Poème dramatique en vers· Poème Dramatique en un Acte
Pygmalion
Représentations de la Comédie Française le 2 juin 1879, À GAIETY-THEATRE
Personnages
- UNE FEMME
- UN STATUAIRE
- UNE STATUE
- UN SERVITEUR
- CHOEUR INVISIBLE DE JEUNES PAYSANNES
AU LECTEUR
Ces vers sont ce qu'ils sont : et je pourrais moi-même Te dire tel passage où ma main a tremblé, Lecteur ; mais il tremblait aussi, mon coeur troublé, Lorsque, une nuit d'été, j'écrivis ce poème....
Lequel vaut mieux, la vie ou l'art ?... ô vieux problème ! Ô combat ancien que j'ai renouvelé !... Je conclus simplement qu'un soir il m'a semblé Que rien ne vaut la lèvre ardente qui dit : j'aime !...
Songe bien que ces vers furent d'abord chantés Dans les pins odorants, près des flots argentés, Sous un ciel tout pareil au ciel chaud de la Grèce ;...
Que fixement deux yeux me hantaient,deux beaux yeux ; Et ne vois en ce rêve où passe ma jeunesse Qu'une aspiration vers la femme et les dieux.Paris, 1872.
PYGMALION
Le théâtre représente un atelier de statuaire. Çà et là, en désordre, quelques outils. Des sièges. A droite, debout sur un piédestal bas, â demi-cachée sous un rideau bleu, une statue de femme. A gauche, une porte fermée par une draperie ; au fond, des arcades ; au delà des arcades, la balustrade d'une petite terrasse ; au delà encore, des col lines, la mer, le ciel. C'est la fin du jour. — Au lever du rideau, la portière, à gauche, s'agite.
SCÈNE PREMIÈRE. La Statue, La Femme, Le Serviteur.
LE SERVITEUR, à la femme encore invisible
Non !... Mon maître défend qu'on passe cette porte ! Ce seuil m'est à moi-même interdit.LE SERVITEUR
Dieux !LA FEMME
Surveille avec soin Le retour de ton maître ; aperçois-le de loin Et reviens aussitôt m'avertir. Va, te dis-je.LE SERVITEUR, à part
J'obéis ; malgré moi je fais ce qu'elle exige.SCÈNE II. La Femme, La Statue.
LA FEMME
Elle s'avance vivement vers la droite et, devant la statue ; s'arrête ; elle la contemple un moment en silence, puis :
Te voilà donc, statue, ô marbre froid et dur, Debout dans ta beauté sous un rideau d'azur, Ainsi qu'une déesse au fond d'un sanctuaire, Dans un temple où peut seul entrer ton statuaire.Un silence.
Ô souvenir poignant ! quand tu n'étais encor Qu'un bloc_de_marbre informe acheté pour de l'or, Au sculpteur hésitant je servis de modèle... Et c'est de ma beauté qu'il t'a faite si belle ! Hélas ! quand il m'eut pris mon charme, à_son_insu, Lorsque de mon amour secret, il eut reçu La fièvre de créer son oeuvre dans la joie, Il me chassa bien loin de lui, comme on renvoie Le valet qui n'est plus utile à la maison,... Puis un immense orgueil égarant sa raison, Le coeur palpitant d'aise et l'ivresse dans l'âme, Il aima la statue au lieu d'aimer la femme ! Depuis ce temps, il est tombé comme un vaincu ; L'artiste meurt en lui, l'homme n'a plus vécu ; Il laisse, oisif et seul, s'éteindre son génie, Faute de cet amour qui me brûle, et qu'il nie ! Tu souris, toi, pendant que je pleure sur lui, Comme si tu pouvais comprendre mon ennui !... Qu'es-tu donc pour oser lutter avec la femme, Toi, corps vide d'esprit, regard vide de flamme ! Qu'es-tu, fragile corps ? que pourrais-tu sur moi ? Rien !... Mon orgueil est juste et grandit près de toi ! Un seul de mes cheveux, un soupir de ma bouche, Mon regard qui te voit ou ma main qui te touche, Sont beaucoup plus que toi, froide immobilité ! Je peux, moi, le sais-tu ? déformer ta beauté, Briser d'un coup ces pieds, ces bras, ces mains, ce torse, Ce front ! — qui sont soumis au vouloir de ma force.Exaltée, elle saisit un marteau.
Tiens ! Sous le marteau lourd, croule en mille débris !Elle s'arrête au moment de frapper.
Mais non ! Reste debout ;... Assez tôt j'ai compris Que j'allais me frapper dans ma beauté moi-même. En t'aimant, malgré lui, c'est un peu moi qu'il aime ! Et puis, l'art est divin, l'art est grand ! Après moi, Après la vie en fleurs, les dieux, l'amour, la foi, C'est toi le but sacré : tu marches la seconde, Et nous berçons le rêve et la douleur du monde ! Ô chef-d'oeuvre de l'art, sous la splendeur du jour, Toutes deux avons droit à notre part d'amour ; Tu m'as ravi la mienne, et je te la réclame : Tu garderas l'esprit ; je veux le coeur et l'âme !SCÈNE III. La Statue, La femme, La Serviteur.
LA FEMME, les yeux toujours fixés sur la statue
Je vais le voir verser tout son coeur à tes pieds.Elle se dissimule derrière un pli de draperie.
SCÈNE IV. La Statue, La statuaire, La Femme cachés.
LE STATUAIRE
Il arrive, rêveur, un peu triste ; il marche lentement vers la statue.
Immuable splendeur, ô sereine harmonie, Ode en marbre éclatant que sculpta mon génie, Fière déesse à qui je donne tant d'amour, Pourquoi ne me rends-tu que froideur en retour ? Ton créateur pourtant veut être ton esclave, Enchaîner son génie à ta grâce suave, T'avoir pour seul triomphe et t'avoir pour seul bien ; La richesse n'est rien ; la puissance n'est rien ! Et quand je te contemple ici, seul et sans gloire, L'univers méprisé s'en va de ma mémoire ! Comme est belle ta tête ! et beau le mouvement De tes bras souverains arrondis doucement ! Comme ton sein pourrait vivre et bondir à l'aise ! A peine sur le sol si ton pied léger pèse, Et le pli de ton voile, aux hanches retenu, Trahit tous les secrets de ton corps chaste et nu ! Oh ! si le sang du coeur soulevait ta poitrine, Si je pouvais en toi souffler l'âme divine, Quel éblouissement me ferait chanceler ! Si, plus léger encor, pouvait se desceller Du marbre qui le tient ton pied, la grâce même ! Si je voyais ta bouche éclore et dire : « J'aime ! » Et si tu descendais vers moi, tendant les bras, Lente et me souriant, oh !...La femme paraît.
LA FEMME
Ne blasphème pas !LE STATUAIRE, sans la voir
Ciel ! Qui donc a parlé ! Les dieux, les dieux eux-mêmes. Ayant pris mes regrets pour autant de blasphèmes, Les dieux m'ont-ils donné cet avertissement ? Non ! les dieux sont muets autant que sourds, vraiment ! Quelqu'un doit être ici !LA FEMME
Moi ! Calme ta colère.LA FEMME
Calme donc ce courroux.LA STATUAIRE
Que veux-tu ? Va-t'en, fuis !LA STATUAIRE
Je ne l'ignore point.LA STATUAIRE
Va-t'en.LA FEMME
Je suis une femme qui t'aime.Le statuaire fait un geste de suprême ennui.
C'est tout ce que tu sais ; l'oubli t'a pris mon nom ; Mais l'amour, sais-tu bien ce qu'est l'amour ?LA STATUAIRE
Oui.LA STATUAIRE
Va-t'en, femme !LA STATUAIRE
Je ne te connais point.LA FEMME
Donc, tu me connaîtras !LA STATUAIRE
J'ai mes dieux.LA FEMME
De faux dieux.LA STATUAIRE
Va-t'en !LA FEMME
Tu m'entendras ! J'ai pitié de l'erreur, et je te trouve à plaindre D'aimer un être froid qui ne sait pas étreindre ; Un jour tu me chassas ; je reviens aujourd'hui. Quand l'homme fuit l'amour, l'amour s'attache à lui : Me voici de nouveau, j'arrive et je m'impose : Je veux lutter avec la beauté d'une chose !LE STATUAIRE, regardant la statue
Son triomphe est certain.LA FEMME
Tu le crois ?LA STATUAIRE
Je le crois.LA STATUAIRE
Femme, va-t'en d'ici ; va-t'en ; tu perds ta peine ; Tes reproches sont vains et ta constance est vaine ; J'ai, te dis-je, mes dieux, mon rêve, mon amour ; D'espoir et de regrets j'ai mon lot chaque jour, Si lourd qu'à le porter mon courage chancelle. Regarde. J'ai créé cette forme immortelle. Elle est à moi, de moi. Si tu peux, apprends-moi Un espoir plus profond, un plus terrible effroi Que ceux que j'ai sentis quand, la main sur la pierre, Je recherchais au fond d'une ébauche première Les seuls et vrais contours de ma divinité Qui gisaient, incertains, dans le bloc tourmenté. Mon amour et mes dieux, c'est l'art ; c'est elle encore. Oui, je t'aime, Beauté !... Déesse, je t'adore ! N'est-ce pas toi la vie ? — Est-ce mon propre coeur, Ou, quand tu jaillissais sous mon ciseau vainqueur, N'ai-je pas entendu, sous ta mamelle gauche, Un battement de coeur vague comme une ébauche Et se gonfler ton sein d'insensibles soupirs ? Oh ! c'est toi le seul but digne de mes désirs : Tu ne trahis pas, toi, du moins ! L'être qui t'aime Te retrouve toujours belle, toujours la même, Immutable et debout, pure éternellement, Et tu grandis celui qui devient ton amant !LA FEMME
Non ! car loin d'animer d'un feu nouveau ton âme, Elle a de ton génie éteint l'ancienne flamme, Et te voilà vaincu, faible, gisant, dompté, Et replié sur toi dans ta stérilité. Ah ! tu te réjouis de n'avoir pour souffrance Rien que ton vain regret et ta fausse espérance, Imaginaire mal et factice douleur Qui blessent ton esprit sans effleurer ton coeur ! Eh bien ! sache-le donc, apprends-le de ma bouche, Ton mal est volontaire et n'a rien qui me touche ; Il ne te grandit pas ; un homme doit subir Une grande souffrance au coeur s'il veut grandir ! Il faut, les yeux noyés de larmes, qu'il gémisse, Qu'il emporte partout avec lui son supplice, Et l'art sublime essuie alors avec sa main Les pleurs jamais taris de ce malheur humain ! Tu n'es pas le premier dans ce vieux monde (écoute !) Qui sur tant de chemins se soit trompé de route ; Tu n'es pas le premier qui las de tant souffrir Pour sa chimère ainsi se soit laissé mourir !... Un statuaire épris d'une femme de pierre, Fatiguait vainement les dieux de sa prière ; Il obsédait le temple, il obsédait le ciel ; Il usait à genoux les marches de l'autel, Il levait des regards pleins de pleurs aux étoiles, Et quand il écartait les plis pesants des voiles Qui dérobaient à tous le marbre bien-aimé, Il retrouvait toujours du marbre inanimé ; Toujours les mêmes yeux regardaient sans prunelle, Immobiles et froids, sa douleur éternelle ; Toujours les mêmes bras se tendant sans désir Lui donnaient le refus obstiné de saisir, Et la même hauteur et le même silence Inexorablement niaient son espérance.LA FEMME
Un jour, Elle s'émut enfin, la déesse sans âme ; Les flammes du baiser en firent une femme. Le souffle de l'amour, le toucher de l'amant Si lentement vainqueur triompha brusquement, Et plus grand, plus heureux du moins que Prométhée, Pygmalion donna la vie à Galathée.LA STATUAIRE
Ô moment savoureux, indicible, inouï, Où la lèvre naguère immobile dit : « oui ! », Ô vous, puissant appel d'un rêve qui s'anime, Attrait fatal des bras ouverts comme un abîme, Vous avez donc un jour empli l'âme et les yeux D'un homme chancelant de l'ivresse des dieux !...LA FEMME
Tel, cet amant marcha vers la beauté suprême, Muet, et tout son corps jetait un cri : « Je t'aime ! » La femme n'avait pas quitté son piédestal, Et quand ce chercheur crut qu'il tenait l'idéal, Quand il crut, ce mortel, qu'il inventait la vie, Avant que de sa joie il eût l'âme assouvie, La femme redevint statue, et, lentement, Dans ses bras refermés étouffa son amant.LE STATUAIRE, se jetant aux pieds de la statue
Eh bien ! J'accepte. Allons, anime-toi, statue ! Vis, parle, et donne-moi ce grand baiser qui tue ! Vivre après ce moment ne me serait plus rien ! Mourir par toi sera sublime !... Je veux bien !LA FEMME
Que parles-tu de mort désirée et sublime ? Que parlais-tu de bras ouverts comme un abîme ! N'es-tu pas mort, dis-moi ? Ne t'es-tu pas jeté Dans cet embrassement fatal de la beauté ? Certes ! elle n'a pas replié, ta statue, Ses deux bras frémissants de qui l'étreinte tue ! Elle n'est pas vivante, elle ne vivra pas ; Mais toi, tu l'as si fort serrée entre tes bras Que t'anéantissant complètement en elle, Hélas ! Hélas ! Ta propre étreinte t'est mortelle. Tu ne vis plus. Tu n'es qu'une ombre de vivant, Mort pour tous, mort pour moi, mort pour l'art décevant !LA STATUAIRE
Je ne te comprends pas. Quoi ! toute ma pensée Sur le beau rayonnant sans relâche fixée ! Sa clarté réfléchie en mes yeux éperdus ; Quoi ! mon coeur pris par lui ! mes bras vers lui tendus ! Quoi donc ! c'est là la mort ! quoi ! ce n'est pas la vie !LA FEMME
Le souffle créateur t'échappe, âme asservie ! Ce n'est plus l'Idéal...Montrant la statue.
C'est elle qui te plaît. Elle, fragment chétif, idéal incomplet, Elle, frêle unité dans le nombre des formes, Faible nombre, parmi les légions énormes Des formes de la vie et des choses qui sont ! Tu peux douter, et dans tes mains prendre ton front, C'est là le vrai, crois-moi...LA STATUAIRE
Qui ? Moi ! Que je te croie ! Toi qui veux m'enlever mon espoir et ma joie ! M'arracher à l'autel que je tiens embrassé, Et sur le vide enfin fermer mon bras lassé !LA FEMME
Je veux croiser tes bras : ce n'est pas sur le vide ! Et ce que je voudrais prendre à ton coeur avide C'est la fausse espérance et le bonheur qui ment. As-tu jamais, dis-moi, vu mes yeux seulement ? Quand j'étais là, debout pour toi, tremblante et nue Devant toi qui cherchais une forme inconnue Dans l'argile trop molle ou le marbre trop dur, As-tu vu dans mes yeux se refléter l'azur, Et ma douleur frémir en pleurs à ma paupière ? Non ! parce qu'impuissant à fixer dans ta pierre La douleur des regards, comme l'azur des deux, Tu n'as pas songé même à regarder mes yeux ! Et pourtant aujourd'hui que voudrais-tu pour elle ? La vie ! Ainsi tu sens qu'elle en serait plus belle !LE STATUAIRE, pieusement, à la statue
Oui, j'ai rêvé de voir palpiter ton contour ; D'un vil espoir humain j'ai souillé mon amour, Et d'effleurer tes pieds mes lèvres sont indignes. Oh ! Ne dérange pas la beauté de tes lignes ! De grâce, par pitié, ne me tends pas les bras ! Reste-moi belle ainsi ! ne vis pas ! ne vis pas !LA FEMME
Elle ne vivra pas, artiste, sois tranquille ! Et vous jouerez sans fin votre muette idylle Pendant que les printemps émus vivront la leur ! Va, reste, si tu veux, ployé dans ton malheur ; Quelque autre m'aimera. Suis-je pas jeune et belle ? Quelque autre à mon amour ne sera pas rebelle, Avec qui nous irons, entrelaçant nos mains, Au printemps qui renaît, par les joyeux chemins. Va ! je t'aurais donné la science suprême, La science des dieux que l'on sait lorsqu'on aime ! Ta pensée eût, plus haut, pris un plus large essor. Et je t'aurais donné d'autres chefs_d_oeuvre encor !LE STATUAIRE, à lui-même
D'autres chefs_d_oeuvre !LA FEMME
Enfant ! La vie est si féconde En elle, coule à flots la beauté sur le monde : L'artiste est le voleur divin qui la lui prend ; C'est par elle et non point par soi que l'on est grand ! Homme, triste orgueilleux, souviens-toi que la femme A le secret profond de raviver ton âme ; Que rien qu'en dénouant mes cheveux d'or soyeux Je ferais rayonner des flammes dans tes yeux ! Que, sous ma fraîche peau, la couleur de mes veines Seule, peut, après tout, rendre tes luttes vaines... Va, sur ton coeur d'ennuis et de tendresse empli, J'ai le droit de victoire et j'ai le don d'oubli !... Mais adieu ! Je renonce à toi.LA STATUAIRE
Non ! Reste encore !...LA FEMME
À part.
Il est à moi !Haut.
- Vois donc, vois la splendeur du soir.Elle l'entraîne vers la terrasse.
Là-bas, à l'occident, vois, vois, que de lumière ! La dernière heure est là, semblable à la première ; ( Puisse aussi pur en toi le vrai jour se lever ! ) Quoi ! tu ne vins jamais t'accouder et rêver, À ce moment du soir, devant ce large espacer Vois ce chevreuil qui court... ce nuage qui passe ! Écoute tous les bruits, vois toutes les clartés !LA STATUAIRE
Un trouble naît en moi !LA FEMME
Vois, vois, que de beautés !LA STATUAIRE
Quels parfums dans le vent ! Comme l'ombre s'apprête ! L'air doux fait palpiter mes cheveux sur ma tête !LA FEMME
Regarde. Le soleil a disparu ; la nuit S'avance gravement ; une étoile la suit, Deux, trois, et des milliers, — et des milliers encore Qui font l'obscurité douce comme une aurore. Les bruyères en fleurs, les cyprès, les roseaux, Ondulent avec bruit comme les vastes eaux De la mobile mer qui là-bas se fait sombre ; Voici l'heure des dieux : ils se pressent dans l'ombre ; Ils viennent préparer la moindre éclosion ; Ils viennent présider à la création ; Ils viennent dans le vent, les parfums, la rosée, Consolant du soleil la poussière embrasée Ainsi que du réel le travailleur qui dort, Élaborer la vie au creuset de la mort. C'est l'heure de l'amour mystérieux ; regarde : Sous ces arbres lointains un couple se hasarde Sans crainte des sentiers profonds et ténébreux ; Ils ont senti les dieux cachés passer sur eux, Et comprenant qu'ils sont aimés par toute chose, Par la fleur endormie et par l'étoile éclose, Par la lune qui met sur leurs fronts sa clarté, Ils marchent, souriants, dans leur nubilité.LA STATUAIRE
Je vois. Ils sont heureux : ils vivent dans leur rêve, Et vers les astres, dans les vents, leur coeur s'élève. Ils suivent une loi commune à l'univers : Ils s'aiment. Les ramiers, au fond des myrtes verts, Les loups dans les forêts, connaissent cette joie. Moi, j'ai dit, en marchant triste et seul dans ma voie : « C'est par moi que le Beau resplendit radieux ; Je corrige l'erreur dans l'ouvrage des dieux !... » Et, leur faisant la guerre avec leurs blocs_de_marbre, J'ai laissé frissonner les colombes dans l'arbre, Les loups dans la forêt, les amoureux aux champs, Et les arbres, les airs, les flots dire leurs chants.LA FEMME
À part.
Il fléchit par degrés. Il m'appartient !Ici on entend le chant d'une flûte, lointain, mais pur et distinct. Au statuaire :
Écoute ! Un piéton attardé chante en suivant sa route ; Un petit rouge-gorge, en quête d'un buisson, Une dernière fois dit sa grêle chanson, Et, noir sur le ciel pourpre, un rossignol prélude ; Une immense rumeur pleine de quiétude Monte du sein des flots, des forêts et des monts ; Toute cette rumeur immense dit : aimons ! Et les couples dansants des nymphes, des sirènes, Sur l'humide prairie ou sur les eaux sereines Tournent au bruit que fait la flûte du pasteur, La flûte aux sept roseaux d'inégale hauteur ; C'est la flûte de Pan, c'est la flûte champêtre Qui rappelle le bruit doux et profond de l'Être, Le bruit de la nature, orgue à mille tuyaux Qu'emplit le grand dieu Pan de souffles inégaux ; Et voici qu'imitant la nymphe, au clair de lune. Leste, et d'un pied joyeux, la paysanne brune. Sur l'aire où tombera demain l'épi de blé. Danse, lassant un peu le pasteur essoufflé.Le son de la flûte expire ; on entend de joyeux éclats de rire qui s'éparpillent dans la nuit ; puis le choeur des jeunes filles s'élève.
CHOEUR DES JEUNES PAYSANNES
Dansons en choeur, dansons autour de l'aire ronde ; Nous étions au travail dès la pointe du jour ; Les Jeunes Gens m'ont dit que le repos du monde C'est la nuit et l'amour. Dansons en choeur, dansons autour de l'aire ronde ; Nous étions au travail dès la pointe du jour ; Les Rossignols m'ont dit que le bonheur du monde C'est la nuit et l'amour. Dansons, dansons en choeur autour de l'aire ronde ; Nous étions au travail dès la pointe du jour ; Les étoiles m'ont dit que la beauté du monde C'est la nuit et l'amour.Le chant des jeunes filles s'apaise et meurt.
Un silence.
LA STATUAIRE
Le frisson de l'azur a passé dans mon être !... ...Ton souffle tout à coup me touche et me pénètre, Grand dieu que j'ignorais, amour ! amour ! amour, Toi qui fais l'ombre plus féconde que le jour !... Magnifique, la nuit glisse sur la campagne ; Le rythme universel la berce et l'accompagne Plus lent que lorsqu'il suit la marche du soleil. Ô vie ! Ô mouvement ! Ô sommeil, Ô réveil, Je vous comprends soudain, éternelle jeunesse ! Je respire à longs flots un bonheur qui m'oppresse ! Ô cheveux dénoués ! Caresses dans les soirs Au fond de la forêt, parmi les arbres noirs ! Femme ! Source d'amour d'où l'idéal ruisselle ! Amour, joie et douleur, ô vie universelle, Si je vous ai compris, mes chefs_d_oeuvre vivront Sous ce grand ciel lointain que je touche du front !REPRISE DU CHOEUR, affaibli et lointain
Les Étoiles m'ont dit que la beauté du monde C'est la nuit et l'amour.LA STATUAIRE
Sur le fin croissant passe un nuage ; il fait l'ombre Plus confuse, et je vois les étoiles sans nombre Fourmiller comme au ciel dans les flots miroitants De la mouvante mer et des calmes étangs ; Sous d'obscures clartés, des formes indécises, Dans la plaine debout, — sur les coteaux assises, Sont sans doute les bois, les rochers, les maisons. Les nuances du noir marquent les horizons... Fixe donc en ton marbre ou fixe sur la toile Le frisson du bois sombre ou les feux de l'étoile, Artiste souverain qui fais la guerre aux dieux, Ou brise enfin l'orgueil de ton coeur envieux ! Ô nuit sacrée, ô nuit, quel poète superbe Répétera la voix du vent qui court dans l'herbe, Et quel musicien notera les accords De tes parfums puissants et doux, subtils et forts ? Oh ! Venez, prenez-moi, parfums inénarrables, Vierges senteurs des pins_résineux, des érables, Des lianes flottant dans les souffles épars ; Venez à moi parfums et sons, de toutes parts, Vous par qui les mortels ne sont pas solitaires, Vous des secrets des dieux profonds dépositaires, Venez autour de moi, parlez tous à la fois Parfum du feu, parfum des eaux, parfum des bois, Emportez-moi bien haut, sur vos vibrantes ailes, Jusqu'au rêve parfait des formes les plus belles, Vous, les inspirateurs éternels de l'amour !LA FEMME, respectueuse avec amour, et inclinée
Maître, vous dominez enfin, à votre tour !LE STATUAIRE, 1'entourant de ses bras
Femme, dans tes yeux purs resplendit ta prunelle, Comme l'étoile d'or dans la nuit solennelle ; Je t'aime, car c'est toi l'âme de la Beauté !La femme et le statuaire se tiennent embrassés. En ce moment, la lumière douce de la lune les enveloppe. Le groupe amoureux apparaît encadré par la haute architecture des pleins-cintres, qui laissent voir la nuit immense et pâlissante, la silhouette des collines baignées par la mer, et la traînée miroitante du reflet lunaire sur les eaux sans fond.
LA FEMME, dans les bras du statuaire, se détournant à demi et montrant la statue
Regarde !... Elle sourit avec sérénité.400 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica