Comédie en vers et en prose· Comédie en Trois Actes avec un Prologue
L'Hiver
Représentée la première fois le 19 février 1733, au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.
Personnages
- L'HIVER
- COMUS
- L'HYMEN
- LE PHARAON
- LE BAL
- LA MODE
- LA MÉDISANCE
- LA VOLUPTÉ
- HECTOR CRIQUET
- BACCHUS
- Les Jeux et les Ris de la Suite de l'Hiver
L'HIVER
SCÈNE PREMIÈRE.
L'HIVER seul, en habit fourré site un manchon
Des vrais plaisirs, unique asile ; Paris, c'est l'Hiver que tu vois : Las de régner au Nord, il vient, heureuse Ville, Dans tes murs enchanteurs, se délasser trois mois. Ne tremble point à voir mes neiges et mes glaces, Au rôle de Vieillard le fort m'a condamné, Mais le Printemps, malgré sa jeunesse et ses grâces, N'en est pas moins mon frère aîné. Bacchus, les Ris, les Jeux, sont toujours sur mes traces, Et sous cet attirail barbon, J'ai le coeur vert-galant, enjoué, vif, aimable ; J'ai toujours bon vin, bonne table, Et je n'ai pas toujours les mains dans mon manchon.Barbon : vieillard qui est revenu de tous les plaisirs de la jeunesse, qui les condamne et qui les empêche autant qu'il peut. [F]
Vert galant : jeune homme sain, et vigoureux, qui est propre à l'amour. [F]
SCÈNE II. L'Hiver, Comus.
L'HIVER
Le désir de revoir dans ce riant séjour, De toutes parts cent beautés réunies, Et tant de folâtres génies Qui parleurs traits badins égayeront ma Cour.COMUS
Mais à propos de Cour, je n'y vois point paraître Mes enfants, les Jeux et les Ris : Ils vous suivent toujours, peut-être ?COMUS
Comment ?COMUS
Ah les petits vilains ! Quoi malgré ma défense... Ah patience, patience, Je vous les rends ce soir plus vifs, plus étourdis ; Qu'un Petit Maître où de robe ou d'épée.COMUS
Votre attente n'est point trompée ; J'ai déjà retenu quatre gros cuisiniers, Fiers, brillants d'embonpoint, plaignants peu les dépenses. Professeurs en leur art : ils ont pris leurs licences Chez de riches fermiers.L'HIVER
Peste la bonne école !COMUS
Item quatre Officiers. Qui chez des Dévots mémo ont fait des confitures. Es-ce là prendre ses mesures ?L'HIVER
À merveille !L'HIVER
Voilà ma table assez bien établie ; Mais pour d'autre plaisirs du moins aussi piquants, Comus, de tes heureux talents, Que puis-je espérer je te prie ? Car avec toi je n'en sais pas le fin, Je viens ici mener une joyeuse vie.COMUS
Vous êtes un vieux libertin, Et vous ne serez jamais sage : Aussi tous ces Guerriers vous aiment à la rage.COMUS
C'est que vous les menez pleins d'honneurs et de joie, Dans de certains quartiers où les mains des Amours Filent pour eux des jours d'or et de joie.COMUS
Moi ? Vous ne me connaissez guère. Livrez-vous aux plaisirs, l'Hiver est fait pour eux ; Vous valez mieux que pas un de vos frères.L'HIVER
Oui ma foi.COMUS
Le Printemps est fade, doucereux, Étalant partout les fleurettes ; Vous diriez d'un Abbé qui d'un air langoureux À son Agnès soupire des sornettes.L'HIVER
Et l'Eté ?COMUS
C'est un grand flandrin, Plus endormi mille fois qu'un robin, Que le moindre travail, la plus petite peine, Met en sueur, ou hors d'haleine.Flandrin : Sobriquet que l'on donne aux hommes élancés. C'est un grand flandrin. Il est du style familier. [Ac]
Robin : Terme de dénigrement. Homme de robe. [L]
L'HIVER
Mais, pour l'Automne ?COMUS
Ah si ; son mérite est son vin ; Et s'il faut qu'à vous je m'explique, C'est un ivrogne, et des plus reconnus.COMUS
Le concert a voulu se traîner jusqu'ici, Mais il était si faible et si transi, Qu'il est mort de froid sur la route.L'HIVER
Mais j'aurai des comédiens ?COMUS
Si vous en aurez ? Oui sans doute ; Des Français, des Italiens ; Pour les Français, Phoebus même s'emploie.Phoebus : dieu fabuleux de l'Antiquité, qui est le même qu'Appolon ou le Soleil, frère de Diane. [F]
COMUS
Pour les Italiens Momus vous parlera, Et Mercure pour l'Opéra.Momus : Dieu de la raillerie et des bons mots, fils du Soleil et de la Nuit, selon Hésiode. [B]
L'HIVER
À la bonne heure.COMUS
Enfin, Seigneur, c'est une rage Comme l'on montre des désirs De travailler à vos plaisirs ; Grands et petits briguent cet avantage, Usuriers, beautés de tout âge. Combien d'originaux je vous ai retenus ! Poètes, charlatans, danseuse blonde et brune, Plaideurs désoeuvrés et camus, Coquette surannée aboyant à la lune : Plus un peintre en grotesque ; il peint les parvenus.Camus : on dit proverbialement qu'un homme est bien camus (...) pour dire qu'il a été bien trompé, qu'il est déchu de ses prétentions, qu'il est bien honteux. [F]
Grotesque : figure capricieuse de peintre, de sculpteur, de graveur, qui a quelque chose de ridicule, d'extravagant, de monstrueux, telles que sont celles dont on pare les grottes. [F]
L'HIVER
Mais aurai-je une femme ?L'HIVER
Moi difficile ? non, Comus, Je veux de la beauté ; mais sans affetterie, Des grâces sans minauderie ; De la gaieté, mais sans coquetterie ; De l'esprit, mais sans précieux ; De la vertu, mais sans rudesse.Affetterie : les paroles et les actions d'une personnes affétée, c'est à dire qui agit en affectant une manière coquette et trop efféminée. [F]
Coquetterie : affectation de plaire pour se faire aimer. [F]
COMUS
Une femme de cette espèce, Est rare même dans les cieux ; J'espère encor pourtant, et dans ces lieux Il en est qui sauront vous plaire.L'HIVER
Mais on vient.SCÈNE III. Comus, L'Hymen.
L'hymen est habillé de jaune de la tête aux pieds ; il a un bonnet qui se termine en croissant.
COMUS
Oui, d'en tâter trois mois, il serait curieux ; Comme les gens de guerre il épouse en tous lieux.L'HYMEN
Ventrebleu, le joli négoce !COMUS
Comment donc ?L'HYMEN
Avec lui je ne finissais rien ; Pendant un siècle il faisait des mystères ; Avant qu'il me permît d'unir dans mon lien Un amant avec sa maîtresse. Sont-ils égaux, disait-il, en noblesse, En âge, en bien, Et leur humeur se convient-elfe ? Sentent-ils l'un pour l'autre une ardeur mutuelle ?L'HYMEN
Quand il voulait sans moi faire quelque union ; Il ne lanternait point, il allait au fait, zeste ; Présentement je viens, je vois, j'unis.COMUS
La peste.COMUS
Sans doute.COMUS
Autre aveugle : ma foi, te voila bien lié ! Mais, notre cher Hymen, selon ce que j'augure Tu n'aimes pas les clairs-voyants.L'HYMEN
Par ses ordres j'unis. Avec l'adolescent l'antique douairière ; À l'aimable tendron, l'époux sexagénaire ; Et le véritable Marquis, Avec la fille du commis. En vain la vertu toute nue, Mais de mille charmes pourvue, À son secours m'appelle nuit et jour ; À ses soupirs je fuis plus sourd Qu'un secrétaire, Qu'un plaideur, la main vide, instruit de son affaire.COMUS
Diantre !L'HYMEN
Ce n'est pas tout.L'HYMEN
L'Amour aime les gens de guerre ; Pour me venger de ses mépris. Je les barre par toute terre. Quand j'en vois un qui veut se marier, Aux parents de la fille alors je cours crier ; Prendre un guerrier pour gendre, hélas ! c'est prendre un maître ; Bientôt à vos dépens il le ferait connaître : Il vous tourmenterait et vous et vos fermiers, Vous verriez votre bien passer aux usuriers ; Cependant votre fille en un triste village Vivrait à peu de frais, pour qui ? Pour un volage Qui loin d'elle en tous lieux, plein d'une folle ardeur À d'autres porteront et ses voeux et son coeur ? Il reviendrait un jour, victime de la guerre ; Sans jambes et sans bras, avec un oeil de verre ; Le beau meuble, Messieurs, pour sa jeune moitié, Qu'un pauvre époux qui ne fait que pitié ! Oh je n'achète pas cher un invalide, Répondent les parents, que l'avis intimide ; Entre l'amour et moi jamais de paix ; Pour les guerriers, jamais de mariage.COMUS
De sa mauvaise humeur l'Amour les dédommage, Et le plus souvent à tes frais. Ami, retire-toi, je vois une brunette Qui vient apparemment pour épouser l'Hiver.L'HYMEN
Pour un bail de trois mois, c'est être difficile. Je laisse avec toi cette Iris. Quand je pourrai vous être utile, J'ai mon temple à deux pas dans un champ de soucis.Iris : divinité fabuleuse des Anciens, que les poètes ont feint être la messagère de Junon. [F]
SCÈNE IV. Comus, La Mode.
LA MODE, sautant au col de Comus
Cher Comus, que je vous embrasse.COMUS, la repoussant
Comment donc, s'il vous plaît ?LA MODE
Quoi ! Vous me rebutez ?LA MODE voulant l'embrasser
En vain vous résistez.COMUS la repoussant encore
Madame finissez, de grâce.LA MODE
Sans les connaître ? Moi ? vous vous moquez peut-être. À la Cour de l'Hiver, je vous vis l'an passé.LA MODE vivement et gaiement
Quoi tout de bon ?COMUS
Tout de bon.COMUS la considérant
Quel vertigo vient la saisir ? Un manchon d'une main, un éventail de l'autre ? Elle a l'esprit troublé, je ne m'y méprends plus.LA MODE
Comus me méconnaît, quelle gloire est la nôtre ! Que vous me charmez, cher Comus, Et que ce compliment est flatteur, agréable C'est mon mérite à moi d'être méconnaissable : Je change tous les jours, Au moindre vent d'habit et de visage, D'esprit, de geste, de discours, De caprices, d'humeur, sans en être plus sage ; Incessamment je cours du blanc au noir ; Ce qui me plaît ce soir. Me déplaira demain, j'en suis certaine.COMUS
Mais votre nom ?COMUS
Ah croyez-moi, Quoique intendant je suis de bonne foi, Je ne vous vis jamais si folle, Vous charmerez l'Hiver sur ma parole.LA MODE
Oh vraiment je l'ai bien compté, Je me sens là-dedans une vivacité : Et mille inventions cornues : Le pauvre Dieu d'Hiver, au milieu de sa cour, Avec moi sera chaque jour Comme tombé des nues ; Mon plan est déjà tout dressé.LA MODE
Volontiers. Par exemple il laissa l'an passé Les Médecins en lugubre équipage, En habit noir, manteau, rabat, petits cheveux. Le sourcil sombre et ténébreux, L'accueil farouche ; enfin toutes les marques Qui doivent distinguer les ministres des Parques.LA MODE
Je les ai déguisés En Adonis ; j'ai mis leurs personnes charmantes ; Sous les couleurs les plus brillantes. Ils sont brodés , poudrés, frisés, Ils ont des teints fleuris, des yeux vifs, des voix claires Comme des courtisans, même des airs aisés : Enfin vous les croiriez d'aimables mousquetaires, S'ils n'étaient pas un peu trop empesés ; Bref, la seringue et la lancette en France Vont aujourd'hui sous le velours.LA MODE
Je leur fais lire à présent les Gazettes, Les Livres de bons mots, et les nouveaux Romans : Ils sont toujours féru de chansonnettes, De Brevets de Calotte ; et de telles sornettes ; De caquets du quartier ; d'un malade aux abois, Ils vont en égayer l'oreille.Gazette : petit imprimé, cahier, feuille volante, qu'on débite toutes les semaines, qui contient des nouvelles de toutes sortes de pays. [F]
v. 278, on lit « farois », nous remplaçons par « féru ».
Caquet : Abondance de paroles inutiles qui n'ont point de solidité. [F]
COMUS
Vous changez si souvent de goût, que quelque jour Pour le mérite enfin vous prendrez de l'amour.LA MODE
J'en ai voulu tâter ; Misanthrope incommode, Il contrôlait toutes mes actions, Il voulait réprimer toutes mes passions. Oh vive un pied plat pour la mode, Il ne connaît la honte, ni l'honneur,' Mes caprices font son bonheur.LA MODE, follement
À propos je vous quitte, et je cours de ce pas...COMUS
Déjà ? Quelle importante affaire... L'Hiver est arrivé, vous avez des appas, Il pourrait pour épouse...SCÈNE V. Comus, Le Pharaon.
LE PHARAON, mal habillé et enveloppé dans un manteau courant sur le théâtre
Où suis-je... où me cacher... Ah grâce...Il se jette à genoux tourné vers le côté d'où il vient de sortir.
Messieurs, je vous quitte la place ; Vous ne me verrez plus ici sur mon honneur ; Je sors de Paris dans une heure, Ou je meure.LE PHARAON, se rassurant
Mais du Dieu de l'Hiver c'est ici la demeure ; Et j'aperçois Comus, Bonjour Seigneur... Quoi vous, tremblez ! Allons qu'on se rassure, Je suis un Dieu d'honneur, un Dieu Gascon ; Je m'appelle le Pharaon.LE PHARAON
Vous en allez être éclairci. Ci-devant dans toutes les rues J'avais des Temples à Paris, Où de mes zélés favoris, Je voyais chaque jour accourir les recrues ; Parieurs délit », par leurs clameurs, Par leurs craintes, par leurs fureurs, Par leur désespoir, par leur rage, Par d'horribles contorsions, Et par mille imprécations, Ils m'exprimaient leur tendre hommage.LE PHARAON
Tout mes honneurs aujourd'hui font cessez, Tous mes Temples sont renversés, Je n'ai pas un grenier, je n'ai pas une cave, Pas un seul trou pour me fourrer. Partout mon ennemi me brave, Et me vient déterrer ; Voyez, jugez par mon désordre. Il entrouvre son manteau.LE PHARAON
Le bon ordre, Un Dieu qui voir plus clair qu'Argus. Four m'échapper de lui, mes soins sont superflus, Son nez lut dit où je puis être :' Tout à l'heure il m'avait barré tous les chemins, Et je n'ai pu me sauver de ses mains Qu'en me jetant par la fenêtre.LE PHARAON
Tous pourriez réparer ce mal...COMUS
Comment cela ?LE PHARAON
Et tandis par mon savoir-faire. Vous verriez arriver ici, En cortège nombreux, en brillant équipage ; Un Marquis du bel air, riant et sans souci ; Dès qu'il m'aurait fait son hommage, Vous l'en verriez sortir triste, pâle, transi ; La fureur dans la bouche, et la vue égarée Sans Marquisat, à pied et sans bijoux, sans livrée ; Je donnerais le tout au premier Cadedis. Vous verriez la Comtesse aimable Qui montre pour mon culte un zèle infatigable , Me sacrifier tout, bagues, joyaux de prix, Meubles.... enfin jusques à ses habits.Cadedis : Jurement qu'on met habituellement dans la bouche des Gascons. [L]
LE PHARAON
Pour orner mes autels la chicane funeste Souvent immolerait la veuve et le mineur, Et le Marchand impitoyable, M'apporterait avec ardeur, Ce qu'une usure abominable, Lui ferait arracher au prodigue Seigneur.LE PHARAON
Bref ; à Plutus il faut des dix, vingt ans, Pour métamorphoser des laquais en traitants ; Pour changer un faquin en homme d'importance Je ne demande, moi, qu'un jour, moins quelquefois.COMUS
Cet habit prouve mal votre rare science ; Pour faire croire vos exploits Vous êtes, notre ami, trop mal dans vos affaires.LE PHARAON
Vous en êtes surpris ? Hé donc ! Depuis un mois ; J'ai passé par les mains de quatre Commissaires : Mais vous allez m'arracher de ce pas ; À l'Hiver menez-moi tirer ma révérence.COMUS
Qui ? Moi, non ne l'espérez pas. Si vous ne faisiez connaissance Qu'avec des gens d'usure ou de finance, L'Hiver vous verrait volontiers. Plumer jusques au vif ces vautours de la France. Mais il vient ici des guerriers Dont nous chérissons la présence ; Vous voudriez d'abord vous lier avec eux : De votre adresse infortunée, Et de votre commerce affreux, Ils mordraient les doigts le reste de l'année. Allez ailleurs chercher fortune.Une rature remplace "jusqu'" par "jusques"
LE PHARAON
Eh du moins attendez qu'il soit un peu plus tard ; Je me sauverai sur la brune, Chez quelque Comte de hasard.LE PHARAON
Ha ha ha.COMUS
Vous riez ?LE PHARAON
Oui, ma foi. Vous croyez me fâcher, et vous êtes bien buse, Car vous y perdez plus que moi. Avec un Intendant, je sais comme on en use, D'un pot de vin, en bel argent comptant, J'aurais payé votre entremise ; Vous me regretterez, et je pars à l'instant : Je vais faire briller mon mérite à Venise, Où Mons du Carnaval m'attend.Il s'en va. Et après quelques pas il se détourne.
Ah !... Vous me rappelez ?...LE PHARAON
Oui, vous jouez de la prunelle : Vous voudriez raccrocher mes écus, Sandis ; vous ne me tenez plus ; Aux regrets, je vous abandonnes. Une autre fols soyez moins fier, Comus, Avec un Dieu de la Garonne.Sandis : Espèce de jurement gascon. Sang, et dis pour Dieu. [L]
SCÈNE VI. Comus, Le Bal en domino noué sur le côté, un masque à la main.
LE BAL dansant et chantant
La, la, la, la, la, la, la, la.LE BAL
Qui, moi l'Amour ? Fi donc ; ce brillant étalage Annonce-t-il un pauvre Dieu, Qui n'ayant plus ni feu ni lieu Est contraint de vivre au Village ?LE BAL
Le jour que je naquis, que j'excitai de ris ! Car tout l'Olympe était en fête, Et de me voir l'Hymen fut si surpris. Que les cornes soudain lui vinrent à la tête.LE BAL
Le Bal.LE BAL
Je le crois bien, car je dors tout le jour : Ce sont les Dieux bourgeois que le soleil éclaire, Ils reçoivent l'encens tandis qu'il fait son tour. Pour moi, pour mes joyeux mystères, Vive la nuit, et ses sombres lumières.LE BAL
Ah je vous en réponds : avec ce masque Je fais tous les jours quelque frasque ; Et j'ose défier l'Amour et tous ses traits De faire les coups que je fais. Ils tiennent ma foi du miracle.LE BAL
Ce masque fait parler un sot comme un Oracle : Le trop timide amant Qu'un respect du vieux temps aux genoux de sa Belle, Retenait plus interdit qu'elle, Devient avec ce masque entreprenant, hardi.LE BAL
Jamais avec ce masque il ne fut de cruelle. Ce masque change en beauté la laideur ; En tendron, l'antique femelle. Cette prude dont la pudeur Au seul nom d'un Amant était sur le qui-vive ; Lui prête avec ce masque une oreille attentive, Et son hypocrite froideur, Devient une brûlante ardeur.LE BAL
Avec ce masque une fine coquette ; À l'étranger se donne pour Agnès.Agnès est un personnage de l'Ecole des Femme de Molière (1662), synonyme de fraîcheur et de naïveté.
COMUS
Non, l'étranger ne s'y trompe jamais : Mais comme nos Marquis cherchent la gloire aisée, Plus une belle est décriée, Et pour lui plus elle a d'attraits.LE BAL
Ce masque rend le Commis supportable, Et la provinciale aimable. Sous le masque une femme enchante son mari, Et le mari charme sa femme.LE BAL
En entrant dans ces lieux J'ai rencontré vos fils, les Ris, les Jeux ; Je leur ai dit le plan de mon étourderie : Et quoique ivre, Bacchus va venir avec eux Aux noces de l'Hiver ; car, moi, je le marie.LE BAL
À la Danse ma soeur.LE BAL
Elle a quand il lui plaît moins de vivacité, Selon les Gens elle est grave, tendre, ou légère.LE BAL
Une Jeune beauté, Cher Cornus, est comédienne née ; C'est un Protée. Veut-elle plaire à l'homme de Palais, Ou, bien au Financier ? Elle est simple, innocente,Le Bal contrefait ces trois caractères.
Naïve, timide, tremblante ; Elle rougit de tout, c'est une Agnès, Veut-elle prendre en ses filets Un Petit-Maître ? Elle est enjouée, indiscrète ; Elle assomme de son caquet, Elle est folle, étourdie ; et c'est une coquette A-t-elle des desseins sur un petit collet ? La voilà sombre, sérieuse, Vindicative, précieuse ; De tout le monde elle médit, Et hardiment se loue et s'applaudit ; C'est une Prude. Enfin sans qu'on s'en doute, D'un rôle à l'autre elle passe à son choix Et sans que la chose lui coûte.Protée : c'est un nom qu'on donne aux personnes inconstantes, ou trompeuses, qui changent de profession, qui paraissent sous différentes figures (...) principalement pour tromper les autres. [F]
COMUS
Elle jouerait cent rôles à la fois, Avec tous ces talents qu'en votre soeur j'admire, L'Hiver pourra l'aimer ; mais je dois vous instruire, Qu'il n'épouse que pour trois mois.LE BAL
Tant mieux ; en faut il davantage ? Après trois mois de mariage ; Le plus aimable époux, plaît-il encor longtemps ? Ma soeur ne fit jamais de bail à vie, Et quand l'Hiver faussera compagnie, Elle compte épouser tour à tour le Printemps L'Eté, l'Automne.COMUS
Votre soeur est une aimable friponne ! Mais malgré tous ses agréments, Je doute que l'Hiver pour épouse la prenne.SCÈNE VII. Comus, La Médisance.
La médisance est habillée en dévote, sans panier, avec une pointe noir et une espèce de guimpe ou de collet.
COMUS
Mais que veut cette douairière ? Prétend-elle à l'Hiver avec ses cheveux blancs ? Il faut écouter la friponne ; Mais d'avance, elle peut compter sur mes refus.Douairière : Veuve qui jouit de son douaire. Il ne se dit que des dames de la première qualité. [F]
LA MÉDISANCE, doucereusement
Le Ciel vous tienne en joie, agréable Cornus.LA MÉDISANCE aigrement
Ma bonne ! Moi ?LA MÉDISANCE doucereusement
Ô Jupiter ! Souffrez-vous ces abus. Moi ! M'appeler ma bonne ? une Déesse !LA MÉDISANCE
Non, traître, je le suis d'un et d'autre côté : L'envieux Momus est mon père, Et ma mère l'Oisiveté.LA MÉDISANCE
Je me plais peu chez les petits Bourgeois ; J'y fuis dégoûtante, grossière, Sans façons, sans esprit.LA MÉDISANCE
Je n'y parais jamais sous ce nom effroyable, J'en choisis un plus agréable : J'en ai plusieurs que je prends tour à tour, Selon les gens que je fréquente.LA MÉDISANCE
Avec cette démarche lente, Ces yeux baissés, ce sévère maintien, Cette parure innocente et modeste, Ce ton de voix éteint, et ce doucereux geste ; Je vais trouver des gens de bien.LA MÉDISANCE
Écoutez, je vous prie. Sous un dehors d'austérité, Déguisant ma malignité, Tout sentira les traits de ma furie.LA MÉDISANCE
La vérité.LA MÉDISANCE
Sortant d'avec ces gens, vive, étourdie, aimable, Toute brillante et d'or et de rubis ; Je me ferai traîner dans un cercle agréable De Duchesses et de Marquis. Que de plaisirs, et que de ris Exciteront les charmantes saillies. Et les piquantes railleries, Que je ferai tomber sur mes meilleurs amis. Quel feu, quels traits ! Bons mots de toute espèce. Je contreferai tout, l'air, les tons, les habits Du Commandeur, de la Comtesse...LA MÉDISANCE
De là dans un café, bureau des beaux-esprits, En pédant de robe ou d'épée, En petit collet, en poupée, Par des tons décisifs et d'effroyables cris, Incapable de rien (mais capable d'envie) Je vais fronder tous les nouveaux écrits : Jusques sur leurs auteurs étendant ma furie, Je me crois un docteur sans prix, Et je me fais nommer fine plaisanterie. C'est à midi qu'on y vient m'écouter.Petit collet : (...) on appelle petit collet un homme qui s'est mis dans la réforme, dans la dévotion, parce que les gens d'église porte une petit collet. [F]
LA MÉDISANCE
Que m'importe ? Mais, non : tel qui dit qu'il m'abhorre Dans le fond de son coeur m'adore ; Et tel me hait de bonne foi Qui pourtant se plaît à m'entendre. Pour tout ouïr, tout voir, et tout répandre, La Renommée a moins de voix que moi, Moins d'oreilles, moins d'yeux. Nulle chose innocente Que je ne tourne avec malignité ; Dans un besoin même j'invente. Partout mon esprit est fêté ; On rit dès qu'on me voit paraître ; Et l'on se croit heureux de me connaître.LA MÉDISANCE
Il faut me voir dans un spectacle Avant que l'on commence ; ah, c'est-là que je plais ! On m'environne, on m'écoute en oracle : Je promène mes yeux distraits De loge en loge ; homme, femme, personne Ne peut échapper à mes traits. Les charmants contes que j'en fais ! Voyez cette beauté qui paraît simple et bonne, Dis-je à mes auditeurs, les bons tours que j'en sais ! Son sot d'époux dans ce coin l'espionne, Il prête aux jeunes gens à triples intérêts. Ce petit freluquet que vous voyez auprès, Est l'ennuyeux, ou l'amant de la belle ; Il danse, il chante, il joue un air de vielle, Voilà tout son petit savoir ; C'est un échappé de finance, Cependant il faut voir, Comme il fait le gros dos, et l'homme d'importance. Ce beau Marquis qui s'étale là-bas, Qui vient de s'annoncer avec tant de fracas, Est un fat : pour mérite il n'a que sa naissance, Il attend pour parler que sa pièce commence ; Plus haut que les acteurs, alors il parlera, De ses sottises il rira, Ou bien dans les foyers il ira voir la pièce, Et Dieu sait ce qu'il en dira, Et comme hardiment il en décidera, Chez la Présidente Lucrèce, Qui veut passer pour sa maîtresse ; Mais le public s'obstine par malheur ; À la croire femme d'honneur. Ah... ce blondin qui vient jusqu'aux bords du théâtre, En propre original est la fatuité ; De son air et de sa beauté, Il croit chaque femme idolâtre. Par pitié pour le sexe il vient se faire voir ; Vous ne le verrez point s'asseoir, Il est toujours debout, ou bien il se promène : Malgré les cris du spectateur, Il offusque, il arrête et l'actrice et l'acteur ; En traversant cent fois la scène Cet autre...Vielle : instrument de musique pour réjouir les gens du peuple, et dont jouent ordinairement les pauvres aveugles. [F]
Blondin : qui a les cheveux blonds, ou une perruque blonde. "Les coquettes aiment fort les blondins, ce sont de vrais séducteurs de femmes." Molière [F]
COMUS
As-tu bientôt noirci tous les mortels ? Sors d'ici cruelle furie, Retourne aux Enfers ta patrie ; Des fers éternels, Sont pour toi de trop doux supplices.Furie : (...) certaines divinités infernales que les poètes païens feignaient entrer dans les hommes pour les posséder ou les tourmenter. [F]
LA MÉDISANCE
Vous me chassez ? Malgré vous je reviens. Je fuis l'âme des entretiens, Et j'en fais toutes les délices. L'Hiver sans moi ne ferait que bailler ; Sa ressource toujours serait de quadriller : Le jeu n'est que pour ceux qui ne savent rien dire. L'Hiver m'épousera.Quadriller : jouer au quadrille, qui est une troupe de cavaliers qui qui se réussissent pour un tournoi ou un carrousel.
LA MÉDISANCE, d'un ton doucereux
Adieu, pour un instant, Comus, je me retire.Elle fait deux pas.
Vous êtes intendant, seigneur et scrupuleux.SCÈNE VIII. Comus, Hector Criquet.
Hector Criquet est habillé de noir avec un manteau, une grande perruque sans poudre et un grand rabat.
COMUS
Mais que cherche ici ce visage ? Serait-ce encore un Dieu ? Je n'en vis jamais tant. Ni de plus sots. Écoutons-le pourtant.HECTOR CRIQUET
C'est sans doute ici le palais du Dieu de l'Hiver ?
COMUS
Oui, Monsieur.HECTOR CRIQUET
Et c'est au Dieu Comus que j'ai apparemment l'honneur de parler.
HECTOR CRIQUET
Seigneur, j'ai appris que vous cherchiez un nombre de gens pour contribuer par leurs divers talents aux besoins et aux plaisirs de l'Hiver pendant son séjour en France.
COMUS
Il est vrai.HECTOR CRIQUET
Avec votre permission, et sauf le meilleur avis de votre divinité, ne serait-il pas beaucoup plus avantageux, au lieu de multiplier les êtres à l'infini, de trouver un sujet qui rassemblât en lui tous les divers talents ?
COMUS
Ce serait une fort bonne affaire, Car moins de gens, moins d'ennemis ; Mais dans quels climats pourrait être Un original d'un tel prix ?HECTOR CRIQUET
Je le connais, c'est une véritable encyclopédie ; Id est, l'abrégé de toutes les sciences.
HECTOR CRIQUET
J'ai trop de modestie pour vous le nommer ; mais voici un petit placet où vous trouverez avec ses mérites détaillés, ses nom et demeure.
Placet : requête abrégée, ou prière qu'on présente au roi, aux ministres, ou aux juges pour leur demander quelque grâce, quelque audience, pour quelque recommandation. [F]
COMUS
Je le lirai.HECTOR CRIQUET
Je reviendrai demain matin, savoir quel cas vous aurez fait de mon placet. Serviteur, Seigneur, serviteur.
Il fait deux pas et revient.
Comme vous êtes un Dieu, j'ai mis le placet en votre langage, je l'ai écrit en vers.
HECTOR CRIQUET
Si vous me le permettez ; j'aurai l'honneur de vous déclamer mon Placet.
COMUS
Très volontiers.HECTOR CRIQUET, déclamant ridiculement
À Monseigneur Comus, Dieu de la joie et de la bonne chère, Et du Dieu de l'Hiver Intendant ordinaire, Mais Intendant tout plein d'honneur. Monseigneur, humblement supplie ; Hector Criquet. Et vous remontre en ce Placet, Qu'il montre l'Éloquence et la Philosophie, Les Langues, le Blason, et la Géographie ; la Médecine, et les Lois, La Marine, l'Astrologie, La Guerre, la Magie, Et mille autres Arts à la fois. Ledit Hector Criquet demeure, Depuis plusieurs saisons, Auprès des petites Maisons, On l'y trouve à toute heure.Petites maisons : On dit aussi, qu'il faut mettre un homme aux petites maisons, quand il est fou, ou quand il fait une extravagance signalée ; à cause qu'il y a à Paris un hôpital de ce nom où on enferme ces fous. [F]
HECTOR CRIQUET, déclamant ridiculement
Non pas, Seigneur, mais je les enseigne. À demain Seigneur, Serviteur.
Il fait six pas.
HECTOR CRIQUET, revenant
S'il vous plaisait, je vous chanterais mon placet, Car je l'ai mis en musique.HECTOR CRIQUET
En quelle musique voulez-vous que je le chante ? Musique Italienne, Française, anglaise, allemande, suisse, turque, chinoise ? Car je compose en routes ces musiques, sans les avoir apprises que par les Mathématiques : oh cela fait de beau chant ! Parlez.
HECTOR CRIQUET
Vous en êtes pour l'Italienne, je le vois ; c'est le grand goût : aussi, qu'est-ce que cette Musique Française ? Elle approche trop des paroles.
HECTOR CRIQUET
La, la, la... Quelle voix voulez-vous ? Car je les ai tontes, haut-dessus, bas-dessus, haute-contre, taille, concordant, discordant ; voix entière ; voix claire ; basse-taille, basse-contre : parlez, choisissez.
HECTOR CRIQUET
La la la : je n'ai pas mis le titre du Placet en musique, si vous vouliez pourtant...
HECTOR CRIQUET chante en musique italienne
Monseigneur humblement supplie, etc.
Jusqu'à ces mots, le dit Hector Criquet.
HECTOR CRIQUET
J'abuse de vos bontés. À demain, Seigneur. Serviteur.
Il fait huit pas.
HECTOR CRIQUET, revenant
Il tire de dessous son manteau un violon qu'il présente à Comus.
Un Dieu sait toutes choses. Sauriez-vous jouer du violon ?
HECTOR CRIQUET
C'est que je vous danserais mon placet, j'ai composé des pas dessus.
HECTOR CRIQUET
Il chante, joue du violon, et danse en même-temps.
Je vais vous en donner le plaisir moi seul.
HECTOR CRIQUET
Un équipage, Seigneur ! Est-ce que ces talents sont récompensés dans ce pays ? On croit trop payer un génie, qui va par les maisons enseigner la philosophie et la Politique, quand on lui donne une demi-pistole pour trente leçons ; et l'on ne rougit point d'en donner dix à un danseur, à un chanteur pour douze quarts-d'heure ; cependant il est honteux à un honnête homme de trop bien savoir leurs Arts : bien danser n'est qu'un mérite de singe.
HECTOR CRIQUET
Dites, la Bagatelle. Qu'un homme du premier mérite entre dans une compagnie du bel air, s'il ne débute pas par une révérence extravagante, dit-il d'ailleurs des choses plus galantes que Démosthène et Ciceron ; si, c'est un maussade, un pédant, un sot, un homme à jeter par les fenêtres : qu'il entre ensuite un étourdi, qui jette sa tête d'un côté, son corps de l'autre ; qui danse sur un pied, qui chante en même temps, qui voltige de fauteuil en fauteuil, il ne dira que des fadaises, et toute la compagnie s'écrira : ah le joli homme ! Qu'il est aimable ! Qu'il a d'esprit ! C'est un prodige.
COMUS
Cela vous dit, que le corps a ses grâces, Comme l'esprit a ces talents ; Il faut les cultiver en homme de bons sens. De l'éducation, ils nous montrent les traces ; Mais le Français veut être universel, Et jamais, quoiqu'il se propose, Il ne sait à fond nulle chose ; Il n'est que superficiel. Bien plus, c'est de l'Art qu'il professe, Qu'il parle souvent le plus mal. Le Magistrat parle guerre sans cesse, L'Abbé parle toilette et bal, Le courtisan morale, et l'homme de Finance Parle bel esprit et science. Mais vous m'avez donné des passe-temps trop doux ; Venez revoir demain, et j'aurai soin de vous.HECTOR CRIQUET, joyeux
À demain, Seigneur, Serviteur, Serviteur.
SCÈNE IX. L'Hiver, Comus.
L'HIVER
Hé bien aurai-je une femme, Comus ? Est-elle jeune ? Est-elle belle ? De bonne humeur ? Me plaira-t-elle ?COMUS
Jusques ici mes soins ont été superflus, Un galant de votre âge est de dure défaite S'il ne prend pas une coquette.L'HIVER
Va, mon cher intendant, ne te tourmente plus J'ai moi-même fait choix d'une aimable Déesse, En qui les grâces, la gaieté, L'esprit et la délicatesse, Brillent autant que la beauté.L'HIVER
Oh ! non : de sa sincérité, J'étais cependant enchanté ; Mais de moi-même, en ma présence :Elle m'a dit du mal.
COMUS
Voyez quelle insolence ! Ah ! Si vous étiez son époux, À cause de la connaissance, Elle parlerait mieux de vous. Enfin, vous choisissez la Danse ?SCÈNE X. L'Hiver, La Volupté.
L'HIVER
Venez, belle Divinité, Par devant l'Hymen que j'appelle, Mon coeur va vous jurer une ardeur immortelle.LA VOLUPTÉ
Que parlez-vous d'Hymen, Seigneur ? C'est me trahir. Voulez-vous déjà me haïr ? Le talisman du mariage, D'un Amant tendre, aimable, vif et doux, Fait souvent un mari moine, avare , jaloux ; D'un galant, un brutal ; d'un fidèle, un volage.LA VOLUPTÉ
Toujours d'une beauté charmante, douce et sage, Complaisante, attentive aux soins de son ménage, En un moment l'Hymen fait, par un mot, Une Guenon maussade, altière, impérieuse, Une furie et coquette et joueuse. Ce beau couple d'amants, qui toujours se cherchaient ; Que les plaisirs l'un à l'autre attachaient ; Sont-ils époux, incessamment se fuient ; Et quand le sort malin les rassemble, ils s'ennuient ; On les voit dormir ou bailler, Et la discorde peut seule les réveiller.LA VOLUPTÉ
Jurez pour le présent et non pour l'avenir, Et faites des serments que vous puissiez tenir. Souvent du premier coup un coeur se laisse prendre ; Il ne faut pour charmer qu'un regard languissant ; Tout engage, tout plaît dans un amour naissant ; On croit toujours aimer, on le jure de même, Et soi-même on se trompe en trompant ce qu'on aime.LA VOLUPTÉ
Ne vous y trompez pas... je suis la Volupté, Et fille de la Liberté, Mais non pas du libertinage. Mon enjouement et ma gaieté, Et mon aimable badinage Viennent de ma tranquillité,L'HIVER
Vous êtes philosophe ?LA VOLUPTÉ
Oh non. mais le vrai Sage, Quand il touche au midi de l'âge, Trouve en moi sa félicité ; Je suis la fougueuse jeunesse, Ses foins impétueux et ses distractions ; Je hais et la folie et l'austère sagesse : J'ai des plaisirs et non des passions. Libre de soins, libre d'inquiétude, De craintes, de désirs, De remords et de repentirs, Dans une douce étude, Je trouve d'innocents plaisirs, Sans en être plus précieuse. Voilà la Volupté, Seigneur, telle qu'elle est, Si son caractère vous plaît...SCÈNE XI. L'Hiver, Comus.
SCÈNE XII. L'Hiver, Comus, L'Hymen.
L'HYMEN
Qu'est-ce à dire, pardon ? Se moque-t-on de moi ? Non ; j'en jure par ma coiffure, Et vous épouserez, ou vous direz pourquoi.L'HYMEN, en colère
Vous m'insultez encor ? Que je reste avec vous ? Prenez-vous l'Hymen pour Mercure ? Oh vous épouserez, je le veux, je l'entends...COMUS, à l'Hiver
Ce n'est que pour trois mois.L'HYMEN, brusquement
Achevez donc.L'HIVER
Un peu de patience.SCÈNE DERNIÈRE. L'Hiver, L'Hymen, Comus, La Danse amenée par un prélude, suite de l'Hymen.
DIVERTISSEMENT.
Le Bal amène les Jeux, les Ris et les Grâces.
MARCHE.
[JEUX, RIS et GRACES]
Air.
Venez plaisirs charmants et doux ; Assemblez-vous troupe immortelle Le Bal vous mené, et l'Hiver vous appelle. Venez folâtrer avec nous, Que les Grâces, Sur vos traces, Brillent toujours ; Des coeurs fondez les glaces, Brûlants Amours, Par la tendresse, La froide vieillesse, Rajeunit sans cesse, Et trouve encore de beaux jours.On danse.
Air en duo.
L'Hiver pour nous n'a rien d'épouvantable ; Ce n'est point un vieillard, triste, morne, grondeur, Cassé, transi, trembleur ; Il est riant, folâtre, aimable ; De l'Amour, il court à la table. Amants, Buveurs, il est le père des plaisirs. Chantez sa gloire ; Amants, il sait ranimer vos désirs, Buveurs, il vous enseigne à boire.On danse.
VAUDEVILLE.
[JEUX, RIS et GRACES]
Quand un jeune amant vif et tendre, A trouvé l'art de nous surprendre, L'Hiver n'éteint point nos feux ; Quels aimables noeuds, Quel sort heureux ! Près de l'époux que l'Hyménée, Unit à notre destinée, Nous nous morfondons, Nous grelottons, Nous tremblons, Nous gelons, Les quatre saisons de l'année. Auprès d'un objet du bel âge, Tant qu'on s'en tient au badinage, L'amour répond à nos voeux : Quels aimables noeuds, Quel sort heureux ! Mais quand par un destin contraire, L'Hymen se mêle de l'affaire, Nous nous morfondons, etc. L'amour fuit toujours le Notaire. Quand un Marquis dans notre bourse A dessein de faire ressource, Qu'il est doux, poli, pressant, Flatteur, caressant, Et séduisant ! Doit-il rendre ? Pendant Septembre, Octobre, Novembre, Décembre, Nous nous morfondons, Nous grelottons, etc. À la porte de l'Antichambre. Auprès d'un objet agréable, En commençant tout est aimable, L'amour répond à nos voeux ; L'ardeur de nos feux Nous rend heureux. Mais après deux jours on s'ennuie : Aux genoux de notre Sylvie, Nous nous morfondons, etc. Et l'Amour fausse compagnie. Quand une plaideuse est gentille, Ou que dans sa main l'argent brille, Elle gagne son procès, Tous les intérêts, Dépens et frais ; Mais n'avons-nous plus de quoi plaire, Ni d'argent pour aider l'affaire, Nous nous, etc. À la porté du secrétaire. Meilleurs quand notre Comédie Vous plaît et vous paraît jolie ; Quand vous vous divertissez, Vous applaudissez, Mais quand par un destin contraire Elle a le malheur de déplaire.933 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica