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Féérie en prose· Féérie en un Acte

Le Pauvre Bougre et le Bon Génie

Alphonse Allais· imprimée en 1889· 16 vers· 3 personnages

Personnages

  • LE PAUVRE BOUGRE,  ; M. GUYON fils
  • LE GARÇON, M. RÉFY
  • LE BON GÉNIE, Melle DORVILLE

LE PAUVRE BOUGRE ET LE BON GÉNIE

La terrasse d'un modeste café situé dans une rue peu passante. Chaises, guéridons.

SCÈNE PREMIÈRE

LE GARÇON DE CAFÉ

Il essuie les tables en poussant des vocalises, ainsi que font les artistes lyriques pour entretenir leur organe, puis il enlève deux verres vides.

Ah, ah, ah, ah, ah, ah ! Hum ! Hum ! Hum ! Hum ! C'est épatant, jamais je ne me suis senti en voix comme aujourd'hui.

Il chante.

Ô Mathilde, idole de mon âme !

Quel organe, hein !

Avec amertume.

Et tout ça pour servir des sales bocks à un tas de mufles qui vous collent deux ronds de pourboire !... Et c'est ça qu'on appelle une destinée !... Ah malheur !

Il chante.

Gloire immortelle de nos aïeux !

J'en aurais un succès ce soir au Grand_Opéra_de_Montélimar !... Et si je dis Montélimar, c'est que, dans la situation que j'occupe en ce moment, je n'ai pas le droit de faire mon malin !... Et pourtant, avec ce creux-là !...

Il fait le geste d'un homme qui en prend son parti.

Enfin ! Quand je me ferais de la bile et de la bile, ça n'arrangerait rien, n'est-ce pas ?... Alors...

Il sort en chantant.

Qu'importe les trahisons....

SCÈNE II.

LE PAUVRE BOUGRE

Il arrive las, ô combien ! et vêtu d'un costume propre, mais puréeiforme au delà de toute expression. Il se laisse choir sur une chaise.

Oh ! Certes, j'ai mes défauts et je ne me donne pas comme plus parfait qu'un autre ; mais il y a une chose qu'on ne peut pas me retirer, c'est que j'ai bigrement soif ! Oh oui, j'ai soif ! Au cours de ma longue carrière, si fertile pourtant en pépies de toutes sortes, je crois bien n'avoir jamais éprouvé une telle soif qu'en ce moment.

Il tire de sa poche une pièce de 10 centimes au moyen de laquelle il heurte la table.

Garçon !... Il n'y a rien qui vous altère comme de monter tous ces escaliers, si ce n'est pourtant que de les descendre.

Il refrappe.

Garçon !... En mettant bout à bout tous les escaliers que j'ai montés et descendus depuis quelques semaines, je pourrais sûrement escalader l'Olympe !

Il s'interrompt.

Tiens un vers !

Il déclame avec affectation.

Je pourrais sûrement escalader l'Olympe !

Ça n'est pas un très beau vers, mais c'est un vers.

Il frappe de nouveau plus fort sur le guéridon.

Garçon !... Si ce garçon tarde encore à venir, il ne trouvera à ma place qu'un cadavre desséché.

SCÈNE III. LE PAUVRE BOUGRE, LE GARÇON DE CAFÉ.

LE GARÇON

Voilà, voilà, on y vole !

LE PAUVRE BOUGRE

Soit dit sans reproche, ça n'est pas trop tôt.

LE GARÇON

Ah ! C'est vous, mon pauvre monsieur ! Eh bien ! Comment ça va ?

LE PAUVRE BOUGRE

Euh ! euh !

LE GARÇON

Avez-vous fini par trouver une place ?

LE PAUVRE BOUGRE

Pas la moindre, hélas ! Tous les commerçants m'ont dit de repasser.

LE GARÇON, riant bêtement

Ils vous prennent pour une blanchisseuse.

LE PAUVRE BOUGRE, haussant les épaules

Vous trouvez ça drôle, vous ?

LE GARÇON

Oh non !... Mais il faut bien rire.... Alors, une absinthe, comme d'habitude ?

LE PAUVRE BOUGRE

Non, pas d'absinthe encore.... J'ai trop soif. Boire de l'absinthe quand on a soif, mon ami, c'est offenser le créateur !... La bière suffit à cet usage.

LE GARÇON

Alors, un bock ?

LE PAUVRE BOUGRE

Un simple bock.

LE GARÇON

Blonde ?... Brune ?

LE PAUVRE BOUGRE

Blonde !

Se ravisant brusquement.

Non !... Brune.

SCÈNE IV.

LE PAUVRE BOUGRE

C'est pourtant vrai ce qu'il chante, cet imbécile ! Entre la brune et la blonde, mon coeur n'a point cessé de vagabonder. Il y eut des blondes pour lesquelles j'aurais lâché toutes les brunes du globe, et j'ai connu des brunes à qui j'aurais sacrifié mon existence entière.... Le tout sans préjudice de certaines jeunes dames châtain et de rousses jouvencelles.

SCÈNE V. Le Pauvre Bougre, Le Garçon.

LE GARÇON

Le bock demandé !

LE PAUVRE BOUGRE

Il saisit le bock et le vide d'un seul trait, à la grande stupeur du garçon.

Cette bière n'est pas buvable.

LE GARÇON, contemplant le bock vide

Que serait-ce donc, si elle l'était ?

LE PAUVRE BOUGRE

J'en redemanderais.

LE GARÇON, d'un air détaché

Oh ! Ça, la bière ! Ça n'est pas notre fort ici !

LE PAUVRE BOUGRE

Je m'en aperçois.

LE GARÇON, changeant la conversation

Alors, mon pauvre monsieur, toujours sur le pavé ?

Sur le pavé : Sans emploi.

LE PAUVRE BOUGRE

Toujours, hélas !... Et mes petites économies qui commencent à s'épuiser.

Il compte son argent.

Il me reste un franc quarante pour finir l'année.

LE GARÇON

C'est plutôt maigre.

LE PAUVRE BOUGRE

Un franc quarante !... Ce fonds de réserve qui semblerait suffisant à certaines sociétés financières que je ne veux pas désigner plus clairement, est bien mince pour un homme seul... Enfin ! Espérons !... Et oublions ! Maintenant, donnez-moi une absinthe, mon ami ! L'absinthe, c'est l'oubli ! L'absinthe, c'est l'évasion céleste de ce bagne terrestre qui s'appelle là vie.

LE GARÇON, rêveur

Peut-être bien.

LE PAUVRE BOUGRE

Quelquefois, vous voyez un homme dans le ruisseau. Vous dites : « C'est un homme saoul ». Non ! C'est un évadé.

LE GARÇON

Et les sergents de ville le fourrent au poste, pour lui apprendre à se sauver une autre fois... Pure, votre absinthe ?

LE PAUVRE BOUGRE

Non, avec de l'anisette.

LE GARÇON

Il sort en chantant.

Enfants, c'est moi qu'est l'anisette L'anisett' de chez Cusenier....

Cusenier : Marque française d'anisette créée en 1668, originaire du Doubs. Elle existe encore au XXIème siècle.

SCÈNE VI.

LE PAUVRE BOUGRE, seul

Cet homme est d'une gaîté indécente ! Il me fait cruellement sentir qu'il en a une, lui, de place ! Et combien charmante, sa fonction ! Verseur d'oubli !...

SCÈNE VII. Le Pauvre Bougre, Le Garçon.

LE GARÇON

Il entre en chantant.

C'est l'heure sainte De l'absinthe.

LE PAUVRE BOUGRE

Vous êtes gai, mon ami ?

LE GARÇON

Moi ? Ah ! Fichtre non, je ne suis pas gai !

LE PAUVRE BOUGRE

Mais vous chantez tout le temps.

LE GARÇON

Ça n'est pas une raison qu'on soit gai parce qu'on chante.

LE PAUVRE BOUGRE

Pourtant ?

LE GARÇON

Non, la vérité, c'est que je chante parce que je suis chanteur.

LE PAUVRE BOUGRE

Chanteur ?

LE GARÇON

Bien sûr... J'ai l'air, comme ça, d'être un garçon de café, comme les autres, eh bien, pas du tout !

Se redressant.

Je suis artiste lyrique.

LE PAUVRE BOUGRE

Étrange combinaison !

LE GARÇON

Ah ! Mon pauvre monsieur, c'est une bien triste histoire, et... si vous avez une minute ?

LE PAUVRE BOUGRE

Si j'ai une minute ! J'en ai cent, j'en ai mille, des minutes ! Je n'ai que de ça ! Contez-moi votre histoire, mon ami.

LE GARÇON

Voici, et vous allez voir qu'il n'y a pas que vous de malheureux sur la terre.

LE PAUVRE BOUGRE

La société est mal faite.

LE GARÇON

Imaginez-vous qu'il y a quelques années, je venais de débuter comme garçon dans un petit restaurant, près de l'Opéra-Comique... l'ancien, vous savez....

LE PAUVRE BOUGRE

Oui, celui qui a déjà brûle.

LE GARÇON

Oui... Alors, un beau jour, voilà des messieurs, des messieurs bien, des journalistes, qui découvrent que j'ai une voix superbe, mais là, une voix superbe ! Tout le monde me prédit que j'arriverai à l'Opéra. Je ne fais ni une ni deux, je prends des leçons de chant et, peu de temps après, je débutais dans un petit théâtre de province.

LE PAUVRE BOUGRE

Tous mes compliments !

LE GARÇON

Ah ! Ben, ouiche ! Je n'avais pas plutôt débuté que je perdais ma voix.

Il montre sa gorge et imite le manège des personnes aphones.

Pas plus de voix que sur la main ! Ah ! C'était gai !... Alors quoi, j'ai dû reprendre mon tablier de garçon de café.

LE PAUVRE BOUGRE

Cette profession en vaut bien une autre.

LE GARÇON

Moi, je ne trouve pas... Mais laissez moi continuer. Il n'y avait pas huit jours que je servais des bocks et des mazagrans que voilà ma voix qui revient !... Ça vous épate, ça ?

LE PAUVRE BOUGRE, froidement

Rien ne m'épate.

LE GARÇON

Quand je vois mon organe revenir, qu'est-ce que je fais ? Je relâche mon tablier et je retrouve un engagement.

LE PAUVRE BOUGRE

Et alors ?

LE GARÇON, tristement

Oh ! Le reste, vous pouvez le deviner.

LE PAUVRE BOUGRE

Vous reperdez votre voix ?

LE GARÇON

Juste ! Et à partir de ce moment-là, ça a toujours été la même chose : une voix magnifique quand je suis garçon de café, et nib quand il faut que je chante Guillaume_Tell.

LE PAUVRE BOUGRE

La situation n'est pas dénuée d'un certain piquant. Savez-vous ce que vous devriez faire ?

LE GARÇON

Dites.

LE PAUVRE BOUGRE

Tâchez de vous faire engager dans un café-concert. Vous chanterez votre répertoire tout en servant des consommations.

LE GARÇON

C'est une idée, j'y songerai.

LE PAUVRE BOUGRE

Hélas ! Moi, je n'ai pas cette ressource-là. Je ne suis ni chanteur, ni garçon de café. Je suis comptable, comptable en disponibilité, par retrait d'emploi.

LE GARÇON

Ne vous désolez pas, mon pauvre monsieur, je suis sûr que vous trouverez une bonne place au moment où vous vous y attendrez le moins.

LE PAUVRE BOUGRE

J'en accepte l'augure, car ma patience est à bout.... Toutes ces démarches, toutes ces humiliations !...

LE GARÇON, sombre

Les humiliations !... Je connais çà.

LE PAUVRE BOUGRE, philosophe

Oh ! Les humiliations, à vrai dire, c'est encore ce qui me coûte le moins, car, depuis le temps, je me suis fait un front qui ne sait plus rougir.

LE GARÇON, ironique

C'est votre chapeau qui rougit pour vous.

LE PAUVRE BOUGRE, enlevant son chapeau et constatant qu'il est, en effet, tout rouge

Le fait est que mon galurin tourne à l'écarlate.

LE GARÇON

Par contre, votre redingote devient d'un fort joli vert.

LE PAUVRE BOUGRE

Les voilà bien, les mystères de la Nature ! Qui expliquera jamais pourquoi le Temps, cet étrange teinturier, s'amuse à pousser les vieux chapeaux au rouge, cependant qu'il verdit les antiques redingotes noires.

Il approche son chapeau de la manche de sa redingote.

Le vert de ma redingote fait admirablement valoir le rouge de mon couvre-chef.

LE GARÇON

Et réciproquement.

LE PAUVRE BOUGRE

Ainsi rapprochés, ma redingote paraît plus verte et mon chapeau plus rouge.

LE GARÇON

Ça n'est même pas vilain, quand on y réfléchit.

LE PAUVRE BOUGRE

Je préférerais, néanmoins, un costume moins polychrome.... **** Quand pourrai-je m'offrir un complet neuf de la Belle_Jardinière ?

LE GARÇON

Ça n'est pas de l'ambition de votre part.

LE PAUVRE BOUGRE

Je n'ai jamais été ambitieux. Avec cent sous par jour, j'aurais été le plus heureux des hommes.

LE GARÇON

Cent sous par jour ! Ça n'est pas le Pérou.

LE PAUVRE BOUGRE

Je m'en serais largement contenté, moi ! Où est-il le bon génie qui m'assurerait cent sous par jour ?

Une musique céleste se fait entendre qui arrête brusquement les propos des deux hommes.

SCÈNE VIII. Le Pauvre Bougre, Le Garçon, Le Bon Génie.

LE BON GÉNIE

Un bon génie ! Qui parle de bon génie ? Présent !

Le pauvre bougre et le garçon tombent en extase et joignent les mains.

LE PAUVRE BOUGRE

Quoi !... Vous seriez ?...

LE BON GÉNIE

Un bon génie, oui.... Qu'y a-t-il d'étonnant à cela ?

LE PAUVRE BOUGRE

Oh ! Rien... ou plutôt, si ! L'aventure n'est pas banale.

LE BON GÉNIE

C'est toi qui m'as appelé, pauvre bougre ?

LE BON GÉNIE

Tu as bien fait, pauvre bougre, car je suis de ceux qu'on n'invoque jamais en vain. Qu'y a-t-il pour ton service ?

LE PAUVRE BOUGRE

Tout à l'heure, je disais à monsieur...

Il désigne le garçon de café.

... qu'avec cent sous par jour je serais, le plus heureux des hommes.

LE BON GÉNIE, riant

Cent sous par jour ! Ah ! Pauvre bougre, on ne peut pas t'accuser d'avoir la folie des richesses.

LE PAUVRE BOUGRE

Je le disais tout à l'heure à monsieur. Je n'ai jamais été ambitieux.

LE BON GÉNIE

Alors, cent sous par jour, cela te suffirait ?

LE PAUVRE BOUGRE

Largement.

LE BON GÉNIE

Eh bien, sois heureux, pauvre bougre. Tu vas être exaucé.

LE PAUVRE BOUGRE, exultant

Vrai ? Vous pouvez faire ça pour moi ?

LE BON GÉNIE

Mais oui, grand benêt, rien n'est plus simple... Seulement, comme j'ai autre chose à faire qu'à t'apporter chaque matin une... comment dites-vous, simples mortels ?

LE GARÇON

Une thune.

LE BON GÉNIE

C'est bien cela, une thune !... Comme j'ai autre chose à faire qu'à t'apporter une thune chaque matin, je vais te remettre tout ton compte en bloc.

LE PAUVRE BOUGRE, n'en croyant pas ses oreilles

En bloc !... Tout mon compte, en bloc !

Il fait le geste d'amonceler des tas d'or sur le guéridon.

En bloc !

LE GARÇON, émerveillé et répétant le geste

En bloc ! Veinard ! Je vous le disais bien, moi, que ça deviendrait bon pour vous.

LE PAUVRE BOUGRE, au bon génie

Et... quand allez-vous me livrer la petite somme ?

LE BON GÉNIE

Comme tu es pressé, pauvre bougre ! Il me faut le temps de faire ton compte. Attends-moi un instant. Je ne fais qu'aller et venir.

Il sort au son d'une musique céleste.

SCÈNE IX. Le Pauvre Bougre, Le Garçon.

LE GARÇON

Ah ! Vous pouvez vous vanter d'en avoir une, de veine ! Vous cherchez une place et vous trouvez... quoi ? La fortune !

LE PAUVRE BOUGRE, faisant la moue

Oh ! La fortune ! Cent sous par jour !

LE GARÇON

Vous avez été bête de ne pas demander davantage.

LE PAUVRE BOUGRE

Est-ce que je pouvais me douter ?...

LE GARÇON

Qu'est-ce que vous allez faire de tout cet argent-là ?

LE PAUVRE BOUGRE

Je vais commencer par m'acheter un chapeau moins rouge et une redingote moins verte. Ça me changera un peu.

LE GARÇON, riant bêtement

À votre place, moi, j'achèterais un chapeau vert et une redingote rouge, ça vous changerait encore plus.

LE PAUVRE BOUGRE

Je n'en ferai rien. Le vrai gentleman doit éviter, avant tout, d'arborer dans son costume des couleurs voyantes.

LE GARÇON

Vous allez faire la noce, hein ?

LE PAUVRE BOUGRE, haussant les épaules

La noce ! La grande vie ! Ohé ! Ohé ! Entretenir des danseuses ! Tout ça avec cent sous par jour ! Vous êtes fou, mon cher !

LE GARÇON

Il y a danseuses et danseuses. Ainsi, tenez, j'en connais, moi, au Moulin_de_la_Galette...

LE PAUVRE BOUGRE, songeur

C'est vrai, que j'ai été bête... J'aurais dû demander un louis... Pour ce que ça lui coûte, à ce bon génie !

LE GARÇON, frappé d'une idée subite

Mais, j'y pense ! Puisque vous allez toucher toute votre galette en bloc.

Il fait le geste d'amonceler de l'or.

Qu'est-ce qui vous empêche de la placer en viager, au lieu de vivre bêlement sur le capital ?

LE PAUVRE BOUGRE

Je ne sais pas si ça serait bien correct. J'ai droit à cent sous, je je n'ai pas droit à six francs.

LE GARÇON

Ce scrupule vous fait honneur ; mais, à votre place, je ne le partagerais pas. Cet argent, que vous allez toucher, il est à vous. Vous avez bien le droit d'en faire ce que bon vous semble.

LE PAUVRE BOUGRE, hésitant

J'y songerai.

LE GARÇON

Ou bien encore, achetez un café-concert. C'est ça qui rapporte !

LE PAUVRE BOUGRE

Je vous vois venir, vous. Un café-concert où vous pousseriez la romance en servant des cerises à l'eau-de-vie.

LE PAUVRE BOUGRE, l'interrompant du geste

Chut !

Musique céleste.

Voici revenir mon céleste bienfaiteur.

Inquiet.

Mais où a-t-il mis mon argent ! Il n'a pas l'air de ployer sous le faix.

LE GARÇON

Il vous apporte la somme en billets de banque.

LE PAUVRE BOUGRE

Ou en chèques.

SCÈNE X. Le Pauvre Bougre, Le Garçon, Le Bon Génie.

LE BON GÉNIE

Rebonjour, pauvre bougre ! Tu ne t'es pas trop ennuyé pendant mon absence ?

LE PAUVRE BOUGRE

Mais non, je causais avec monsieur. Je faisais des projets d'avenir.

LE BON GÉNIE

Ah !

LE PAUVRE BOUGRE

Mais oui... Je ne suis pas encore bien fixé.

LE BON GÉNIE

Tu vas l'être à l'instant.

Il lui met dans la main une somme de sept francs cinquante.

Voilà, pauvre bougre.

LE PAUVRE BOUGRE, contemplant ahuri ses sept francs cinquante

Quoi ! Qu'est-ce que c'est que ça ?

LE BON GÉNIE

C'est ton compte.

LE PAUVRE BOUGRE

Mon compte ?... Sept francs cinquante ! Mais vous m'aviez dit que vous me remettriez tout ça en bloc !

LE BON GÉNIE

La somme que je te remets là, pauvre bougre, représente ton compte exact.

LE PAUVRE BOUGRE, s'obstinant à ne pas vouloir comprendre

Sept_francs_cinquante ! Non, non ! Vous plaisantez, j'ai plus que ça à toucher, voyons ! Dites-moi que vous plaisantez.

LE BON GÉNIE

Sache, pauvre bougre, que les bons génies ne plaisantent jamais.

LE PAUVRE BOUGRE

Sept francs cinquante !... Mais alors, si je sais compter,... et je sais compter, puisque je suis comptable par profession, je n'aurais plus qu'un jour et demi à vivre ?

LE BON GÉNIE

Hélas ! Pauvre bougre ! Mon pouvoir ne va pas jusqu'à te prolonger ton existence. Je le regrette.

LE PAUVRE BOUGRE

Et moi donc ? Encore un jour et demi à vivre !

LE BON GÉNIE

Exactement trente-six heures.

LE GARÇON

Ça n'est pas gras.

LE BON GÉNIE

Tâche de te faire une raison, pauvre bougre.

LE PAUVRE BOUGRE

Une raison ! Mais elle est toute faite, la raison !

Prenant gaîment son parti.

Oh là là ! J'en ai vu bien d'autres !

Il jette son chapeau en l'air, passe sa jambe par-dessus le guéridon.

Et allez donc, c'est pas mon père ! Que désormais ma devise soit : « Courte et bonne ! » À nous les danseuses du Moulin_de_la_Galette. Et, pour commencer : Garçon, un Pernod !

LE GARÇON

Avec de l'anisette, votre Pernod ?

LE PAUVRE BOUGRE

Non ; pur.

16 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0