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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Comédie en Trois Actes avec un Prologue

L'Hiver

Léonor Jean Soulas d'Allainval· créée en 1733· 933 vers· 11 personnages

Représentée la première fois le 19 février 1733, au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • L'HIVER
  • COMUS
  • L'HYMEN
  • LE PHARAON
  • LE BAL
  • LA MODE
  • LA MÉDISANCE
  • LA VOLUPTÉ
  • HECTOR CRIQUET
  • BACCHUS
  • Les Jeux et les Ris de la Suite de l'Hiver

L'HIVER

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. L'Hiver, Comus.

L'HIVER

Oui ma foi.

COMUS

C'est un grand flandrin, Plus endormi mille fois qu'un robin, Que le moindre travail, la plus petite peine, Met en sueur, ou hors d'haleine.

Flandrin : Sobriquet que l'on donne aux hommes élancés. C'est un grand flandrin. Il est du style familier. [Ac]

Robin : Terme de dénigrement. Homme de robe. [L]

COMUS

Si vous en aurez ? Oui sans doute ; Des Français, des Italiens ; Pour les Français, Phoebus même s'emploie.

Phoebus : dieu fabuleux de l'Antiquité, qui est le même qu'Appolon ou le Soleil, frère de Diane. [F]

COMUS

Pour les Italiens Momus vous parlera, Et Mercure pour l'Opéra.

Momus : Dieu de la raillerie et des bons mots, fils du Soleil et de la Nuit, selon Hésiode. [B]

COMUS

Enfin, Seigneur, c'est une rage Comme l'on montre des désirs De travailler à vos plaisirs ; Grands et petits briguent cet avantage, Usuriers, beautés de tout âge. Combien d'originaux je vous ai retenus ! Poètes, charlatans, danseuse blonde et brune, Plaideurs désoeuvrés et camus, Coquette surannée aboyant à la lune : Plus un peintre en grotesque ; il peint les parvenus.

Camus : on dit proverbialement qu'un homme est bien camus (...) pour dire qu'il a été bien trompé, qu'il est déchu de ses prétentions, qu'il est bien honteux. [F]

Grotesque : figure capricieuse de peintre, de sculpteur, de graveur, qui a quelque chose de ridicule, d'extravagant, de monstrueux, telles que sont celles dont on pare les grottes. [F]

L'HIVER

Moi difficile ? non, Comus, Je veux de la beauté ; mais sans affetterie, Des grâces sans minauderie ; De la gaieté, mais sans coquetterie ; De l'esprit, mais sans précieux ; De la vertu, mais sans rudesse.

Affetterie : les paroles et les actions d'une personnes affétée, c'est à dire qui agit en affectant une manière coquette et trop efféminée. [F]

Coquetterie : affectation de plaire pour se faire aimer. [F]

SCÈNE III. Comus, L'Hymen.

L'hymen est habillé de jaune de la tête aux pieds ; il a un bonnet qui se termine en croissant.

COMUS

La peste.

L'HYMEN

Avec Plutus je suis associé.

Plutus : dieux des Richesses. [F]

L'HYMEN

Pour un bail de trois mois, c'est être difficile. Je laisse avec toi cette Iris. Quand je pourrai vous être utile, J'ai mon temple à deux pas dans un champ de soucis.

Iris : divinité fabuleuse des Anciens, que les poètes ont feint être la messagère de Junon. [F]

SCÈNE IV. Comus, La Mode.

LA MODE, sautant au col de Comus

Cher Comus, que je vous embrasse.

LA MODE voulant l'embrasser

En vain vous résistez.

COMUS la repoussant encore

Madame finissez, de grâce.

LA MODE vivement et gaiement

Quoi tout de bon ?

LA MODE lui faisant une profonde révérence

Comus peut-être me cajole, Sa politesse...

LA MODE

Je leur fais lire à présent les Gazettes, Les Livres de bons mots, et les nouveaux Romans : Ils sont toujours féru de chansonnettes, De Brevets de Calotte ; et de telles sornettes ; De caquets du quartier ; d'un malade aux abois, Ils vont en égayer l'oreille.

Gazette : petit imprimé, cahier, feuille volante, qu'on débite toutes les semaines, qui contient des nouvelles de toutes sortes de pays. [F]

v. 278, on lit « farois », nous remplaçons par « féru ».

Caquet : Abondance de paroles inutiles qui n'ont point de solidité. [F]

SCÈNE V. Comus, Le Pharaon.

LE PHARAON, mal habillé et enveloppé dans un manteau courant sur le théâtre

Où suis-je... où me cacher... Ah grâce...

Il se jette à genoux tourné vers le côté d'où il vient de sortir.

Messieurs, je vous quitte la place ; Vous ne me verrez plus ici sur mon honneur ; Je sors de Paris dans une heure, Ou je meure.

LE PHARAON

Ha ha ha.

SCÈNE VI. Comus, Le Bal en domino noué sur le côté, un masque à la main.

LE BAL dansant et chantant

La, la, la, la, la, la, la, la.

LE BAL

Le Bal.

LE BAL

Avec ce masque une fine coquette ; À l'étranger se donne pour Agnès.

Agnès est un personnage de l'Ecole des Femme de Molière (1662), synonyme de fraîcheur et de naïveté.

SCÈNE VII. Comus, La Médisance.

La médisance est habillée en dévote, sans panier, avec une pointe noir et une espèce de guimpe ou de collet.

COMUS

Mais que veut cette douairière ? Prétend-elle à l'Hiver avec ses cheveux blancs ? Il faut écouter la friponne ; Mais d'avance, elle peut compter sur mes refus.

Douairière : Veuve qui jouit de son douaire. Il ne se dit que des dames de la première qualité. [F]

LA MÉDISANCE aigrement

Ma bonne ! Moi ?

LA MÉDISANCE

La vérité.

LA MÉDISANCE

Il faut me voir dans un spectacle Avant que l'on commence ; ah, c'est-là que je plais ! On m'environne, on m'écoute en oracle : Je promène mes yeux distraits De loge en loge ; homme, femme, personne Ne peut échapper à mes traits. Les charmants contes que j'en fais ! Voyez cette beauté qui paraît simple et bonne, Dis-je à mes auditeurs, les bons tours que j'en sais ! Son sot d'époux dans ce coin l'espionne, Il prête aux jeunes gens à triples intérêts. Ce petit freluquet que vous voyez auprès, Est l'ennuyeux, ou l'amant de la belle ; Il danse, il chante, il joue un air de vielle, Voilà tout son petit savoir ; C'est un échappé de finance, Cependant il faut voir, Comme il fait le gros dos, et l'homme d'importance. Ce beau Marquis qui s'étale là-bas, Qui vient de s'annoncer avec tant de fracas, Est un fat : pour mérite il n'a que sa naissance, Il attend pour parler que sa pièce commence ; Plus haut que les acteurs, alors il parlera, De ses sottises il rira, Ou bien dans les foyers il ira voir la pièce, Et Dieu sait ce qu'il en dira, Et comme hardiment il en décidera, Chez la Présidente Lucrèce, Qui veut passer pour sa maîtresse ; Mais le public s'obstine par malheur ; À la croire femme d'honneur. Ah... ce blondin qui vient jusqu'aux bords du théâtre, En propre original est la fatuité ; De son air et de sa beauté, Il croit chaque femme idolâtre. Par pitié pour le sexe il vient se faire voir ; Vous ne le verrez point s'asseoir, Il est toujours debout, ou bien il se promène : Malgré les cris du spectateur, Il offusque, il arrête et l'actrice et l'acteur ; En traversant cent fois la scène Cet autre...

Vielle : instrument de musique pour réjouir les gens du peuple, et dont jouent ordinairement les pauvres aveugles. [F]

Blondin : qui a les cheveux blonds, ou une perruque blonde. "Les coquettes aiment fort les blondins, ce sont de vrais séducteurs de femmes." Molière [F]

COMUS

As-tu bientôt noirci tous les mortels ? Sors d'ici cruelle furie, Retourne aux Enfers ta patrie ; Des fers éternels, Sont pour toi de trop doux supplices.

Furie : (...) certaines divinités infernales que les poètes païens feignaient entrer dans les hommes pour les posséder ou les tourmenter. [F]

SCÈNE VIII. Comus, Hector Criquet.

Hector Criquet est habillé de noir avec un manteau, une grande perruque sans poudre et un grand rabat.

HECTOR CRIQUET

C'est sans doute ici le palais du Dieu de l'Hiver ?

HECTOR CRIQUET

Et c'est au Dieu Comus que j'ai apparemment l'honneur de parler.

HECTOR CRIQUET

Seigneur, j'ai appris que vous cherchiez un nombre de gens pour contribuer par leurs divers talents aux besoins et aux plaisirs de l'Hiver pendant son séjour en France.

HECTOR CRIQUET

Avec votre permission, et sauf le meilleur avis de votre divinité, ne serait-il pas beaucoup plus avantageux, au lieu de multiplier les êtres à l'infini, de trouver un sujet qui rassemblât en lui tous les divers talents ?

HECTOR CRIQUET

Je le connais, c'est une véritable encyclopédie ; Id est, l'abrégé de toutes les sciences.

HECTOR CRIQUET

J'ai trop de modestie pour vous le nommer ; mais voici un petit placet où vous trouverez avec ses mérites détaillés, ses nom et demeure.

Placet : requête abrégée, ou prière qu'on présente au roi, aux ministres, ou aux juges pour leur demander quelque grâce, quelque audience, pour quelque recommandation. [F]

HECTOR CRIQUET

Je reviendrai demain matin, savoir quel cas vous aurez fait de mon placet. Serviteur, Seigneur, serviteur.

Il fait deux pas et revient.

Comme vous êtes un Dieu, j'ai mis le placet en votre langage, je l'ai écrit en vers.

HECTOR CRIQUET

Si vous me le permettez ; j'aurai l'honneur de vous déclamer mon Placet.

HECTOR CRIQUET, déclamant ridiculement

Non pas, Seigneur, mais je les enseigne. À demain Seigneur, Serviteur.

Il fait six pas.

HECTOR CRIQUET

En quelle musique voulez-vous que je le chante ? Musique Italienne, Française, anglaise, allemande, suisse, turque, chinoise ? Car je compose en routes ces musiques, sans les avoir apprises que par les Mathématiques : oh cela fait de beau chant ! Parlez.

HECTOR CRIQUET

Vous en êtes pour l'Italienne, je le vois ; c'est le grand goût : aussi, qu'est-ce que cette Musique Française ? Elle approche trop des paroles.

HECTOR CRIQUET

La, la, la... Quelle voix voulez-vous ? Car je les ai tontes, haut-dessus, bas-dessus, haute-contre, taille, concordant, discordant ; voix entière ; voix claire ; basse-taille, basse-contre : parlez, choisissez.

HECTOR CRIQUET

La la la : je n'ai pas mis le titre du Placet en musique, si vous vouliez pourtant...

HECTOR CRIQUET chante en musique italienne

Monseigneur humblement supplie, etc.

Jusqu'à ces mots, le dit Hector Criquet.

HECTOR CRIQUET

J'abuse de vos bontés. À demain, Seigneur. Serviteur.

Il fait huit pas.

HECTOR CRIQUET, revenant

Il tire de dessous son manteau un violon qu'il présente à Comus.

Un Dieu sait toutes choses. Sauriez-vous jouer du violon ?

HECTOR CRIQUET

C'est que je vous danserais mon placet, j'ai composé des pas dessus.

HECTOR CRIQUET

Il chante, joue du violon, et danse en même-temps.

Je vais vous en donner le plaisir moi seul.

HECTOR CRIQUET

Un équipage, Seigneur ! Est-ce que ces talents sont récompensés dans ce pays ? On croit trop payer un génie, qui va par les maisons enseigner la philosophie et la Politique, quand on lui donne une demi-pistole pour trente leçons ; et l'on ne rougit point d'en donner dix à un danseur, à un chanteur pour douze quarts-d'heure ; cependant il est honteux à un honnête homme de trop bien savoir leurs Arts : bien danser n'est qu'un mérite de singe.

HECTOR CRIQUET

Dites, la Bagatelle. Qu'un homme du premier mérite entre dans une compagnie du bel air, s'il ne débute pas par une révérence extravagante, dit-il d'ailleurs des choses plus galantes que Démosthène et Ciceron ; si, c'est un maussade, un pédant, un sot, un homme à jeter par les fenêtres : qu'il entre ensuite un étourdi, qui jette sa tête d'un côté, son corps de l'autre ; qui danse sur un pied, qui chante en même temps, qui voltige de fauteuil en fauteuil, il ne dira que des fadaises, et toute la compagnie s'écrira : ah le joli homme ! Qu'il est aimable ! Qu'il a d'esprit ! C'est un prodige.

HECTOR CRIQUET, joyeux

À demain, Seigneur, Serviteur, Serviteur.

SCÈNE IX. L'Hiver, Comus.

SCÈNE X. L'Hiver, La Volupté.

SCÈNE XI. L'Hiver, Comus.

SCÈNE XII. L'Hiver, Comus, L'Hymen.

L'HYMEN, brusquement

Achevez donc.

SCÈNE DERNIÈRE. L'Hiver, L'Hymen, Comus, La Danse amenée par un prélude, suite de l'Hymen.

DIVERTISSEMENT.

Le Bal amène les Jeux, les Ris et les Grâces.

MARCHE.

VAUDEVILLE.

[JEUX, RIS et GRACES]

Quand un jeune amant vif et tendre, A trouvé l'art de nous surprendre, L'Hiver n'éteint point nos feux ; Quels aimables noeuds, Quel sort heureux ! Près de l'époux que l'Hyménée, Unit à notre destinée, Nous nous morfondons, Nous grelottons, Nous tremblons, Nous gelons, Les quatre saisons de l'année. Auprès d'un objet du bel âge, Tant qu'on s'en tient au badinage, L'amour répond à nos voeux : Quels aimables noeuds, Quel sort heureux ! Mais quand par un destin contraire, L'Hymen se mêle de l'affaire, Nous nous morfondons, etc. L'amour fuit toujours le Notaire. Quand un Marquis dans notre bourse A dessein de faire ressource, Qu'il est doux, poli, pressant, Flatteur, caressant, Et séduisant ! Doit-il rendre ? Pendant Septembre, Octobre, Novembre, Décembre, Nous nous morfondons, Nous grelottons, etc. À la porte de l'Antichambre. Auprès d'un objet agréable, En commençant tout est aimable, L'amour répond à nos voeux ; L'ardeur de nos feux Nous rend heureux. Mais après deux jours on s'ennuie : Aux genoux de notre Sylvie, Nous nous morfondons, etc. Et l'Amour fausse compagnie. Quand une plaideuse est gentille, Ou que dans sa main l'argent brille, Elle gagne son procès, Tous les intérêts, Dépens et frais ; Mais n'avons-nous plus de quoi plaire, Ni d'argent pour aider l'affaire, Nous nous, etc. À la porté du secrétaire. Meilleurs quand notre Comédie Vous plaît et vous paraît jolie ; Quand vous vous divertissez, Vous applaudissez, Mais quand par un destin contraire Elle a le malheur de déplaire.

933 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica