Prologue en prose
Les Trois Spectacles Prologue
Personnages
- LE CHEVALIER
- LE COMMANDEUR
- LE VICOMTE
- JULIE
- LA MARQUISE
- HORTENSE
- CÉLIMÈNE
PROLOGUE DES TROIS SPECTACLES
SCÈNE PREMIÈRE. Julie, La Marquise, Le Chevalier, Le Commandeur, Le Vicomte.
JULIE
Les Comédies que nous représentons entre nous pour nous amuser, excitent la curiosité de nos voisins. Il nous arrive ce soir de la Compagnie, et il serait temps de choisir entre les trois Pièces que nous avons déjà jouées, celle qui vous paraît la plus propre à réjouir aujourd'hui l'assemblée.
LE CHEVALIER
Eh, Madame, y a-t-il à délibérer ? On est à la Campagne. On veut s'amuser, on veut rire et la chose est toute simple, toute naturelle, toute décidée. C'est du comique qu'il nous faut.
LA MARQUISE
Eh, pourquoi ne jouerions-nous pas du Tragique ?
LE CHEVALIER
Pourquoi, Madame ? C'est parce qu'il ennuie, et qu'il déplaît. Pour moi je n'y tiens pas, et la tragédie en un acte qui fut représentée ici ces jours passés, me parut trop longue de moitié.
LA MARQUISE
Le sérieux vous ennuie, Chevalier, aussi n'est il pas fait pour vous. Mais tout le monde ne pense pas de même, et ; quant à moi, je...
LE CHEVALIER
Prenez garde, Madame, à ce que vous allez dire se déclarer pour la tragédie, c'est confesser qu'on a le coeur tendre et vous faites gloire d'être insensible.
LA MARQUISE
Il en sera tout ce que vous voudrez mais j'aime la tragédie d'inclination, et je la trouve admirable.
LE COMMANDEUR
Elle l'est quelque fois, Madame, mais de grâce peut-on donner ce nom à une pièce en un acte.
LA MARQUISE
Oui, Monsieur, et je soutiens qu'il ne lui manque rien de tout ce qui est essentiel à la tragédie.
LE COMMANDEUR
Il ne lui manque que d'être une tragédie.
LE CHEVALIER
Le Commandeur a raison. Qui dit une Tragédie, dit une pièce en cinq actes : au reste, Madame, je vous avertis que le Commandeur est savant, et qu'il est dangereux de se commettre avec lui.
LA MARQUISE
Tant mieux. Le triomphe en sera plus beau , et je me sens assez forte pour vous battre tous deux.
LE CHEVALIER
Commandeur, je compte sur toi.
LE COMMANDEUR
Si Madame me permet de dire mon sentiment, je lui ferai voir que la tragédie dont il s'agit, est un petit monstre qu'on doit étouffer dans sa naissance, une nouveauté dangereuse et indigne d'un théâtre sérieux.
LE CHEVALIER
Fort bien.
LA MARQUISE
Et moi je dis, que c'est une nouveauté digne d'être imitée, et qui ferait peut-être fortune à la Comédie Française.
LE CHEVALIER
On en serait quitte pour un quart d'heure d'ennui.
LE COMMANDEUR
De bonne foi, Madame, n'est ce pas une chose qui révolte, de voir un poète de quatre jours s'écarter de la route ordinaire, renverser tout ce qu'il y a de plus sacré dans la poétique, et s'annoncer dans le monde par une tragédie en un acte ?
LA MARQUISE
Non, Monsieur, et je crois au contraire qu'on doit lui en tenir compte : c'est un auteur timide, qui se défie de ses forces, qui craint de nous ennuyer, et n'a pas encore la hardiesse de nous demander une audience de deux heures.
LE CHEVALIER
Un auteur timide ! Un auteur modeste ! Il ne lui manque plus que d'être né Gascon, pour rendre la chose plus vraisemblable.
LA MARQUISE
Tout nous engage à juger favorablement de cet auteur. Outre qu'il est de nos amis, on sait qu'il n'a travaillé que pour notre théâtre en particulier et à notre prière.
LE COMMANDEUR
Eh Madame, ne voyez-vous pas qu'il ne faut qu'un coup du fort pour porter cette pièce au Théâtre Français, et que nous voilà responsables de tous les inconvénients qui en arriveront.
LA MARQUISE
Eh ! Quel inconvénient y a-t-il donc tant à craindre ?
LE COMMANDEUR
Nous serons inondés de tragédies en un acte, et on n'en fera point d'autres.
LA MARQUISE
Il en sera de la tragédie comme de la comédie. On fait depuis longtemps des comédies en un acte, de cela n'empêche pas qu'on n'en fasse tous les jours en cinq ou bien en trois.
LE COMMANDEUR
Il y a grande différence, Madame. La Comédie en un acte n'a rien qui choque, l'esprit est toujours tout prêt à s'amuser, et l'on peut faire rire dès la première scène. Mais il n'en va pas de même de la Tragédie où il faut disposer les choses pour remuer le coeur, de y porter la pitié ou la crainte.
LA MARQUISE
Mais si je vous disais que cette pièce a su me toucher jusqu'aux larmes.
LE COMMANDEUR
Je dirais qu'elle n'a pas dû vous toucher et que vos larmes n'étaient point en règle.
LE CHEVALIER
Oh ! Pour le coup, Commandeur, tu extravagues, et ton érudition te brouille la cervelle. Mais toi, grand flandrin de Vicomte, qui te tiens là les bras croisés sans mot dire, as-tu juré de ne point desserrer les dents ? Tu as de l'esprit, du goût, des connaissances, que ne t'en sers-tu pour mettre fin à cette dispute ? Tu te plais dans le désordre ; cela t'amuse.
LE VICOMTE
J'avoue que cette dispute me fait plaisir, et que la vivacité du Commandeur ne me réjouit pas moins, que je suis charmé du bon sens de Madame_la_Marquise.
LE CHEVALIER
Mais te plaira-t-il enfin de nous dire ton avis ?
LE VICOMTE
La Marquise a parlé, et tu me demandes mon avis ! Où as-tu donc l'esprit, mon pauvre Chevalier ? Ne sais-tu pas que je tiens le coeur des Dames infaillible sur ces matières ? Mais voici Hortense de Célimène qui nous diront leurs sentiments.
SCÈNE II. Julie, Le Chevalier, Le Commandeur, La Marquise, Hortense, Célimène, Le Vicomte.
LE COMMANDEUR
Il s'agit, Mesdames, de savoir la pièce que nous jouerons aujourd'hui.
LE VICOMTE
Je gagerais bien que la belle Hortense sera pour la tragédie.
Le titre de la tragédie est "Polixène" éditée dans le même volume.
HORTENSE
Vous perdriez Vicomte. Soit que le Comique en général m'amuse davantage, soit que je sache mauvais gré à l'Auteur de votre tragédie en un acte, d'avoir voulu m'attendrir pour si peu de temps, je me déclare hautement pour la comédie, et je souhaite qu'elle soit jouée préférablement à toute autre pièce.
Il s'agit de "L'Avare amoureux, comédie" éditée dans le même volume.
CÉLIMÈNE
Et moi j'opine pour la pastorale, telle est la disposition de mon coeur, que les paroles les plus touchantes ne sauraient l'émouvoir, si la musique n'est de la partie, mais aussi ma sensibilité est alors extrême, de je ne sais plus ce qui me touche davantage ou du chant ou des paroles.
La pastorale est "Pan et Doris, pastorale héroïque" éditée dans le même volume.
HORTENSE
Mais, Madame, peut-on espérer que les personnes qui doivent arriver, accoutumées à voir tous les jours l'Opéra de Paris, et à entendre les voix les plus rares, voudront bien se prêter à l'envie que nous avons de les amuser.
CÉLIMÈNE
Oui, Madame, on se prête tous les jours à ces sortes de choses, et pourvu que nous chantions avec quelque justesse de quelque goût, on nous passera le reste.
JULIE
Il me vient une idée qui fera, je pense, au gré de l'Assemblée. La Marquise tient pour la tragédie, Hortense pour la comédie, la Comtesse pour la pastorale ; il n'y a qu'à les jouer aujourd'hui toutes trois ; deux heures de temps nous en feront raison, de tout le monde aura lieu d'être satisfait.
LA MARQUISE
J'y consens volontiers.
CÉLIMÈNE
Et moi de même.
LE CHEVALIER
Une tragédie, un opéra, une comédie ; mais oui, cela peut être amusant. Qu'en dis-tu Vicomte ?
LE VICOMTE
Je dis que Madame est la première personne du monde pour trouver des ajustements aux choses les plus difficiles.
LE COMMANDEUR
Pour moi je ne m'y oppose point, pourvu qu'il me soit permis de faire un tour de promenade dans le jardin, pendant qu'on jouera la tragédie en un acte.
LA MARQUISE
Pour ne pas retarder la promenade de Monsieur le Commandeur, je suis d'avis qu'on commence par jouer cette tragédie qui lui déplaît tant.
LE VICOMTE
C'est bien le moins qu'on doive à la tragédie, de lui accorder le pas sur la comédie sa cadette.
CÉLIMÈNE
Comme il est bien dû à l'opéra de terminer le spectacle, lui qui mérite ce nom par excellence.
LE CHEVALIER
Il me tarde de voir cette bigarrure.
Bigarrure : Mauvais assortiment de couleurs ou d'ornements sur un habit, sur des meubles, etc. [F]
LE VICOMTE
Sa singularité peut lui tenir lieu de mérite.
JULIE
On verra du moins par là, que nous avons tenté toute forte de voies pour plaire aux personnes que nous attendons , mais je crois entendre le bruit des équipages ; c'est la compagnie sans doute qui arrive, allons la recevoir, de disposer les choses pour l'exécution de notre projet.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica