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un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Comédie en un Acte, Mêlée de Chant

Les Papilllotes

Jacques-Arsène-François-Polycarpe Ancelot, Jacques Arago· créée en 1834· 67 vers· 11 personnages

Représentée pour la première fois sur le théâtre du Vaudeville, le 17 Janvier 1834.

Personnages

  • COMTE DE SAINT-POL, MM. VOLNYS
  • MOLIÈRE, FONTENAY
  • DELAUNAY, MATHIEU
  • SAINT-ÉVREMONT, BALARD
  • DE LONGUEVILLE, HIPPOLYTE
  • D'ESTRÉES, LEPEINTRE
  • GERMAIN, domestique de Ninon PROSPER
  • NINON DE LENCLOS, Madame DOCHE
  • LA COMTESSE DE SAINT-POL, mère du Comte, Madame GUILLEMAIN
  • MADAME DE COULANGES, Madame CÉCILE
  • MADAME DE LAFAYETTE, Madame LACAZE

LES PAPILLOTES.

Le Théâtre représente une pièce de l'appartement de Ninon. Portes au fond ; portes latérales ; une toilette à droite de l'acteur ; une table et tout ce qu'il faut pour écrire, à gauche.

SCÈNE PREMIÈRE. Ninon, devant la table, écrivant ; plusieurs valets à livrée derrière elle ; Germain.

NINON, écrivant

« Monseigneur, je vous remercie de votre bonté : Molière mérite la faveur que j'ai réclamée pour lui, et vous accomplissez un acte de justice en la lui accordant. Je voudrais pouvoir vous aimer autrement que je ne fais, mais mon coeur est pris... pour le moment. Je vous engage donc à la patience ; et l'espérance, je ne vous la défends point ! Si l'une est une vertu, l'autre est presque un bonheur. - Je suis, Monseigneur : NINON DE LENCLOS. »

Elle met la lettre dans une enveloppe.

Picard, portez celle lettre à son adresse ; puis ce paquet, chez Monsieur Poquelin de Molière : allez. Vous, Germain, ce billet, à Monsieur_le_Prince_de_Condé : s'il vous donne une réponse, vous me l'apporterez sans perdre une minute. Si l'on vous dit qu'il n'y est pas, vous insisterez, en mon nom, et vous donnerez cette bourse aux laquais.

GERMAIN

Et s'ils la refusent ?

NINON

Les laquais des grands seigneurs ne refusent jamais.

GERMAIN

Si pourtant cela arrivait par hasard ?

NINON

Alors, vous la garderiez. À votre retour, qu'il y ait du monde chez moi ou non, vous entrerez. Allez vite.

GERMAIN

J'y cours, Mademoiselle.

SCÈNE II.

NINON, seule et se levant

Oui, le tort de Madame de Saint-Pol a été assez expié : que ne dois-je pas faire pour la mère de l'homme que j'aime aujourd'hui ?... Je veux qu'elle rentre à la Cour. Longueville aussi obtiendra sa grâce !... Voilà trois mois qu'il se cache !... Son duel est trop puni !... Quant à la faveur que je demande pour moi, il est impossible qu'on me la refuse : je veux être présentée au Louvre... Pourquoi pas ?... La Reine a un grand désir de me connaître, et je n'ignore pas que le Roi donnerait le plus beau diamant de sa couronne... Pauvres monarques ! Que votre puissance est fragile !

AIR : Un page aimait la jeune Adèle.

Il est pour vous des heures triomphales, Jouissez-en, messieurs les rois ! On trouve en France des Omphales Dont le pouvoir lutte contre vos droits. Votre faiblesse nous seconde ; Vous vous courbez alors, et c' est à nous D'indiquer, en passant, au monde Qu'on peut voir les rois à genoux.

Ma toilette de présentation est prête : simple, élégante, telle qu'elle convient à Ninon_de_Lenclos. Ah !... Voici l'esclave !... Je suis trop heureuse pour le désespérer aujourd'hui.

Elle s'assied près de la toilette.

SCÈNE III. Ninon, Saint-Pol.

SAINT-POL, entrant

Bonjour à ma gracieuse amie.

NINON

Approchez, bien-aimé comte !... Nous serons gaie ce matin, je vous le promets.

SAINT-POL, s'asseyant à côté d'elle

La gaîté vous sied si bien !

NINON

Est-ce que la bouderie m'enlaidit ?

SAINT-POL

Vous savez, ma toute belle, que rien n'a ce pouvoir ; pas même ces papillotes que je brûle d'enlever.

Papillote : Morceau de papier dont on enveloppe les mèches de cheveux pour les friser. [L]

NINON

Laissez donc, laissez donc !... Ou je serais coiffée comme une femme savante.

SAINT-POL, ôtant quelques papillotes

Je suis jaloux de ces papiers !... Ils me privent du plaisir de voir ces cheveux si beaux !... Mais, dites-moi, avec quoi avez-vous fait ces papillotes ?

NINON

Je ne sais... Je n'avais rien !... Ah ! Des sermons de Mascaron.

Jules Mascaron (1634-1703) est un ecclésiastique oratorien, célèbre pour ces prédications.

SAINT-POL

Comme vous traitez nos génies ecclésiastiques !

NINON

Les sermons m'endorment.

SAINT-POL

En vérité ?

SAINT-POL

Impie !... Ne pouviez-vous disposer de ce gros manuscrit qui est là, sur cette table ?

NINON

Oh ! Non pas !... C'est une comédie de Molière ; et je le respecte, lui, d'abord parce que c'est un grand homme, ensuite parce qu'il n'est que mon ami.

SAINT-POL, souriant

Impertinente !... Vous ne me respectez donc pas, moi ?

NINON, reculant son fauteuil

Si Monsieur_le_Comte_de_Saint-Pol le désire ?

SAINT-POL

Un peu !... Cela ne gâte rien.

NINON

Prenez garde !... On ne respecte que l'amant qu'on veut prendre ou celui qu'on veut quitter.

SAINT-POL

En ce cas, rapprochez-vous.

NINON

J'y consens : mais rendez-moi mes papillotes.

SAINT-POL

Pas avant de les avoir examinées !... Ah ! Vous vous trompiez, ce ne sont point des sermons ! Ceci est un fragment de lettre du Comte de Coligny.

NINON

Oh ! Rendez-la moi !... C'est ma première passion, et il est mort. Pauvre comte !... Sa lettre méritait mieux que cela.

SAINT-POL, ouvrant une autre papillote

Dans celle-ci on parle beaucoup d'argent.

NINON

Oui, je me souviens !... C'est un négociant qui a voulu m'acheter... Je lui ai répondu que je n' entendais rien au commerce.

SAINT-POL

Et celle-là ?...

NINON

Ah ! Donnez-moi ce papier.

Elle le prend.

Du moins, vous ne le verrez pas ce soir.

Elle l'enferme dans sa toilette.

SAINT-POL

Pourquoi cela ?

NINON

Vous le saurez plus tard.

SAINT-POL

Ah ! J'en tiens encore une !... Mais, ce n'est pas une lettre !...

Il lit.

« Je promets d'aimer La_Châtre toute ma vie : Ninon. »

NINON

Pauvre La_Châtre !... Il a été bien vite oublié !

SAINT-POL

Et voilà comme je serai dimanche !

NINON

Oh ! Non, Henri !... Vous, c'est pour toujours.

SAINT-POL

Sur votre parole ?

NINON

Sur ma parole !...

SAINT-POL, avec joie

Ah !...

NINON

Sur ma parole, cela me semble ainsi maintenant.

SAINT-POL, boudant

Bon !...

NINON

Eh bien ! N'êtes-vous pas heureux ?

SAINT-POL, se levant

Non, je suis jaloux.

NINON

Jaloux !... De qui ?

SAINT-POL

De l'avenir.

NINON, riant et se levant

Si le temps est votre rival, il faut le tuer.

SAINT-POL

Oh ! Point de plaisanterie !... Tenez, quand je songe que demain, après-demain, dans un mois, que sais-je ? Mon bonheur peut avoir disparu ; que votre sourire du matin ne sera pas pour moi ; que vos rêves de la nuit seront à un autre ; que de tant de bonheur et d'amour, mon amour seul est éternel... Mon sang se glace, et je maudis le jour qui vous a montrée à moi.

NINON

Grand fou !... Un amour éternel !... Mais savez-vous qu'il va peut-être plus de vingt années dans une éternité ?

SAINT-POL

Ah ! Ninon !... Si vous m'aimiez comme je vous aime !

NINON

Eh bien ! Que ferais-je ?

SAINT-POL

Oh ! Une seule chose !... Mais décisive.

NINON

Laquelle ?

SAINT-POL

Jurez que vous y consentirez.

NINON

Je le jure !

SAINT-POL, avec joie

Ah !...

NINON

Je le jure... Si elle me convient .

SAINT-POL

Toujours de fausses joies !

NINON

Voyons : parlez.

SAINT-POL

Vous savez que je n'aime pas les demi-moyens.

NINON, riant

Vous me faites trembler.

SAINT-POL

Épousez-moi !

NINON

Aye, aye, aye !... J'ai le frisson .

SAINT-POL

Déjà ?

NINON, à part

Noble jeune homme !

SAINT-POL

Eh bien ?

NINON

Moi, vous épouser, Saint-Pol !... Jamais !

SAINT-POL

Vous ne m'aimez donc pas ?

NINON

Moins que votre intérêt.

SAINT-POL

Craindriez-vous de ne pas me rendre heureux ?

NINON

Mais vous ne songez pas à votre mère, si orgueilleuse de sa noblesse, si fière de son fils ?

SAINT-POL

Ma mère ?... Eh ! Qu'importe !... Ne suis-je pas libre de mes actions ?

NINON

Depuis si longtemps je le suis des miennes !... Le monde vous retirerait son estime, et alors vous me reprendriez votre amour. Consultez vos amis, et vous entendrez leur langage : Ninon, diraient-ils, cette coquette, qui désespéra Coligny, son premier amant ; qui se moqua de La_Châtre, son dernier ( et vous voyez que je franchis une grande distance ) ; Ninon, lasse de triomphes mondains, vient enfin d'unir sa destinée à celle d'un jeune homme de haute naissance, dont elle a corrompu le coeur, égaré la raison !...

SAINT-POL

Honte et malheur à qui me ferait entendre de telles paroles !

NINON

Ce n'est peut-être pas à vous qu'on les adresserait, mon ami : mais les salons de Paris les répéteraient chaque jour, et assez à voix basse pour qu'elles vinssent frapper vos oreilles.

SAINT-POL

Ah ! Fuyons ce monde frivole, et que tout l'univers soit pour nous là où nous serons seuls.

NINON

Que votre amour est touchant !

SAINT-POL

Prouvez-moi donc que vous le partagez.

NINON

Bon Dieu ! Si je vous prenais au mot, vous abandonneriez peut-être votre dessein, ayant qu'on pût le mettre à exécution.

SAINT-POL

Moi, abandonner le droit de vous posséder seul !... Vous ne savez pas tout ce que vous valez.

NINON

Si fait, si fait !... Je sais que je vaux beaucoup !... Mais si vous ôtez à la valeur que j'ai celle que je me donne par mon indépendance, vous la trouverez bien diminuée.

SAINT-POL, tendrement

Ninon, tu ne veux pas ?

NINON

Es-tu déjà las de la place que tu occupes ?

SAINT-POL

Crains-tu de m'en donner une plus belle ?

NINON

Prends garde !... Je puis accepter.

SAINT-POL

Oh ! Que ta menace est généreuse !

NINON

Tu persistes ?

SAINT-POL

Je t'en supplie à genoux.

NINON, avec dignité

Relevez-vous, Saint-Pol : ce n'est pas là la place de mon mari.

SAINT-POL

Ah ! Vite, vite ! Du papier, une plume !

NINON

Là, sur cette table.

SAINT-POL, écrivant à la table de gauche

« Je jure, foi de gentilhomme, de m'unir par le mariage à Mademoiselle_Ninon_de_Lenclos. Le comte_DE_SAINT-POL. »

NINON, à part

Il a signé sans trembler.

SAINT-POL

Tenez, Ninon.

NINON, prenant le papier

Je dois être aussi généreuse que vous.

Elle se dispose à le déchirer.

SAINT-POL, l'arrêtant

Que faites-vous ?... Votre mari vous le défend.

NINON, avec humilité

La femme doit obéissance à son mari.

SAINT-POL

Tâchez de ne jamais l'oublier.

NINON

Je suis trop fière de ton amour.

SAINT-POL

Et moi, trop heureux du tien !

NINON

Heureux ! Nous verrons !... Mais c'est assez jaser : l'acte est conclu, signé, n'y revenons plus !... Vous savez que j' ai du monde tantôt ; je vous attends.

Elle place le papier dans sa toilette.

UN DOMESTIQUE, annonçant

Monsieur Poquelin de Molière.

SAINT-POL

Quoi ! Le tapissier ! Le comédien !

NINON

Non ! Le poète, le philosophe, le grand homme ! Faites entrer.

SCÈNE IV. Molière, Ninon, Saint-Pol.

MOLIÈRE

Madame, veuillez recevoir mes hommages !... Monsieur, je suis votre serviteur.

SAINT-POL

Ninon et moi, nous sommes des vôtres, Monsieur Poquelin.

MOLIÈRE

Quant à Ninon, j'en suis sûr ; et voilà pourquoi je viens chez elle.

NINON

Comptez aussi sur l'amitié de Monsieur de Saint-Pol... qui vous estime fort, je vous proteste.

MOLIÈRE

Ah ! Monsieur m'estime ?... Je suis bien reconnaissant.

SAINT-POL, bas à Ninon

Quel ton maussade et bourru !

NINON, de même

Il est encore tout étourdi de sa chute d'hier.

SAINT-POL, bas

J'avoue que j'y ai un peu aidé !... Mais je le soutiendrai demain, car le bonheur rend généreux.

Haut.

À bientôt, Ninon !... À revoir, Monsieur de Molière !

MOLIÈRE

À revoir, Monsieur_le_Comte !

SCÈNE V. Molière, Ninon.

NINON

Eh bien ! Mon ami, comme vous paraissez rêveur et triste ! Qu'est devenue cette philosophie qui vous distingue ?

MOLIÈRE

Il est des coups contre lesquels la philosophie est sans puissance.

NINON

Tôt ou tard la cabale est contrainte à se taire, et je vous réponds, moi, que votre Misanthrope est un chef-d'oeuvre.

Le Misanthrope ou l'Atrabilaire amoureux de Molière a été représenté la première fois le 4 juin 1666.

MOLIÈRE

Parbleu ! Je le sais bien ! Aussi, n'est-ce pas sa chute qui me désespère aujourd'hui.

NINON

Qu'est-ce donc, mon ami ? Vous savez que vous pouvez compter sur moi.

MOLIÈRE

C'est parce que je le sais que je suis ici.

NINON

En ce cas, parlez, je vous en prie : une femme sait si bien consoler.

MOLIÈRE

Une femme !... Une femme !...

NINON

En vérité, vous me faites peur !... Quel malheur si grand ?...

MOLIÈRE

Un malheur !... Ne savez-vous pas que je suis marié ?

NINON

Ah !... Et c'est cela ?...

MOLIÈRE

Oui, je ne puis vous le cacher : je souffre, je suis jaloux ! Je demande du repos, du calme !... Cette vie de théâtre est si tumultueuse, si fatigante !... On aurait besoin de trouver un peu de consolation dans son ménage, et je n'y trouve que des sujets d'inquiétude et d'amertume.

NINON

Votre femme est jeune, légère, et peut-être vous alarmez vous trop de ce qui n'est que coquetterie.

MOLIÈRE

La coquetterie est un crime, si elle rend malheureux à mourir. Ah ! Plaignez-moi !

NINON

Malheureux à ce point, vous, mon ami !

MOLIÈRE

Oui, moi qui fronde mes semblables, qui ris de leur malheur !... L'arme avec laquelle je les frappe, je la retire de ma propre blessure.

NINON

Mais votre jalousie n'est peut-être pas fondée ?

MOLIÈRE

Que sais-je ?... Et qu'importe ? En est-elle moins poignante ? Je suis jaloux, cela suffit !... Jaloux de ma femme, des yeux qui la regardent, des bouches qui lui parlent ; jaloux de tous ses moments, de toutes ses actions, et la cruelle s'en amuse !...

NINON

Et avant de vous appartenir ?...

MOLIÈRE

Oh ! Alors, elle était douce, bonne, attentive à m'épargner des chagrins ! Je le crois bien !... Elle n'avait pas de nom !... Aujourd'hui, c'est madame Molière ! Elle rit de celui qui fait rire les autres.

NINON

Mais alors aussi, vous étiez sans doute moins susceptible ; vous désiriez inspirer l'amour, vous n'aviez pas le droit de l'exiger.

MOLIÈRE

Ma chère Ninon, mon ménage est un enfer !... Et puis, mariez-vous !

AIR : Vaudeville de la Robe et les hottes.

NINON, à part

Oh !... Oh ! La leçon est directe !... Il y a là matière à réfléchir.

MOLIÈRE

Et si je vous disais qui elle me préfère ?... Un Monsieur Delaunay.

NINON

Delaunay !

MOLIÈRE

Oui, Delaunay, un homme sans talent, sans distinction aucune !... Un courtisan qui sait tout juste la généalogie de sa famille, et de plus un mensonge, car il se croit du mérite.

NINON, souriant

Allez, Molière, sa femme s'est chargée de vous venger, et vous avez Monsieur_de_Lauzun pour auxiliaire. Delaunay !... Eh ! Bon Dieu, il ne tenait qu'à moi, il y a quinze jours, de lui tourner la tête.

Monsieur le Duc de Lauzun, Antonin Nom par de Caumont, (1632-1723), capitaine des Gardes du corps du Roi et colonel général.

MOLIÈRE

Il fallait donc le faire !... Vous auriez sauvé la mienne.

NINON

Soyez tranquille !... Je l'enverrai chez Marion.

MOLIÈRE

Ah ! Vous êtes bien plus séduisante qu'elle, et si vous vouliez...

NINON, souriant

Il est trop tard, mon ami !... Je ne suis plus en position de rendre un pareil service. Mais, je vous en prie, devenez plus calme ! Vous vous étiez engagé à me lire, ce matin, la comédie que vous venez d'achever : l'avez-vous donc oublié ?

MOLIÈRE

Une lecture !... Une comédie !... Oh ! Cela m'est impossible aujourd'hui : pardonnez-moi.

NINON

J'avais promis le plaisir de vous entendre à quelques personnes, qui sans doute vont arriver ; mais je ne sais point gêner mes amis : nous attendrons.

MOLIÈRE

Que vous êtes bonne !

NINON

J'entends des carrosses entrer dans la cour ; demeurez quelques moments avec nous, vous trouverez ici des distractions, et peut-être quelques originaux.

SCÈNE VI. Molière, Madame de La Suze, Monsieur d'Estrées, Madame de Coulanges, Saint-Pol, Ninon, Madame de Lafayette, Longueville, Delaunay, Saint-Évremont.

UN LAQUAIS, annonçant

Monsieur_de_Saint-Évremont.

MOLIÈRE, à part

Bon ! Le premier est un fat !

SAINT-ÉVREMONT, saluant Ninon

Salut à la plus jolie.

LE LAQUAIS, annonçant

Mesdames de Lafayette et de Coulanges.

Elles entrent.

MADAME DE LAFAYETTE

Bonjour, chère Ninon.

MADAME DE COULANGES

Vous voyez que nous sommes exactes.

NINON

Je ne saurais trop vous remercier, mesdames.

LE LAQUAIS, annonçant

Monsieur_de_Rabutin, Madame_de_La_Suze, Monsieur_le_Vicomte_d'Estrées.

D'ESTRÉES, riant

Ah ! ah ! ah !... Mesdames !... Ah ! ah ! ah ! Messieurs...

MADAME DE LAFAYETTE

Toujours gai, vicomte !

NINON

Toujours riant, du moins, ce qui n'est pas la même chose.

D'ESTRÉES

Ah ! ah ! ah !... J'allais le dire.

LE LAQUAIS, annonçant

Monsieur Delaunay.

Il entre.

MOLIÈRE, à part

Delaunay !

LE LAQUAIS, annonçant

Monsieur_le_Baron de Longueville.

TOUS

Longueville !

Il entre.

NINON

Ah ! Baron, c'est vous ? Votre lettre de cachet n'a pas encore été retirée ?

LONGUEVILLE

Non ! Mais à quoi ne s'exposerait-on pas pour jouir du bonheur de vous voir ?...

D'ESTRÉES

Ma foi !... J'allais le dire !... Ah ! ah ! ah !...

LONGUEVILLE

Et puis, parce qu'on blesse un fat, faut-il toujours rester caché ?

D'ESTRÉES

À ce compte-là, on ne me verrait plus nulle_part... J'en ai tant puni dans ma vie !... Ah ! ah ! ah !..

MADAME DE LAFAYETTE

N'en détruisez pas la race : aux dépens de qui ririons-nous ?

D'ESTRÉES

Ah ! Vous avez raison, c'est ce que j' allais dire !... Ah ! ah !

D'ESTRÉES

Ah ! ah ! ah ! Le mot est méchant ; mais c'est égal ! Parole d'honneur, j'allais le dire.

NINON

J'en étais sûre.

LONGUEVILLE, bas à Delaunay

Je ne vois pas Saint-Pol : est-ce que mon cher cousin serait déjà remplacé ?

DELAUNAY, bas

Qui sait ?

LE LAQUAIS, annonçant

Monsieur_le_Comte Henri, Jules de Saint-Pol.

Il entre.

LONGUEVILLE, bas à Delaunay

À la bonne heure !... Il arrive en seigneur et maître, le dernier, et avec tous ses titres.

NINON, aux laquais

Des sièges.

Les laquais donnent des siégés, et l'on se place dans l'ordre indiqué au commencement de la scène ; Molière, Saint-Pol Saint-Evremont, et Delaunay restent debout.

DELAUNAY, bas

Ninon a souri.

LONGUEVILLE, bas

Encore huit jours de sourires.

NINON

En vous réunissant chez moi, je vous avais fait espérer que vous entendriez une nouvelle comédie de Molière : eh bien ! C'est un plaisir auquel il nous faut renoncer ce matin.

MADAME DE LAFAYETTE

En vérité ?

LONGUEVILLE

Pourquoi cela ?

NINON

Quelques ennuis, quelques contrariétés ne laissent pas à Molière la liberté d'esprit dont il a besoin ; il n'est pas prêt, et c'est à nous d'attendre.

TOUS

Oh ! oh ! oh !...

SAINT-ÉVREMONT

Ah ! Je comprends ! La chute du Misanthrope.

MADAME DE LAFAYETTE

Quel qu'ait été hier le sort de cette comédie, je vous assure, Monsieur Molière, que vous ferez rarement d'aussi beaux ouvrages.

MADAME DE COULANGES

C'est aussi mon opinion, Monsieur.

MOLIÈRE, modestement

C'est la mienne aussi, Mesdames.

SAINT-ÉVREMONT

Ma foi, moi, j'ai trouvé cela fort médiocre, et j'avoue franchement que j'ai sifflé.

MOLIÈRE

Je croyais avoir fait une bonne pièce ; à présent, m'en voilà sûr.

DELAUNAY

Je confesse aussi que j'ai siffloté un peu.

MOLIÈRE

Cela ne m'étonne pas, Monsieur.

SAINT-ÉVREMONT

C'est avec trop d'indulgence qu'on tue le mérite.

MOLIÈRE

Vous avez raison, et c' est ce qui nous fait regretter que madame votre mère vous ait gâté dès le berceau.

DELAUNAY

Monsieur Molière, votre femme m'a dit, ce matin, que cet échec vous avait affligé vivement.

NINON, à part

Ah !... L'impudent !...

SAINT-ÉVREMONT, bas à Madame de Lafayette, près de qui il a passé

Sa femme n'a point de secrets pour Delaunay.

MADAME DE LAFAYETTE, vivement

Ni lui pour ses amis, à ce qu'il paraît.

NINON

Je comprends qu'il ne soit question dans Paris que de la chute du Misanthrope : quand le colosse de Rhodes tomba, il occupa le monde. Plus heureuse pourtant, la comédie de Molière se relèvera bientôt.

SAINT-ÉVREMONT

J'en doute fort.

NINON

Et moi je n'en doute pas. Mais, dites-moi, messieurs, de quoi parle-t-on encore ?

D'ESTRÉES

Du prochain bal de la Cour.

NINON, à part

Ah !... J'y serai, j'espère.

LONGUEVILLE

On m'a dit sérieusement que Marion_Delorme avait demandé à être présentée.

NINON

La cour n'est pas si pure que Marion ne pût y être admise.

D'ESTRÉES

Il n'y aura que la première noblesse du royaume.

NINON

Ce sera bien monotone.

D'ESTRÉES

J'allais le dire !... Ah ! ah ! ah !...

DELAUNAY, à Molière

Votre femme m'a assuré que vous y faisiez jouer une farce.

NINON, à part avec colère

Encore !...

MOLIÈRE

Oui, Monsieur, j'y fais jouer un impromptu.

DELAUNAY

Votre femme prétend...

NINON, vivement et se levant

Monsieur Delaunay, votre femme disait hier à Monsieur_de_Lauzun, dans sa loge, qu'elle n'irait au bal de la cour qu'avec lui.

SAINT-POL, à part

Bien répliqué.

DELAUNAY

J'espère qu'elle m'en demandera la permission.

NINON

Bah, bah !... Un refus pourrait vous nuire : on dirait que vous êtes jaloux.

Elle s'assied.

DELAUNAY, à part

Monsieur_de_Lauzun !

MOLIÈRE, à part

Ce démon de femme est un ange.

SAINT-ÉVREMONT, à Molière

Tâchez que votre impromptu soit meilleur que le Misanthrope.

MOLIÈRE

Ce sera difficile, Monsieur.

D'ESTRÉES

Je n'y ai pas ri un seul instant, et je ne suis pas surpris que la pièce soit tombée. Ah ! ah ! ah !...

MOLIÈRE

Je n'en suis pas surpris non plus, Monsieur. Les époques frivoles ne sont pas aptes à saisir, à comprendre les profondeurs d'un rôle qui m'a occupé bien des nuits. Il y a pourtant dans cette pièce une haute leçon de morale, dont plus tard, j'espère, on sentira la valeur.

SAINT-ÉVREMONT, souriant

Oh ! Plus tard !...

MOLIÈRE

Oui plus tard, Monsieur ! Car moi, voyez-vous, je ne caresse pas mon siècle ; je le traduis, et je prétends l'éclairer. Nous faisons tous de la comédie, et tous nous la jouons !... Vous, par exemple, Monsieur_d'Estrées, combien n'apercevez-vous pas dans le monde de vieux et braves soldats, qui, fatigués de leur gloire passée, la compromettent aujourd'hui dans de frivoles causeries de ruelles et de boudoirs ? Vous, Monsieur_de_Saint-Évremont, il ne vous serait pas mal aisé, je gage, de nous citer les noms de quelques jeunes écrivains, pleins d'avenir, qui, tout entiers à la jalousie, tuent leur réputation à force de vouloir étouffer celle des autres. Vous serait-il impossible à vous, Monsieur Delaunay, de trouver dans vos souvenirs des noms d'illustre origine salis, de nos jours, par le libertinage de ceux qui les portent ? De pareils modèles sont fréquents sur la scène du monde : avec des yeux et de l'esprit, on les saisit et on les ébauche... Mais le poète qui se sent du génie, le philosophe qui n'écrit point pour une époque, mais pour toutes, l'auteur austère qui veut vivre au-delà de sa vie, celui-là, Messieurs, sait découvrir dans la société qu'il creuse d'autres travers et d' autres vices que ceux qui ne dépassent point l' épiderme. Il ouvre le coeur humain, il le dissèque, il le soumet à l'analyse, et il vous dit un beau matin : Voilà ce qui tue les hommes, le mal était là, secret, caché ; je viens de le trouver, le voilà ; je le livre à vos méditations.

LONGUEVILLE, NINON, SAINT-POL ET LES DAMES

Bravo, Molière, bravo !

NINON

Ces messieurs n'applaudissent pas.

MOLIÈRE

Ces messieurs ne croient point à la ressemblance de mes portraits.

NINON

Oh ! Que si fait !... Mais ils sont comme nos miroirs ; ils réfléchissent sans parler.

D'ESTRÉES

J'allais le dire.

GERMAIN, entrant, et donnant un paquet à Ninon

Madame...

NINON, se levant

Ah !... Des lettres que j'attendais... Veuillez permettre...

Tout le monde se lève ; des laquais enlèvent les sièges ; on se groupe et on cause, pendant que Ninon vient sur le devant de la scène.

SAINT-POL, s'approchant d'elle

Qu'est-ce donc, mon amie ?

NINON, sur le devant

Vous le saurez tout à l'heure.

À part.

Ma main tremble !...

Elle lit à demi-voix sur le devant.

Bon !... La grâce de Longueville !... Ah ! ah ! Madame de Saint-Pol a le tabouret ! J'ai réussi... Une autre lettre ?... Celle-ci est du Prince. « Madame, des trois grâces que vous avez demandées, » une seule vous est refusée, et c'est celle que vous sollicitez pour vous. »

Parlant.

C'est galant !...

Elle continue de lire.

« Le Roi et la Reine sont sourds à mes prières : vous ne pouvez être reçue à la Cour que sous l'égide d'un mari : vous en trouverez dix pour un. »

Elle froisse la lettre.

Voilà bien le monde !... Si j'avais un mari complaisant que ma conduite fît montrer au doigt ; oh ! Alors !...

SAINT-POL, s'approchant

D'où vient ce trouble, cette agitation ?

NINON

J'étouffe de dépit et de colère.

SAINT-POL, bas

Calmez-vous, de grâce !

NINON, à part

Un mari !...

Haut et brusquement.

Comte, êtes-vous toujours dans les mêmes intentions ? Voulez-vous toujours m'épouser ?

SAINT-POL, vivement

Toujours.

NINON

Sans regret ?

SAINT-POL

Sans regret.

NINON, lui prenant la main

Mesdames, Messieurs, je vous présente Monsieur_le_Comte_Henri-Jules_de_Saint-Pol, mon mari.

TOUS

Son mari !

SAINT-POL, fièrement

Oui, Messieurs, Ninon_de_Lenclos, ma femme.

D'ESTRÉES, riant

Sa femme ! Son mari !... Ah ! ah ! ah !...

NINON

C'est original, n'est-ce pas ?

D'ESTRÉES

Ma foi ! J'allais le dire. Ah ! ah ! ah !

MADAME DE LAFAYETTE

À la bonne heure, mon amie !... Voilà qui est bien finir... Recevez mes compliments les plus sincères.

MADAME DE COULANGES

Et les miens.

SAINT-ÉVREMONT, à part

Quel ridicule !... Un nom illustre !...

LONGUEVILLE, à part

Quelle lâche séduction !

Il se retire au fond.

NINON, aux dames

J'aurai l'honneur de vous adresser demain mon billet de faire part, mesdames.

MADAME DE LAFAYETTE

Et nous ne serons pas les dernières à accourir. Adieu, ma chère Ninon.

Elle sort avec Madame de Coulanges et d'Estrées.

MOLIÈRE, avec intérêt

Il paraît que mon exemple ne vous a point servi.... Ah ! Madame, c'est la première de vos folies que je ne pardonne pas. Vous, Monsieur_le_Comte, recevez mon compliment. Vous épousez un ange ; mais, hélas ! Vous épousez !... Adieu.

NINON

Molière, je veux vous revoir aujourd'hui ou demain ; j'aurai peut-être quelque bonne nouvelle à vous apprendre. Sans adieu.

Aux autres.

Et vous, Messieurs, veuillez agréer mes salutations.

Molière sort.

SAINT-ÉVREMONT, à Delaunay en sortant

Bas.

C'est d'un ridicule achevé...

DELAUNAY, bas

Demain nous en amuserons Versailles.

Tout le monde sort, excepté Longueville, qu'on voit dans le fond.

NINON, à Saint-Pol, sur le devant

Eh bien ! Saint-Pol, le coup est porté !... Vous voyez qu'il n'y a pas eu trop de scandale. Maintenant je vais tâcher de me mettre bien avec madame votre mère, et plaider ma cause de façon à me faire pardonner le vol que je lui fais de son fils. Revenez tout à l'heure me prendre pour que nous allions à la comédie. Je veux qu'on m'V voie avec ma conquête.

SAINT-POL

J'y serai avec la mienne.

Il lui baise la main. Elle sort par la porte de droite.

SCÈNE VII. Saint-Pol, Longueville, dans le fond.

SAINT-POL

À eux tous maintenant les haines et les jalousies ! À moi seul le bonheur !... Ah ! Vous êtes resté, cousin de Longueville !... Que dites-vous de ce que vient de vous annoncer Ninon ?

LONGUEVILLE, qui s'est avancé

Que voulez-vous qu'on dise d'une folie ?

SAINT-POL

Comment l'entendez-vous ?

LONGUEVILLE

Comme il faut l'entendre : je n'y crois pas.

SAINT-POL

Et pourquoi donc ?

LONGUEVILLE

Parce que vous réfléchirez.

SAINT-POL

Pensez-vous que je me sois décidé sans avoir longtemps réfléchi ?

LONGUEVILLE

Alors nous ferons entendre la voix de l'amitié.

SAINT-POL

Elle sera sans puissance.

LONGUEVILLE

Celle de votre intérêt, de votre réputation.

SAINT-POL

Je répondrai par un seul mot : mon bonheur.

LONGUEVILLE

Du bonheur, quand on perd ses amis ; quand on désole sa famille !... Du bonheur avec des souvenirs flétrissans ! .....

SAINT-POL

Baron de Longueville !...

LONGUEVILLE

Au nom de notre famille, je proteste contre l'union d'un de ses membres avec une...

SAINT-POL, avec colère

Avec une... Eh bien ?

LONGUEVILLE

Interrogez le passé ; il vous répondra.

LONGUEVILLE

Jamais.

SAINT-POL

Eh bien ! Défendez-vous.

LONGUEVILLE

Soit !... Et que le sang qui va couler retombe sur vous.

SCÈNE VIII. Saint-Pol, Ninon, Longueville.

NINON, se plaçant entre eux

Arrêtez !... Qu'allez-vous faire ?... Oubliez-vous l'édit sur les duels ?

L'Edit contre les duels promulgué per le Cardinal de Richelieu est du 2 juin 1626. Confirmé par Louis XIV avec onze autres édits.

SAINT-POL

J'oublie tout lorsqu'on t'outrage.

NINON

Ah ! C'est pour moi !... Pour ce mariage, sans doute ?

LONGUEVILLE

Un mariage qui ne s'accomplira pas.

NINON

Et si l' on avait opposé quelque obstacle à celui qu'un jour vous avez projeté pour vous-même ?

SAINT-POL

Qu'entends-je ?

LONGUEVILLE

Madame !...

NINON

Vous perdez bien vite la mémoire !... Baron de Longueville, votre conduite n' est pas celle d'un loyal gentilhomme !... Je vous prie de m'épargner à l'avenir l'honneur de vos visites ; à ce prix peut-être garderai-je sur vous un silence généreux.

SAINT-POL

Que veut-elle dire ?

LONGUEVILLE

Je sors, Madame ; mais je vous répète que ce mariage ne se fera pas.

Il sort par le fond.

SCÈNE IX. Saint-Pol, Ninon.

SAINT-POL

Je n'ai rien compris à votre langage.

NINON

Il m'a entendue, lui !... Sache seulement que lorsque j'acceptai ton amour en échange de tout le mien, il y avait quelque chose de noble dans ma conduite. Vingt rivaux puissants te disputaient ta conquête ; Richelieu, Condé, le Roi lui-même, me poursuivaient de leurs hommages ; mais je l'aimais, Henri, et l'amour, c'est ma vie !... Parmi les plus empressés d'alors, ton fier cousin n'était pas le moins épris ; il m'offrit sa main, je la refusai ; et la promesse de mariage qu'il m'envoya est le papier que je t'ai arraché tantôt, et que je t'ai défendu de lire. T'expliqueras-tu maintenant sa colère ?

SAINT-POL

Ah ! Ninon, que le monde te connaît peu !... Moi, vois-tu, je n'ai pas besoin de la promesse que j'ai signée ; mon coeur et ma foi t'appartiennent ; et sans toi désormais ma vie serait un tourment.

NINON

Mon Henri !... Va ! Je te rendrai le bonheur que tu me donnes !.. Cette âme que tu sais apprécier ne sera point ingrate !... Amants ou époux, à nous du bonheur sans mélange, sans jalousie, sans querelles !... N'est-ce pas, mon bien-aimé, que notre vie sera belle ainsi ? N'est-ce pas que tout l'univers pourra nous porter envie ?

SAINT-POL

Sois donc à moi pour toujours, et que l' espérance meure dans le coeur de mes rivaux.

NINON

Encore quelques jours, Henri, et le ciel aura prononcé !... Laisse-moi seule ; je te l'ai dit, je veux aller ce soir, avec toi, à l'hôtel de Bourgogne préparer une revanche à Molière.

AIR : Ne raillez pas la garde citoyenne.

Quand le plaisir enchante notre vie, À l'arrêter appliquons tous nos voeux ; De nous quitter il n'aura pas envie, Si près de nous il voit des gens heureux.

Hôtel de Bourgogne : l'un des théâtre de Paris et le plus anciennement établi.

SCÈNE X.

NINON, seule

Allons, c'en est fait, il n'y a plus à revenir ! Me voilà enchaînée !... Enchaînée ? Moi ! Et hier encore, je vantais mon indépendance ! Hier encore, je m'offrais en exemple à mon sexe ! Aujourd'hui, il faut changer ma vie ! Ils l'ont voulu !... Ah ! Je n'irai pas à la cour ? Ils repoussent Ninon_de_Lenclos ! Eh bien ! Ils recevront la Comtesse de Saint-Pol !

Elle rit.

Ah ! ah ! ah !... Telles duchesses, telles marquises que je pourrais nommer ou les honneurs des grandes et petites entrées ; et pourtant que d'aventures, de passions, de caprices on leur a connus, sans compter ceux qu'on ignore ! Comme elles ont trompé leurs maris !... Et la pauvre Ninon est dédaignée, elle qui n'a trompé personne !... Allons, j'épouserai Saint-Pol... Je l'aime !... Mais si quelque jour un autre me semblait plus aimable que lui ?... S'il cessait d'être heureux ?... Si je le voyais tremblant, ému, affligé comme ce bon Molière ?... Mon_Dieu ! Qui donc a inventé le mariage ? Être obligée de répondre du bonheur d'un autre, quand on a déjà tant de peine à répondre du sien !...

UN LAQUAIS, annonçant

Madame_la_Comtesse de Saint-Pol !

NINON, à part

La mère d'Henri !... Elle ne peut pas encore avoir reçu ma lettre...

Haut.

Faites entrer.

SCÈNE XI. Madame de Saint-Pol, Ninon.

MADAME DE SAINT-POL, entrant

Ah ! Je suis charmée de vous trouver seule, Mademoiselle ! Je viens vous redemander mon fils ?

NINON

Votre fils !

MADAME DE SAINT-POL

Oui, mon fils, égaré, séduit par vous.

NINON

Par moi ?... Et qui de nous deux séduisit l'autre ?... Nous nous sommes aimés, Madame : voilà tout .

MADAME DE SAINT-POL

Que vous vous soyez aimés, ce n'est pas là ce qui m'occupe ; mais il est question d'un mariage.

NINON

Cela est vrai, Madame.

MADAME DE SAINT-POL, dédaigneusement

D'un mariage avec vous !

NINON

Madame_la_Comtesse, je vous prierai de vous rappeler que vous êtes ici chez Mademoiselle_Ninon_de_Lenclos, chez moi !... Si vous l'oubliez, je vous respecte trop pour vous en faire souvenir, mais je m'estime assez pour vous céder la place.

MADAME DE SAINT-POL, à part

Allons, c'est assez digne !

Haut.

Eh bien ! Soit, Mademoiselle, je me modérerai.

NINON

C'est un sacrifice dont je serai reconnaissante.

MADAME DE SAINT-POL

On dit donc que mon fils prétend vous épouser ?

NINON

Oui, Madame, il le veut absolument, et j'y consentirai peut-être.

MADAME DE SAINT-POL

Vraiment, je le crois sans peine.

NINON

Eh mais !... Je ne le croyais pas tout à l'heure, moi !

MADAME DE SAINT-POL, dédaigneusement

En acceptant sa main, vous êtes trop généreuse.

NINON

C'est ce que je me disais il n'y a qu'un instant, Madame.

MADAME DE SAINT-POL

Mademoiselle, on dit que vous avez de l'esprit ?

NINON, faisant la révérence

On a bien de la bonté.

MADAME DE SAINT-POL

Vous sentirez donc que ce mariage est peu convenable.

NINON

Ce n'est pas l'opinion de monsieur votre fils : pourquoi voulez-vous que ce soit la mienne ?

MADAME DE SAINT-POL

Je ne vous parlerai pas de moi, mais je vous dirai que toute la famille de Saint-Pol est noble.

NINON

Et je vous répondrai, Madame, que la mienne l'est aussi.

MADAME DE SAINT-POL

Je vous dirai que le Baron de Longueville, notre cousin, le premier qui m'ait parlé de ce projet d'union, ne vous reconnaîtra jamais.

NINON

Je vous répondrai, moi, que, si j'avais voulu l'écouter, il y a un an, j'aurais aujourd'hui l'honneur d'être votre cousine la Baronne de Longueville.

MADAME DE SAINT-POL

Comment ?

NINON

Il m'a envoyé alors une promesse de mariage, et je l' ai refusée, car je ne l'aimais pas.

MADAME DE SAINT-POL

Ah !... Il y a donc parfois quelque chose de grand dans le coeur de certaines petites dames ?

NINON

Pourquoi pas ? Il y a si souvent quelque chose de petit dans le coeur de certaines grandes dames !

MADAME DE SAINT-POL

En vérité ?

MADAME DE SAINT-POL

Ce n'est point pour entendre un langage si amer que je me suis présentée chez vous.

NINON

Il ne tenait qu'à vous, Madame, de m'en dicter un tout différent.

MADAME DE SAINT-POL

Et que fallait il faire ?

NINON

Adoucir le vôtre.

MADAME DE SAINT-POL

Prenez garde, Mademoiselle !... Si je sollicitais à la Cour contre vous ?

NINON

Et si j'avais sollicité à la Cour en votre faveur ?

MADAME DE SAINT-POL, dédaigneusement

Je vous remercie de votre protection.

NINON

Et mais, Madame !... Beaucoup de grands personnages y ont eu recours, et s'en sont bien trouvés.

MADAME DE SAINT-POL

Ce n'est pas de cela qu'il s'agit : je suis venue vous redemander mon fils, et vous ne m'avez pas répondu.

NINON

J'ai répondu comme je devais le faire : mais j'ai eu l'honneur de vous dire que je me retirerais quand il me deviendrait impossible d'en entendre davantage, et je me retire.

Elle sort par la porte de droite.

SCÈNE XII.

MADAME DE SAINT-POL, seule

Vit-on jamais une pareille audace ?... Attendons ici mon fils ; il va venir sans doute, et j'espère encore... Gardons-nous pourtant de heurter de front ses projets... Oui, tâchons de gagner du temps pour que la réflexion arrive, et ma cause peut être gagnée.

SCÈNE XIII. Madame de Saint-Pol, Saint-Pol,

SAINT-POL, entrant

Oui, mon fils, votre mère, que vous ne vous attendiez pas à trouver ici.

SAINT-POL

J'en conviens... On vous a donc appris déjà...

MADAME DE SAINT-POL

Ce que je n'aurais pas dû apprendre par d'autres que par vous.

SAINT-POL

Daignez me pardonner, ma mère, je craignais...

MADAME DE SAINT-POL

Quelques conseils, quelques remontrances ! Vous aviez raison de vous y attendre, car vous connaissez ma tendresse.

SAINT-POL

Je serais désolé de vous affliger, ma mère ; mais vous avez vu Ninon ?

MADAME DE SAINT-POL

Je l'ai vue.

SAINT-POL

Exista-t-il jamais une femme plus ravissante ?

MADAME DE SAINT-POL

Vous n'exigez pas sans doute que je la voie avec les mêmes yeux que vous ?

AIR : Amis, voici la riante semaine.

Attendez-vous que je lui rende hommage ?

MADAME DE SAINT-POL

Écoutez-moi, mon fils : je ne m'armerai point avec vous de sévérité, mais vous permettrez quelques observations à mon amour de mère. Je conçois que vous braviez le blâme des gens sensés, les quolibets de vos amis, les épigrammes de la Cour et de la ville.

SAINT-POL

Ah ! Qu'on évite du moins de me les faire entendre !

MADAME DE SAINT-POL

Je vais plus loin, mon fils : je vous accorde que le jour où vous épouserez Ninon, vous perdrez entièrement la mémoire ; vous ne vous rappellerez jamais le nombre et la fragilité de ses goûts ; jamais vous ne douterez de l'inébranlable fidélité d'une femme qui a changé d'amour tant de fois et si vite : quand Sévigné, Villarceaux, La_Châtre et tant d'autres passeront, en souriant, près de vous, il n'Y aura rien dans vos souvenirs qui puisse blesser votre coeur.

SAINT-POL, à part

Ah !... Que dit-elle ?

MADAME DE SAINT-POL, à part

J'ai frappé juste !

Haut.

Enfin vous aimerez, vous vous croirez aimé, et cela vous suffira. Mais votre amour sera-t-il éternel ? Et, quand le temps en aura triomphé, ne sentirez-vous pas qu'il manquera quelque chose à cette femme que la passion n'entourera plus de ses prestiges ? Vous vous souviendrez alors de La_Châtre, de Villarceaux, de Sévigné.

SAINT-POL, à part

Encore !...

MADAME DE SAINT-POL

À défaut de l'amour que vous ne trouverez plus dans votre coeur, vous y chercherez l'estime ; votre coeur sera vide, mon fils, et votre existence sera malheureuse. Voilà ce que je voulais vous dire, et maintenant ne croyez pas que je m'oppose à vos desseins ! Non ! Je vous donne donc mon consentement dès aujourd'hui.

SAINT-POL

Oh ! Ma mère ! Est-il vrai ?

MADAME DE SAINT-POL

Je vous demande seulement d'attendre huit jours avant de conclure ce mariage.

SAINT-POL

Huit jours d'attente !... Mais ce sont huit siècles.

MADAME DE SAINT-POL

Me refuserez-vous ?

SAINT-POL

Non, ma mère, non !... Vous êtes trop bonne, et je suis trop heureux pour que j'hésite à vous complaire.

MADAME DE SAINT-POL

Je compte donc sur votre parole. Adieu, mon fils !...

SAINT-POL

Adieu, ma mère, et recevez l'expression de ma tendre reconnaissance.

Il lui baise la main.

MADAME DE SAINT-POL, à part en sortant

Mes paroles ne sont pas perdues !... Il réfléchira, car le coup a porté !...

SCÈNE XIV.

SAINT-POL, seul

Elle consent !... Quel bonheur !... Les quolibets de mes amis, dit-elle, les épigrammes, les railleries ?... Mon épée les repoussera !... Peut-être l'inconstance passée donne-t-elle des doutes sur la fidélité à venir ?... Ah !...

D'un ton péniblement affecté.

Ces rivaux que j'ai écartés, ces ... amants que j'ai remplacés ... Ce Villarceaux, ce La_Châtre, ce Sévigné Je ris d'eux maintenant !... S'ils allaient rire de moi quand elle sera la comtesse de Saint-Pol ?...

Avec colère.

Oh ! Ils ne riraient pas longtemps !...

SCÈNE XV. Ninon, passant la tête hors la portede sa chambre, Saint-Pol.

NINON

Puis-je entrer sans qu'on m'arrache les yeux ?

SAINT-POL

Venez, Ninon, venez !... Ma mère est la plus généreuse des femmes.

NINON

Et la plus douce aussi !

SAINT-POL

J'ai son consentement.

NINON, riant

Par écrit ?... Sa signature, son paraphe ?

SAINT-POL

Folle ! !... Vous riez de tout !... Sa parole nous suffit ; il faut y croire.

NINON

Allons ! J'y crois !... La foi nous sauve !

À part et sérieusement.

Ces mères sont d'une faiblesse !...

SAINT-POL, à part

Elle reçoit cette nouvelle avec moins de plaisir que je ne le pensais.

NINON

Voilà donc notre mariage ?...

SAINT-POL

Tout-à-fait certain.

NINON

Ah !

À part.

Ce malheureux Molière !...

SAINT-POL, à part

Villarceaux !... Sévigné !...

Haut.

Mais qui vient donc ici ?

NINON

C'est Germain qui va nous servir le souper.

À Germain qui est entré.

Deux couverts.

À Saint- Pol.

Votre bonne nouvelle doit nous mettre en gaieté et en appétit.

SAINT-POL

C'est singulier !... Je n' ai pas faim ce soir : le bonheur produit quelquefois cet effet.

NINON

Je suis donc bien heureuse, car je n'éprouve pas la moindre envie de souper.

Germain a dressé la table et est sorti.

Vous vous êtes bien querellé avec votre mère, n'est-ce pas ?

SAINT-POL

Oh ! Beaucoup moins que vous ne le croyez.

NINON

Je gage qu'elle vous a dit des horreurs de moi .

SAINT-POL

Des horreurs ? Non !... Mais elle ne vous a pas épargnée.

NINON

Et que lui avez-vous répondu ?

SAINT-POL

Que je t' aimais.

NINON

Mais c' est absurde.

SAINT-POL

Ce n'était pas le moment de l'irriter.

NINON

Et, pour ne pas l'irriter, vous avez souffert des calomnies ?

SAINT-POL

Elle n'a pas été jusque-là.

NINON

Tout à l'heure, ici, elle m'a dit à moi des choses injustes ! Si vous aviez vu avec quelle fierté elle me traitait !

SAINT-POL

Oh ! Je suis sûr que vous n'avez pas été en reste avec elle.

NINON

Écoutez donc !... Je n'ai pas encore de mari pour me défendre !... J'ai grand'peur au reste d' être obligée de ne m'en rapporter qu'à moi de ce soin.

SAINT-POL

Que voulez-vous ?... Elle m'a dit des choses auxquelles en n'avais pas de réponse à faire.

NINON, avec dépit

Alors, Monsieur, on impose silence.

SAINT-POL

À une mère ?

NINON

À tout le monde !... L'amour, Monsieur, n'est point uniquement un regard tendre, une caresse passionnée, des soins et des prévenances : l'amour est aussi la protection du fort pour le faible. Ce n'est pas seulement dans le tête-à-tête qu'il doit se montrer ; il trouve encore sa place au milieu des frivolités et des habitudes sociales ; mais c' est surtout dans les occasions graves et importantes qu'il doit paraître avec force et avec éclat, s'il est sincère. L'amour, enfin, n' est pas un instant, une heure !... Il est toute la vie ! Et celui qui n'aime pas ainsi ne comprend pas l'amour ; il ne comprend que l'égoïsme.

SAINT-POL

Comme vous me traitez !

NINON

Le méritez-vous, oui ou non ?

SAINT-POL

Je crois que non.

NINON, lui tendant la main

Vraiment ? Eh bien, si j' ai tort, pardon.

Saint-Pol baise sa main.

Allons, mettons-nous à table : l'orage est passé.

SAINT-POL

Mais il a rembruni l'horizon.

Il se placent à table.

NINON

Vous croyez ?... Non pas, mon ami ! Vous ne pouvez m'en vouloir !... Ninon_de_Lenclos traitait tout en riant ; mais la Comtesse_de_Saint-Pol doit prendre ces choses-là au sérieux !... Car enfin je vais être votre femme.

SAINT-POL, un peu soucieux

C'est là mon bonheur.

NINON

Et à quand la noce ?

SAINT-POL

Le temps des préparatifs.

NINON

Bien !... Deux jours, par exemple ?

SAINT-POL

Deux jours !

NINON

Pensez-vous que ce soit trop ?

SAINT-POL, à part

Et les huit jours que j'ai promis à ma mère.

NINON

Eh bien ?

SAINT-POL

Vous n'y songez pas, Ninon ! deux jours ?... Il en faut au moins huit.

NINON

Ah ! Bon Dieu !... Mais, en huit jours, le roi peut changer huit fois de ministre, et une femme peut... Quel fou ou quelle folle peut répondre d'avoir dans huit jours les mêmes sentiments, les mêmes idées qu'aujourd'hui ? Il y a là plus de temps qu'il n'en faut pour bouleverser la face d'un empire, et faire une république du plus beau royaume !... Vous êtes un insensé, mon cher Saint-Pol.

SAINT-POL

Et vous, Ninon, vous êtes rassurante !

NINON

Parlons de nos projets pour le temps où nous serons mariés.

Elle se rapproche, lui prend la main, et il redevient gai.

SAINT-POL, se rapprochant aussi

Oh ! Alors nous n'aurons plus le chagrin de nous quitter.

NINON

Mais nous n'aurons plus le bonheur de nous retrouver.

SAINT-POL

Ah !...

NINON

Où passerons-nous nos soirées ?

SAINT-POL, étonné

Comment ?

NINON

Des gens mariés ne peuvent plus rester en tête-à-tête tous les soirs. Il faudra donc aller quelque part.

SAINT-POL, tristement

Nous irons où vous voudrez.

NINON

Quelquefois, par exemple, chez Madame de Sévigné.

SAINT-POL, de mauvaise humeur

Madame de Sévigné !

NINON

Pourquoi pas ?... Je serai la comtesse de Saint-Pol.

SAINT-POL

Oui !... Mais son fils est si vain, si fat !... Et puis, il a été amoureux de vous .

NINON

Il le disait du moins.

SAINT-POL

Et vous l'avez cru ?... Vous l'avez aimé !... Pourquoi ne répondez-vous pas ?...

NINON

Quelquefois nous en avons ri ensemble !... Mais aujourd'hui vous ne riez plus.

SAINT-POL

C'est que vous comprend[r]ez aisément qu'il n'y aurait pas grand plaisir pour moi à me retrouver avec cet impertinent Sévigné.

NINON, tristement

Je ferai absolument ce qui vous conviendra.

SAINT-POL

Qui prendrons-nous pour témoin de notre mariage ?

NINON

Qui ?... Je ne sais !... Ah ! Villarceaux.

SAINT-POL, avec humeur

Villarceaux !...

NINON

Ou tout autre.

SAINT-POL

Villarceaux est plein d'esprit, de bon goût et d'agrément !... C'est encore un des plus beaux hommes de la cour.

NINON

En vérité, voilà de singuliers motifs de proscription.

SAINT-POL

Je confesse que je le verrais avec peine auprès de vous : car personne ne vous fut aussi cher que lui.

NINON, pensive, à elle-même

Il riait ce matin des amours de sa maîtresse !... Il souffre maintenant des torts de sa femme.

SAINT-POL

Pourtant, Ninon, je ne veux pas être un maître sévère.

NINON

Ah !... Un maître indulgent est encore un maître.

SAINT-POL, tendrement

Un esclave, si tu veux.

NINON

Oui, encore aujourd'hui.

SAINT-POL

Toujours !...

NINON, se levant

Eh bien ! Alors, retirez-vous, Henri ! Je suis fatiguée, j'ai besoin de repos.

SAINT-POL, se levant

Nous séparer !

NINON

Il nous était arrivé quelquefois de n'être pas du même avis ; mais cela durait peu !... Et aujourd'hui trois disputes !

SAINT-POL

Et pas de raccommodement ?

NINON

Henri, vous êtes triste.

SAINT-POL

Ninon, pour la première fois, j'ai cru voir une larme dans vos yeux.

NINON

C'est qu'entre nous il y a... un ennemi.

SAINT-POL

Lequel ?

NINON

Oh ! Son nom est terrible, voyez-vous ?

SAINT-POL

Je ne comprends pas.

NINON

Je vous expliquerai cela demain. Me laisserez-vous, Henri ?... À moins que vous ne vouliez assister à ma toilette ?

SAINT-POL

Pourquoi pas ? J'ai ôté les papillotes ce matin, je peux bien les voir mettre ce soir.

NINON, s'approchant de sa toilette

Je vais donc les préparer ! Je n'ai plus de billets doux ; j'en ai fait tantôt un superbe autodafé en votre honneur !... Ah ! Du bruit ? Qui vient ici à cette heure ?

SCÈNE XVI. NINON, SAINT-POL, UN DOMESTIQUE, puis Molière.

LE DOMESTIQUE, annonçant

Monsieur Molière.

Il sort, après avoir enlevé la table.

MOLIÈRE, entrant

Pardonnez-moi de troubler un tête-â-tête ; mais, puisque vous vous mariez, vous ne retrouverez que trop souvent l'occasion que je vous fais perdre.

NINON

Ah !

MOLIÈRE

La reconnaissance ne m'a pas permis d'attendre ; il faut que je vous remercie ! Je viens de recevoir un brevet de pension de douze cents livres ; c'est à vous que je le dois. Puis ma femme qui refuse sa porte à Monsieur Delaunay !... L'amour, la fortune, tout cela revient à la voix de Ninon.

NINON

Le bonheur de ses amis n'est-il pas le sien ?

VOIX, en dehors

Nous entrerons, vous dis-je.

SAINT-POL, à part

Ma mère !

NINON, à part

Je m'en doutais.

SCÈNE XVII. Saint-Pol, Ninon, Longueville, Madame de Saint-Pol, Molière.

MADAME DE SAINT-POL

J'entre malgré vos gens, Mademoiselle, car il faut que je vous parle à l'instant même.

NINON

Veuillez donc vous asseoir, Madame.

MADAME DE SAINT-POL, refusant

Ne vous dérangez pas.

LONGUEVILLE

Moi... Je viens offrir des excuses et des remerciements.

NINON

Vous avez reçu votre grâce ?

LONGUEVILLE

Et c'est vous qui l'avez obtenue.

NINON, lui tendant la main

La paix est faite avec vous... Elle va se faire avec madame.

Longueville va se placer entre Madame de Saint-Pol et Molière.

MADAME DE SAINT-POL

On me rend le tabouret à la Cour, Mademoiselle, et il paraît que c'est à votre sollicitation.

NINON

Je croyais avoir eu l'honneur de vous le dire, Madame.

MADAME DE SAINT-POL

Mais je n'accepte, moi, la protection que de mes supérieurs ou de mes amis.

NINON

Et nous sommes ennemis ?

SAINT-POL, à demi-voix à Ninon

C'est ma mère !

NINON

Je sais ce qui lui est dû !... N'imaginez pas, Monsieur_le_Comte, que j'ignore ce que le monde impose d'obligations.

Ironiquement.

Ce qu'il faut pour avoir sa part de ces honneurs et de cette considération qu'il distribue avec tant d'impartialité. N'est-ce pas d'abord de s'imposer une contrainte qui ne trompe personne ? De s'astreindre à des usages ... dont chacun se moque ? De se condamner à une hypocrisie... qui ne fait pas de dupes ? Ne faudra-t-il pas changer mon naturel franc, loyal et sincère pour essayer aussi de mentir à mon coeur, de penser, parler et agir d'après la mode, les convenances et l'usage ? De cesser enfin d'être moi-même ? Car que dirait le monde ? Ne me refuserait-il pas la place que je voudrais occuper ?... Ninon sait tout cela ! Et Ninon dit maintenant : Je n'irai ni à la cour ni dans le monde ! La cour et la ville viendront chez moi ! Je n'aurai pas le chagrin de me faire des remords avec mes doux souvenirs ; je n'imposerai pas à mon coeur des liaisons d'amitié qu'il n'aurait point choisies librement ; je ne supporterai pas des dédains que je n' aurai point mérités !...

MOLIÈRE, à part

Qu'entends-je ?

SAINT-POL, à part

Que veut-elle dire ?

NINON

Je resterai libre de moi, de mes actions : je ne me résignerai à aucun sacrifice ; je suivrai mon goût, mon coeur ou mes caprices, et, si la fantaisie m'en prend, et que je sois fatiguée, je pourrai toujours, comme en ce moment, me reposer à mon aise...

Elle s'assied près de sa toilette : étonnement de tout le monde.

Je ne craindrai ni la mauvaise humeur d'un mari, ni les reproches de ses parents ; et je pourrai même pousser l'indépendance, si cela me convient, jusqu'à faire des papillotes devant Madame_la_Comtesse de Saint-Pol... avec la promesse de mariage de son fils.

Elle a pris sur sa toilette la promesse de mariage, et la déchire en papillotes.

MADAME DE SAINT-POL, LONGUEVILLE, MOLIÈRE

Ah !...

SAINT-POL, vivement

Que faites-vous, Ninon ?

NINON, souriant et se levant

Mon ami, vous avez vu comme nous étions tristes et ennuyés ce soir : c'est ce mot ridicule de mariage, jeté entre nous, qui exerçait déjà son influence... Pour nous, Saint-Pol, il ne peut y avoir de tendresse par-devant notaire.

Elle s'approche de la Comtesse de Saint-Pol.

Madame_la_Comtesse ne pense-t-elle pas que j'ai raison, et voudra-t-elle maintenant accepter les faveurs de la Cour ?

MADAME DE SAINT-POL

Je ne sais, en vérité...

NINON

Ah !... Vous avez dit que vous acceptiez de vos amis.

MADAME DE SAINT-POL

Et je veux être des vôtres.

NINON

Je vous rends votre fils, Madame !... N'est-il pas vrai que le meilleur moyen de se défaire de ses ennemis, c'est d'en faire des amis ?

LONGUEVILLE

À vous les miracles !

MOLIÈRE

À nous l'admiration !

SAINT-POL

Je vous ai patiemment écoutée : mais, croyez-vous donc que je consente à tout ceci ?

NINON, riant

Il le faudra bien !... La promesse est déchirée !... Nous ne nous marierons pas... mais nous nous aimerons.

SAINT-POL

Toujours !...

NINON

Tant que nous pourrons !

67 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica