quitte ; J'ai hâte de la voir !... Il me laisse interdite, Songeuse... et j'entendais monter du port lointain Un long bourdonnement, comme fait, le matin, Au lever du soleil, une ruche_d_abeilles !... Après tout, on a vu de plus grandes merveilles, Pensai-je... Elle serait aussi grosse que ça, La baleine !... Hé ! Oui donc, puisqu'elle renversa Le château_d_If et fait le tour du port sans peine !... Le président l'a dit !... Boufre !... Quelle baleine !... Mais puisqu'il me l'a dit, c'est qu'elle est bien ainsi ! Il faut que je la voie !... Et, té, j'y fus aussi !

92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica