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un seul est le mot juste.

Charade en prose· Charade en Trois Parties

La Double Méprise

Jules Adenis· imprimée en 1888· 3 actes· 4 vers· 4 personnages

Personnages

  • LA PRINCESSE MARIE DE ROTHSAY, vingt-cinq ans
  • MISTRESS WATSON, jeune veuve, vingt-quatre ans
  • JEMMY, vingt ans, sa soeur
  • KILMÉNIE, dix-sept ans, sa soeur

PREMIÈRE PARTIE

LA FUGITIVE

L'intérieur d'une chaumière, dans les montagnes de l'Écosse. Porte d'entrée au fond, portes latérales. A gauche, au premier plan, une grande cheminée. Une table devant la cheminée. Ameublement rustique.

SCÈNE PREMIÈRE. Mistress Watson, Jemmy, Kilménie.

Au lever du rideau Mistress_Watson et Jemmy sont assises de chaque côté de la table, et filent toutes deux à la quenouille. Kilménie est debout, au fond, devant la porte d'entrée qu'elle vient d'ouvrir, et regarde au dehors.

MISTRESS WATSON

Eh bien, Kilménie ?

KILMÉNIE

L'orage s'éloigne, mais la pluie tombe toujours.

MISTRESS WATSON

Quel temps affreux !

JEMMY

Triste temps au dehors, et triste maison à l'intérieur !

MISTRESS WATSON

C'est vrai. Ah ! Depuis la mort de Watson, mon pauvre mari, rien ne nous a réussi. Comme on a raison de dire qu'un malheur n'arrive jamais seul ! Demain, peut-être, nous serons toutes trois sans asile. On nous chassera de cette ferme où nous sommes nées. Si ce n'est pas le collecteur que nous ne pouvons payer, ce sera l'intendant du propriétaire à qui nous devons une année de bail.

KILMÉNIE, qui a descendu

Eh bien, moi, je ne désespère pas encore.

MISTRESS WATSON

À ton âge, c'est tout naturel.

KILMÉNIE

Nous sommes honnêtes, laborieuses, et la Providence ne nous abandonnera pas.

MISTRESS WATSON

Je le désire aussi vivement que toi, ma chère Kilménie, mais je n'ose l'espérer. Où veux-tu que nous trouvions les dix-huit_livres_sterling dont nous avons besoin pour nous acquitter ? À qui les emprunter par le temps qui court ?

JEMMY

Oui. La misère ne suffisait pas, et voilà la guerre, maintenant. Le prétendant Charles-Édouard a réuni toutes ses troupes à Prestonpans, à une lieue d'ici, pour livrer bataille au roi Georges. Et, depuis un mois, notre pauvre pays est infesté de soldats et de maraudeurs qui dévastent tout sur leur passage.

Prestonpans : petit ville d'Ecosse à ouest d'Édimbourg.

Bataille de Prestonpans : Bataille entre les anglais et les jacobites qui vit la victoire de ces derniers le 21 septembre 1745.

KILMÉNIE

Sous ce rapport-là, nos voisins sont aussi malheureux que nous. Certes, c'est un bien grand fléau que la guerre, mais ce n'est pas une raison pour perdre courage. Si le collecteur ou le propriétaire, malgré la rigueur des temps, nous renvoie de cette ferme, nous irons travailler chez les autres, en attendant des jours meilleurs.

MISTRESS WATSON

Tu en parles à ton aise, petite soeur ; mais, va, il est bien dur, à un certain âge, d'aller servir chez les autres quand on n'a jamais travaillé que pour soi.

KILMÉNIE, gaiement

Et puis, qui sait si quelque bonne fée ne viendra pas à notre aide ? Dans nos montagnes de l'Ecosse, toutes les fées ne sont pas malfaisantes comme les femmes vertes ! Il y a aussi les dames blanches, qui s'intéressent aux malheureux, et qui, dit-on, quittent leurs demeures inconnues pour venir les protéger ou les secourir.

MISTRESS WATSON

Tu es bien heureuse de pouvoir plaisanter dans de pareils moments !

KILMÉNIE

Je ne plaisante pas. Est-ce un pressentiment ? En vérité, je ne le saurais dire, mais je n'ai pas perdu courage. On m'a si souvent raconté l'histoire d'Anna, une jeune et jolie enfant que l'on avait surnommée la Rose_du_Perthshire. Je dis : l'histoire... la légende, si vous le préférez. Elle vivait, paraît-il, très malheureuse, car elle était le souffre-douleur de ses frères, gens injustes et cruels ! Or, un jour qu'il y avait eu un grand orage - comme aujourd'hui - la pauvre petite pleurait au coin du foyer, quand, tout à coup, elle vit entrer précipitamment une belle dame qui lui dit...

SCÈNE II. Les mêmes, La PRINCESSE, entrant vivement par le fond, comme une personne poursuivie.

LA PRINCESSE

« Qui que vous soyez, protégez-moi ! Secourez-moi ! »

KILMÉNIE, effrayée

Dieu !

MISTRESS WATSON ET JEMMY, se levant avec un cri

Ah !

LA PRINCESSE, écoutant au fond

Rien ! Je n'entends plus rien. Ils ont perdu ma trace.

Descendant.

Je vous ai effrayées, je le vois bien, et je vous en demande mille pardons. Surprise par l'orage, je me suis égarée en cherchant un abri. J'allais rejoindre la route, quand j'ai remarqué que j'étais suivie par des gens de mauvaise_mine qui, sans doute, voulaient me faire un vilain parti. À ce moment, j'ai aperçu votre ferme, et je m'y suis réfugiée. Voulez-vous me donner l'hospitalité pour quelques instants ?

Elle est coiffée d'un feutre d'amazone, avec plume, et porte une grande mante, fermée devant et du haut en bas par une rangée de vingt-quatre boutons.

MISTRESS WATSON, avec humeur

L'hospitalité ? Il y a longtemps que nous sommes trop pauvres pour pouvoir l'exercer. C'est nous qui allons être obligées de la demander aux autres, et nous ne pouvons rien pour vous.

KILMÉNIE, d'un ton de reproche

Ma soeur ?...

MISTRESS WATSON, moins durement

Non, nous ne pouvons rien. Cependant, s'il vous suffit de vous reposer là et de vous réchauffer à notre foyer, libre à vous. Kilménie vous tiendra compagnie.

À Jemmy.

La pluie a cessé. Allons, viens reprendre notre travail.

Elles sortent par la gauche.

SCÈNE III. La Princesse, Kilménie.

KILMÉNIE

Il faut excuser ma soeur, Madame. Je vous assure qu'elle est bonne... et charitable ; mais elle a eu tant de chagrins depuis l'an dernier, que son caractère s'en est ressenti. D'abord, elle a perdu son mari ; puis, la récolte a manqué et une épidémie nous a enlevé une partie de notre bétail ; enfin nous sommes à la veille d'être expulsées de cette ferme, faute de dix-huit livres que nous ne pouvons payer.

LA PRINCESSE

Ah ! Pauvres femmes !

KILMÉNIE

Mais je ne vous parle que de nous... Asseyez-vous là, tenez, près de la cheminée et chauffez-vous, car vos vêtements sont trempés. Maintenant, ma soeur dit vrai : nous n'avons pas grand'chose. Cependant, je puis vous apporter une jatte de lait et un morceau de pain-bis ? C'est tout ce que nous avons à vous offrir.

LA PRINCESSE

Merci. Vous êtes une bonne et aimable enfant ! J'accepte avec plaisir, car je suis épuisée de fatigue, de froid et de faim !

KILMÉNIE

Je reviens dans un instant.

Elle sort par la gauche.

SCÈNE IV.

LA PRINCESSE, seule

J'ai trop présumé de mes forces, et je ne croyais pas que PrestonPans fût si loin d'Édimbourg. On m'avait dit : trois lieues, mais ce sont des lieues de pays, qui comptent double ! Et puis, j'ai eu tort de garder ce vêtement qui attire l'attention sur moi, au milieu de ces montagnes. Dieu sait quelles épreuves m'attendent encore avant que je parvienne au but de mon voyage. Il faut que j'arrive pourtant ; il le faut à tout prix !

SCÈNE V. Kilménie, La Princesse.

KILMÉNIE, rentrant, avec une tasse de lait et un morceau de pain qu'elle place sur la table

Tenez, Madame.

LA PRINCESSE

Merci, mon enfant.

A part, en examinant Kilménie.

Si je me confiais à cette jeune fille ?

KILMÉNIE

Voulez-vous que je jette un fagot dans l'âtre ?... Voilà le feu qui s'éteint.

LA PRINCESSE, préoccupée et la regardant toujours

Inutile, chère petite, je n'ai plus froid.

À part.

Sa physionomie est franche, ouverte, et, à cet âge-là, on ne sait pas encore trahir.

KILMÉNIE, étonnée

Pourquoi donc me regardez-vous ainsi, Madame ?

Naïvement.

On dirait que vous avez quelque chose à me demander, et que vous n'osez pas.

LA PRINCESSE, mangeant et buvant pendant ce qui suit

Vous avez deviné juste. J'ai beaucoup de choses à vous dire, et un nouveau service à vous demander.

KILMÉNIE

Parlez, madame, et ce service, s'il dépend de moi de vous le rendre...

LA PRINCESSE

Mais, avant tout, il faut que je puisse compter sur votre discrétion. Il s'agit d'intérêts les plus graves, je vous en préviens. Il s'agit de la destinée d'une nation peut-être. Jurez-moi que vous ne répéterez pas un mot - même à vos soeurs - de ce que je vais vous confier ?

KILMÉNIE

Je ne répète jamais, à qui que ce soit, les secrets qui ne m'appartiennent pas.

LA PRINCESSE

Bien ! Apprenez donc, mon enfant, que je suis la cousine de Charles-Édouard, le prétendant.

KILMÉNIE, étonnée

Vous, Madame !

LA PRINCESSE

Je me nomme la princesse Marie_Stuart_de_Rothsay. Charles-Édouard et moi nous avons été élevés ensemble, comme frère et soeur.

KILMÉNIE, joignant les mains et à elle-même

Bonté divine ! Une princesse !

LA PRINCESSE

Vous devez comprendre alors combien je m'intéresse au succès de l'expédition qu'il a entreprise, et qu'il n'a pas entreprise par ambition, je vous le jure. Charles-Édouard n'est pas un ambitieux, mais il ne s'appartient pas. Les Écossais ne peuvent supporter le joug de l'Angleterre. Leur religion, leurs lois, leurs moeurs, tout les en sépare. Ils tendent alors les bras vers le fils de leurs anciens rois, ils l'appellent pour qu'il vienne les aider à reconquérir leur vieille indépendance, leurs anciennes libertés.

KILMÉNIE

Vous dites vrai, Madame, et tous les clans de nos montagnes sont pour lui. Sous la bannière de Wallace et de Robert_Bruce, ils sont prêts à marcher où il les conduira.

LA PRINCESSE

Il les conduira à la victoire, je l'espère. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment. Ce matin, à Édimbourg, où je me trouvais pour surveiller les événements, un émissaire dévoué est venu me faire une communication de la plus haute importance pour la bataille qui est imminente, puisque les deux armées sont en présence ; pour la bataille qui se livre en ce moment peut-être, ou qui se livrera demain au plus tard. Comment faire parvenir ces instructions secrètes au prétendant ? Les confier à un messager qui pouvait être infidèle ? Les envoyer sous forme d'une dépêche qui pouvait tomber dans les mains de nos ennemis ? Je n'ai pas hésité, et, ce matin, je suis partie seule, à pied, d'Édimbourg, pour PrestonPans.

KILMÉNIE

Quel courage !

LA PRINCESSE

On ne se méfiera pas d'une femme, me suis-je dit, et je parviendrai jusqu'au camp de Charles-Édouard, à qui je répéterai, de vive voix, les instructions que j'ai reçues. Malheureusement, dans ma précipitation, je n'ai pas songé à changer de costume, et celui que je porte a failli me coûter cher en me faisant remarquer, et en me faisant suivre par des gens sans aveu. Suis-je encore loin de Prestonpans ?

KILMÉNIE

À une heure de chemin, tout au plus.

LA PRINCESSE

Une heure, seulement, et je toucherais au but ? Oh ! Dieu soit loué ! Voilà qui ranime mes forces et mon courage, mais, pour plus de sûreté, il me faudrait un vêtement du pays, semblable au vôtre, à ceux de vos soeurs. Pouvez-vous m'en procurer un ?

KILMÉNIE

Je n'ai que mon costume des dimanches, qui est là, soigneusement enveloppé dans mon armoire. Nous sommes, à peu près, de même taille, et je crois bien qu'il pourra vous aller.

LA PRINCESSE, souriant

Eh bien, soit ! Chère enfant, je vais vous prendre, sans remords, sans pitié, votre seul et unique costume : vos beaux habits des dimanches ! Mais, soyez tranquille, je vous laisserai les miens à la place, et je crois que vous ne perdrez pas au change... en attendant mieux.

KILMÉNIE, étonnée

Que voulez-vous dire, Madame ?

LA PRINCESSE

Je veux dire... ou plutôt je vous dirai tout, en m'habillant, car je n'ai pas un moment à perdre ! Il faut que j'arrive là-bas avant la nuit. Conduisez-moi vite à votre chambre ?

KILMÉNIE, montrant la porte de droite

La voici. Entrez, je vous suis.

Elles sortent par la droite.

SCÈNE VI. Mistress Watson, Jemmy, rentrant par la gauche.

MISTRESS WATSON, s'arrêtant

Que signifie cela ? Voilà Kilménie, maintenant, qui fait entrer cette aventurière dans sa chambre ?

JEMMY, regardant la table

Et elle l'a traitée de son mieux, à ce que je vois. Cette chère petite, elle est si bonne !

MISTRESS WATSON

Si bonne, si bonne !... Ce n'est pas une raison pour être imprudente, et on ne reçoit pas ainsi une femme qui passe ! La première venue !

JEMMY

Elle a peut-être un motif pour en agir ainsi ?

MISTRESS WATSON

Tu crois ? Au fait, c'est possible. Je ne suis pas curieuse, mais je voudrais bien savoir pourquoi cette femme est entrée dans la chambre de Kilménie.

Elle s'approche de la porte de gauche et écoute.

JEMMY

Que fais-tu là ? Tu n'y penses pas !

MISTRESS WATSON, écoutant

Laisse donc !

Répétant les mots qu'elle a pu saisir :

« Surtout, pas un mot à vos soeurs, vous me l'avez promis. »

JEMMY, riant

Tiens, tiens ! Il paraît que nous ne devons pas être dans le secret.

MISTRESS WATSON, écoutant

Tais-toi donc !

Répétant.

« Si le succès couronne nos efforts, comptez sur ma reconnaissance et sur celle de »

Parlé.

Je n'ai pas pu saisir le reste.

JEMMY

C'est l'étrangère qui parlait ?

MISTRESS WATSON

Oui.

JEMMY

Et Kilménie, que répondait-elle ?

MISTRESS WATSON

Elle parlait si bas que je n'ai pu entendre.

JEMMY

Alors, cette étrangère...

MISTRESS WATSON, l'interrompant

Chut !

Quittant vivement la porte.

Je crois qu'elles reviennent.

JEMMY, riant

Si c'est l'inconnue qui parlait de sa reconnaissance, tout cela me paraît bien clair ! C'est la dame blanche que Kilménie attendait et qu'elle nous a annoncée.

MISTRESS WATSON, voyant la porte s'ouvrir

Les voici.

SCÈNE VII. Jemmy, Mistress Watson, Kilménie, La Princesse, sous un costume écossais, semblable à celui de Kilménie (1).

LA PRINCESSE

Il me semble que, vêtue ainsi, je n'aurai, maintenant, plus peur de rien ! Adieu, mon enfant, ou plutôt : au revoir, je le désire et je l'espère.

Le jeune personne, qui jouera le rôle de la princesses devra, dès son entrée, porte un costume écossais, que sa grande mante cacera entièrement. [NDLA]

KILMÉNIE, qui porte la mante de la princesse sur son bras

Au revoir, Madame. Dieu vous garde et vous bénisse, ainsi que vous le méritez !

LA PRINCESSE, se retournant

Ah ! Voici vos soeurs. Je vous laisse avec elles.

À mistress Watson et à Jemmy.

Merci de votre hospitalité qui, peut-être, m'a sauvé la vie. Kilménie n'a pas le droit de vous dire qui je suis, mais je lui ai permis de vous prouver que vous n'aviez pas obligé une ingrate.

Elle sort vivement par le fond.

SCÈNE VIII. Mistress Watson, Kilménie, Jemmy.

MISTRESS WATSON

Qu'est-ce que tout cela veut dire ?

JEMMY

Quant à moi, je n'y comprends rien ! Et ce ton, ces manières...

À Kilménie.

Tu as donc reçu une reine... ou une princesse ?

KILMÉNIE, s'asseyant près de la table, la mante sur ses genoux, et très gaiement

Peut-être bien !

Elle rit.

MISTRESS WATSON

Et tu lui as prêté ton plus beau costume, ton costume des dimanches ? Es-tu devenue folle ?

KILMÉNIE, de même

Je ne crois pas.

JEMMY, montrant la mante

Et voilà la belle nippe qu'elle t'a laissée en échange ? Joli cadeau !

Nippe : Tout ce qui sert à l'ajustement, surtout en linge. [L]

KILMENIE

Peut-être bien !

Elle rit plus fort.

Ah ! ah ! ah !

MISTRESS WATSON, agacée

Peut-être bien, peut-être bien ! Te moques-tu de nous, à la fin ?

KILMÉNIE, qui, pendant ce temps, a découpé et enlevé avec des ciseaux l'étoffe qui recouvrait le premier bouton de la mante, montrant une pièce d'or

Jugez-en vous-mêmes !

MISTRESS WATSON

Que vois-je ? De l'or ?

KILMÉNIE, se levant et jetant la mante sur la table

Une_double_guinée ! Et les vingt-trois autres boutons de cette mante étant semblables, nous voilà riches ! Nous devons dix-huit livres, il nous en restera six, toutes nos dettes payées.

MISTRESS WATSON

Est-il possible ! Mais c'est la fortune, le bonheur qui, avec cette étrangère, sont entrés dans la maison !

JEMMY

Et tu ne peux pas nous dire le nom de notre bienfaitrice ?

KILMÉNIE

Un jour, peut-être.

MISTRESS WATSON

Quand donc ?

KILMÉNIE

Le lendemain de la victoire !

DEUXIÈME PARTIE.

LES FÉES

Une salle, au rez-de-chaussée chez la mère Gervais. Porte d'entrée, au fond, ouvrant sur la campagne. Porte à gauche. Au fond, à droite, un dressoir ou bahut orné de plats et d'assiettes en faïence. Une table, à gauche, au premier plan. Ameublement modeste, mais très propre.

SCÈNE PREMIÈRE. Claudine, Nicette.

NICETTE, debout près de la porte de gauche, parlant à la cantonade

C'est bien, mère_Gervais, ne vous fâchez pas, nous nous en allons.

CLAUDINE, de même

Nous reviendrons quand Nicoline sera rentrée.

Écoutant.

Plaît-il ?

Comme répondant à quelqu'un qui vient de lui parler à l'intérieur.

Eh bien, merci, vous êtes aimable !

Elle descend la scène.

NICETTE, la suivant

Que t'a-t-elle dit ?

CLAUDINE

Elle m'a dit que, pour sa part, elle se passerait bien de notre visite !

NICETTE

Toujours la même ! Quelle femme désagréable que cette mère_Gervais.

CLAUDINE

Quant à moi, il me serait impossible de vivre avec elle.

NICETTE

Pas plus qu'avec Fanchon, sa fille aînée, qui lui ressemble si fort d'humeur et de visage. Qui voit la fille, voit la mère.

CLAUDINE

Oui. Comme sa mère, elle est orgueilleuse, acariâtre...

NICETTE

Jalouse, exigeante...

CLAUDINE

Brutale !

NICETTE

Quelle différence avec Nicoline, qui est la bonté et la douceur mêmes !

CLAUDINE

Et avec cela l'une des plus jolies filles que l'on puisse voir.

NICETTE

Je ne m'explique pas comment deux soeurs peuvent se ressembler si peu.

CLAUDINE

C'est que Nicoline est, paraît-il, tout le portrait de son père que tout le monde, ici, aimait et estimait...

NICETTE

Tandis que Fanchon est tout le portrait de sa mère. Et comme on aime naturellement son semblable, la mère_Gervais raffole de son affreuse fille aînée, et ne peut pas souffrir Nicoline. La pauvre enfant est la servante de la maison ; on la fait travailler sans cesse ; et pour la seconde fois de la journée, on vient de l'envoyer puiser de l'eau à la fontaine qui est à une demi-lieue d'ici.

CLAUDINE

Et elle supporte tout sans se plaindre.

NICETTE

Heureusement que Madame_la_marquise - la digne femme du seigneur de notre village - a appris tout cela par m_sieu le bailli, et s'est déclarée la protectrice de Nicoline.

CLAUDINE

Oh ! Oui, c'est bien heureux. Cette pauvre Nicoline ! Quant à moi, je l'aime chaque jour davantage.

NICETTE

Et moi, donc. Mais nous restons là à causer... Allons-nous en. Ah ! Voici Nicoline qui revient. Dieu ! Comme elle a l'air agitée.

CLAUDINE, regardant

C'est vrai. Qu'a-t-elle donc ?

SCÈNE II. Les mêmes, Nicoline, puis La Mère Gervais.

NICOLINE, entrant vivement par le fond et portant sur l'épaule une cruche de grès qu'elle va déposer sur le bahut

Enfin, m'y voici. Ah ! J'ai tant couru, que je n'en puis plus.

NICETTE

Tu arrives à temps, nous allions partir.

NICOLINE

Vous ici ?

Les embrassant.

Bonjour, ma chère Claudine ; bonjour, Nicette.

LA MÈRE GERVAIS, entrant par la gauche

Je disais aussi : c'est la voix de Nicoline. Comment, vous êtes encore là, vous autres ?

CLAUDINE

Nous partions au moment où elle est rentrée.

LA MÈRE GERVAIS, grommelant

Et elle y a mis le temps !

À Nicoline.

Qu'est-ce que tu as pu faire, paresseuse, pour rester si longtemps dehors ? Tu t'es amusée en route, dis ?

NICOLINE

Non, ma mère, et ne me grondez pas avant de connaître la cause qui m'a ainsi retardée.

LA MÈRE GERVAIS

Que t'est-il arrivé ?

NICOLINE

Ah ! J'en suis encore tout émue, toute tremblante !

LA MÈRE GERVAIS

Parle donc ?

NICOLINE

Je venais d'arriver près de la fontaine quand je vis s'approcher de moi une pauvre femme, une vieille mendiante, qui me pria de lui donner à boire. « Oui-da, ma bonne mère », lui répondis-je, et, rinçant aussitôt ma cruche, je puisai de l'eau au plus bel endroit de la fontaine et la lui présentai, en la soutenant pour qu'elle pût boire plus aisément. Quand elle eut bu, la bonne femme me dit : « Vous êtes aussi douce, aussi charitable et aussi honnête que vous êtes jolie ; aussi je ne puis m'empêcher de vous faire un don. » Et, comme je paraissais surprise : « Apprenez, continua-t-elle, que je suis une fée... »

NICOLINE et CLAUDINE, étonnées

Une fée !

LA MÈRE GERVAIS, étonnée

Est-il possible !

NICOLINE, continuant

« Et j'ai pris la forme d'une vieille mendiante pour voir jusqu'où irait votre bon coeur. Je vous donne pour don, poursuivit-elle, qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une fleur ou une perle précieuse. »

LA MÈRE GERVAIS, avec colère

Quelles balivernes nous contes-tu là ! La vieille mendiante s'est moquée de toi ! Et c'est une menteuse, car voilà une heure que tu bavardes, et je n'ai vu sortir de ta bouche ni fleur ni perle précieuse, moi !

NICOLINE

Je ne comprenais pas plus que vous, quand elle a ajouté, et d'une voix jeune, pénétrante, et qui était comme une musique :

Les diamants et les pistoles Peuvent beaucoup sur les esprits ; Cependant les douces paroles Ont encor plus de force et sont d'un plus grand prix.

Alors, j'ai compris ce qu'elle avait voulu dire.

LA MÈRE GERVAIS

Qu'est-ce que tu as compris ? Car, moi, je n'y comprends rien du tout.

NICOLINE

J'ai compris que les fleurs et les perles étaient une comparaison. La bonne fée entendait par là, qu'à l'avenir, et grâce au don qu'elle me faisait, mes paroles plairaient à tout le monde et charmeraient ceux qui les entendraient.

LA MÈRE GERVAIS

La belle avance ! Eh bien, tes paroles ne me charment guère, moi, petite sotte...

NICOLINE, continuant

Et la preuve, c'est la prédiction qu'elle m'a faite.

CLAUDINE, vivement

Elle t'a fait une prédiction ?

NICOLINE

« Rentre chez toi, m'a-t-elle dit, en me quittant. On va nommer une rosière dans ton village, et c'est toi que le bailli a désignée à Monseigneur. Mais ce n'est que le commencement de ta fortune, car un jour tu deviendras marquise. » Et elle disparut.

NICETTE

Oh ! C'est merveilleux !

LA MÈRE GERVAIS

Marquise ! Rosière ! En voilà des bêtises ! D'abord ce n'est pas toi qui dois être nommée rosière, c'est ta soeur. Elle est l'aînée, et tu n'es que la cadette ! Mais vraiment, cette Fanchon qui ne se doute de rien, il faut la prévenir.

Appelant.

Fanchon ! Fanchon !

NICETTE, à Claudine

Fanchon rosière ! Pour prix de ses belles qualités ! Cette mère_Gervais est folle.

LA MÈRE GERVAIS

Mais voyez un peu si elle viendra.

Criant à la porte de gauche.

Fanchon ? Eh ! Fanchon ?

SCÈNE III. Les précédentes, Fanchon.

FANCHON, entrant de gauche et avec humeur, en se détirant

Eh ben, qu'est-ce qu'il y a ? Est-ce que le feu est à la maison ?

LA MÈRE GERVAIS

Voyons, ma fille, réponds-moi : savais-tu que l'on devait couronner une rosière - aujourd'hui - dans le pays ?

FANCHON

Je crois bien l'avoir entendu dire... Mais que voulez-vous que ça me fasse ? Est-ce que ça me regarde, moi ?

NICETTE, bas, à Claudine

Elle ne croit pas si bien dire. Ça ne la regarde pas du tout.

LA MÈRE GERVAIS

Comment, si ça te regarde ? Mais, je crois bien ! Tu ne sais donc pas que la femme de monseigneur, Madame_la_Marquise, donne une dot de cent écus !

FANCHON

Grand bien lui fasse ! Moi, je ne demande point l'aumône.

LA MÈRE GERVAIS, grommelant

L'aumône, l'aumône...

NICOLINE

Mais, Fanchon, ce n'est pas une aumône, c'est une récompense qui fait honneur à celle qui en est l'objet.

LA MÈRE GERVAIS

Elle a raison. Et je veux que tu sois rosière ! Mais, d'abord, et avant tout, il faut que, toi aussi, tu ailles à la fontaine.

FANCHON

À la fontaine, moi ? Par exemple ! C'est la besogne de Nicoline, ce n'est pas la mienne.

LA MÈRE GERVAIS

Il faut que tu y ailles pour voir la fée, et pour qu'elle te fasse un don, comme à ta soeur. Attends.

Elle va au bahut, qu'elle ouvre, et y prend un beau flacon qu'elle donne à Fanchon.

Tiens, prends ceci, et quand tu seras arrivée à la fontaine, tu verras venir à toi une pauvre femme, une vieille mendiante, qui te demandera à boire. Tu lui en donneras tout de suite, et bien honnêtement, car c'est une fée qui te fera un don, comme à Nicoline. C'est toi qui auras la rose, d'abord, et puis tu deviendras marquise, duchesse !

FANCHON, haussant les épaules

En voilà des idées !

LA MÈRE GERVAIS

Pas de réflexions ! Je veux que tu partes, et sur l'heure. Je l'exige !

FANCHON

Si vous le prenez sur ce ton-là, c'est bon. On y va.

Elle sort par le fond.

LA MÈRE GERVAIS, criant, au fond

Et reviens vite pour être nommée rosière !

SCÈNE IV. Les mêmes, moins Fanchon.

NICETTE, raillant

Dites donc, mère_Gervais, est-ce que c'est vous, ou monseigneur, qui devez la nommer, la rosière ?

LA MÈRE GERVAIS, grincheuse

Hein ? Qu'est-ce que c'est ?

NICETTE

Si c'est m'sieu le bailli qui a désigné Nicoline à monseigneur, vous n'y changerez rien.

LA MÈRE GERVAIS, grincheuse

Je ferai ce qui me plaît, entendez-vous ? Et d'abord, qu'est-ce que vous faites encore ici ? Je vous croyais parties depuis longtemps.

CLAUDINE

Justement. Nous venions chercher Nicoline pour la cérémonie qui va avoir lieu dans une heure. Nous l'attendons.

LA MÈRE GERVAIS, avec colère

Elle n'ira pas ! Je lui défends bien d'y aller !

NICETTE

Alors, vous ne tenez pas aux cent écus de Madame_la_Marquise ?

LA MÈRE GERVAIS

Si, j'y tiens ! Mais ce n'est pas elle, c'est Fanchon qui les aura.

CLAUDINE

À votre aise. Cependant...

LA MÈRE GERVAIS, l'interrompant

En voilà assez. Taisez-vous ! N'abusez pas plus longtemps de ma douceur et de ma patience !

NICETTE

Oh ! Vous pouvez être sûre que voilà une chose dont on n'abusera jamais avec vous.

LA MÈRE GERVAIS

Allons, partez, allez-vous-en !

CLAUDINE

Au revoir, Nicoline.

NICETTE, à Nicoline

Au revoir !

Bas.

Sois tranquille, nous parlerons pour toi.

LA MÈRE GERVAIS

Eh bien ? Vous n'êtes pas encore parties ?

Claudine et Nicelte sortent par le fond, en faisant, à la dérobée, des signes d'intelligence à Nicoline. Jeu de scène : la mère Gervais, agacée, finit par les prendre par les épaules, et par les mettre dehors.

SCÈNE V. Nicoline, La Mère Gervais.

LA MÈRE GERVAIS

En voilà des péronnelles ! De quoi se mêlent-elles, je vous le demande un peu ? Est-ce que je ne suis pas libre de faire chez moi ce qui me plaît !

NICOLINE

Il ne faut pas leur en vouloir, ma mère. Leur intention était bonne.

LA MÈRE GERVAIS, continuant sans l'écouter

Est-ce que je me mêle des affaires des autres, moi ?

À Nicotine avec colère.

Voyons, réponds ? Est-ce que je me mêle des affaires des autres ?

NICOLINE, doucement

Je ne dis pas cela, ma mère.

LA MÈRE GERVAIS, continuant sans l'écouter

Qu'est-ce que tu dis, alors ? Et qu'est-ce que tu fais là, les bras croisés ? Allons, va à ta besogne, et plus vite que ça !

NICOLINE

Mais ma besogne est faite, ma mère.

LA MÈRE GERVAIS

Une besogne n'est jamais faite, dans une maison, tant qu'il reste quelque chose à faire. Et il y aura toujours du travail pour toi, tu entends.

NICOLINE

J'obéis.

SCÈNE VI. La Mère Gervais, seule, puis Fanchon.

LA MÈRE GERVAIS

Ne dirait-on pas qu'elles se mettent toutes d'accord pour me faire enrager ! Jusqu'à cette Fanchon qui ne revient pas ? L'heure de la cérémonie approche, et elle ne sera pas rentrée quand elle aura lieu. Qu'est-ce qu'elle peut faire pour tarder ainsi.

Voyant arriver Fanchon.

Ah ! C'est elle, la voilà ! Eh bien ! Ma fille ?

FANCHON, avec humeur

Eh bien ! Ma mère, vous m'avez fait faire une belle équipée !

LA MÈRE GERVAIS

Comment cela ? Que t'est-il arrivé ? Explique-toi ?

FANCHON

Je n'étais pas plutôt auprès de la fontaine, que j'ai vu sortir du bois une dame, magnifiquement vêtue, qui est venue me demander à boire.

LA MÈRE GERVAIS

Eh bien ?

FANCHON

Comme ce n'était pas la vieille mendiante que vous m'aviez annoncée, j'ai pensé que cette grande dame voulait se moquer de moi, et je lui ai rendu la monnaie de sa pièce : « Justement, lui ai-je répondu, j'ai apporté, tout exprès, un beau flacon pour donner à boire à madame. J'en suis d'avis... Eh bien, buvez à même la source, si vous voulez. »

LA MÈRE GERVAIS, à demi-voix

Tu as eu tort, tu as eu tort !

FANCHON

Est-ce que je pouvais deviner ? « Vous n'êtes guère obligeante, a-t-elle repris, car je suis une fée, comme celle qui est apparue à votre soeur, et j'ai voulu voir jusqu'où irait votre malhonnêteté. Je vous donne pour don qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche un crapaud ou un serpent. »

LA MÈRE GERVAIS

Est-il Dieu possible !

FANCHON

Et ce n'est pas tout encore.

LA MÈRE GERVAIS

Comment, ce n'est pas tout ?

FANCHON

« Quant à votre horoscope, a-t-elle ajouté, le voici : Vous vous ferez tant détester, que votre propre mère vous chassera de chez elle, et vous irez, épuisée de fatigue, tomber au coin d'un bois où, secourue par un rustre, un paysan, vous deviendrez sa servante, et serez bien heureuse, un jour, de devenir sa femme. »

LA MÈRE GERVAIS

Quelle horreur ! Et quand je pense que c'est cette Nicoline qui est cause de tout ! Oh ! Elle me le payera !

Cris au dehors.

« Vive la rosière ! Vive Madame_la_Marquise ! » Qu'est-ce que cela ?

SCÈNE VII. La Mère Gervais, Fanchon, La Marquise, suivie de Claudine et de Nicette, Jeunes paysannes, au fond, en dehors, à volonté.

LA MARQUISE, entrant

N'est-ce pas ici que demeure la mère_Gervais ?

LA MÈRE GERVAIS, s'avançant

C'est moi, Madame...

LA MARQUISE

Bien, car c'est à vous que j'ai affaire. Votre jeune fille, Nicoline, vient d'être couronnée rosière. Ses jeunes amies m'ont appris que vous l'avez empêchée de venir chercher sa récompense elle-même...

LA MÈRE GERVAIS, confuse

Madame_la_Marquise...

LA MARQUISE, continuant

Cette récompense, je vous l'apporte. Voici vos cent écus.

Elle lui remet une bourse.

LA MÈRE GERVAIS, la prenant

Bien des remerciements, Madame_la_Marquise.

LA MARQUISE

Mais ce n'est pas tout, faites venir votre fille, car je l'emmène.

LA MÈRE GERVAIS

Vous l'emmenez ?

LA MARQUISE

Oui. Elle dîne au château. Et comme j'ai besoin d'une dame de compagnie, d'une jeune lectrice, je la garde.

SCÈNE VIII. Les précédentes, Nicoline, amenée par Nicette qui est allée la chercher.

NICOLINE, à la Marquise

On m'a dit, Madame, tout l'intérêt que vous me portez, et toutes les bontés que vous avez pour moi. Que de reconnaissance !

LA MARQUISE

Bien, mon enfant. Prenez congé de votre mère, de votre soeur, et suivez-nous au château où l'on nous attend.

NICOLINE, embrassant sa mère

Au revoir, ma mère. Au revoir, ma soeur.

FANCHON, lui tournant le dos

Bon voyage !

LA MARQUISE

Partons !

NICETTE, à Claudine

Avec le don que la fée lui a accordé, elle charmera le fils de monseigneur, et elle deviendra marquise à son tour. Voilà la prédiction qui s'accomplit, et j'en suis bien heureuse pour elle, car c'est un ange !

TOUS

Vive la rosière ! Vive Madame_la_Marquise !

TROISIÈME PARTIE

LA DOUBLE MÉPRISE

Un salon chez Madame Vingmaille. Porte d'entrée au fond. Portes latérales. À droite, au premier plan, une table et tout ce qu'il faut pour écrire. À gauche, un guéridon et une cheminée. Ameublement moderne.

SCÈNE PREMIÈRE. Justine, seule, un plumeau à la main, époussetant et rangeant les meubles, puis Cécile.

Là, voilà qui est fait. Je n'ai plus que la salle à manger à mettre en ordre, mais comme il n'est que midi, j'ai encore du temps devant moi.

CÉCILE, entrant de droite

Ah ! Vous voilà, Justine, je vous cherchais. Il ne s'est présenté personne depuis ce matin ?

JUSTINE

Non, Mademoiselle. Vous attendiez quelqu'un ?

CÉCILE

Nous attendions une jeune cuisinière qui nous est très recommandée, et il est bien contrariant qu'elle n'arrive pas, car c'est aujourd'hui que mon oncle, l'inspecteur d'académie, doit venir dîner avec nous.

JUSTINE

Et il est joliment gourmand, monsieur votre oncle.

CÉCILE

C'est bien pour cela que ni vous, ni ma mère, ni moi, ne sommes capables de lui faire un dîner de son goût. Et si ce cordon bleu ne vient pas, je ne sais pas comment nous ferons. Et ma mère, où est-elle ?

JUSTINE

Elle est à sa toilette.

CÉCILE

Je vais la retrouver et aviser avec elle au moyen de nous tirer d'embarras. N'oubliez pas de nous prévenir, tout de suite, ma mère ou moi, s'il se présentait quelqu'un ?

Elle sort par la droite.

JUSTINE

Soyez tranquille, Mademoiselle.

SCÈNE II. Justine, puis Henriette.

JUSTINE

Je ne fais pas mal la cuisine, pour une femme de chambre, mais je ne me risquerais pas à faire un dîner pour le frère de madame, pour Monsieur_l_inspecteur. Il paraît qu'on se nourrit bien dans l'Université, car en voilà un qui est difficile !

HENRIETTE, entrant par le fond, un sac de voyage à la main

Pardon, c'est bien ici que demeure Madame_Vingmaille ?

JUSTINE

C'est ici, Mademoiselle.

HENRIETTE

Puis-je la voir et lui remettre une lettre de recommandation dont je suis chargée pour elle ?

JUSTINE

Elle s'habille en ce moment, mais ça ne fait rien, elle vous recevra tout de suite, car on vous attendait avec une impatience...

HENRIETTE, étonnée

On m'attendait, moi ?

JUSTINE

Certainement. Et Mademoiselle_Cécile est déjà venue me demander si vous étiez arrivée ?

HENRIETTE, étonnée

C'est bien étonnant, car je suis sûre que ces dames ne me connaissent pas, et ne m'attendaient pas. Pour qui me prenez-vous donc ?

JUSTINE

Mais pour la cuisinière que nous attendons.

HENRIETTE, riant

Ah ! Ah ! Je disais aussi... Non, mademoiselle, je ne suis pas cuisinière, je suis institutrice.

JUSTINE

Institutrice ? Allons, bon ! Mais ce n'est pas du tout la même chose ?

HENRIETTE, riant

Non, pas précisément. Je dois me présenter ces jours-ci à l'examen supérieur, et une des bonnes amies de Madame_Vingmaille a bien voulu m'adresser à elle pour qu'elle me recommande à son frère, l'inspecteur d'académie, qui est en tournée dans le département, et doit être en ce moment dans votre ville.

JUSTINE

Je comprends. Mais ce n'est pas du tout la même chose, du tout. Enfin, je vais voir si madame peut vous recevoir tout de même.

HENRIETTE

Je vous serai obligée.

Justine sort par la droite.

SCÈNE III. Henriette, puis Joséphine.

HENRIETTE

Le grand mérite dans la vie, dit-on, est d'arriver à propos. Je n'ai pas ce mérite-là, aujourd'hui, puisqu'on me prend pour une cuisinière. On a toujours trop bonne opinion de soi-même, je le sais, mais, enfin, je ne croyais pas avoir la tournure d'une... Il est vrai qu'une femme_de_chambre n'est pas forcée de s'y connaître.

Elle va poser son sac sur le guéridon.

JOSÉPHINE, entrant par le fond et tenant à la main un sac de voyage semblable à celui d'Henriette

Bonjour, madame.

HENRIETTE, se retournant

Quelqu'un !

JOSÉPHINE, en toilette de ville

Est-ce que c'est à Madame_Vingmaille que j'ai l'honneur de parler ?

HENRIETTE

Non, Mademoiselle. Je l'attends, et l'on est allé la prévenir.

JOSÉPHINE

Ah ! Bien. Alors, je vais l'attendre comme vous, si vous le permettez ?

Elle va poser son sac à côté de celui d'Henriette.

HENRIETTE

C'est à elle, personnellement, que vous avez affaire ?

JOSÉPHINE

À elle d'abord, oui, mais il paraît que c'est son frère, Monsieur_l_inspecteur_d_académie, qui doit me juger, et me faire admettre s'il me trouve assez de mérite pour ça.

HENRIETTE

Ah ! Je comprends.

À part.

Elle va passer aussi son examen supérieur et elle vient se faire recommander. Et moi qui hésitais. Tout le monde se fait recommander maintenant.

À Joséphine.

Et vous avez une lettre de recommandation, sans doute ?

JOSÉPHINE

Oui, Madame, là, dans mon sac de voyage.

HENRIETTE, à part

Comme moi.

JOSÉPHINE, continuant

Une lettre de Madame_de_Baugency, une amie de madame.

HENRIETTE, à part

Une autre amie, car la mienne est de Madame_Derville.

Haut.

Il paraît que Monsieur_l_inspecteur est un homme très sévère. Et ce n'est pas rassurant, entre nous.

JOSÉPHINE

Ne m'en parlez pas ; j'en ai d'avance une frayeur bleue ! On dit aussi, cependant, que c'est un homme de goût... et c'est beaucoup cela, n'est-ce pas ?

HENRIETTE

Sans doute. Et juste... On dit encore qu'il est très juste.

JOSÉPHINE

Alors, il doit tenir compte du mal qu'on se donne. Car on n'est pas toujours sûre de réussir ?

HENRIETTE

Oh ! Non, malheureusement ! Cependant, quand on a de bons principes, quand on a étudié dans une bonne maison...

JOSÉPHINE

C'est beaucoup. C'est ce que je me dis, et ça me rassure un peu.

HENRIETTE

Mais voici, je crois, la personne que nous attendons.

SCÈNE IV. Henriette, Madame Vingmaille, Joséphine.

MADAME VINGMAILLE, entrant de droite

Me voilà. Ah ! Tiens ! Vous êtes deux qui m'attendez ? On ne m'avait pas prévenue. Voyons, laquelle de vous est arrivée la première ?

HENRIETTE

C'est moi, Madame.

MADAME VINGMAILLE

Vous avez une lettre de recommandation pour moi, m'a-t-on dit.

HENRIETTE, allant prendre sur le guéridon le sac de voyage de Joséphine, par mégarde, et en tirant une lettre qu'elle remet à Madame_Vingmaille

La voici.

MADAME VINGMAILLE, l'ouvrant

Bien.

Regardant la signature, et à elle-même.

Ah ! C'est de Madame_de_Baugency.

Lisant, haut, à part.

« Chère bonne amie, je vous adresse la perle dont je vous ai parlé. Vous pouvez l'arrêter en toute assurance. Elle serait encore dans la maison où elle est restée quatre_ans, si ses maîtres n'avaient pas dû partir pour la Pennsylvanie, où ils étaient appelés par les plus graves intérêts. Joséphine est une fille honnête qui fait très bien la cuisine, et régulièrement bien. C'est un véritable cadeau que je crois vous faire en vous l'envoyant, » etc.

Parlé, à Henriette.

La recommandation est parfaite et elle me suffit. Vous arrivez bien, car nous attendons précisément mon frère aujourd'hui.

HENRIETTE

Monsieur_l_inspecteur arrive aujourd'hui ?

MADAME VINGMAILLE

Je l'attends d'un moment à l'autre.

À Joséphine.

Et vous, Mademoiselle, avez-vous aussi une lettre pour moi ?

JOSÉPHINE, qui est allée prendre le sac d'Henriette, en tirant une lettre qu'elle remet à Madame Vingmaille

Voici la mienne.

MADAME VINGMAILLE, à elle-même

Ah ! De Madame_Derville.

Elle la parcourt des yeux.

Je vois ce que c'est. Mais ceci regarde surtout ma fille et mon frère. Allez d'abord trouver ma fille... Tenez, par ici.

Elle montre la droite.

Elle vous dira ce que vous aurez à faire.

JOSÉPHINE

Il suffit, Madame.

Saluant.

Je suis votre servante.

Elle sort par la droite.

SCÈNE V. Madame Vingmaille, Henriette.

MADAME VINGMAILLE

D'après tout le bien qu'on me dit de vous, je crois que vous ne devez pas craindre un examen détaillé, surtout par un connaisseur comme mon frère.

HENRIETTE

Un examen est toujours un peu effrayant, et on perd toujours par timidité ou par crainte une partie de ses moyens. D'autant plus que Monsieur_l_inspecteur est, dit-on, très sévère.

MADAME VINGMAILLE

Sévère, non, ce n'est pas le mot, car c'est le meilleur homme du monde. Il est un peu gâté, voilà tout.

HENRIETTE

Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour lui montrer ce que j'ai appris.

MADAME VINGMAILLE

C'est cela. Il faut le traiter en cordon bleu.

HENRIETTE, étonnée

En cordon bleu ?

À elle-mème.

Ah ! C'est juste, il doit avoir les palmes_académiques, et comme le ruban est bleu...

MADAME VINGMAILLE

Mais nous n'avons pas de temps à perdre. Suivez-moi, je vais vous montrer par où il faut commencer, car, voyez-vous, mon enfant, si vous voulez vous faire bien venir de mon frère, il faut d'abord flatter ses goûts.

HENRIETTE

Je ne demande pas mieux, Madame.

MADAME VINGMAILLE

Par ici.

Elles sortent par le fond.

SCÈNE VI. Joséphine, seule, rentrant par la droite, un papier à la main, puis Henriette.

JOSÉPHINE

Il parait qu'il faut que je commence par faire un rapport.

Lisant difficilement.

Oui, je vois bien : rap-port. Oh ! La lecture, ça va, et l'écriture aussi, pour mon livre de dépenses. Mais Madame disait que je n'entendais rien à l'orthographe. Et, des fois, elle riait !... Pour un rapport, il faut peut-être de l'orthographe ?

Elle s'assied devant la table, et parait très embarrassée.

HENRIETTE, entrant de gauche, un saladier à la main, dans lequel sont des oranges, et un sucrier contenant du sucre en poudre

Je n'y comprends rien ! Madame_Vingmaille m'a répété : « Il faut flatter ses goûts, et vous allez d'abord préparer des beignets d'orange, car c'est son entremets de prédilection. » Je veux bien flatter les goûts de Monsieur_l_inspecteur, puisque j'ai besoin de lui, mais je ne sais vraiment pas comment m'y prendre.

JOSÉPHINE, assise au bureau

La jeune demoiselle m'a dit : « Si vous réussissez, mon oncle vous fera facilement avoir 1200_francs. En voilà des gages ! Aussi, je ne demande pas mieux que de réussir Si je savais seulement par où commencer ?

Voyant Henriette.

Tiens, c'est vous, mademoiselle. Que faites-vous donc là ?

HENRIETTE, debout derrière le guéridon

Je voudrais bien faire ce que Madame_Vingmaille m'a demandé, mais j'avoue que je n'y entends rien.

JOSÉPHINE

Et que vous a-t-elle demandé ?

HENRIETTE

De préparer des beignets d'orange...

JOSÉPHINE

Des beignets à l'orange ? Mais c'est simple comme tout. Écoutez : vous divisez d'abord votre fruit par quartiers, et le débarrassez de ses pépins ; vous le faites mijoter dans du sucre_clarifié pendant deux_heures ; puis, après l'avoir égoutté, vous le jetez dans une pâte à beignets ; vous faites frire, vous râpez du zest, vous glacez au sucre et vous servez très chaud.

HENRIETTE

Je vous remercie... mais je ne me rappellerai jamais tout cela. C'est trop compliqué.

JOSÉPHINE

Compliqué ? Et que diriez-vous donc si, comme moi, vous aviez à faire un rapport ? Tenez !

Elle le lui montre.

HENRIETTE, lisant

« Des devoirs de l'institutrice dans l'enseignement primaire. » Mais c'est la moindre des choses, cela.

JOSÉPHINE

Pour vous, c'est possible, mais pour moi...

Vivement.

Écoutez, il me vient une idée. Voulez-vous faire mon rapport, moi, je ferai vos beignets ?

HENRIETTE, riant

J'allais vous le proposer.

JOSÉPHINE

Alors, vite, changeons.

Henriette prend le rapport et va s'asseoir à la table, où elle écrit. Joséphine se met au guéridon, verse un lit de sucre dans la soupière, et y place les quartiers d'orange, pendant ce qui suit.

HENRIETTE, écrivant

Mais ce travail est une plaisanterie, c'est une simple nomenclature...

JOSÉPHINE

Une nomen... quoi ?

HENRIETTE

Une nomenclature, et rien n'est plus facile à faire. Tenez, encore deux lignes et j'aurai terminé.

JOSÉPHINE

Ma besogne est plus minutieuse - car ça demande du soin - mais elle avance aussi. Il est vrai que ce que je fais là n'est pas le plus difficile. C'est le glacé au caramel qu'il ne faut pas manquer. Eh bien ! Où en êtes-vous ?

HENRIETTE, se levant

C'est fini, et vous ?

JOSÉPHINE

Voilà qui est fait.

HENRIETTE, écoutant

Il était temps, on vient !

Elles changent de place vivement.

SCÈNE VII. Joséphine, Cécile, Henriette.

CÉCILE, entrant et s'adressant à Joséphine

Mademoiselle, mon oncle vient d'arriver, et il vous attend pour vous interroger. Avez-vous terminé le petit rapport que je vous ai remis ?

JOSÉPHINE, le lui donnant

Le voici, Mademoiselle.

CÉCILE

Bien.

Y jetant les yeux.

Jolie écriture. Ah ! Vous avez sans doute apporté les papiers de famille qui sont indispensables pour votre examen ?

JOSÉPHINE

Je crois bien. J'ai tous mes papiers, et mes certificats aussi.

Allant prendre son sac de voyage.

Tout est là.

CÉCILE

Alors, venez avec moi, je vais vous présenter à mon Oncle.

Elles sortent par le fond.

SCÈNE VIII. Henriette, puis Madame Vingmaille.

HENRIETTE, seule

Décidément, je m'y perds ! D'après ce qu'elle m'a dit elle-même, et d'après ce que j'entends, cette jeune personne doit aussi passer son examen. Mais alors pourquoi était-elle si décontenancée devant un rapport si facile ? Et où a-t-elle appris à faire si bien les entremets ?

MADAME VINGMAILLE, entrant de gauche et d'un air affairé

Eh bien ! Vous avez tout préparé ?

HENRIETTE

Oui, Madame.

MADAME VINGMAILLE, regardant

C'est cela, c'est bien cela. Maintenant, descendez vite, vous trouverez, en bas, tout ce qu'il vous faut.

HENRIETTE, étonnée

En bas ?

MADAME VINGMAILLE

Sans doute. Descendez tout cela, et ne perdez pas de temps, car il est déjà cinq_heures.

HENRIETTE

Je suis prête, Madame, mais comme il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas, il me semble qu'une explication...

MADAME VINGMAILLE, l'interrompant

Oh ! Pas maintenant, pas d'explications maintenant. Nous sommes déjà en retard. - Ce soir, je ne dis pas. - Descendez vite. Du reste, je vais aller vous rejoindre.

HENRIETTE

J'obéis, Madame.

Elle sort par la gauche, en emportant le saladier et le sucrier.

SCÈNE IX. Madame Vingmaille, Cécile, puis Henriette, et Joséphine.

MADAME VINGMAILLE

En vérité, cette fille est toute gauche, tout embarrassée ; et si ce n'était les éloges de Madame_de_Baugency, je n'aurais aucune confiance en elle, moi.

CÉCILE, entrant en riant très fort

Ah ! ah ! ah ! La singulière institutrice ! Le quiproquo est amusant.

MADAME VINGMAILLE, étonnée

Qui te fait rire ainsi ? Et de quel quiproquo parles-tu ?

CÉCILE

Figurez-vous les réponses les plus extravagantes ! Malgré sa gravité, mon oncle n'a pu s'empêcher de rire aussi. C'était la cuisinière !

MADAME VINGMAILLE

Comment, la cuisinière ! Explique-toi donc ?

CÉCILE

Eh ! Oui. Ces deux personnes, ayant un sac de voyage en tout semblable, se sont trompées. L'institutrice vous a remis la lettre de Madame_de_Baugency, et la cuisinière celle de Madame_Derville. De sorte que j'ai fait rédiger le rapport par la cuisinière, et que vous avez envoyé l'institutrice à la cuisine.

MADAME VINGMAILLE

Ah ! Mon Dieu ! Que me dis-tu là ! Et que dira mon frère, surtout. Un dîner fin... confectionné par une institutrice ! Tout est perdu ! Courons !

Entrent Joséphine et Henriette.

JOSÉPHINE, en costume de cuisinière : bonnet et tablier blancs

Rassurez-vous, madame. Rien n'est perdu, car chacun a repris sa place. Après l'interrogatoire de Monsieur_l_inspecteur, j'ai bien compris que je n'étais pas de force, et j'ai tout avoué.

Montrant Henriette.

C'est Mademoiselle qui a fait le rapport, et c'est moi qui ai préparé les beignets. Chacun son métier. Quant au dîner, il est sur le feu, et il sera, je l'espère, digne de vous. Vous avez pu juger l'institutrice à son style ; vous jugerez la cuisinière à ses ragoûts.

MADAME VINGMAILLE

À la bonne heure ! Me voilà plus tranquille.

HENRIETTE

Et puisque vous voilà rassurée, madame, vous voudrez bien, je l'espère, nous pardonner, ainsi que tout le monde, la double méprise d'aujourd'hui.

MOTS DE LA CHARADE Première partie : OR Deuxième partie : ANGE Troisième partie, le tout : ORANGE

4 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica