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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poème dramatique en vers· Poème Dramatique en un Acte

Pygmalion

Jean Aicard· créée en 1879, imprimée en 1872· 400 vers· 5 personnages

Représentations de la Comédie Française le 2 juin 1879, À GAIETY-THEATRE

Personnages

  • UNE FEMME
  • UN STATUAIRE
  • UNE STATUE
  • UN SERVITEUR
  • CHOEUR INVISIBLE DE JEUNES PAYSANNES
AU LECTEUR Ces vers sont ce qu'ils sont : et je pourrais moi-même Te dire tel passage où ma main a tremblé, Lecteur ; mais il tremblait aussi, mon coeur troublé, Lorsque, une nuit d'été, j'écrivis ce poème.

...

Lequel vaut mieux, la vie ou l'art ?... ô vieux problème ! Ô combat ancien que j'ai renouvelé !... Je conclus simplement qu'un soir il m'a semblé Que rien ne vaut la lèvre ardente qui dit : j'aime !

...

Songe bien que ces vers furent d'abord chantés Dans les pins odorants, près des flots argentés, Sous un ciel tout pareil au ciel chaud de la Grèce ;

...

Que fixement deux yeux me hantaient,deux beaux yeux ; Et ne vois en ce rêve où passe ma jeunesse Qu'une aspiration vers la femme et les dieux.

Paris, 1872.

PYGMALION

Le théâtre représente un atelier de statuaire. Çà et là, en désordre, quelques outils. Des sièges. A droite, debout sur un piédestal bas, â demi-cachée sous un rideau bleu, une statue de femme. A gauche, une porte fermée par une draperie ; au fond, des arcades ; au delà des arcades, la balustrade d'une petite terrasse ; au delà encore, des col lines, la mer, le ciel. C'est la fin du jour. — Au lever du rideau, la portière, à gauche, s'agite.

SCÈNE PREMIÈRE. La Statue, La Femme, Le Serviteur.

LA FEMME

Eh ! Qu'importe ! J'entrerai, je le veux.

La femme apparaît.

LE SERVITEUR

Dieux !

SCÈNE II. La Femme, La Statue.

LA FEMME

Elle s'avance vivement vers la droite et, devant la statue ; s'arrête ; elle la contemple un moment en silence, puis :

Te voilà donc, statue, ô marbre froid et dur, Debout dans ta beauté sous un rideau d'azur, Ainsi qu'une déesse au fond d'un sanctuaire, Dans un temple où peut seul entrer ton statuaire.

Un silence.

Ô souvenir poignant ! quand tu n'étais encor Qu'un bloc_de_marbre informe acheté pour de l'or, Au sculpteur hésitant je servis de modèle... Et c'est de ma beauté qu'il t'a faite si belle ! Hélas ! quand il m'eut pris mon charme, à_son_insu, Lorsque de mon amour secret, il eut reçu La fièvre de créer son oeuvre dans la joie, Il me chassa bien loin de lui, comme on renvoie Le valet qui n'est plus utile à la maison,... Puis un immense orgueil égarant sa raison, Le coeur palpitant d'aise et l'ivresse dans l'âme, Il aima la statue au lieu d'aimer la femme ! Depuis ce temps, il est tombé comme un vaincu ; L'artiste meurt en lui, l'homme n'a plus vécu ; Il laisse, oisif et seul, s'éteindre son génie, Faute de cet amour qui me brûle, et qu'il nie ! Tu souris, toi, pendant que je pleure sur lui, Comme si tu pouvais comprendre mon ennui !... Qu'es-tu donc pour oser lutter avec la femme, Toi, corps vide d'esprit, regard vide de flamme ! Qu'es-tu, fragile corps ? que pourrais-tu sur moi ? Rien !... Mon orgueil est juste et grandit près de toi ! Un seul de mes cheveux, un soupir de ma bouche, Mon regard qui te voit ou ma main qui te touche, Sont beaucoup plus que toi, froide immobilité ! Je peux, moi, le sais-tu ? déformer ta beauté, Briser d'un coup ces pieds, ces bras, ces mains, ce torse, Ce front ! — qui sont soumis au vouloir de ma force.

Exaltée, elle saisit un marteau.

Tiens ! Sous le marteau lourd, croule en mille débris !

Elle s'arrête au moment de frapper.

Mais non ! Reste debout ;... Assez tôt j'ai compris Que j'allais me frapper dans ma beauté moi-même. En t'aimant, malgré lui, c'est un peu moi qu'il aime ! Et puis, l'art est divin, l'art est grand ! Après moi, Après la vie en fleurs, les dieux, l'amour, la foi, C'est toi le but sacré : tu marches la seconde, Et nous berçons le rêve et la douleur du monde ! Ô chef-d'oeuvre de l'art, sous la splendeur du jour, Toutes deux avons droit à notre part d'amour ; Tu m'as ravi la mienne, et je te la réclame : Tu garderas l'esprit ; je veux le coeur et l'âme !

SCÈNE III. La Statue, La femme, La Serviteur.

LA FEMME, les yeux toujours fixés sur la statue

Je vais le voir verser tout son coeur à tes pieds.

Elle se dissimule derrière un pli de draperie.

SCÈNE IV. La Statue, La statuaire, La Femme cachés.

LA STATUAIRE

Va-t'en.

LA STATUAIRE

Oui.

LA STATUAIRE

Va-t'en, femme !

LA STATUAIRE

J'ai mes dieux.

LA STATUAIRE

Va-t'en !

LE STATUAIRE, regardant la statue

Son triomphe est certain.

LA STATUAIRE

Je le crois.

LA FEMME

Non ! car loin d'animer d'un feu nouveau ton âme, Elle a de ton génie éteint l'ancienne flamme, Et te voilà vaincu, faible, gisant, dompté, Et replié sur toi dans ta stérilité. Ah ! tu te réjouis de n'avoir pour souffrance Rien que ton vain regret et ta fausse espérance, Imaginaire mal et factice douleur Qui blessent ton esprit sans effleurer ton coeur ! Eh bien ! sache-le donc, apprends-le de ma bouche, Ton mal est volontaire et n'a rien qui me touche ; Il ne te grandit pas ; un homme doit subir Une grande souffrance au coeur s'il veut grandir ! Il faut, les yeux noyés de larmes, qu'il gémisse, Qu'il emporte partout avec lui son supplice, Et l'art sublime essuie alors avec sa main Les pleurs jamais taris de ce malheur humain ! Tu n'es pas le premier dans ce vieux monde (écoute !) Qui sur tant de chemins se soit trompé de route ; Tu n'es pas le premier qui las de tant souffrir Pour sa chimère ainsi se soit laissé mourir !... Un statuaire épris d'une femme de pierre, Fatiguait vainement les dieux de sa prière ; Il obsédait le temple, il obsédait le ciel ; Il usait à genoux les marches de l'autel, Il levait des regards pleins de pleurs aux étoiles, Et quand il écartait les plis pesants des voiles Qui dérobaient à tous le marbre bien-aimé, Il retrouvait toujours du marbre inanimé ; Toujours les mêmes yeux regardaient sans prunelle, Immobiles et froids, sa douleur éternelle ; Toujours les mêmes bras se tendant sans désir Lui donnaient le refus obstiné de saisir, Et la même hauteur et le même silence Inexorablement niaient son espérance.

LE STATUAIRE, à lui-même

D'autres chefs_d_oeuvre !

LA FEMME

À part.

Il s'est troublé !

LA FEMME, respectueuse avec amour, et inclinée

Maître, vous dominez enfin, à votre tour !

LE STATUAIRE, 1'entourant de ses bras

Femme, dans tes yeux purs resplendit ta prunelle, Comme l'étoile d'or dans la nuit solennelle ; Je t'aime, car c'est toi l'âme de la Beauté !

La femme et le statuaire se tiennent embrassés. En ce moment, la lumière douce de la lune les enveloppe. Le groupe amoureux apparaît encadré par la haute architecture des pleins-cintres, qui laissent voir la nuit immense et pâlissante, la silhouette des collines baignées par la mer, et la traînée miroitante du reflet lunaire sur les eaux sans fond.

LA FEMME, dans les bras du statuaire, se détournant à demi et montrant la statue

Regarde !... Elle sourit avec sérénité.

400 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica