Comédie en vers· Ou le Manteau
Le Rêve du Mari
Représentée pour la première fois, au Théâtre Français, par les comédiens ordinaires de du Roi, le 20 mai 1826.
Personnages
- DARLIÈRE, M. MICHELOT
- MATHILDE, sa femme. Mlle ROSE DUPUIS
- ÉMILIE, sa cousine. Mlle MARS
- LA BARONNE, soeur de Mathilde. Mlle DEMERSON
- GILLOT, concierge. M. ARMAND-DAILLY
À MADEMOISELLE MARS
De mes vers vous offrir l'hommage, C'est vous faire un mince présent ; Voyez d'un oeil complaisant, Comme on regarde son ouvrage. Ce léger essai vous doit tout. Heureux l'auteur docile et sage, Qui reçoit, pour son avantage, Vos avis dictés par le goût, Et sait en faire un bon usage ! C'est votre talent enchanteur, Votre grâce aimable et parfaite, Qui subjugue le spectateur Et fait le destin du poète ! Ah ! Si j'ose me rembarquer Sur cette mer si dangereuse, Je ne pars point sans invoquer Votre assistance généreuse ; Ô Thalie ! ô vous que ma voix Implorait avant le voyage, Vous avez encore une fois Sauvé ma voile du naufrage ; Guidé par vous, je suis au port, Et je m'acquitte, avec transport, Des voeux formés pendant l'orage.LE RÊVE DU MARI
Le théâtre représente un salon de campagne bien meublé, mais simplement ; il y a un secrétaire, une table, une causeuse, un métier à broder, quelques livres épars.
SCÈNE PREMIÈRE.
MATHILDE, seule, assise devant un secrétaire ouvert, sur lequel il y a plusieurs lettres
Tandis que ma cousine, après le déjeuner, Est allée un instant au parc se promener, À mon mari je puis prendre le temps d'écrire. Ses lettres, que souvent je me plais à relire, M'aident de son absence à supporter l'ennui. Je crois m'entretenir un moment avec lui. Oh ! Quand donc finiront ces courses, ces voyages Qui me font endurer de si fréquents veuvages ?... Je crains tout ; un malheur est sitôt arrivé !... Et si jusqu'à présent le ciel l'en a sauvé, Qui peut me garantir que dans ce moment même ?... On ne devrait jamais se quitter quand on s'aime. Mon coeur impatient aspire à son retour !...Elle prend une lettre.
Il n'en peut pas, dit-il, encor fixer le jour.Elle lit.
« De Poitiers, le vingt-trois. Si j'en crois les notaires, Nous pourrons voir bientôt la fin de nos affaires ; Nos partages signés, je repars à l'instant. » - Voila plus d'un grand mois que Darlière est absent.Elle continue de lire.
« L'hiver approche ; et moi, qui veux toujours te plaire, J'ai formé le projet de vivre solitaire, De voir très peu de monde ; en cela, comme en tout, Mon seul désir, ma chère, est de suivre ton goût. » - L'hypocrite !... Vraiment, si je le laissais dire, Je croirais que c'est moi qui veux ce qu'il désire ; Mais que j'ose un moment combattre son avis, Il parle en maître alors... comme tous les maris. Comment faire ?... Il faut bien obéir, se soumettre. « Nous vivrons très heureux, j'ose te le promettre ; Nous saurons nous suffire... Et ne penses-tu pas À nous débarrasser de ma cousine ? » - Hélas ! Moi je l'aime beaucoup, cette chère Émilie !... « Est-elle donc chez nous pour toujours établie ? À partir tu devrais doucement l'engager ; Elle a la tête vive et l'esprit très léger ; Feu son mari n'eut pas fort à se louer d'elle ; Elle le gouvernait, il la croyait fidèle ! Mais... » - Ah ! Dieu !... La voici. Cachons vite...Elle remet précipitamment les lettres et ferme le secrétaire : Émilie, lui entre, s'aperçoit de ce mouvement.
SCÈNE II. Mathilde, Émilie.
ÉMILIE
Ah ! Fort bien ! C'est agir finement, et je n'en verrai rien. Cousine, tu lisais des lettres de Darlière, De ton mari ?...MATHILDE
C'est vrai.ÉMILIE
Quelle peur singulière Te les fait resserrer si précipitamment ? Encore si c'étaient les lettres d'un amant ?MATHILDE
La supposition !...ÉMILIE
N'est point du tout fondée. Avec toi l'on ne peut avoir pareille idée. Tu cachais ces papiers... Je devine pourquoi ; Je gage que Darlière y dit du mal de moi.MATHILDE, souriant
Bon !... Tu crois ?... Tu veux rire !ÉMILIE
Peut-être qu'il revient, et je crains qu'avec lui Ne reviennent pour toi la gêne et la contrainte.ÉMILIE
C'est que j'ai de bons yeux... Oui, j'oserais jurer Qu'il va dans ce château tristement t'enterrer, T'y tenir loin du monde... Est-il vrai ?... Je devine...MATHILDE
Tu pourrais deviner trop juste, ma cousine. S'il faut qu'il soit jaloux, combien il souffrira !ÉMILIE
Il ne l'est pas encor, mais il le deviendra ; Je connais bien Darlière, et depuis sa jeunesse. De son père j'avais l'honneur d'être la nièce. Mon cousin, en dépit des leçons qu'il reçut, Aux erreurs du jeune âge a payé le tribut ; Sa conduite toujours ne fut pas exemplaire ; Or, de ces étourdis un travers ordinaire ; Est de penser fort mal du sexe féminin. De plus, il est assez indiscret, assez vain, Surtout mari despote et fier de sa puissance.MATHILDE
Tu sais, pendant le temps de sa dernière absence, Que nous vîmes ici le Comte_de_Blanval Qui demeura trois jours avec nous.MATHILDE
Il avait avec lui son neveu, jeune, aimable, Qui te faisait la cour, et je le dis tout bas, Qui peut-être en secret ne te déplaisait pas.ÉMILIE
Qu'on me fasse la cour et qu'on cherche à me plaire, Qu'importe à mon cousin ?... C'est, je crois, mon affaire.MATHILDE
Leur séjour en ces lieux à Darlière a déplu ; Il ne put me cacher, quand il fut revenu, Son mécontentement...MATHILDE
De monsieur de Blanval j'attends un bon office ; Le Baron, mon beau-frère, espère en ce moment De pouvoir obtenir enfin un régiment ; Blanval en sa faveur agit et sollicite ; Il me tarde beaucoup de voir sa réussite. Je n'aurai pour Darlière alors plus de secret.ÉMILIE
À quoi bon le lui dire ?ÉMILIE
Il en aurait fort mal reçu la confidence ; Il en veut au Baron, et ne t'eût point permis, Pour lui faire plaisir, d'employer tes amis.MATHILDE
Mon beau-frère a des torts.ÉMILIE
Il n'est que trop d'usage Que dans une famille, au moment d'un partage, S'élèvent tout-à-coup de fâcheux démêlés, Et que par l'intérêt des parents soient brouillés. C'est ce qui vous arrive ; et depuis qu'une tante Vous laissa, par sa mort, dix_mille_écus de rente Entre ta soeur et toi, voilà que vos époux, De la succession plus occupés que vous, Se plaignent l'un de l'autre, et se cherchant querelle, Font naître à chaque pas difficulté nouvelle. Je crains bien qu'à la fin ne pouvant s'accorder, Ils n'en viennent ensemble à vous faire plaider.MATHILDE
Eh bien ! Je ne verrai personne, s'il le faut. À ce prix... Mais que veut le concierge Gillot ?ÉMILIE
Il a l'air effaré !SCÈNE III. les mêmes, Gillot.
GILLOT
Oui, qui même a la mine De quelque aventurier, à ce que j'imagine. Par la petite porte il est d'abord entré. Il traversait le bois, où je l'ai rencontré ; Selon votre ordre alors, j'ai voulu l'éconduire : « Monsieur, on n'entre pas... » Bon, il m'a laissé dire. « Darlière est-il ici ? M'a-t-il demandé. - Non, Monsieur, il est absent. - Il est absent ? C'est bon. » Sans ajouter un mot, il a mis pied à terre En sautant lestement ; puis, d'un air de mystère, Après avoir donné son cheval à tenir Au valet qui le suit, il s'est mis à venir Du côté du château... De peur qu'on ne me blâme, J'ai pris ma course alors pour avertir Madame. Je ne suis point en faute, et j'ai fait mon devoir.GILLOT
Moi ? Non ; de se cacher il semblait occupé. D'un grand manteau fort ample il est enveloppé ; Il n'a jamais voulu dire comme il se nomme ; Mais je crois cependant que c'est un beau jeune homme ; Je n'en répondrais pas ; car après tout, tenez, Je n'ai vu, là, bien vu, que le bout de son nez.GILLOT
Quelle excuse donner ?ÉMILIE
Si c'est un médecin ?MATHILDE, décachetant et jetant les yeux sur la lettre
Ah ! Ah ! C'est de Blanval ! Ce qu'il m'apprend me cause un plaisir sans égal.ÉMILIE
Il a donc réussi ?SCÈNE IV. Les mêmes, La Baronne, enveloppée d'un grand et large manteau.
LA BARONNE
J'arrive à la sourdine.À Mathilde.
Bonjour, ma chère enfant.À Émilie.
Bonjour, belle cousine.Elle les embrasse toutes les deux.
GILLOT, à part
Sa chère enfant !...MATHILDE
C'est toi ! tant mieux !ÉMILIE
Par quel bonheur ?...MATHILDE
Laissez-nous.SCÈNE V. Mathilde, La Baronne, Émilie.
MATHILDE
Tu viens fort à propos.LA BARONNE
Quel plaisir de te voir !MATHILDE
Voici ce que pour toi je viens de recevoir.Elle prend dans son secrétaire la lettre de Blanval, et la lui donne.
LA BARONNE, lisant la lettre qu'elle met ensuite dans sa poche
Mon mari colonel !... Ah ! Que je suis contente ! C'est à toi que je dois ce succès qui m'enchante ! Que je t'embrasse encor, pour t'en remercier.MATHILDE
Ah ! Tu me fais trembler.LA BARONNE
Maudit soit le partage ! Nous avions bien besoin d'une succession Qui vient mettre chez nous de la division.LA BARONNE
Et Darlière me fait la plus triste grimace ! Je le savais absent ; et bien vite, au galop, En une_heure_et_demie, au moins ce n'est pas trop Pour venir de chez moi, j'accours et je t'embrasse.MATHILDE
Tu me fais grand plaisir, ma soeur. Je t'en rends grâce. Mais je veux te gronder : tu cours en vrai dragon ; Seule par les chemins, t'exposant...LA BARONNE
Seule ? Non. Mon vieux valet me suit, mon fidèle Lapierre. Et puis je ne crains rien ; n'ai-je pas fait la guerre ? J'ai suivi le baron plus de vingt fois au feu, Aux avant-postes, vrai ; ce n'était pas un jeu ; Je n'avais pour moi-même aucune inquiétude ; De l'habit cavalier j'ai gardé l'habitude.MATHILDE
Il te sied à ravir.LA BARONNE
Oh ! Point de compliment. Mais il sert, je l'avoue, à mon amusement. J'aime la liberté qu'il me donne et m'inspire ; Et sous cet habit-là j'ose parler et rire. Tel mot que je hasarde et que l'on applaudit, On désapprouverait qu'une femme l'eut dit. On voit un habit d'homme, et l'apparence abuse. Moi, je pense jouer un rôle qui m'amuse ; Et bientôt je reprends, lorsque je l'ai quitté, L'air humble de mon sexe et sa timidité.LA BARONNE
Oh ! ça, mais, songez-vous que le temps du plaisir, Le mois de la vendange, avant peu doit venir ? De ce bon pays-ci vous connaissez l'usage ; De châteaux en châteaux, dans tout le voisinage, À de nombreux amis nous nous réunirons ; Là, pour nous divertir, chaque jour nous aurons La vendange, le bal, la chasse, la musique. Je fais les amoureux dans l'opéra-comique.À Mathilde.
Tu seras, pour le chant, notre premier sujet.MATHILDE
Qui ? Moi ?LA BARONNE
Je serai Blaise, et tu seras Babet.LA BARONNE
Oh ! Vous, vous choisirez ; les rôles que vous faites Sont toujours les meilleurs, grâce à votre talent.LA BARONNE
Pourquoi donc ?MATHILDE
Mon mari m'écrivait ces jours-ci Qu'il compte désormais rester beaucoup chez lui, Ne voir personne...MATHILDE
Je ne le pense pas.LA BARONNE
En ce cas, je le plains ; c'est un cruel martyre. Tu m'as vue autrefois jalouse du Baron, Et je ne l'étais pas, par malheur, sans raison : Car il m'a fait des tours !... J'en étais en furie !... Mais ses bonnes façons à la fin m'ont guérie. Or, si je pouvais voir Darlière, je réponds Que je lui donnerais d'excellentes leçons. Je voudrais lui citer ma propre expérience. Mais comment le prêcher, quand sa seule présence Me ferait fuir ?...LA BARONNE
Darlière ?...MATHILDE
Mon mari ?ÉMILIE
Lui-même.MATHILDE
Son retour imprévu me cause en ce moment Une espèce de trouble et de saisissement. Il s'en apercevrait, s'alarmerait peut-être.ÉMILIE
Sois en sûre.MATHILDE
À ses yeux avant que de paraître Je veux me rassurer... Cousine, veux-tu bien, Le recevoir ici ?... Dans l'instant je reviens.LA BARONNE
Fuyons, je crois l'entendre.Mathilde et la Baronne entrent précipitamment dans la pièce voisine ; la Baronne oublie le manteau qu'elle a jeté sur un meuble eu entrant.
SCÈNE VI.
SCÈNE VII. Émilie, Darlière, Gillot.
DARLIÈRE, entre en parlant à Gillot
Oui, morbleu ! Les chemins sont affreux, détestables ! Et puis j'ai rencontré Monsieur_du_Grand-Genêt, Des benêts de maris, je crois, le plus benêt ; Il m'a vanté, prôné la vertu de sa femme, Qui... Le pauvre homme ! Allons, c'est une bien bonne âme ! En mon absence, ici, Gillot, a-t-on reçu Quelque étranger ?...GILLOT
Aucun, Monsieur.ÉMILIE, à part
Bien répondu.SCÈNE VIII. Darlière, Émilie.
ÉMILIE, à Darlière
Mon cher cousin !DARLIÈRE
Bonjour. Je vous croyais partie.ÉMILIE
Votre femme eût été seule et sans compagnie ; Pouvais-je la quitter ? Vous me faites, vraiment, En arrivant, mon cher, un joli compliment !DARLIÈRE
Ah ! Je n'y pensais pas ; j'ai très grand tort ; les dames Veulent des compliments et font des épigrammes, Cousine, n'est-ce pas ?ÉMILIE
Soyez sûr, mon ami, Que ce n'est pas pour vous que je demeure ici ; Mais j'aime votre femme, et je reste auprès d'elle.DARLIÈRE
Il ne tiendrait qu'à moi d'avoir une querelle. Laissons cela. Que fait Mathilde, s'il vous plaît ? Je m'en vais la chercher.Il aperçoit le manteau.
Eh ! Mais, qu'est-ce que c'est ? Ce manteau, d'où vient-il ?ÉMILIE, à part
Que lui dire ?ÉMILIE, embarrassée
Eh bien ! Vous le voulez ?DARLIÈRE, insistant
Allons...ÉMILIE, de même
Il est... il est à vous.DARLIÈRE
À moi ?ÉMILIE
Sans doute.ÉMILIE
Vous ne devinez pas ?...DARLIÈRE
Point du tout, sur mon âme.DARLIÈRE
De ma femme ?...ÉMILIE
Eh bien ! Oui ; qu'est-il là d'étonnant ?À part.
Ma foi ! Je n'ai trouvé rien de mieux pour l'instant.,,Haut.
Vous connaissez pour vous sa tendresse parfaite ; Le froid, le chaud, un rien l'alarme, l'inquiète ; La saison devient rude, et vous allez souvent Courir dehors, braver et la pluie et le vent ; Chaque fois qu'à Poitiers vous faites un voyage, S'il s'élève un zéphyr, elle rêve un orage ; Or, contre les coups d'air qui pourraient vous frapper, Voilà pour vous défendre et vous envelopper. Ce présent n'est qu'un rien ; mais ce rien part de l'âme.DARLIÈRE
J'entends... une surprise !...ÉMILIE
Il aurait mieux valu Qu'en arrivant d'abord vous ne l'eussiez pas vu. Un don qu'on n'attend pas paraît plus agréable.ÉMILIE
Elle sera fâchée, et n'en conviendra pas Peut-être...À part.
Nous voilà pourtant dans l'embarras !DARLIÈRE
Pourquoi donc ?... La voici.SCÈNE IX. Les mêmes, Mathilde.
DARLIÈRE, allant au-devant de sa femme, et l'embrassant
Bonjour, bonjour, ma chère.MATHILDE
Tous mes voeux sont alors satisfaits. Mais n'es-tu pas un peu fatigué du voyage ? Si tu te reposais ?DARLIÈRE
Oui ; je suis presque en nage, Et je me sens bien las. Je vais me rafraîchir, Et puis une heure ou deux chez moi je veux dormir. Un peu de bon sommeil me serait nécessaire. A six heures du soir, comme à notre ordinaire, Nous dînerons.DARLIÈRE
Il finira bientôt. Mais d'abord, trouvez bon, Madame, qu'on vous dise ; Combien on est flatté de l'aimable surprise Que vous avez eu soin de m'apprêter ici ; Je vous sais très bon gré du cadeau que voici.MATHILDE
Du cadeau !...ÉMILIE, à part
Comment faire ?...MATHILDE
Eh ! Mais que signifie ?..ÉMILIE, vivement
Ne va pas m'en vouloir. C'est moi qui t'ai trahie.MATHILDE
Trahie !...MATHILDE, à part
Que dire ?...DARLIÈRE, à Mathilde
Qu'as-tu donc ? Tu parais bien émue !ÉMILIE, à Mathilde
Allons, il ne faut pas avoir l'air interdit. Tu ne peux pas nier enfin ce que j'ai dit.MATHILDE
Qu'as-tu dit ?...ÉMILIE
Je me suis trouvée embarrassée ; De plusieurs questions ton mari m'a pressée ; Et j'ai tout bonnement avoué que c'est toi Qui de ce manteau-là lui fait présent.MATHILDE
Qui ? Moi ?DARLIÈRE
Je crois qu'il m'ira bien.ÉMILIE
Voulez-vous l'essayer ?DARLIÈRE
Pas encore. À propos, moi, pour vous égayer, Je pourrais de Poitiers vous donner des nouvelles. Je vous en conterais, si je voulais, de belles. Ah ! Morbleu ! Comme on traite à présent les maris ! La province, vraiment, est pire que Paris. Dans mon séjour là-bas j'ai vu trois aventures En un mois !... On en a fait des caricatures Très comiques, ma foi !... Je vous les montrerai ; Sans compter vingt couplets que je vous chanterai. Ils ne sont pas trop bons ; mais ils vous feront rire !...ÉMILIE
Vous voilà, mon cousin ! Toujours prompt à médire, À railler sans pitié des malheurs du prochain ! Savez-vous que ce rire est vraiment inhumain ?DARLIÈRE
Allez donc en public prêcher votre morale : Car cette barbarie est assez générale ; On a vers la satire un merveilleux penchant ; Les caquets vont leur train : le monde est si méchant !ÉMILIE
Et vous êtes du monde.ÉMILIE
Eh ! mais, vous craignez les discours. Vous allez aux railleurs ouvrir un libre cours : Il renferme sa femme ; il la cache, il la garde ; Voilà ce qu'ils diront.DARLIÈRE
Oh ! Cela me regarde.DARLIÈRE
Moi, ma cousine ?ÉMILIE
Mathilde, tu l'entends.DARLIÈRE
Quelque soit mon motif, je crois pouvoir m'attendre Qu'à mes intentions vous voudrez bien vous rendre.DARLIÈRE
Allons, je le vois bien, ce qu'un mari désire, Sa femme a sur-le-champ l'instinct d'y contredire. Vous ne me ferez pas changer de volonté. J'ai vu le temps, Madame, où ma société Vous suffisait, à tout vous semblait préférable.MATHILDE
Vous ne me disiez rien alors que d'agréable ; Vous n'aviez de désirs et de goûts que les miens.DARLIÈRE
Ah ! Nous aurions encor d'aussi doux entretiens. Mais vous en croyez trop tout ce qu'on vous conseille.DARLIÈRE, à Émilie
Ah ! Vous me comprenez ?... Je n'en suis pas fâché. Eh bien ! Oui, maintenant que le mot est lâché, Sans vous nous n'aurions point de semblables querelles, Et les femmes ne font que se gâter entre elles.DARLIÈRE
Je vous donne un avis ; Depuis longtemps par vous ma femme est trop instruite À me contrarier, à blâmer ma conduite ; Qui ne l'approuve pas, peut retourner chez soi, Madame.MATHILDE, à Darlière
Mon ami, de grâce, calme-toi.DARLIÈRE
Je n'y mets point d'humeur.À Émilie.
Serviteur, ma cousine.Darlière et sa femme rentrent ensemble.
SCÈNE X.
SCÈNE XI. Émilie, La Baronne.
LA BARONNE, entr'ouvrant la porte du cabinet où elle s'est renfermée, et sortant avec précaution
Il n'est plus là ?LA BARONNE
Nous ne l'attendions pas ; puisqu'il est au château, Moi, je repars bien vite, et reprends mon manteau.LA BARONNE
Et par quelle raison ?LA BARONNE
Quoi donc ?LA BARONNE
Comment ?LA BARONNE
Oui ? Vous ?...LA BARONNE
Pourquoi ?SCÈNE XII. Émilie, Mathilde, La Baronne.
LA BARONNE, à Émilie
Eh ! Mais !... Dites à quel propos ?ÉMILIE, à Mathilde
Eh bien ?LA BARONNE
Sans doute il va dormir.MATHILDE
Non. Il y pense trop.ÉMILIE
Il en rêve peut-être ?ÉMILIE
Tantôt, à son retour, ce manteau qu'il a vu A fait que, me trouvant surprise, au dépourvu, Et de peur d'un éclat, ne voulant pas lui dire Que vous étiez ici...ÉMILIE
J'ai fait un conte en l'air : J'ai dit que ce manteau lui manquait pour l'hiver, Et que sa femme exprès pour lui l'avait fait faire.LA BARONNE
Il l'a cru ?ÉMILIE
Sûrement.ÉMILIE
Comment ? Ne pourrait-on Supposer ?... Pourquoi pas ?... Oui... Le tour sera bon... Darlière en arrivant ne m'a pas ménagée, Et je me suis promis que j'en serais vengée ; Je compte sur vous deux.LA BARONNE
Sur moi ? J'en suis d'accord.MATHILDE
J'aurai peine, vraiment...ÉMILIE
Tu feras un effort. Raisonnons une fois. Trois femmes, ce me semble, Peuvent tenir conseil, et conspirer ensemble. Sans vouloir faire ici prévaloir mon avis, Veux-tu, ne veux-tu pas être libre ? Choisis. C'est là la question. Je suis scandalisée De te voir durement ainsi tyrannisée ! Sous un joug insultant c'est trop longtemps fléchir, Et par un coup d'État je veux t'en affranchir. Encor, si tu savais, parfois usant d'adresse, Arrêter en chemin ses élans de tendresse, Et, lui dictant alors tes ordres absolus, Offrir grâce pour grâce, ou refus pour refus ; L'obéissance ainsi te serait moins pesante. Mais non ; toujours soumise et toujours complaisante, Sans délais, sans débats, ce qu'il veut, tu le veux, Et tu ne sais jamais que te rendre à ses voeux. N'est-ce pas ? C'est bien là ta conduite, ma chère ; Ta prison deviendra chaque jour plus sévère ; Il veut nous séparer d'abord, tu le sais bien ; Ne le souffre donc pas ; je t'offre un sûr moyen, Si tu veux l'adopter, d'être dame et maîtresse ; Songes-y ; ton bonheur, ta fierté, ta sagesse, L'honneur du sexe enfin doit t'y déterminer. Baronne, c'est à vous maintenant d'opiner.LA BARONNE, avec gravité
La chose est importante, et puisqu'on délibère, Voici sur ce sujet ce que je considère. Darlière est inquiet, et des soupçons fâcheux Le rendent à la fois injuste et malheureux ; Pour le guérir, il doit être utile, je pense, De lui donner un tort, au moins en apparence, De l'amener au point de demander pardon, De lui prouver par là que l'entier abandon D'un bon mari, tout plein de confiance extrême, Qui croit à la vertu de sa femme, quand même !... Est le meilleur parti, le plus sûr, le plus doux. Je crois que nous pouvons concerter entre nous Quelque ruse qui serve à guérir sa folie ; C'est pourquoi je me range à l'avis d'Émilie.LA BARONNE
Paix ; on a remué là-dedans.MATHILDE
C'est Darlière, c'est lui.LA BARONNE, ayant mis le manteau sur elle
Non ; dans ce cabinet, Pendant votre entretien, j'aurai l'oreille au guet. L'ennemi vient sur nous ; le voilà qui s'avance ! Émilie, attaquez ; qu'en cas de résistance Mathilde vous soutienne ; et moi, là, dans mon coin, Je forme la réserve, et je marche au besoin.MATHILDE, souriant
Oui ; voilà ce que c'est que d'avoir fait la guerre !...SCÈNE XIII. Émilie, Mathilde.
MATHILDE, s'asseyant sur la causeuse
Le coeur me bat !ÉMILIE
Courage ! Il me faudrait un livre.Elle regarde sur le secrétaire, où il y a plusieurs livres.
Ah ! Quel est celui-ci ? Nouvelles de Cervante[s]... Excellent !... Me voiciElle s'assied sur la causeuse à côté de Mathilde.
Assise auprès de toi, te faisant la lecture...MATHILDE, bas à Émilie
Il entre !...SCÈNE XIV. Émilie, Mathilde, Darlière.
DARLIÈRE
Me voilà !... Vous lisiez ?... J'ai dormi quelque temps, Et d'un profond sommeil... Quel livre ?DARLIÈRE
De Cervantes... je sais... C'est un bien vieil auteur ; Il avait du talent.... Walter-Scott est meilleur !...ÉMILIE
Qu'est-ce à dire ?DARLIÈRE
Je voudrais bien le voir.DARLIÈRE
J'achève, selon vous, mon rêve !DARLIÈRE
À la fin, vous me feriez damner, Et je ne saurai plus bientôt qu'imaginer. Vous ne m'avez pas dit, cousine, ici vous-même Que ma femme avait eu l'attention extrême D'acheter un manteau, pour m'en faire présent ?ÉMILIE, riant
Je vous ai dit cela, moi ?... Vous êtes plaisant !... On vous donne un manteau ! La folie est complète ! Voyons, réponds, Mathilde, as-tu fait cette emplette ?DARLIÈRE
Quittez ce ton railleur ; car il ne sert à rien ; On cherche des détours, et je le vois fort bien. Le hasard, malgré vous, me donne connaissance Qu'il est ici venu quelqu'un dans mon absence.DARLIÈRE, à sa femme
Madame, j'ai des yeux, je vous en avertis. On est fausse, et l'on trompe avec un air timide. Répondrez-vous enfin ?MATHILDE, se levant
Oui, ce ton me décide. Je n'ai pas songé même à vous faire un cadeau ; Et je n'ai point pour vous acheté de manteau ; Je puis vous l'assurer ; c'est la vérité pure.ÉMILIE
Il faut le satisfaire. On peut le commander dès demain, et le faire. Et de quelle couleur, cousin, était celui Que vous avez cru voir, en rêvant, aujourd'hui ? Il ne coûte pas plus d'en avoir un semblable. Vous en souvenez-vous ?DARLIÈRE
Oui, faites bien l'aimable !... Je ne ne l'ai pas moins vu sur ce meuble placé... C'était un manteau vert.DARLIÈRE
Allez, vous le savez comme moi, ma cousine ; Et vous, Mathilde, aussi. Je permets qu'on badine ; Mais c'est pousser trop loin ce jeu qui me déplaît, Et je prétends savoir enfin ce qu'il en est. Ce manteau, d'où vient-il ?... Et quel en est le maître ? Qui vous est venu voir ?... Vous le direz peut-être ?MATHILDE
Pouvez-vous soupçonner ?...DARLIÈRE
Enfin, répondez-moi.MATHILDE, bas à Émilie
Je n'y puis plus tenir. Que dire ?...DARLIÈRE, à sa femme
Voulez-vous enfin me laisser croire ?...ÉMILIE
Allons, il faut subir un interrogatoire. Votre femme est trop bonne ; à sa place, à coup sûr, Je vous ferais bien voir...MATHILDE
En effet, il m'est dur Par d'injustes soupçons de me voir outragée... Non... Je ne puis parler, tant je suis affligée ! Je vous laisse...Elle sort.
DARLIÈRE, faisant un mouvement pour l'arrêter
Un moment.SCÈNE XV. Darlière, Émilie.
ÉMILIE
Vous le mériteriez. Dites-moi, je vous prie, Vous félicitez-vous, êtes-vous bien content D'avoir fait une scène à cette pauvre enfant ?DARLIÈRE
Une scène !... Tenez, jasez tout à votre aise ; Vous ne me ferez pas croire, ne vous déplaise, Que ce soit en rêvant que tantôt j'ai vu là...ÉMILIE
Eh ! Ne le croyez pas ; que m'importe cela ?À part.
Tu le croiras pourtant, et j'en fais mon affaire.Haut.
Réalisez des riens, un rêve, une chimère ; Tourmentez-vous l'esprit ; défiez-vous de moi ; J'y consens, et vous plains.DARLIÈRE
Vous me plaignez ? De quoi ?ÉMILIE
La chose à deviner n'est pas bien difficile ; De ne pas savoir vivre heureux, sage et tranquille. J'ai le malheur, cousin, de vous aimer bien fort. Vous ne le croyez pas, en quoi vous avez tort. Je vous en ai donné des preuves peu communes ; Par exemple, jamais de vos bonnes fortunes Je n'ai dit un seul mot à Mathilde !ÉMILIE, ironiquement
Vous en avez eu tant !DARLIÈRE
C'est vrai.ÉMILIE, à part
Le fat !Haut.
J'aspire À vous rendre la paix, et l'amitié m'inspire. Là... Parlons doucement. Convenez entre nous, Nous sommes seuls.DARLIÈRE
Eh bien !ÉMILIE
Que vous êtes jaloux.DARLIÈRE
Moi, jaloux !...ÉMILIE
Oui, vraiment, ou sur le point de l'être. Les symptômes du mal se font assez connaître. Vous venez d'être absent, et pendant plus d'un jour. Vous ne devriez faire, au moment du retour, Quand à vous accueillir Mathilde se dispose, Que des rêves charmants et tout couleur de rose ; Point du tout ; votre esprit à tel point est blessé Qu'il rêve d'un manteau par quelque amant laissé.DARLIÈRE
Mais je n'ai point rêvé....ÉMILIE
Quelle injustice étrange Vous vous donnez des torts ; votre femme est un... Un composé charmant de grâce et de bonté ! Elle a plus de candeur encore que de beauté ! D'ailleurs elle vous aime à l'excès....ÉMILIE
Fort bien ; et vous venez l'affliger vivement, Parce qu'il vous a plu de rêver en dormant ! Là, rappelez-vous bien....DARLIÈRE
Eh ! Quand je me rappelle, De plus en plus je sais que la chose est réelle. Il me semble encor voir ce manteau... là.... jeté... Sur ce meuble...ÉMILIE
Une fois, quand l'esprit s'est monté, Il n'en peut revenir !... C'est ce qui vous arrive. L'imagination est chez vous prompte et vive ; Vous dormez fort souvent d'un sommeil agité ; Mathilde me l'a dit, et c'est la vérité, N'est-ce pas ?... Seriez-vous par hasard somnambule ?DARLIÈRE
Tenez, encore un coup, vous vous moquez de moi, Que ne me dites-vous : C'est votre léthargie !ÉMILIE
Non ; mais je vous dirai : C'est votre jalousie, Maudite passion, vrai tourment des enfers, Et qui nous fait rêver souvent les yeux ouverts ! Tantôt en arrivant, une cause légère Vous a mis contre nous, bien à tort, en colère ; Après ce bel accès, vous étant endormi, Vous êtes allé faire un rêve... de mari ; C'est tout simple ; avouez...DARLIÈRE, à part
Mais quel ton d'assurance !À Émilie.
Dites-moi, ma cousine, auriez-vous l'espérance De me persuader ?... Essayez ; mais pourtant J'ai vu...ÉMILIE
Vous le croyez ; et vous le direz tant, Que vous ne pourrez plus vous l'ôter de la tête. C'est vraiment singulier qu'un homme sage, honnête, Homme d'esprit surtout, car vous l'êtes, cousin, Semble à la vérité résister à dessein.ÉMILIE
Écoutez, mon cousin, on vous aime ; Ne vous appliquez pas à vous faire haïr ; Votre femme, à vos lois contrainte d'obéir, Dans ses plus doux penchants se voit contrariée ; La Baronne, sa soeur, vous est sacrifiée...DARLIÈRE
Je n'ai point exigé...ÉMILIE
Non, pas expressément. Mais la Baronne ici ne vient que rarement ; Par votre froid accueil vous l'en avez chassée. Quant à moi, je sais bien quelle est votre pensée ; Vous ne la cachez point. Eh bien ! Je m'en irai, Puisque vous le voulez ; mais quand je partirai Qu'ensuite on vous verra, toujours l'âme alarmée, Tenir exactement votre porte fermée, Vivre comme un hibou... car vous en viendrez là...DARLIÈRE
Jamais.ÉMILIE
Vous y viendrez. On m'interrogera ; Vainement je voudrai me taire ou vous défendre ; La vérité finit toujours par se répandre. Dans le monde on sauta que chagrin, agité, Vous avez fait d'un rêve une réalité ; Jugez que de caquets courront sur votre compte. Pauvre cousin !... Pour vous, d'avance j'en ai honte ;... Car sans se mettre à rire, on ne pourra jamais Vous parler de manteau !... Songez-y.... Je m'en vais.DARLIÈRE
Demeurez.DARLIÈRE
Vous le croyez ?ÉMILIE
Vous-même ici l'avez pu voir ; Et songez quelle fin ceci pourrait avoir ! Je vous donne en partant un conseil charitable. La femme la plus sage et la plus respectable, Qui se voit accuser sans de bonnes raisons, S'offense d'être en butte à d'injustes soupçons, S'irrite des chagrins que pour rien on lui cause, Et se fait quereller enfin pour quelque chose. Cela s'est vu, cousin ; et dans un pareil cas De moi-même, tenez, je ne répondrais pas. Adieu.Elle sort.
SCÈNE XVI.
SCÈNE XVII. Darlière, Gillot.
GILLOT
Monsieur, voudriez-vous venir voir cet ouvrage Que, pendant votre absence, on a fait au jardin ? C'est d'après votre plan.DARLIÈRE
Je le verrai demain. Laisse-moi. Non ; reviens.À part.
Questionnons ce drôle : D'avance on a pris soin de lui dicter son rôle. N'importe.À Gillot.
Viens, écoute.GILLOT, à part
Eh ! Qu'a-t-il donc ?DARLIÈRE
En ce cas, d'un oubli sa mémoire est coupable. Hier, ou ce matin... il est venu quelqu'un... Monsieur de...Il parait chercher le nom.
GILLOT
Quel Monsieur ? D'en recevoir aucun Madame m'avait fait la défense formelle ; Et j'ai fermé ma porte en concierge fidèle. Pas un homme n'a mis le pied dans la maison. C'est très sûr.DARLIÈRE, à part
Ma cousine aurait-elle raison ?Haut à Gillot.
Vous devez bien sentir qu'à cette circonstance Je ne mets pas, Gillot, une grande importance. Je ne fais point d'enquête...GILLOT
Non, aucune, Monsieur.GILLOT
Pour madame ?DARLIÈRE
Fort bien. De quelle part ?GILLOT
Ce n'est pas un mystère.GILLOT
Mais je le suis toujours... Et d'ailleurs est-ce un mal Qu'une lettre qui vient de Monsieur_de_Blanval ?DARLIÈRE
Qui dit cela ?...DARLIÈRE
Souvent !...GILLOT
Mais oui...SCÈNE XVIII.
DARLIÈRE, seule
Mathilde avec Blanval est en correspondance ; Et sans m'en avoir fait la moindre confidence !... Que dis-je, avec Blanval ?... Peut-être, que sait-on ? Est-ce avec son neveu.... Gillot est un fripon Qui vient de me mentir.... Je l'ai vu sur sa mine... Ah ! Quelque intrigue ici se trame à la sourdine... Non... ma femme ne peut me tromper... Je crois bien Être sûr.... Eh ! Mon_Dieu !... Je ne suis sûr de rien. Il faut ce tourment qu'enfin je me délivre.SCÈNE XIX. Mathilde, Darlière.
MATHILDE, en entrant, à part
J'ai ma leçon bien faite ; il s'agit de la suivre.À Darlière.
Vous m'avez demandée, et j'accours aussitôt,DARLIÈRE
Je te sais obligé.MATHILDE
Oui, j'ai tort ; je dois être enchantée en effet Qu'on aille interroger sur mon compte un valet.DARLIÈRE
Eh ! Non ; vous vous trompez.MATHILDE
Ce qu'il a pu vous dire, Vous l'auriez su de moi ; j'allais vous en instruire : Au Comte_de_Blanval j'ai plusieurs fois écrit ; J'en ai reçu réponse.DARLIÈRE
Ah !... Sans me l'avoir dit ?MATHILDE
J'ai craint à mes projets de vous trouver contraire ; Blanval, sur ma demande, a servi mon beau-frère ; On le fait colonel ; je le sais d'aujourd'hui.MATHILDE
S'il vous reste des doutes, Les lettres de Blanval, tenez, lisez-les toutes.Elle va au secrétaire, en tire un paquet de lettres attachées ensemble, et les donne à son mari.
Les voici. Prenez-les.MATHILDE, souriante
Oh ! Non, je le vois bien.DARLIÈRE
C'est assez sur ce point. D'ailleurs je vois fort bien quelle ruse est la vôtre. Vous avouez un fait pour en cacher un autre. Ce conte du manteau...MATHILDE
Bon, vous y revenez ?...MATHILDE
Vous croyez ?...DARLIÈRE, s'animant et se fâchant par degrés
Répondez nettement, je vous prie ; Il est venu quelqu'un !...MATHILDE, jouant l'embarras
Quelqu'un ?... Non... Je ne sais....MATHILDE
Seule, dans ce château, Je souffre, pour vous plaire, une contrainte extrême !... Je me prive de voir, les personnes que j'aime !... Voilà ma récompense ; on me soupçonne, hélas !DARLIÈRE, à part
Elle n'avouera rien.À Mathilde.
Je ne vous presse plus de parler. C'est fort bien. On a fait des travaux ici, dans mon absence ; Je vais les voir. Adieu.À part en sortant.
Je t'y prendrai !SCÈNE XX.
SCÈNE XXI. Émilie, Mathilde.
ÉMILIE
Tout va bien.ÉMILIE
Point du tout. Du courage ; soutiens ton rôle jusqu'au bout. Il ne me voyait pas, et je viens de l'entendre Gronder entre ses dents : oui, je veux la surprendre. Je le tiens.... J'en réponds... Il se cache, ici près ; Il rôde autour de nous... Dans son terrible accès. Comme un autre Orosmane, il guette une infidèle.Elle va au cabinet où la Baronne est cachée.
Baronne, à votre tour. Venez.SCÈNE XXII. Émilie, Mathilde, La Baronne, le chapeau enfoncé sur les yeux, et s'enveloppant du manteau.
ÉMILIE, bas aux deux autres femmes
Voici notre jaloux.LA BARONNE
Ô mon aimable amie ! Que ne puis-je avec vous passer toute la vie !Elle lui baise la main.
SCÈNE XXIII ET DERNIÈRE. Les mêmes, Darlière, accourant furieux.
DARLIÈRE
C'en est trop !MATHILDE
Ciel !ÉMILIE
Hélas !ÉMILIE, avec un chagrin affecté
Ah ! Dieu ! Quel contre-temps !DARLIÈRE, à la Baronne
Que faites-vous ici, vous, dont l'aspect m'offense ?ÉMILIE
Darlière !...MATHILDE
Mon ami !DARLIÈRE
Redoutez ma vengeance.DARLIÈRE
Sur l'apparence ?...ÉMILIE, à la Baronne
Fuyez donc, imprudent !LA BARONNE
Moi ? J'aime le tapage.DARLIÈRE, saisissant la Baronne
Tu me feras raison ; viens... tu vas expier....LA BARONNE
J'accepte, et je me bats comme un preux chevalier.Elle rejette son chapeau et son manteau.
ÉMILIE
Oui ; cette invention est un trait dé génie, Et c'est de mon cerveau, cousin, qu'elle est partie.ÉMILIE
Ah ! Rien !...DARLIÈRE
Gardez m'en toutes trois le secret, et pour cause... Si cela se savait, on en ferait bientôt Mille contes malins.DARLIÈRE
Allons dîner gaîment.DARLIÈRE, à Mathilde
Pardonne-moi, ma chère, De t'avoir soupçonnée un seul instant.À Émilie.
Et vous, Ma cousine, restez bien longtemps avec nous ; C'est moi qui vous en prie.MATHILDE, avec joie
Ah ! mon ami !826 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica