Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers
Au Clair de la Lune
Représentations de la Comédie Française le 2 juin 1879, À GAIETY-THEATRE.
Personnages
- PIERROT
- ARLEQUIN
- COLOMBINE
- LE DOCTEUR
- UN SERGENT
- LE GUET
PROLOGUE.
LA COMÉDIE ITALIENNE
AU CLAIR DE LA LUNE
Le théâtre représente une place publique qu'inonde le clair de lune ; à gauche la maison du docteur, à droite la maison de Pierrot. Le public voit l'intérieur de la maison de Pierrot : fenêtre au fond, lit à droite ; adroite encore, la porte d'un cabinet ; au milieu, une table chargée de mets. Pierrot est attablé avec Colombine. Il est au comble de la satisfaction, dos au feu, ventre à table ; tous deux mangent à qui mieux mieux. Choses artistiques appendues aux murs, mandolines, etc. On remarque un porte-manteau où sont accrochés sept costumes de Pierrot à liserés de différentes couleurs, avec le nom d'un jour de la semaine inscrit au-dessus de chacun d'eux.
SCÈNE PREMIÈRE. Pierrot, Colombine.
PIERROT
Colombine, m'amour, tâte-moi de ce vin !Il verse.
Que dis-tu du poulet ?Se répondant à lui-même.
Le poulet est divin !... Non moins que ceux pourtant que mon amour t'envoie ! Réponds ! Je veux avoir le bonheur de ta joie !COLOMBINE, sérieuse
Je suis occupée.PIERROT
Hein ?COLOMBINE
Tout à l'heure !PIERROT
Comment ! De tout temps Arlequin m'a traité de gourmand, Mais je suis dépassé par vous, perruche, - chatte ! Fi donc ! Et moi qui tiens dans ma main votre patte.., J'ai dû vous empêcher de manger des dix doigts ! Je vous la rends, tenez !Prenant un plat.
Veux-tu des petits pois ? Ce homard était fin !Il le met sur son assiette.
Ces écrevisses, bonnes !Même jeu.
COLOMBINE
Tu mets quadruples les morceaux, et tu t'étonnes, Malin, qu'on mange encor lorsque tu n'as plus faim !PIERROT
Plus faim ! Oh !... Mon amour ! Je veux jusqu'à la fin Vous montrer que la faim et non la gourmandise Guide mes appétits, sages quoi qu'on en dise !Ils se mettent à manger de plus belle. — Jeux de scène.
SCÈNE II. Pierrot, Colombine, Arlequin.
Sur la place.
ARLEQUIN, sa guitare à la main
C'est fini ! Je n'ai plus de gîte pour le nuit !... Ni pour le jour non plus... Je me suis mal conduit ; Je devais tout casser chez mon propriétaire, Tuer, eussé-je dû rester seul sur la terre ! Tuer tout ; le bourgeois, les valets, le guet, - or Je n'ai rien fait, ma foi, j'en conviens : c'est un tort. Je suis, hélas ! Hélas ! Un des martyrs du terme ! Si j'eusse déjeuné, j'aurais été plus ferme ; Mais depuis quatre jours je suis sans un denier, Ayant pour Colomba dépensé le dernier ! Colomba ! Colombine ! Ô femmes ! Ô femelles ! Elles dînent toujours et soupent toujours, elles ! Et boivent, à défaut de vin, le sang du coeur !Un silence.
Qu'entends-je ? Un cliquetis de fourchettes moqueur ? On soupe ici ! Je flaire une odeur de cuisine...Apercevant le trou de la serrure.
Regardons par ce trou lumineux... Colombine ! Colombine et Pierrot !... Qui m'aurait dit qu'un jour, À mon masque, Pierrot riche ferait l'amour, Pincerait Colombine et mangerait des huîtres ? Voilà donc la fortune inconstante des pitres ! Et nous n'avons d'ami sûr que notre instrument. Viens, guitare, fidèle espoir du pauvre amant Qui sous les froids balcons chante au clair de la lune ! Viens : il ne s'agit pas de fléchir une brune ; Il s'agit de tromper Pierrot ! Viens, trouve un son Qui se marie à l'air plaintif de ma chanson. Dis ma misère ; fais qu'on m'ouvre ; sois touchante... Lente, lente, ma mie, andantino ! Je chante !PIERROT
Faudra-t-il voir qui c'est ?COLOMBINE
Pourquoi pas ?PIERROT
L'heure est sombre et la demande louche ! C'est peut-être un voleur plus noir que Scaramouche ! Me demander ma plume à cette heure de nuit, C'est étrange ! et d'ailleurs qui me trouble me nuit, Et je ne puis souffrir, quand j'aime et quand je mange, Quand je bois de vieux vins à côté de mon ange, Je ne puis pas souffrir qu'un passant importun...Arlequin frappe.
Qui frappe ?ARLEQUIN
Ouvre-moi donc !PIERROT
Qui va là ?ARLEQUIN
C'est quelqu'un !ARLEQUIN
Ouvre vite ! C'est un de tes amis qui se trouve sans gîte ; Il est ce que jadis tu fus : un simple gueux, Et pour se consoler un peu, le malheureux Voudrait écrire un mot d'amour à sa maîtresse. Toi qui vis grassement dans l'or et la richesse, Si tu n'as pas un coeur, une âme de rocher, Écoute ma supplique et te laisse toucher !COLOMBINE, pendue au cou de Pierrot
Hi ! Hi ! le pauvre diable ! Ah ! Pierrot, sur ton âme !...Pierrot va ouvrir la porte, non sans faire la grimace. Arlequin le culbute, le jette à la rue, et ferme la porte aux verrous.
SCÈNE III. Colombine, Arlequin, Pierrot, sur la place
PIERROT, ahuri
Tel Samson se laissa raser par une femme !Après réflexion.
Ô stupéfaction ! Honte ! Douleur ! Courroux ! Tu m'as valu cela, ma traîtresse aux yeux doux ! A ce coup_de_Jarnac j'ai reconnu mon drôle ! Arlequin seul a pu m'improviser ce râle Lamentable, tout en m'appelant son ami ! Hélas ! Je n'aurai donc festiné qu'à demi ! Ce blond poulet que j'ai laissé dans mon assiette, Il l'achève ! Je n'ai gardé que ma serviette, Ironique destin ! et lui, l'heureux rival, Masqué de noir pour son éternel carnaval, À ma place poursuit et caresse ma brune, Tandis que moi, tout blanc,j'ai froid au clair de lune !Il se drape dans ses amples habits et regarde piteusement par le trou de la serrure.
ARLEQUIN, découpant le poulet
Je ne t'en veux pas, moi, de vivre avec Pierrot, De boire ses liqueurs et- de manger son rot : Il est riche à présent ! Moi, toujours pauvre hère, Sans toit pour m'abriter et souvent à_jeun, - j'erre ! J'avais bien un manteau, mais j'ai dû le laisser Aux mains d'un laideron qui voulut m'embrasser ! Ainsi, brune beauté, je ne pourrais pas même Préserver des frimas cette gorge que j'aime.Il l'embrasse.
Hère : Terme de mépris. Homme sans considération, sans fortune. [L]
PIERROT, sur la place
Euh !COLOMBINE
Mangez, Arlequin.PIERROT
Colombine a bon coeur ! Je ne puis pourtant pas laisser l'heureux vainqueur Me voler mon festin sans courir à la garde, Et je crois que c'est moi que ce soin-là regarde !Il s'achemine.
Brrrou ! C'est dur ! S'en aller, seul, sous un vent pareil, Et dans la rue, ayant la lune pour soleil, Marcher en grelottant au plein coeur de décembre, Et songer qu'on était tranquille dans sa chambre, Tout à l'heure, si bien et si douillettement ! C'est dur ! C'est dur ! Ô lune, étoiles, firmament, J'aimai la poésie, et je l'aime encor, certes ! Mais j'aime le bien-être ! Au temps des feuilles vertes J'accepte la fraîcheur des nuits, sous le ciel bleu, Mais en hiver je veux m'asseoir au coin du feu, Et, tandis que mon chat sur le tapis ronronne, M'assoupir lentement et dormir en personne !...Comme éveillé d'un rêve.
Brrrou ! J'ai froid !... brrrou ! courons, ou les passants, demain, Pourraient trouver Pierrot gelé sur leur chemin.II s'en va.
SCENE IV. Colombine, Arlequin.
COLOMBINE
Eh ! N'êtes-vous pas beau, mon Arlequin, vous-même ? N'êtes-vous pas joli, bien fait et gracieux, Masqué de noir, avec des flammes dans les yeux ? Au fond, mon Arlequin, c'est toi que je préfère, Mais tu l'as dit : tu n'as pas un sou ; comment faire ?ARLEQUIN
Comment faire ?... Eh ! parbleu, comme nous avons fait Jusqu'ici ; n'est-ce pas ravissant en effet ? Boire son vin, manger son poulet à sa place, Et tout doucettement nous aimer à sa face ?COLOMBINE
Ce n'est pas sans danger !ARLEQUIN
Vraiment, et que crains-tu ?ARLEQUIN
Bah !...Après réflexion.
J'ai mon plan ! Tandis que mon Pierrot s'enrhume, Je m'en vais m'affubler de son pâle costume ! Quand les soldats viendront, il leur faudra choisir Entre les deux Pierrots... lequel des deux saisir ? Je ferai, je dirai tant et de telle sorte Que, bref, le vrai Pierrot sera mis à sa porte... Mais, outre son costume, il me faut à tout prix Un oeil de blanc_d_Espagne ou de poudre de riz.COLOMBINE, désignant le cabinet de toilette
J'en ai là, moi.ARLEQUIN
Fort bien.Il entre dans le cabinet de toilette, et de l'intérieur :
C'en est fait, Colombine : De noir je deviens blanc, et de charbon farine.Il reparaît, et avisant le porte-manteau il décroche un pierrot sous l'écriteau : Dimanche.
Diantre ! Sa garde-robe est riche !... M'y voici ! Ne me prendrait-on pas pour un niais ainsi ?COLOMBINE
Parfaitement.SCÈNE V. Colombine, Arlequin, Pierrot, Le Guet.
PIERROT
Il apparaît, parlant au sergent à la cantonade.
Suis-moi, Sergent, viens arrêter cet homme au nom du Roi !LE GUET, entre
Aux hommes de la patrouille :
Messieurs, il est entré chez moi par ruse infâme, Et... dans cet instant même il caresse ma femme ! Postez-vous ; cernez-le : - je vais l'interroger... Soutenez-moi ! L'affaire est d'ailleurs sans danger.Les hommes se postent. Il met l'oeil au trou de la serrure ; sa figure exprime un étonnement croissant mêlé de terreur.
Messieurs ! Sergent ! Messieurs !On l'entoure.
Il faut que je m'excuse ! J'ai fait erreur : c'est clair. L'homme parfois s'abuse, S'abuse étrangement, étrangement ma foi ! Celui de là dedans, messieurs, c'est moi ! C'est moi, C'est moi-même, Pierrot ! Cela tient du prodige, Mais je me suis bien vu, je me suis vu, vous dis-je ! C'est moi qui suis chez moi ; donc, plus rien d'illégal ; C'est moi qui suis mon hôte et qui suis mon rival ! C'est moi qui me suis mis sottement à la porte ! C'est moi, Pierrot ! - Vraiment, la chose est un peu forte, Et je me croyais plus mon ami que cela ! Me chasser par un soir d'amour et de gala ! Me chasser par un froid de loup, et, triple bête, Me mettre à dos la garde en marchant à sa tête !LE SERGENT
Vous vous moqueZ, voyons !LE SERGENT, à la garde
Lâchez ce blanc benêt !PIERROT, indigné
Benêt !LE SERGENT
Donne l'argent !LE SERGENT
Allons, donne !LE SERGENT
Empoignez-moi...PIERROT, effrayé
Il sort deux bourses, en remet vivement une dans sa poche, et donnant la seconde :
Non ! Non ! Voici la somme.SCÈNE VI. Colombine, Arlequin, Pierrot, seul sur la place.
PIERROT
Adieu, guet fort peu gai, fléau du citoyen !Un silence pendant lequel il se promène, grelottant. - Revenant sur le seuil de la porte.
Ainsi, je suis chez moi ! sans doute, c'est étrange ! Je n'ai rien sous la dent, par exemple ?Il regarde par le trou de la serrure.
Et je mange ! Je ne mets pas mon verre à ma lèvre ?Même jeu.
Et je bois ! Par un mystère enfin, je suis tout à la fois Dans ma chambre où j'ai chaud, dans la rue où je tremble ; Ici sans Colomba, là nous sommes ensemble ! Cela n'est arrivé qu'à moi, j'en jurerais ! Le merveilleux s'acharne après moi tout exprès, Et j'ai toujours un mot à chercher, un problème À résoudre, et j'en ai la face à jamais blême ! Qui ne s'étonnerait d'un pareil accident ? Être sur le trottoir et chez soi cependant ! Car enfin, c'est bien moi qui suis dans mon costume !Il regarde par le trou de la serrure.
Oui, je me reconnais : léger comme une plume, Blanc comme neige, avec un magnifique oeil noir, C'est bien là le Pierrot que je vis au miroir ! Ma démarche, mon air, ma grâce... mais j'y pense ! J'ai toujours eu pour moi quelque condescendance, Et je n'aimai jamais à me faire souffrir ; Je n'ai donc qu'à frapper : je suis sûr de m'ouvrit !Il chante.
Il frappe.
ARLEQUIN
Qui frappe ?PIERROT, après un peu d'hésitation
Toi !ARLEQUIN
Comment ?PIERROT, doucement
C'est toi, frileux et blême !ARLEQUIN, à Colombine
Qu'est ceci ?ARLEQUIN, riant
Ah ! Bon !Haut.
Je ne crois pas Que je puisse être ici, puisque je suis là-bas. Si donc je suis là-bas, je me trouve à la porte, Et je ne peux ouvrir, car la serrure est forte ! Je m'en vais donc au clair de la lune dormir En attendant demain qui doit bientôt venir !ARLEQUIN
Non, elle dort.COLOMBINE, bas a Arlequin
Ouvrons-lui, nous rirons !PIERROT, heurtant
Je cognerai si fort !...SCÈNE VII. Colombine, Arelquin, Pierrot.
COLOMBINE, ouvrant la porte
Ah ! Pierrot, je dormais si bien ! D'un si bon somme !PIERROT, s'élançant vers Arlequin et le tâtant
Ah çà ! Lequel des deux est moi Pierrot, en somme ? Car je suis dégrisé ! Je ne vois pas deux rôts, Deux femmes ni deux lits, et je vois deux Pierrots ! Colombine, tu peux seule en cette aventure Dire la vérité !Colombine, prise pour arbitre, à Pierrot à sa droite et Arlequin à sa gauche.
ARLEQUIN, à Colombine
Tu connais ma nature : Je suis gourmand, poltron, bête, une brute enfin ! Je bois beaucoup sans soif et je goinfre sans faim !COLOMBINE, à Pierrot
C'est toi le vrai Pierrot !PIERROT, vivement
Tout doux ! J'ai du courage, Un savoir-vivre exquis et du coeur à l'ouvrage ; Je me lève matin pour écrire mes vers ; Il n'est pas deux Pierrots enfin dans l'univers !COLOMBINE, à Arlequin
C'est toi le vrai Pierrot !PIERROT
Incertitude amère !COLOMBINE
Voulez-vous en sortir ? Voici ce qu'il faut faire ; Improvisez des vers chacun de son côté, Et les meilleurs seront de Pierrot.ARLEQUIN
Accepté !Pierrot fait la grimace et se met à chercher. Arlequin fait signe qu'il a trouvé, et dit d'un ton lyrique, emphatique :
Colombine, Pierrot vous aime seul sur terre ; Vous le reconnaîtrez au regard de ses yeux : Si vous regardez bien, cessera tout mystère, Car il porte en ses yeux le plus cruel des dieux !PIERROT, s'avançant à son tour
COLOMBINE, riant aux éclats
Hi ! hi ! hi ! hi ! Je suis vraiment embarrassée ! L'un a la forme, soit ! Mais l'autre a la pensée !COLOMBINE, même jeu
L'un a la force, soit ! Mais l'autre a la douceur !PIERROT
La force est préférable...Il aperçoit avec effroi l'habit d'Arlequinsous le costume de Pierrot.
Euh !... J'étais ridicule ! C'est Arlequin ! - Pierrot, courage !... Dissimule ! J'ai vu sa batte ! Hélas ! Comment faire à présent ? Disparaître d'abord ? Ce n'est guère amusant ! Mais je veux par surprise ou force tout à l'heure En libre possesseur rentrer dans ma demeure !Arlequin embrasse Colombine.
COLOMBINE, montrant Arlequin
Décidément, Pierrot c'est lui !PIERROT
Qui suis-je, moi ?PIERROT, à part
Attends un peu, toi !SCÈNE VIII. Colombine, Arlequin, Pierrot sur la place.
PIERROT
J'ai mon projet.ARLEQUIN
Il est, ma foi, riche en bêtise ! Il a jusques au bout, constant dans sa sottise, Donné dans nos filets, Colombe ! - Quant à nous, Soyons heureux. Veux-tu me tendre tes genoux, Que j'y mette mon front et que je m'y repose ? Ah ! Colombe aux doigts blancs, que votre bouche est rose !Il s'assied la tête sur les genoux de Colombe et tous deux sommeillent.
PIERROT
Il frappe à la porte du docteur.
Docteur ! Docteur ! Docteur ! Sa sonnette de nuit Depuis longtemps n'a pas rendu le moindre bruit. Il l'a rompue exprès ? Sa clientèle crève Sans que le vieux compère interrompe son rêve ! Mais des pieds et des mains, des jambes et des bras Je heurterai si fort, avec un tel fracas, Qu'il se réveillera malgré lui de son somme !On entend un bruit d'écroulement intérieur.
SCÈNE IX. Colombine, Arlequin, Pierrot, sur la place, Le Docteur.
LE DOCTEUR, à la fenêtre
Par les poisons d'enfer ! Que voulez-vous, bonhomme ? Vous avez tant cogné que, pris de tremblement, Les meubles précieux de mon appartement Choqués l'un contre l'autre ont craqué comme verre, Et tout n'est que débris chez moi !LE DOCTEUR
Dites.LE DOCTEUR, empressé
Et que faut-il à Votre Excellence ?PIERROT
Ta robe.LE DOCTEUR, se récriant
Ma robe !LE DOCTEUR, radouci
Bien.PIERROT
Ah ! Ah ! Je veux encor que, moyennant finance, Tu me cèdes un peu de ta bonne liqueur Qui donne la colique avec des maux de coeur. Mets m'en pour quelques sols dans un flacon, et tâche Que la bouteille plaise au regard !Le docteur disparaît. Pierrot lève le poing du côté d'Arlequin.
Lâche, lâche, Tu vas la payer cher, ta lâcheté, fort cher, Car ton ami Pierrot se vengera, mon cher !LE DOCTEUR, réapparaissant
Pierrot, voici le tout. Fais passer les pistoles.Il tend sa robe d'une main et tend l'autre main pour recevoir l'argent.
PIERROT
Quelle insultante peur ! Je n'ai pas deux paroles.Pierrot prend la robe ; le docteur prend l'argent et ferme la fenêtre.
LE DOCTEUR
L'élixir ?PIERROT
Oui.PIERROT
Tu me saignes, Docteur !LE DOCTEUR
Pierrot, c'est ma méthode !PIERROT
Elle ne me plaît pas.LE DOCTEUR
Moi, je m'en accommodePIERROT
Il prend l'élixir et donne l'argent ; le docteur referme la fenêtre.
Eh ! Docteur, le bonnet ! Le long bonnet pointu !LE DOCTEUR, à la fenêtre
Tu m'appelles encor ? Que dis-tu ? Que veux-tu ?PIERROT
Le bonnet !LE DOCTEUR
C'est vingt_sols.LE DOCTEUR
Adieu, nigaud !PIERROT
Adieu, rusé compère.SCÈNE X. Colombine, Arlequin, Pïerrot sur la place.
PIERROT, en médecin
À nous deux, maintenant, Arlequin, mon très cher ! Tiens le toi bien pour dit : tu vas le payer cher !Il chante, en déguisant sa voix et frappe en cadence :
ARLEQUIN, se réveillant
Qui va là ? Je rêvais si doucement ! Qui frappe ?PIERROT
Voilà, l'ami Pierrot, une heure que je tape ! Je suis sans feu chez moi ; je voudrais bien un peu, Assis sous ton flambeau me chauffer à ton feu, Écrire une ordonnance, et dormir, je t'assure ! J'ai vu de la lumière au trou de la serrure, Et je me suis permis de troubler ton sommeil.ARLEQUIN, à Colombine
Faut-il ouvrir ?COLOMBINE
Eh ! Oui, tu donnerais l'éveil !ARLEQUIN, ouvrant
Entre, Docteur, entre !SCÈNE XI. Colombine, Arlequin, Pierrot.
ARLEQUIN, à Pierrot qui entre
Comme vous êtes pâle !PIERROT
J'ai froid.COLOMBINE
Pauvre docteur !PIERROT
Eh ! oui, vraiment, je suis à plaindre ! Je regrette ma barbe ; elle me faisait craindre !... Heureux Pierrot, tu vis riche, plein de santé, Sans nuls soucis, avec ta femme à ton côté.ARLEQUIN, dubitatif
Ouiiii !...COLOMBINE
Docteur, prenez donc avec nous quelque chose, Allons ! Du vrai madère, à très petite dose !PIERROT, avec élan
Non, merci ! Désolé de refuser cela, Mais je ne bois jamais que le vin que voilà.Il sort sa fiole et la caresse.
Rien n'y vient. Le soleil sur les côtes d'Espagne Ne mûrit pas un jus plus odorant : Champagne, Bourgogne, les meilleurs vins de France et du Rhin N'ont pas le doux fumet de ce vin souverain ! C'est de l'or distillé, c'est un sacré dictame Qui, passant par le cou, s'en va droit jusqu'à l'âme ! C'est la communion en bouteille avec Dieu !Dictame : Plante labiée fort aromatique, qui passait, [L]
ARLEQUIN, alléché
Comment l'avez-vous eu, docteur ? et dans quel lieu, Dans quel paradis croît la merveilleuse vigne ?PIERROT
Elle croît... Je ne veux point de ma lèvre indigne Nommer son champ natal... que servirait d'ailleurs ? Cela ne rendrait pas vos propres vins meilleurs ; Et pour voir de ses yeux cette terre promise Il faut n'avoir jamais fait ni dit de sottise !ARLEQUIN se récuse
À part.
La vengeance m'a fait plein d'esprit : profitons Pour louer cet affreux poison sur tous les tons.ARLEQUIN, admirant la fiole
Il est beau de couleur en effet.COLOMBINE
Ça pétille !PIERROT
Pendant cette tirade il fait semblant de boire et de s'enivrer peu à peu.
Ses yeux multipliés vous charment, belle fille ! Ah ! Que serait-ce si votre palais charmant Goûtait de ce nectar deux perles seulement ! On se pâme, on se croit aux festins de l'Olympe ! Un souffle printanier déferait votre guimpe, Et vous croiriez sentir sur votre blanche chair Un baiser d'Apollon ou du grand Jupiter ! Car... dans un pur sommeil... mon dictame... vous plonge, Et le buveur... a tout ce qu'il préfère... en songe !Il feint d'être endormi. Aussitôt Arlequin saisit la fiole et en avale le contenu d'un trait.
Guimpe : Toile dont les religieuses se couvrent la gorge. [L]
COLOMBINE, avec reproche
Et moi ?PIERROT
Il se lève subitement dépouillé de la robe du docteur.
Tu n'as pas bu, Colombine, tant mieux, Après tout !...ARLEQUIN, dégainant sa batte
Ciel ! Pierrot !PIERROT, terrible
Oui, Pierrot ! Terre et cieux ! Vous m'empruntez mon teint, mes culottes, ma blouse, Vous buvez mon vin, vous m'embrassez mon épouse ! Et vous pensiez rester jusqu'au jour impuni !... Écoutez, Arlequin (car tout n'est pas fini !) Cette boisson... c'était un violent remède !... Ne vous sentez-vous pas ému ?ARLEQUIN
À l'aide !PIERROT, satanique
Que dis-tu de mon vin de Bourgogne ?ARLEQUIN, à part
Soyons digne !PIERROT
Eh bien ?ARLEQUIN
J'ai besoin de prendre l'air.PIERROT
Allons ! Quitte ma blouse blanche. Peste, il avait choisi mes effets du dimanche !Il le dépouille.
Arlequin, mon ami, remets ton masque noir, Je te donne la clef des champs !...Il ouvre la fenêtre au milieu de laquelle apparaît la pleine lune.
C'est un beau soir, La lune verse à flots sa clarté sur la mousse.ARLEQUIN, à part
Soyons digne, il le faut !PIERROT
Va, saute, ou je te pousse !Il le jette par la fenêtre d'un coup de pied. - Revenant vers Colombine :
Vous, Madame, je vous pardonnerai, pourvu Que vous m'expliquiez tout... Sachez que j'ai tout vu, Donc....COLOMBINE, d'un ton câlin
Au fond, mon Pierrot, c'est toi que je préfère ; Je ne t'ai pas trompé, sais-tu ? Bien au contraire ! C'est toi que j'embrassais dans cet Arlequin blanc ! À toi revient l'amour dont il n'eut qu'un semblant !PIERROT, ravi, à part
Je le savais !Haut.
Éteins ce bougeoir, sans rancune ! Et que l'amour nous soit plus doux qu'un clair de lune !414 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica