Comédie en prose· Comédie en un Acte et en Prose
L'Avare Amoureux
Personnages
- ARGANTE, amant de Julie
- GÉRONTE, père de Julie
- JULIE, fille de Géronte
- DORIMÈNE, soeur de Géronte
- VALÈRE, amant de Julie
- NÉRINE, suivante de Julie
- MONSIEUR SUBTIL, notaire
- MONSIEUR COURTELIGNE, notaire
SCÈNE PREMIÈRE. Argante, Nérine.
ARGANTE
Enfin Nérine, me voilà tout déterminé à épouser Julie ; et je viens pour la demander en mariage à son père.
NÉRINE
Et Dieu, sait si les préparatifs sont magnifiques, étoffes précieuses, diamants de prix, valets nombreux, carrosse brillant...
ARGANTE
Oh ! Pour moi je hais comme le Diable toute sorte de voitures ; et je trouve que l'exercice me fait du bien. À l'égard de Julie, je lui ferai si bonne compagnie, qu'elle n'aura pas besoin d'équipage pour aller se désennuyer ailleurs.
NÉRINE
Voilà qui vous épargnera bien de l'argent, Monsieur Argante.
ARGANTE
Est-ce que tu crois que ce que j'en fais, c'est par avarice ?
NÉRINE
Je ne dis pas cela.
ARGANTE
Tu sais le peu de cas que je fais de l'argent.
NÉRINE
Je sais que vous êtes l'homme du monde le plus généreux : cependant qui ne vous connaîtrait pas, ne saurait qu'en croire.
ARGANTE
Que veux-tu dire ?
NÉRINE
Vous m'aviez dit ces jours passés, quand nous fûmes à Passy, que vous prétendiez donner à Julie une fête sur l'eau qui charmerait tout le monde.
Passy : village hors de Paris, annexé au XVIème arrondissement en 1860. C'est aussi l'endroit où est joué ce spectacle.
ARGANTE
Les ordres étaient donnés ; et la fête eût été magnifique, si elle eût été exécutée ; mais je songeai que cela aurait pu faire tort à la réputation de Julie, et qu'il valait mieux renvoyer la Fête après notre mariage.
NÉRINE
La chose en effet en sera plus rare. Mais vous aviez promis aussi de quitter cette vilaine maison que vous occupez dans la rue Mouffetard.
Rue Mouffetard : rue du 5ème arrondissement de Paris, très en pente et étroite et qui monte sur la Montagne Sainte-Geneviève.
ARGANTE
Qu'appelles-tu, vilaine maison ? Elle est grande, commode, et je m'y porte bien.
NÉRINE
Il y a encore une chose qui déplaît infiniment à Julie.
ARGANTE
Quelque fantaisie, sans doute.
NÉRINE
C'est votre profession d'homme de robe ; et si vous pouviez...
ARGANTE
Quoi, veut-elle qu'à mon âge, je me fasse mousquetaire.
NÉRINE
Vous ne feriez peut-être pas si mal ; si je lui ai toujours vu un fond d'estime pour ce corps là.
ARGANTE
Folies que tout cela. Quand Julie connaîtra tout ce que vaut un homme de robe, elle sera ravie d'être ma femme. Adieu, Nérine, je vais presser les choses, et savoir de Monsieur Géronte ce qu'il prétend faire pour sa fille en la mariant.
Robe : se prend aussi pour La profession des gens de Judicature. Les gens de robe. [Ac 1762]
SCÈNE II.
NÉRINE, seule
Voilà une nouvelle à donner à Julie ; qui ne lui fera pas grand plaisir ; mais je la vois, elle me paraît déjà toute informée de ce qui se passe.
SCÈNE III. Julie, Nérine.
JULIE
Ah ! Ma chère Nérine, je suis dans le dernier désespoir. Monsieur Argante est dans le cabinet de mon père ; et peut-être que les articles font déjà dressés.
NÉRINE
Et moi je vous dis qu'ils ne le font, ni ne le feront. Jamais avares n'ont fait affaire ensemble. Votre Père s'est très raisonnablement, et pour le vieux robin, votre amant, c'est l'avarice parlante : je les défie de conclure.
Robin : Terme de dénigrement. Homme de robe. [L]
JULIE
Mais s'ils venaient à terminer ...
NÉRINE
Et si par dessus le marché, vous y donniez les mains, il n'en serait rien.
JULIE
Et la raison ?
NÉRINE
La raison est que je m'y oppose ; et qu'on n'a jamais vu de mariage se faire sans l'aveu de la suivante.
JULIE
Sont-ce là les sûretés que tu me donnes ?
NÉRINE
Il faut bien vous en donner d'extravagantes, puisque les raisonnables n'y font rien. Faut-il vous répéter vingt fois que Monsieur votre père n'est pas homme à vous faire le moindre avantage ; et que Monsieur Argante n'est pas homme... Mais voici votre tante qui achèvera de vous rassurer.
SCÈNE IV. Dorimène, Julie, Valère, Nérine.
JULIE
Ah ! Ma chère Tante, vous me voyez dans une inquiétude mortelle.
DORIMÈNE
Et de quoi s'agit-il, ma nièce ?
JULIE
Monsieur Argante et mon père sont ensemble, et je vais être mariée à l'homme du monde que je hais le plus.
VALÈRE
Madame, vous connaissez mes sentiments pour Julie ; et il serait temps de vouloir bien les appuyer auprès de Monsieur votre frère.
DORIMÈNE
Point du tout. Je connais mon frère, c'est l'homme du monde le plus opiniâtre. Il n'a maintenant que son Monsieur Argante en tête, et quand je donnerais tout mon bien en votre faveur, tout cela serait inutile. Il faut attendre qu'ils se brouillent, ce qui ne manquera pas d'arriver, sitôt qu'il s'agira de conclure.
JULIE
Ma chère tante, vous m'aviez promis de lui faire accroire que vous vouliez l'épouser.
DORIMÈNE
Il n'a pas tenu à moi qu'il n'en fût persuadé ; et si jamais l'avarice me le ramène, je te promets, de ne rien oublier pour le faire donner dans le piège.
NÉRINE
Pour moi je peins aux yeux de Monsieur Argante ma chère Maîtresse, comme la plus impertinente petite créature...
VALÈRE
Mais Nérine.
NÉRINE
Mais, quoi, voulez-vous que je lui fasse son éloge ? Mon_Dieu ! Que je hais les amants ! Paix. J'entends ouvrir le cabinet. Il faut qu'Argante passe par cette salle. Retirez-vous ; et laissez-moi savoir de lui comment tout s'est passé.
DORIMÈNE
Ma nièce, rentrez dans votre chambre. Il pourra venir chez moi. Il est bon que vous n'y soyez pas. Et vous, Valère, ne vous écartez point qu'on sache où vous trouver, lorsqu'on aura besoin de vous.
VALÈRE A Julie
Ah Julie !
NÉRINE, le contrefaisant
Ah Monsieur ! Retirez-vous, vous dis-je ; votre rival approche.
VALÈRE, à Julie, en s'en allant
Il faut donc vous quitter.
NÉRINE, à Julie
Rentrez donc vite. Je l'entends qui grogne tout seul. Tous ces vieux fous sont grands faiseurs de monologues. Écoutons.
SCÈNE V. Argante, Nérine.
ARGANTE sans voir Nérine
En agir de la forte avec un ami de quarante ans ! Allez Monsieur Géronte, cela est indigne. Vous savez que j'ai du faible pour votre fille ; et vous voulez en abuser ! Oh ! Parbleu vous en serez la dupe ; et voilà un procédé qui vous coûtera diablement cher, Monsieur Géronte. Ah ! C'est toi, Nérine.
NÉRINE
Oui, Monsieur, c'est votre très humble Servante.
ARGANTE
Julie sait-elle ce que son père lui veut donner en mariage ?
NÉRINE
Non Monsieur.
ARGANTE
Rien.
NÉRINE
Rien ?
ARGANTE
Oui, rien ; rien ; ce qui s'appelle rien. Mais je m'en vengerai, Monsieur Géronte, je m'en vengerai. Vous avez une soeur qui jouit de trente mille livres de rente : c'est la seule personne raisonnable qui soit dans votre maison. Elle a pour moi une estime toute particulière : je l'épouserai, Monsieur Géronte, je l'épouserai.
NÉRINE, le contrefaisant
Vous n'en ferez rien, Monsieur Argante, vous n'en ferez rien.
ARGANTE
Je n'en ferai rien.
NÉRINE
Non.
ARGANTE
Et pourquoi.
NÉRINE
Parce que je vous ai vu cent fois entrer chez elle, dans ce dessein ; et revenir toujours à ma maîtresse plus amoureux que jamais.
ARGANTE
Eh bien, voilà ce que tu ne verras plus ; et pour t'en mieux convaincre, je vais tout de ce pas entrer chez Dorimène, pour lui en faire la proposition.
NÉRINE, à part
Et nous allons porter à Julie cette agréable nouvelle.
Elle voit Monsieur Argante prêt a entrer chez Julie, et le pousse vers l'appartement de Dorimène.
Eh, Monsieur vous n'y songez pas. C'est ici l'appartement de Julie, voilà celui de Dorimène.
ARGANTE
Je suis si troublé de colère contre Monsieur Géronte, que je ne sais ce que je fais.
NÉRINE, à part
Il faut le voir entrer.
ARGANTE, revenant sur ses pas
Comment penses-tu que la petite Julie prendra la chose ?
NÉRINE
Et mort de ma vie que vous importe ? Ce font ses affaires. Ce ne sont plus les vôtres.
ARGANTE
Tu as raison. Mais enfin là, que crois-tu qu'elle dise en apprenant la dureté de son père pour elle, et mon mariage avec sa tante ?
NÉRINE
Commencez par épouser Dorimène : et puis vous vous informerez de toutes ces bagatelles.
Elle le pousse dans la chambre de Dorimène.
Allons, Monsieur entrez. Que j'aie la satisfaction de vous voir faire dans la vie une action de vigueur.
ARGANTE
Ne précipitons rien. Si je pouvais réduire ta maîtresse à vivre en femme qui n'a rien apporté en mariage, enfin comme une femme raisonnable...
NÉRINE
Elle ! Jamais. Il suffit qu'une chose soit raisonnable pour qu'elle soit en droit de lui déplaire : et vous savez que la dépense est sa folie.
ARGANTE
Avoue qu'on est bien malheureux d'aimer une personne de ce caractère.
NÉRINE
Vous ne serez pas plutôt le mari de la tante que vous ne songerez plus à la nièce.
ARGANTE
Eh bien, je ne balance plus. Aussi bien l'une ne m'apporterait qu'un grand appétit pour mander tout mon bien ; et l'autre me donnera de quoi l'épargner. Adieu, Nérine, dis à Julie...
NÉRINE
Je n'y manquerai pas.
ARGANTE
Si je la voyais auparavant.
NÉRINE, à part
Nous voilà bien avancés
ARGANTE
Quand ce ne serait que pour lui dire que si je ne l'épouse pas, ce n'est pas ma faute.
NÉRINE
Vous ferez tout comme il vous plaira : mais je vous avertis d'avance qu'avec un pareil compliment, vous serez mal reçu.
ARGANTE
Qu'importe ? Tiens : je ne veux rien avoir à me reprocher ; et il faut que je la mette dans son tort aussi bien que son père.
NÉRINE
Cela ne sera pas difficile ; et puisque vous voulez, je vais l'avertir que vous la demandez.
À part.
Et lui faire sa leçon.
SCÈNE VI.
ARGANTE seul
Monsieur Géronte ne laisse pas que d'avoir près de cent mille écus de bien ; il n'a point d'autre enfant que Julie ; il est vieux, cassé, mourra bientôt, j'en suis sûr : ainsi donc à tout prendre, je ne ferais pas une si mauvaise affaire en épousant Julie, même sans dot, n'était ce maudit goût qu'elle a pour la dépense. Mais je vois la friponne ; et je ne sais plus où j'en suis.
SCÈNE VII. Argante, Julie, Nérine.
NÉRINE, à Julie
Jouez bien.
JULIE
Laisse-moi faire.
ARGANTE, regardant Julie
Non, je ne conçois point qu'on puisse être le père d'une aussi jolie enfant ; et ne lui pas donner tout son bien en la mariant.
JULIE
Et moi , Monsieur je ne conçois point comment il le trouve des Pères assez bons pour donner quelque chose en mariant leurs filles : et si faite, comme je suis, il en coûtait une obole au mien, je me croirais déshonorée.
Obole : Monnaie de cuivre valant une maille, ou deux pites ; la moitié d'un denier. Quelques-uns veulent que ce soit seulement la quart d'un denier, la moitié d'une maille. [F]
NÉRINE, à Julie
Bon.
ARGANTE
Vous vous croiriez déshonorée.
JULIE
Oui, Monsieur.
ARGANTE, à part
Quel Diable de raffinement est-ceci ?
JULIE
Et vous pouvez compter qu'un homme qui aura voulu me faire cet affront, ne fera jamais mon époux.
NÉRINE, à Julie
À merveilles.
ARGANTE, à Julie
Eh bien, trop charmante Julie.
Puis à part.
Voici un moment qui va me coûter tout mon bien et par conséquent la vie.
Ensuite regardant Julie.
Eh bien, on vous épousera tour comme vous voudrez. En souhaitez vous davantage.
NÉRINE, à part
Peste soit du vieux fou.
JULIE, étonnée
Nérine !
NÉRINE, étonnée
Mademoiselle !
ARGANTE, continue
Oui, cher objet de mes désirs, je n'en veux qu'à votre petit coeur, et je le préfère à tous les trésors du monde. Disposez de ma personne, disposez de ma vie : mais songez que mon bien n'est pas des plus considérable, et que Monsieur Géronte est d'une complexion à vivre encore longtemps.
NÉRINE
À voir la fin du monde.
À Julie.
Vous ne dites rien !
ARGANTE
Faites-moi donc espérer que...
JULIE
Non, Monsieur, je vous tromperais. Je vous entends : vous voudriez que je vécusse en femme qui n'a rien apporté en mariage, n'est-ce pas ?
ARGANTE
À peu près.
JULIE
Et moi je prétends vivre en femme qui doit un jour être riche ; et qui, en attendant se sent les plus heureuses dispositions du monde pour se faire honneur du bien de son mari.
ARGANTE
Vous ne voulez donc m'épouser, que pour avoir le plaisir de me ruiner ?
JULIE
Vous épouser ! Et qui vous a dit que j'en aie la moindre envie ? Je croyais vous avoir assez marqué le contraire.
ARGANTE
Ah ! Petite ingrate, c'est donc-là le prix de tout ce que je fais pour vous. Ce n'est point assez que vous me coûtiez déjà plus de vingt mille écus...
JULIE
Moi, Monsieur !
NÉRINE
Voici du neuf.
ARGANTE
Par les bonnes affaires que j'ai manquées en venant roder ici vingt fois le jour...
NÉRINE
Pour avoir l'honneur de m'entretenir.
ARGANTE
Oui, j'achèterais de la moitié de mes jours, l'avantage de ne vous avoir jamais vue.
JULIE
Nérine, allons nous-en.
ARGANTE
Non, vous ne méritez pas d'être aussi jolie ; que vous l'êtes.
JULIE
Ni vous, Monsieur, qu'on vous écoute plus longtemps. Rentrons, Nérine, et laissons Monsieur extravaguer à son aise.
SCÈNE VIII.
ARGANTE seul
Vous avez raison ; et mon amour pour vous est une véritable extravagance. Au plus petit mot de tendresse qu'elle m'eût dit, c'en était fait, je l'épousais : Mais je ne crois pas qu'il m'arrive de la rechercher d'avantage. Or sus, mon coeur , plus de faiblesse. Et vous Monsieur Argante, songez à ce que vous faites. Voilà l'appartement de Julie : c'est-là qu'il ne faut plus aller de votre vie. Voici celui de Dorimène : c'est ici qu'il faut entrer, et n'en sortir que pour vous marier avec elle.
SCÈNE IX. Argante, Dorimène.
ARGANTE
Ah ! Madame, j'allais chez vous, vengez moi.
DORIMÈNE
Et qui peut avoir offensé Monsieur Argante. Lui dont le caractère est si charmant, qui possède un esprit si supérieur, et qui a quelque chose de si gracieux répandu dans toute la personne, que j'ai souvent dit que ma nièce était trop heureuse d'épouser un homme de son mérite !
ARGANTE
Voilà ce qu'elle, ni son père n'ont jamais pu comprendre. Julie me refuse son coeur.
DORIMÈNE
Peut-on vous refuser quelque chose ?
ARGANTE
Et Géronte, son argent.
DORIMÈNE
Tout ce qu'il a ne devrait-il pas être à votre service ? Ah ! Que vous m'affligez ! Et que je souffre de voir dans ma famille deux personnes aussi injustes, sans que je puisse réparer leur faute !
ARGANTE
Et qui le pourrait mieux que vous, Madame, si vous le vouliez en effet ?
DORIMÈNE
Parlez, je n'ai rien à vous refuser.
ARGANTE
Hé bien, Madame, épousez-moi. C'est ainsi qu'il faut tous les deux nous venger : car vous êtes offensée ; et vous devez punir Julie de l'injuste préférence que je lui donnais. Vous riez ; et je le mérite. Je n'aurais pas dû balancer si longtemps entre vous deux : mais pardonnez-moi.
Balancer : hésiter.
DORIMÈNE
Je vous pardonne de tout mon coeur. Mais le moyen d'en croire un transport que ma nièce détruira d'un regard.
ARGANTE
Ne craignez rien, je ne la verrai de ma vie : et si vous voulez y donner les mains, je suis prêt à me marier avec vous dès ce soir.
DORIMÈNE
Mais ne serait-il pas à propos de faire un contrat ?
ARGANTE
Oui, Madame : et je vais chez non notaire le faire dresser.
DORIMÈNE
Allez et n'oubliez pas d'y faire mettre que je vous donne tout mon bien.
ARGANTE
Non, je ne crois pas qu'il y ait sous le ciel une aussi bonne femme que vous.
À part.
Ah ! Julie, que n'êtes-vous aussi raisonnable que Dorimène ? Ah ! Dorimène, que n'êtes-vous aussi charmante que Julie ?
DORIMÈNE
Vous restez.
ARGANTE
Pardonnez-moi, je cours chez mon notaire.
DORIMÈNE, seule
Je n'en pouvais plus. Encore un instant, et j'allais éclater. Mais il faut donner cette bonne nouvelle à Julie. Ah ! Te voilà, Nérine.
SCÈNE X. Dorimène, Nérine.
NÉRINE
J'allais chez vous, Madame, vous rendre compte de nos rôles, et vous demander des nouvelles du vôtre. Ma foi, pour nous, moi et votre nièce, nous avons fait des merveilles.
DORIMÈNE
Et moi, sans vanité, pas trop mal. J'épouse ce soir Monsieur Argante.
NÉRINE
C'est-à-dire qu'il s'en flatte.
DORIMÈNE
Il croit la chose sûre, et il vient de me quitter pour aller faire dresser le contrat.
NÉRINE
Cela ne me surprend point, et nous vous l'avons envoyé en disposition de faire tout ce que vous voudriez.
DORIMÈNE
Je t'assure qu'au fond, je ne suis guère propre à jouer un tel personnage, et qu'il faut aimer ma nièce autant que je l'aime, pour m'en être chargée.
NÉRINE
Bon, Madame, cela vous plaît à dire. Il n'y a point de femme qui ne soit comédienne. Il y en a même qui le sont sans le savoir, tant cela nous est naturel, et nous n'avons besoin que d'être employées.
DORIMÈNE
Où est Julie ?
NÉRINE
Son père vient de l'envoyer chercher, et c'est pour lui dire que son mariage avec Argante est rompu. Mais ne songez-vous pas aussi à ce pauvre Valère ? Il me fait pitié.
DORIMÈNE
Je vais lui écrire qu'il se rende ici, pour le présenter à mon frère. Toi, va rendre compte à Julie de ce qui se passe.
NÉRINE
Voilà les affaires en assez bon chemin. Ma foi, Monsieur Argante, vous en tenez, et nous verrons la figure que vous ferez avec votre Contrat à la main, quand personne ne voudra le signer, mais le voici lui-même, la joie est peinte sur son visage, nous serait-il arrivé quelque malheur ? Sachons ce qui en est.
SCÈNE XI. Argante, Nérine.
NÉRINE
Eh bien, Monsieur, vous avez pris votre parti en homme de courage : et Dorimène...
ARGANTE
Il n'est plus question de Dorimène, et c'est enfin Julie que j'épouse.
NÉRINE
Julie !
ARGANTE
Oui, elle-même. Je suis tout rempli de satisfaction : et jamais je ne fus si content. Ce soir elle fera ma Femme, et je serai son mari, cela te surprend ?
NÉRINE
Point du tout.
ARGANTE
La friponne a été plus forte que toutes mes résolutions ; j'en ai l'âme ravie de joie. Je quittais Dorimène pour aller faire dresser mon contrat de mariage avec elle, quand à deux pas d'ici je rencontre mon notaire. Je lui dis en deux mots de quoi il s'agit, et je reviens à la hâte pour annoncer à Monsieur Géronte, que j'épouse sa soeur, et jouir du plaisir de l'en voir crever de dépit. Point du tout, je trouve avec lui ma charmante Julie. Sa vue me trouble. Je songe que je vais la perdre pour jamais. J'oublie ce qui m'amène. Je me plains de la façon dont elle m'avait traité. Je lui rappelle les offres que je lui ai faites devant toi. Géronte lui montre son injustice. Elle l'a reconnaît. Mon procédé la touche. Je vois la pauvre enfant pleurer.
NÉRINE
Je n'en doute pas.
ARGANTE
C'en est assez. Je passe par dessus ; et je ne sors de mon désordre, qu'après l'avoir obtenue.
NÉRINE
Ainsi, Monsieur, vous passez le contrat avec la tante, et vous épousez la nièce.
ARGANTE
Il faut bien se satisfaire une fois dans la vie.
NÉRINE
Sans doute, et c'est à Dorimène à se pourvoir ailleurs.
ARGANTE
Ne m'en parle point. Demain je lui ferai quelque excuse honnête. Maintenant je ne veux être occupé que de ma petite femme, et tandis que son père fait dresser le contrat, je vais chez moi faire tout préparer pour la recevoir ce soir : car ce soir tu ne coucheras pas ici.
SCÈNE XII.
NÉRINE, seule
Cela n'est pas encore si sûr, et vous en serez pour vos préparatifs, ou Nérine....
SCÈNE XIII. Valère, Nérine.
VALÈRE
Ah ! Ma chère Nérine, que je suis heureux.
NÉRINE
Oh ! Pour cela vous êtes d'un bonheur, mais d'un bonheur qui ne se peut comprendre.
VALÈRE
Tu me l'avais bien dit, que jamais ils ne s'accorderaient.
NÉRINE
Peste. Je suis infaillible.
VALÈRE
Dis-moi, l'adorable Julie est-elle instruite de tout ? La trouverai-je chez Dorimène ? A-t-on prévenu Monsieur Géronte en ma saveur ? Mais, quoi, tu ne me réponds rien !
NÉRINE, apercevant Julie en pleurs
Voilà Julie : regardez-la.
SCÈNE XIV. Valère, Julie, Nérine.
VALÈRE
Ciel ! Que vois-je ? Julie en pleurs !
JULIE
Ah Valère ! Je suis au désespoir, mon père me livre entre les mains d'Argante.
VALÈRE
Que me dites-vous ? Quoi, Dorimène qui vient de m'écrire, m'aurait trompé ; et son mariage avec Argante...
NÉRINE
Ne se fait plus, et c'est Julie qu'il épouse.
JULIE
Il vient tout présentement de me demander à mon père.
VALÈRE
Et vous, Mademoiselle, qu'avez-vous dit ?
JULIE
J'ai pleuré.
NÉRINE
Belle ressource ! Ne pouviez-vous pas au moins lui dire, que vous aimiez mieux un couvent ; et n'est-ce pas la première chose qui dans le désespoir, se présente à l'esprit d'une fille ?
JULIE
Je n'en ai pas eu la force.
VALÈRE
Et vous, aurez celle de lui obéir ; et de me donner la mort ?
JULIE
Non, Valère : et si ma tante ne peut me garantir de ce malheur, je mourrai la première.
NÉRINE
Fort bien. Vous allez l'un et l'autre au plus sûr ; et si vous m'en croyez , vous vous tuerez tous les deux sur le champ,
VALÈRE
Ah Nérine ! Ne nous accable pas. Tâche plutôt de nous servir.
NÉRINE
J'y rêve y et je ne trouve rien. Oui, j'aimerais mieux avoir affaire à vingt jeunes gens des plus mutins, qu'à deux vieillards faits comme Monsieur Géronte et Monsieur Argante. J'avais compté sur leur avarice ; ma foi j'y compte encore. Oui, vive Nérine, cela réussira. Écoutez, le Père de Mademoiselle... Mais je l'entends tousser : laissez-moi faire, et allez m'attendre chez Dorimène, vous saurez bientôt de mes nouvelles.
SCÈNE XV. Géronte, Nérine.
GÉRONTE
Hé bien, Nérine, que dit ma fille de son mariage ?
NÉRINE
D'abord elle n'en sentait pas tous les avantages : mais à présent elle m'en paraît satisfaite ; et je vous assure qu'elle aurait grand tort de ne l'être pas.
GÉRONTE
Tu m'as toujours paru une fille raisonnable. Tu trouves donc que je fais-là une bonne affaire ?
NÉRINE
Mais, c'est selon.
GÉRONTE
Qu'appelles-tu ? C'est selon. Sais tu bien que Monsieur Argante est riche de plus de deux cent mille écus ?
NÉRINE
Mon_Dieu ! Je m'entends bien ; et je trouve comme vous que votre fille fait un excellent mariage.
GÉRONTE
Hé bien ?
NÉRINE
Mais vous, Monsieur, je trouve que vous en faites un très mauvais.
GÉRONTE
Comment ?
NÉRINE
Vous mariez votre fille, et il ne vous en revient rien.
GÉRONTE
Que veux-tu dire ? Est-ce que tu voulais que je demandasse du retour ? Je la marie avec un homme riche : et cela sans débourser un sou.
NÉRINE
C'est quelque chose.
GÉRONTE
N'est-ce ce pas ce que je pouvais faire de mieux ?
NÉRINE
Non, et je prétends qu'il devait vous faire un bon présent.
GÉRONTE
Tu te moques, Nérine, et jamais on n'a vu qu'un gendre fît un présent à son beau-père.
NÉRINE
Bon, ne voyez-vous pas tous les jours un frère faire sa fortune, en mariant sa soeur.
GÉRONTE
Cela est vrai.
NÉRINE
N'êtes-vous pas plus proche parent de votre fille, que si vous étiez son frère ?
GÉRONTE
Tu as raison.
NÉRINE
Il est donc tout naturel que Julie vous vaille quelque chose.
GÉRONTE
Ma foi, plus naturel que je ne pensais.
NÉRINE
N'est-il pas ridicule qu'un honnête homme prenne la peine de faire de jolies filles, de les nourrir, de les entretenir, de se ruiner pour leur éducation ; et le tout pour n'en tirer d'autre profit que celui de s'en défaire, comme d'une mauvaise marchandise ?
GÉRONTE
Très ridicule : et c'est une chose que je me suis dit cent fois à moi-même.
NÉRINE
D'ailleurs, Monsieur, l'intérêt de votre fille s'y trouve : et l'argent qu'on vous aurait donné, eût profité dans vos mains.
GÉRONTE
Je t'avoue que je suis très fâché de n'avoir pas fait toutes ces réflexions avant que d'avoir fait dresser les articles. On croit avoir gagné le Pérou en mariant sa fille sans dot ; et point du tout, ce n'est dans le fond qu'un mauvais marché.
NÉRINE
Les articles ne sont rien, le contrat n'est point encore signé. Monsieur Argante adore votre fille, il en passera par tout ce que vous voudrez, vous n'avez qu'à tenir ferme : c'est moi qui vous en réponds. Tenez, puisqu'il faut tout vous dire, pas plus tard que ce matin, il me disait qu'il donnerait tout son bien pour posséder Julie.
GÉRONTE
Que me conseille-tu de lui demander ?
NÉRINE
Cinquante mille écus.
GÉRONTE
Il ne les donnera pas.
NÉRINE
Je vous dis qu'il les donnera.
GÉRONTE
Tu ne sais donc pas que tout a été sur le point de manquer, parce qu'il demandait une somme considérable. Or juge si un homme qui ne voulait pas de ma fille sans dot, donnera cinquante mille écus pour l'avoir.
NÉRINE
Oui, Monsieur, il les donnera, vous dis-je, je connais Monsieur Argante. Il demandait une dot, vous l'avez refusée, il s'est fâché ; et enfin il est revenu. Vous lui demanderez cinquante mille écus, il vous refusera, se fâchera, et reviendra.
GÉRONTE
Sais-tu bien, Nérine, que je n'ai jamais entendu personne si bien raisonner !
NÉRINE
C'est que j'ai toujours bien vu que vous ne pouviez pas laisser aller votre fille, à moins de cinquante mille écus.
GÉRONTE
Maintenant je le vois bien aussi, moi. Oh ! Oh ! Monsieur Argante à votre âge, il vous faut de jeunes héritières. Ah ! Parbleu vous les payerez. Adieu, Nérine, je te suis obligé ; et je vais tout de ce pas songer au biais qu'il me faut prendre pour cette affaire.
SCÈNE XVI.
NÉRINE
Et nous, songeons à fortifier notre batterie, Monsieur Géronte voit tous les jours une certaine Araminte, qui n'a point d'autre métier que celui d'épouser de vieilles gens. Monsieur Argante est homme à prendre aisément l'alarme. Voilà précisément ce qu'il me faut. Mais le voici ici-même qui vient fort à propos se présenter à mes filets.
SCÈNE XVII. Argante, Nérine.
NÉRINE, feignant de ne le point voir
Ah ! Ma chère Maîtresse, Monsieur Argante vous épouse sans dot. Voilà un effort qui fait honneur à vos charmes : plût au Ciel qu'il ne fît point de tort à votre fortune.
ARGANTE, à part
Que dit-elle de la fortune de Julie ?
NÉRINE
On devrait bien faire un exemple de ces cajoleuses de vieillards, qui enlèvent le bien des familles, à la faveur de certains mariages et je ne sais comment.
ARGANTE, à part
Il y a là-dessous quelque chose.
NÉRINE, continuant
Monsieur Argante ne sait pas pourquoi votre père ne vous donne rien.
ARGANTE, se montrant tout a coup
Tu le sais : dis-le moi.
NÉRINE
Ah Monsieur, qui vous croyait si près d'ici ?
ARGANTE
Nérine, tu sais quelque chose des affaires de Monsieur Géronte ?
NÉRINE
Moi, Monsieur !
ARGANTE
Oui, toi, ne me cache rien... Je t'ai entendu parler tout bas de Monsieur Géronte, et de certaines cajoleuses...
NÉRINE
Je disais qu'il y a dans le monde certaines femmes, qui ont un talent tout particulier pour mener le coeur des vieilles gens.
ARGANTE
Mais quel rapport cela a-t-il avec les affaires de Monsieur Géronte ? Est-ce qu'il serait homme à se laisser duper par quelqu'une de ces créatures ?
NÉRINE
Je ne dis pas cela. Mais comme il voit quelquefois une certaine Araminte.
ARGANTE
Lui ? Araminte ! Cette femme qui est déjà veuve de trois maris ! Ah ! Ma chère Nérine, je suis trahi ; je la connais ; et jamais Monsieur Géronte ne lui échappera. Je suis vendu, Nérine ; et voilà un coup qui m'assomme.
NÉRINE
Tout ce que je vous en dis, Monsieur, n'est qu'une conjecture.
ARGANTE
Diable ! Une conjecture qui n'est que trop véritable. Je ne suis plus surpris s'il n'a voulu rien assurer à sa fille. Oui, Nérine, il épousera Araminte ; et elle lui fera des enfants.
NÉRINE
Oh ! Monsieur, elle est trop honnête femme pour cela. Mais tout ce que vous pouvez faire pour vous mettre l'esprit en repos, c'est d'exiger de Monsieur Géronte, qu'il vous donne cinquante mille écus, lesquels seront au moins à couvert de tout fâcheux accident.
ARGANTE
C'est bien aussi ce que je prétends faire, et je vais tout de ce pas lui proposer la chose. Oh ! Parbleu, Monsieur Géronte ; puisque vous pouvez vous marier avant que de mourir, il vous en coûtera cinquante mille écus, ou point d'affaire.
NÉRINE
Mais au moins, Monsieur, gardez-vous bien de parler d'Araminte.
ARGANTE
Ne crains rien.
NÉRINE, seule
Voilà mon stratagème en bon train, et je me fais d'avance un plaisir de voir nos deux corsaires aux prises. Mais les voici tous deux, et je m'en vais bien rire.
SCÈNE XVIII. Géronte, Argante, Nérine.
GÉRONTE, d'une voix tranquille
Ah, Monsieur ! J'allais chez vous pour...
ARGANTE, d'un ton de voix brusque
Et moi je viens pour...
GÉRONTE
Vous parler.
ARGANTE
Vous entretenir.
GÉRONTE
Au sujet...
ARGANTE
De mon mariage.
GÉRONTE
De votre mariage avec ma fille ?...
ARGANTE
Apparemment... Monsieur Géronte...
GÉRONTE
Monsieur Argante...
ARGANTE
Quand on prend une femme...
GÉRONTE
Quand on donne sa fille.
ARGANTE
Ce n'est pas...
GÉRONTE
Pour le seul plaisir...
ARGANTE
D'avoir des enfants...
GÉRONTE
D'être grand-père...
ARGANTE
Ainsi donc...
GÉRONTE
C'est pourquoi...
ARGANTE
Oh ! Faites-moi l'honneur de m'écouter.
GÉRONTE
Faites-moi celui de m'entendre.
ARGANTE
On voit tous les jours des pères se remarier.
GÉRONTE
On voit tous les jours des maris se ruiner par complaisance pour leurs femmes.
ARGANTE, en colère
Bref.
GÉRONTE
En un mot.
ARGANTE
Je venais vous dire...
GÉRONTE
J'allais vous déclarer.
ARGANTE
Que je ne prendrai point votre fille...
GÉRONTE
Que je ne donnerai point ma fille.
GÉRONTE et ARGANTE ensemble
À moins de cinquante mille écus.
Ils reculent tous les deux, et restent quelque temps a se regarder sans rien dire.
NÉRINE, sur les ailes du Théâtre
Les voilà comme deux termes.
ARGANTE, à Nérine
C'est Araminte qui l'oblige à me faire cette demande.
À Géronte.
Vous prétendez que moi qui prends votre fille, je vous donne cinquante mille écus ?
GÉRONTE
Vous voulez que moi, qui vous accorde ma fille, je vous donne cinquante mille écus, après être convenu que je ne donnerais rien ?
ARGANTE
Si vous aviez voulu m'écouter, vous sauriez que j'ai fait mes réflexions.
GÉRONTE
Et moi les miennes.
ARGANTE
Mais voyez un peu, je vous prie, quelle comparaison, et s'il y a quelque pays au monde où l'on donne de l'argent à un homme pour épouser sa fille.
GÉRONTE
Je ne sais ce qui se pratique dans les autres pays : mais ma fille ne sortira pas de ma maison, qu'on ne me remette cinquante mille écus.
ARGANTE
Dont vous disposerez comme il vous plaira.
GÉRONTE
Comme vous ferez de ma fille tout ce qu'il vous plaira, dès qu'elle sera votre femme.
ARGANTE
C'est-à-dire que vous voulez cette somme en nantissement de Mademoiselle votre fille.
Nantissement : Sûreté ; gage que donne une débiteur à son créancier en meubles, ou autres effets pour le paiement de don dû. [F]
GÉRONTE
Vous appellerez cela tout comme vous voudrez. Mais ce que je sais bien, c'est que votre intérêt s'y trouve, et que vous devriez m'en prier.
ARGANTE
Moi ! Je devrais vous prier de prendre cinquante mille écus ?
GÉRONTE
Oui, Monsieur, et ce sera moins un don qu'un dépôt qui vous reviendra comme le reste.
ARGANTE
Oh ! Pour le coup, Monsieur Géronte, je ne puis plus y tenir. Je vous entends. Il vous faudrait cinquante mille écus pour... Mais il suffit. Vous savez mes sentiments. Et je m'en tiens à ma proposition.
GÉRONTE
Et moi à la mienne.
NÉRINE, à part
Voilà ma belle Maîtresse en vente pour la somme de cinquante mille écus.
ARGANTE, à Nérine
Hé bien, Nérine, que dis-tu du procédé de Monsieur Géronte ?
NÉRINE
Que tout ce qu'il en fait n'est que pour se dispenser de donner les cinquante mille écus ; qu'il n'y a qu'à tenir ferme.
ARGANTE
Vous me mettez le pied sur la gorge, Monsieur Géronte, parce que j'ai le malheur d'aimer Julie. Mais... Adieu.
GÉRONTE
Je suis votre serviteur... Il reviendra.
ARGANTE, revenant
Monsieur Géronte... Vous allez vous en repentir.
GÉRONTE
À la bonne heure.
ARGANTE
Vous ne savez pas que j'ai un mariage tout prêt.
GÉRONTE
Ce sont vos affaires.
ARGANTE
Que je puis laisser là votre fille.
GÉRONTE
Vous êtes le maître.
ARGANTE
Et, qui plus est... épouser votre soeur.
GÉRONTE
Ma soeur ?
ARGANTE
Oui, votre soeur : et voilà Monsieur Subtil, mon fidèle notaire, qui pourra vous en dire des nouvelles.
NÉRINE, à part
Et nous allons avertir Dorimène de ce qui se passe.
SCÈNE XIX. Géronte, Argante, Monsieur Subtil, Monsieur Courte-Ligne.
MONSIEUR SUBTIL, à Argante
Voici, Monsieur, votre contrat avec Dorimène.
MONSIEUR COURTE-LIGNE, à Géronte
Je vous apporte, Monsieur, le contrat de votre fille avec Monsieur Argante. Tous deux à la fois. Il n'y manque que le seing des parties contractantes.
Seing privé : Signature qui n'a point été faite en présence d'un officier public. [L] Un billet sous seing privé ne porte point d'hypothèque jusqu'à ce qu'il soit reconnu. [F]
GÉRONTE
Dites-moi, Monsieur Argante, est-ce là le procédé d'un honnête homme, d'avoir deux contrats de mariage à la fois ?
ARGANTE
Dites-moi, Monsieur Géronte , est-ce là l'action d'un gentilhomme, d'embarquer les gens pour se moquer d'eux ; et de leur vouloir faire acheter votre fille plus cher qu'une charge de secrétaire du Roi ?
GÉRONTE
Les trente-mille livres de rente de ma soeur vous ont donné dans la vue, Monsieur Argante ; mais vous n'en êtes pas encore où vous croyez. C'est elle que je vois ; et je m'apprête à lui bien laver la tête.
SCÈNE XX. Les Acteurs précédents, Dorimène et Julie.
ARGANTE, à part
Julie est avec elle, fermons les yeux.
GÉRONTE
Oh ! Parbleu, Madame, on vient de m'apprendre de belles choses.
DORIMÈNE
De quoi s'agit-il, mon frère ?
GÉRONTE, à part, à Dorimène
Comment, ma soeur, vous ne vous contentez pas de ne rien faire pour votre nièce, il faut encore que vous nous fissiez manquer notre fortune, en épousant Monsieur Argante ?
DORIMÈNE
Se peut-il que vous me croyez assez folle pour cela, et ne voyez-vous pas que tout ce que j'en ai fait, n'était qu'un jeu pour retarder le mariage de ma nièce ?
ARGANTE
Ouf.
DORIMÈNE
Oui, mon frère, j'ai toujours cru que vous rompriez tôt ou tard avec Monsieur Argante , et je n'attendais que ce moment pour vous déclarer que c'est moi, qui me charge de donner à Julie les cinquante mille écus qui causent votre débat, pourvu qu'on me laisse disposer de sa main.
ARGANTE
C'en est fait, et je vais être sacrifié.
GÉRONTE
Ces cinquante mille écus sont pour ma fille, je n'y gagne rien. Cependant comme c'est vous ma soeur qui voulez faire le mariage, je renonce à mes prétentions, et je veux bien ne rien exiger pour moi.
SCÈNE XXI. Les Acteurs précédents, Valère.
DORIMÈNE
Valère, paraissez. Mon frère voilà l'époux que je donne à ma nièce.
GÉRONTE
Je connais sa maison ; et son alliance m'est chère.
DORIMÈNE
Allons, mon Frère, entrons dans mon appartement. Monsieur a peut-être quelque nouveau contrat à passer avec Monsieur Subtil. Et vous, Monsieur_Courteligne, suivez-moi, nous aurons besoin de vous.
GÉRONTE, à Argante
J'espère, Monsieur, que cette bagatelle n'empêchera pas que nous ne soyons toujours amis ?
Bagatelle : Chose de peu de prix et peu nécessaire. [FC]
NÉRINE, à Argante
Je suis bien fâché, Monsieur, que vous soyez sans femme, et que l'excès de mon zèle en soit la cause.
SCÈNE XXII ET DERNIÈRE. Monsieur Argante, Monsieur Subtil.
MONSIEUR SUBTIL
Qui me payera mon contrat ?
ARGANTE
Le grand Diable d'enfer. Le plus ancien de mes amis veut m'égorger : ma maîtresse me sacrifie : la femme du monde que j'estimais le plus, me joue un tour abominable : jusqu'à une coquine de soubrette, tout m'insulte, tout me trahit : et je vois mieux que jamais qu'il n'y a rien de solide que l'argent.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica