Comédie en vers· Ou le Mort Supposé
Les Etourdis
Représentée pour la première fois, au Théâtre Français, par les comédiens ordinaires de l'Empereur, le 6 mars 1816.
Personnages
- MONSIEUR DAIGLEMONT, oncle. M. COURCELLES
- DAIGLEMONT, son neveu. M. RAYMOND
- FOLLEVILLE, M. GRANGER
- JULIE, fille de M. Daiglemont. Mlle. CARLINE
- L'HÔTESSE, Mme GONTHIER
- DESCHAMPS, M. VALLEROY
- JOURDAIN, M. PERIGNY
- MICHEL, M. THOMASSIN
- UN VALET
ACTE PREMIER
Le Theâtre représente un salon. Sur l'un des côtés une porte qui donne dans un cabinet.
SCÈNE I. Daiglemont, Folleville.
FOLLEVILLE
Il le faut avouer ; depuis huit jours entiers Nous vivons sagement, grâce à nos créanciers. Nous ne sortons jamais ; une raison très forte T'empêche de passer le seuil de cette porte : Dans mon hôtel garni tu vins très prudemment Occuper la moitié de mon appartement. Je te tiens, en ami, fidèle compagnie ; Comment te trouves-tu de ce genre de vie ?DAIGLEMONT
Fort mal.FOLLEVILLE
Pourquoi ? Caché sous le nom de Derbain, Les Huissiers, les Records te chercheront en vain ; Leur meute est en défaut ; tu lui donnes le change.FOLLEVILLE
Tu le pourrais, vraiment, Sans ce fripon maudit, ce chicaneur d'Armant, Qui pour quinze_cents_francs a contre toi sentence ; Tu fis cette méchante affaire en mon absence : Où diantre ton esprit était-il donc alors ? C'est jouer trop gros jeu que risquer le par corps ; Moi, je ne fais jamais cette sottise étrange ; Des billets tant qu'on veut ; point de lettres de change.DAIGLEMONT
N'y pouvant plus tenir, et par l'ennui pressé, À Dortis mon cousin je me suis adressé. Je le prie en deux mots de me prêter la somme Dont j'ai besoin...DAIGLEMONT
Vraiment, j'en ai grand'peur ; c'est un dernier moyen Que j'ai voulu tenter, faute d'autre ressource.DAIGLEMONT
Ta bourse ? Elle est à sec.FOLLEVILLE
Elle va se remplir ; J'ai fait certain projet, et s'il peut réussir ! L'idée en est hardie, et fortement conçue ! Je compte aujourd'hui même en apprendre l'issue.DAIGLEMONT
Dis-moi donc ce que c'est ?FOLLEVILLE, déclamant
Non ; pour être approuvés, De semblables desseins veulent être achevés.Mithridate, Acte III, Scene 1. [v. 789-790]
SCÈNE II. Folleville, Daiglemont, Deschamps entre, une lettre à la main.
DAIGLEMONT
Ah ! Ah ! Sachons un peu ce que Deschamps m'annonce . Cette lettre à la mienne est-elle une réponse ?DAIGLEMONT, à Deschamps
Et mon cousin ne t'a rien dit pour moi ?DESCHAMPS
Il n'était pas chez lui ; j'ai laissé votre lettre : Sitôt qu'il rentrera, l'on doit la lui remettre.FOLLEVILLE, qui a décacheté, dit avec joie :
Nous sommes trop heureux, mon pauvre Daiglemont. Embrasse-moi.DAIGLEMONT
Pourquoi ?FOLLEVILLE
Mais embrasse-moi donc. Les effets, avec moi, répondent aux paroles. Vous dites qu'il vous faut deux ou trois cents pistoles, Mon ami, ce n'est rien ; je veux vous obliger. Ne me refusez pas ; ce serait m'affliger. Vous pouvez disposer de cette bagatelle.FOLLEVILLE
Tu peux voir.DAIGLEMONT
De mon oncle ?FOLLEVILLE
Oui, sans doute, de lui.DAIGLEMONT
Elle est de mille_écus, et payable....FOLLEVILLE
Aujourd'hui, À vue. Oh ! Nous n'aurons point à souffrir d'escompte J'aime fort les effets dont l'échéance est prompte.DAIGLEMONT
Quoi ! Deschamps est au fait ?DESCHAMPS
Oui, Monsieur. Connaissant l'état de vos affaires, J'ai déployé mon zèle en ce besoin urgent, Et c'est moi qui procure à Monsieur cet argent.DAIGLEMONT
Mais comment ?DESCHAMPS
Devinez ; je vous le donne en mille.FOLLEVILLE
Je veux bien t'épargner une peine inutile. Tiens, de l'énigme ici tu trouveras le mot. Lis.DAIGLEMONT
Qu'est-ce qui t'écrit ?FOLLEVILLE
C'est Monsieur_Guillemot.DAIGLEMONT
Qui ? Le vieux factotum de mon oncle ?FOLLEVILLE
Lui même.DAIGLEMONT, prend la lettre, et lit :
Fous n'imaginez pas quelle douleur extrême A causée à Monsieur la mort de son neveu, Votre ami... Votre ami ? Mais dis-moi donc un peu ; Parlerait-il de moi par hasard ?FOLLEVILLE
Je le pense.DAIGLEMONT
Est-ce que je suis mort ?FOLLEVILLE
Que sait-on ? Lis ; j'avance.DAIGLEMONT, continue à lire
Vous avez très bien fait, un si grand malheur ? De m'écrire d'abord cette triste nouvelle ; J'ai su de mon cher Maître adoucir la douleur Par les ménagements que m'a dictés mon zèle.DAIGLEMONT, lit
Monsieur approuve fort que, dans ces circonstances, Vous n'ayez épargné ni les soins ni l'argent ; Il faut vous rembourser de toutes vos avances.FOLLEVILLE
Mais c'est fort juste.DAIGLEMONT, lit
Ici vous trouverez inclus Un bon effet de mille écus ; C'est, suivant votre état général de dépenses, Ce que vous ont coûté Médecin, Chirurgien, Gens qui font très souvent plus de mal que de bien, Et la Garde et l'Apothicaire, Les frais de sépulture et ceux du luminaire. Il en coûte bien cher pour mourir à Paris, Et les enterrements, Monsieur, sont hors de prix.FOLLEVILLE
Lis donc jusqu'à la fin.DAIGLEMONT, lit
Le défunt, dites-vous, Laisse quelques petites dettes : Voyez les créanciers, avertissez-les tous De tenir leurs quittances prêtes ; J'irai, sous peu de jours, à Paris les payer. Adieu, Monsieur : de tous vos soins mon Maître Me charge, encore un coup, de vous remercier ; Il vous aime toujours ; et moi, j'ai l'honneur d'être...FOLLEVILLE
Très bien, je suis charmé d'être à temps averti. De ce voyage-là nous tirerons parti ; Nous ferons bien payer tes dettes au bonhomme, Et nous accrocherons encore quelque somme.FOLLEVILLE
Un peu.DAIGLEMONT
Quoi ! Ce coquin a fait un faux ?FOLLEVILLE
Bien entendu. Eh mais, ne faut-il pas qu'il soit un jour pendu ? Qu'il le soit pour un faux, ou bien pour autre chose...DESCHAMPS
À mes dépens toujours Monsieur s'amuse et glose. Je pense qu'il me fait, en cette occasion, L'honneur d'être jaloux de mon invention. Dans ce tour peu commun éclate mon génie, Et c'est un des beaux traits qu'on lira dans ma vie.DAIGLEMONT, à Folleville
As-tu pu te servir d'un semblable moyen, Tromper ainsi mon oncle ? Oh ! Cela n'est pas bien. Tu sais, pour son neveu, jusqu'où va sa tendresse.FOLLEVILLE
Oui, plains-toi ; j'aime assez cette délicatesse. Imbécile, sens donc ce que l'on fait pour toi. De Nantes à Paris, tu vins, ainsi que moi, Pour nous former dans l'art de Cujas et Barthole : Nos parents comptaient bien qu'en une bonne école, Tous les deux avec fruit nous ferions notre Droit ; Mais comment travailler dans un si bel endroit, Parmi les agréments dont cette ville abonde ? On s'y divertit mieux qu'en aucun lieu du monde On y trouve à choisir mille plaisirs divers : Mais tous ces plaisirs là, par malheur, sont fort chers ; Nous le savons trop bien par notre expérience. Nous n'avons nullement épargné la dépense, Et depuis dix-huit_mois que nous sommes ici, Nous avons bien mangé de l'argent, Dieu merci. Aussi pour en avoir, que de ruses ourdies ! Combien n'avons-nous pas compté de maladies, Tandis que nous étions en parfaite santé, Et des Cours où jamais nous n'avons assisté, Et le Maître d'Anglais, les mois d'Académie, Et de ce Droit surtout la dépense infinie ! Notre rare savoir devrait être envié, Si nous avions appris tout ce qu'on a payé.DAIGLEMONT
Nos ressources enfin se sont bien affaiblies. Si nos parents encore ignorent nos folies, Au moins nous ont-ils fait sentir, par vingt refus, Que nos dépenses.....FOLLEVILLE
Oui, l'argent ne venait plus ; Nous étions mal : Deschamps m'a fourni cette idée De supposer ta mort ; moi, je l'ai hasardée : Le tour nous réussit, et je trouve plaisant Que tu touches les frais de ton enterrement.DAIGLEMONT
Cet argent vient très bien pour me tirer de gêne ; Mais je songe à mon oncle, à sa cruelle peine...FOLLEVILLE
Bon ! Bon ! Songe plutôt au plaisir qu'il aura, Quand son neveu défunt à ses yeux reviendra : Quelle douce surprise !DAIGLEMONT
Et ma pauvre cousine, Que j'adore, qui m'aime, est encor plus chagrine ! Comme elle va pleurer !FOLLEVILLE
Mais en revanche aussi Comme d'autres riront ! Tiens, je crois voir d'ici Plusieurs de tes parents, qui, pensant qu'ils héritent, D'une si prompte mort tout bas se félicitent : Ils vont prendre ton deuil, se partager ton bien ; Mais ils te le rendront.DAIGLEMONT
Ma foi, je n'en sais rien. Enfin, l'extrait fait foi contre mon existence ; Ils me chicaneront ; tu verras.FOLLEVILLE
Oui ; sentence Par laquelle, vu l'a été, on doit te déclarer Mort, et te condamner à te faire enterrer.DAIGLEMONT
Si mon cousin pouvait, contre toute espérance, De mes quinze_cents_francs me faire encor l'avance !FOLLEVILLE
Oh ! Tu n'en serais pas longtemps embarrassé ; Ce serait, je t'assure, un fonds bientôt placé.DAIGLEMONT
C'est assez discourir ; permets que je te dise D'aller au plus pressé ; va toucher sans remise Les mille_écus.FOLLEVILLE
J'y vais : toi, tandis que je sors, Et que je réglerai les choses au dehors, Travaille ici ; revois l'état de tes affaires ; Fais pour tes créanciers des billets circulaires ; Mande-leur de venir, et qu'ils sont trop heureux, Puisqu'on va les payer et finir avec eux ; Bien entendu pourtant qu'ils seront raisonnables, Et, feront sur leur dû des remises passables.DAIGLEMONT
Ma foi, tu sais fort bien qu'en leur donnant moitié, Il n'en est pas un seul qui ne fût trop payé.FOLLEVILLE
Allons, tout ira bien, sois sans inquiétude ; Je suis plus las que toi de notre solitude ; Il est temps d'en sortir, et de nous dissiper. Ce soir, en certain lieu, je te donne à souper. Je t'ai fait, par besoin, mourir de mort subite ; L'argent comptant revient, et je te ressuscite. Adieu, je vais courir : dans deux heures au plus Je reviens te chercher.SCÈNE III. Daiglemont, Deschamps.
DAIGLEMONT
Pourquoi donc ?DESCHAMPS
Vous allez très fort vous contredire ; Quand on est mort, je crois qu'on ne peut pas écrire.DAIGLEMONT
As-tu trouvé cela sans faire un grand effort ? Je compte bien aussi dater d'avant ma mort.DESCHAMPS
Bon.DESCHAMPS
Quoi ?DAIGLEMONT
Que dans l'autre monde étant près de me rendre Moi, je n'ai pas voulu, débiteur scrupuleux, Partir, pour si longtemps, sans prendre congé d'eux. Il faut des procédés.DAIGLEMONT
J'ai mon dessein en tête. Laisse faire ; mon style énergique et concis Amollira leurs coeurs dans l'usure endurcis ; Je veux que, tout contrits de leurs fraudes notoires, Eux-mêmes de moitié réduisent leurs mémoires. Parbleu, si j'en allais faire d'honnêtes gens, Cela serait bien beau ! Ne perdons point de temps ; Va chercher là-dedans mes papiers, je te prie, Tout de suite...DESCHAMPS
Allons ; c'est une plaisanterie, Monsieur ; vous n'avez point de papiers, entre nous, À moins que ce ne soit quelques vieux billets doux.SCÈNE IV.
SCÈNE IV. Daiglemont, Deschamps.
DESCHAMPS
Voilà, je crois, Monsieur,les papiers qu'il vous faut ; Vous aurez à les lire une peine effroyable, Et je les tiens écrits de la griffe du Diable.DAIGLEMONT
C'est bon.DESCHAMPS
Ma foi, Monsieur, n'en riez pas ; Elle en vaut bien la peine ; et quoique ses appas Aient au moins quarante ans, ils ont fait ma conquête.DAIGLEMONT
Là, sérieusement ?SCÈNE VI.
DAIGLEMONT, seul
Faisons notre travail. Justement, c'est Jourdain Dont le compte d'abord me tombe sous la main. Voyons-le. « Dix coupons de belle mousseline ; « Trente aunes de basin, cent-vingt de toile fine. » Je n'en ai pas levé de quoi faire un mouchoir ; J'achetais le matin pour revendre le soir... « Total, six_mille_francs », Juif, comme tu me voles ! C'est beaucoup si j'en ai tiré deux cents pistoles... Allons ; mettons-nous bien en situation ; Prêchons à mon voleur la restitution.Il se met à écrire.
- Bon ! Superbe début ! C'est un trait de génie ! - Écrivons gravement ; je suis à l'agonie. - L'écriture tremblée. - Il n'aura nul soupçon. - Mon épître vaudra celles de Cicéron. - Cela va bien. - Oui. - C'est ainsi qu'il faut s'y prendre. - Quel ton persuasif ! - Monsieur_Jourdain doit s'y rendre. Relisons. « Vieux coquin, dans une heure au plus tard, Je serai mort ; adieu. Toute rancune à part, Je veux bien te donner des avis salutaires. Amende-toi, renonce à tes gains usuraires ; Songe qu'en l'autre monde, où je vais aujourd'hui On est fort mal reçu, chargé du bien d'autrui. Je crois pouvoir, sans qu'on me blâme, De ton mémoire au moins retrancher la moitié : Ce que j'en fais, mon cher, c'est par pure amitié, Et pour le salut de ton âme. De ton mémoire ainsi réduit, Mon oncle recevra copie ; Il te paiera sans scandale et sans bruit : Mais si, pour ton malheur, il te prend fantaisie De vouloir contester, tu peux compter, vieux fou. Qu'exprès je reviendrai pour te tordre le cou ».SCÈNE VII. Daiglemont, Deschamps.
DESCHAMPS
Dans cet hôtel garni, Monsieur, un homme arrive, Qui porte une figure assez rébarbative : Il demande Monsieur_Folleville.DAIGLEMONT
Ah ! Puisque te voilà sers-moi de secrétaire. Tiens, fais de cette lettre un second exemplaire ; Puis tu porteras l'un au bonhomme Jourdain, Et l'autre au Bijoutier, à Monsieur_Valentin. Dis-leur bien qu'elle était depuis longtemps écrite.DAIGLEMONT
Non ; il vient demander de l'argent : C'est quelque créancier, si ce n'est un Sergent. Parbleu ! Tu devais bien tâcher de le connaître.DESCHAMPS
Mais vous-même à l'instant saurez qui ce peut être : Je crois qu'il vient ; passez dans ce cabinet-ci, D'où l'on entend très bien ce qui se dit ici.MONSIEUR DAIGLEMONT, oncle, derrière le Théâtre
Entrons dans la maison.DAIGLEMONT
Eh ! mais... je crois entendre.... Oui, c'est lui... c'est sa voix... Ô ciel ! Quel parti prendre ? C'est mon oncle....DESCHAMPS
Votre oncle ?SCÈNE VIII. Monsieur Daiglemont, Julie, L'Hôtesse.
MONSIEUR DAIGLEMONT
Monsieur de Folleville est sorti, dites-vous ?MONSIEUR DAIGLEMONT
Puisque dans cet hôtel ce jeune homme demeure, J'y veux loger aussi. Vous aurez sûrement, Pour ma fille et pour moi, chez vous un logement ?L'HÔTESSE
Certainement, Monsieur, et j'ose vous répondre Que vous serez content. Je tiens l'Hôtel_de_Londres. Sans vouloir me flatter, je puis dire qu'ici, Il ne vient que des gens comme il faut, Dieu merci.MONSIEUR DAIGLEMONT
J'en suis persuadé. Le jeune Folleville, Que fait-il, dites-moi, dans cette grande ville ?L'HÔTESSE
Mais, Monsieur, ce qu'y font beaucoup de jeunes gens, Il ne demeure ici que depuis peu de temps. Rarement je l'ai vu. Puis de mes locataires Je ne dois ni savoir ni conter les affaires. Les gens de notre état sont bavards, curieux ; Grâce au ciel, je n'ai point ces défauts là.MONSIEUR DAIGLEMONT
Tant mieux.L'HÔTESSE
Sur tout ce que je sais j'ai grand soin de me taire, Et ne veux point savoir ce dont je n'ai que faire : Je ne peux pas souffrir les indiscrétions De ces gens qui toujours vous font des questions. Monsieur vient à Paris pour affaires, je pense ?MONSIEUR DAIGLEMONT
Oui ; par voir Folleville il faut que je commence.L'HÔTESSE
C'est monsieur votre fils ?MONSIEUR DAIGLEMONT
Non.L'HÔTESSE
Ou votre neveu ?JULIE
Hélas ! non.L'HÔTESSE
Ici chacun en fait de même, Et c'est qu'il le mérite. Entre nous, je crois bien Qu'il s'amuse à Paris ; est-on jeune pour rien ? Le plaisir à cet âge est l'importante affaire ; Depuis huit jours au reste il est fort sédentaire ; Un de ses bons amis avec lui s'est logé ; Celui-là, par exemple, est un garçon rangé ; Il s'appelle Derbain ; il aime les sciences, Et surtout la physique et les expériences : Enfermé dans sa chambre, il travaille toujours, Et n'a pas mis le pied dehors tous ces huit_jours,MONSIEUR DAIGLEMONT
Ne puis-je pas le voir ?MONSIEUR DAIGLEMONT
Je serais charmé de le connaître ; Je vais le saluer, et lui dire bonjour. De Folleville ainsi j'attendrai le retour.Il s'approche avec l'Hôtesse de la porte du cabinet.
L'HÔTESSE
La clef est à la porte.MONSIEUR DAIGLEMONT, tourne la clef et ne peut pas ouvrir
Eh bien donc.L'HÔTESSE
Poussez ferme.MONSIEUR DAIGLEMONT
Mais je crois qu'on retient la porte.On met un verrou en dedans.
Ah ! L'on s'enferme,MONSIEUR DAIGLEMONT
Allons ; cela suffit.Il crie à travers la porte.
Ne vous dérangez pas, Monsieur, je vous supplie ; J'en serais désolé ; j'aime qu'on étudie. Je ne sais pas pourquoi nos gens ne viennent pas ; Je vais, pour les chercher, retourner sur mes pas.À Julie.
Toi, reste avec Madame. Allons, ma bonne amie, Tâche ici d'oublier ton chagrin ; je t'en prie. Adieu.Il l'embrasse.
SCÈNE IX. L'Hotesse, Julie.
JULIE
Oui, Madame.JULIE
Pas beaucoup.L'HÔTESSE
Quoi ! Si jeune, et si peu curieuse ! Savez-vous bien qu'il n'est au monde qu'un Paris ? Chaque étranger qui vient est enchanté, surpris ; Rien n'est si beau !... Partout c'est un bruit ! Une foule ! Sans des plaisirs nouveaux aucun jour ne s'écoule. Il faut aller tout voir, Comédie, Opéra.L'HÔTESSE
Pauvre enfant ! Quelle est donc sa situation ? Aurions-nous par hasard quelque inclination, Quelque tendre, penchant qu'un père désapprouve ? Ah ! je sais bien alors quel chagrin on éprouve, Moi, j'ai passé par-là. Pour vous mieux désoler, D'un vieux mari, peut-être, on veut vous affubler. Car voilà comme on fait... Les malheureuses filles ! Toujours on les marie au gré de leurs familles, Jamais au leur... Je vois... Vous venez à Paris Acheter des bijoux, des étoffes de prix, Enfin tout ce qu'il faut quand on entre en ménage, Le trousseau ?... N'est-ce pas ?... À quand le mariage ?L'HÔTESSE
Ah ! Jamais ; ne jurons de rien, Mademoiselle ; Mais enfin, d'où vous vient cette peine cruelle ? Je crois le deviner ; soyez de bonne foi ; Je m'y connais un peu ; vous aimez, je le vois ?JULIE
Ah ! Dieu !L'HÔTESSE
Là, faites-moi la confidence entière. Je suis fort indulgente en pareille matière. Au fait, est-ce pour rien que nous avons un coeur ? Puis, si vous aimez, c'est en tout bien, tout honneur. Dites-moi, votre amant est-il jeune, sincère. Vous écrit-il ? A-t-il l'aveu de votre père ? Viendra-t-il à Paris ? Est-il un peu jaloux ?L'HÔTESSE
Comment le nommait-on ?JULIE
Daiglemont.JULIE
Il n'est plus ; c'est sa mort que je pleure. Je le regretterai toujours comme aujourd'hui ; Je l'aimai le premier ; je n'aimerai que lui.L'HÔTESSE
Quoi ! Votre amant est mort ! Quel malheur effroyable ! D'honneur, cela me fait une peine incroyable.JULIE
Ensemble dès l'enfance élevés tous les deux, Nous avions mêmes goûts, mêmes soins, mêmes jeux : Je le voyais sans peine adoré de mon père ; Ce n'était qu'un cousin, je l'aimais plus qu'un frère... Je n'ai plus rien au monde, et n'y veux point rester.L'HÔTESSE
Mademoiselle, aussi c'est trop vous attrister ; L'usage de Paris est différent du vôtre : Quand on perd un amant, on se pourvoit d'un autre.SCÈNE X. L'Hotesse, Julie, Deschamps fort du cabinet.
SCÈNE XI. L'Hotesse, Dëschamps.
DESCHAMPS
Ah ! Vous voilà, ma Reine. À la fin on vous trouve. Lisez-vous dans mes yeux le transport que j'éprouve ? De joie, en vous voyant, mon coeur est chatouillé.DESCHAMPS
Pourquoi donc ? Nous ferons un ménage si doux, Que dans votre maison... La maison est à vous, N'est-ce pas ?L'HÔTESSE
Oui, vraiment.L'HÔTESSE
Vous me flattez.L'HÔTESSE
Il vaut dix mille francs.DESCHAMPS
Vous êtes adorable.DESCHAMPS
Parle-t-on de cela ? Fi donc ! N'eussiez-vous rien, Je vous préférerais, belle comme vous êtes, Aux plus riches partis... Vous n'avez point de dettes ?L'HÔTESSE
Finissez donc, Monsieur.DESCHAMPS
D'où vous vient ce scrupule ?L'HÔTESSE
Eh ! mais... ;DESCHAMPS
Ne suis-je pas votre futur époux ?L'HÔTESSE
Vous avez ma parole.DESCHAMPS
Eh bien, que craignez-vous ? Au point où nous voilà, vos refus sont bizarres ; Et pour qu'un marché tienne, il faut donner des arrhes.ACTE II.
SCÈNE I.
FOLLEVILLE entre gaîment, une bourse à la main
J'ai touché notre argent !... Ménageons cette bourse... On n'use pas deux fois d'une telle ressource... Mille écus !... À présent, attendons Guillemot. Pour nous mieux mettre en fonds il doit venir bientôt... On nous l'envoie exprès... Ce cher oncle !.. Je l'aime... Il nous eût fort gênés, s'il fût venu lui-même ; Heureusement pour nous, il est très loin d'ici...Il appelle du côté du cabinet.
Tout va bien... Daiglemont... Daiglemont...SCÈNE II. Folleville, Monsieur Daiglemont.
MONSIEUR DAIGLEMONT, entrant tout d'un coup par un autre côté
Me voici..FOLLEVILLE
Comment, Monsieur, c'est vous ?MONSIEUR DAIGLEMONT
Vous le voyez ; moi-même.FOLLEVILLE
Est-il bien vrai ?FOLLEVILLE
Moi ? Non.MONSIEUR DAIGLEMONT
Mais très distinctement vous avez dit mon nom.FOLLEVILLE
Vous croyez ?MONSIEUR DAIGLEMONT
J'en suis sûr.FOLLEVILLE
Cela se peut, sans doute ; C'est l'effet des regrets que mon ami me coûte ; Bien souvent je le nomme, et malgré son trépas, Insensé ! Je l'appelle ; il ne me répond pas.MONSIEUR DAIGLEMONT
D'une vive amitié c'est la marque certaine. Sa mort m'a fait aussi la plus affreuse peine !... Vous ne m'attendiez pas, je pense ?FOLLEVILLE
Pas beaucoup.MONSIEUR DAIGLEMONT
Je me suis à venir décidé tout d'un coup. Et j'arrive un peu las, mais bien portant du reste, Je loge en cet hôtel.FOLLEVILLE
Je fuis, je vous proteste, Enchanté de vous voir. Cependant, entre nous, J'aimerais tout autant que vous fussiez chez vous. Risquer votre santé ! Voyager à votre âge !MONSIEUR DAIGLEMONT
J'avais chargé d'abord Guillemot du voyage.MONSIEUR DAIGLEMONT
Je vous suis obligé.FOLLEVILLE
Vous serez mal ici ; la maison est mesquine.Mesquin : Qui est de pauvre et chétive apparence. [L]
MONSIEUR DAIGLEMONT
Je ferai près de vous ; cela me détermine.FOLLEVILLE
Vous êtes trop honnête.FOLLEVILLE
Oui, tout m'est parvenu. Par exemple, pourquoi vous presser de me rendre Cette misère-là ? Je pouvais bien attendre ; Pour un peu de retard, rien n'eût été perdu : Cela ne valait pas...MONSIEUR DAIGLEMONT
Oh ! Ça, je vais un peu voir mon appartement ; Tantôt nous parlerons d'affaires amplement.MONSIEUR DAIGLEMONT
Non, non ; restez, mon cher ; point de cérémonie.SCÈNE III.
SCÈNE IV. Folleville, Daiglemont, Deschamps.
FOLLEVILLE, va à la porte du cabinet
Hé, notre ami, sais-tu que ton oncle lui-même...FOLLEVILLE
Mais d'abord mille écus, Qu'en fort beaux louis d'or à l'instant j'ai reçus. Hé, Deschamps, veille un peu, que l'on ne nous surprenne.DESCHAMPS
J'ai l'oeil bon, Dieu merci ; ne soyez point en peine. Si quelqu'un vient, j'aurai soin de vous avertir.DAIGLEMONT
Où ton adresse enfin pourra-t-elle aboutir ? Là, dis-moi maintenant ce que nous allons faire ?DAIGLEMONT
Je le crois.FOLLEVILLE
Je ne vois qu'un moyen d'en sortir.DAIGLEMONT
Quel est-il ?FOLLEVILLE
Ma foi, c'est de te laisser mourir. Toi défunt, il n'est plus nécessaire de feindre ; Tu n'auras de ton oncle aucun reproche à craindre, Ni moi non plus ; cela nous met tous en repos. Tiens, tu ne peux jamais mourir plus à propos.DAIGLEMONT
Ris ; dis-nous des bons mots d'un air plaisant et leste. Sais-tu qu'il faut avoir bien de l'esprit de reste, Pour en vouloir fourrer partout comme tu fais ? Je vais tout avouer à mon oncle ; je vais Me jeter à ses pieds.FOLLEVILLE
Oui, je te le conseille ; Prends-moi le ton pleureur ; il te sied à merveille ; Va faire le nigaud : tu n'as donc pas de coeur ? Je te demande où sont les sentiments, l'honneur ?FOLLEVILLE
Je vais te l'indiquer ; car un rien t'embarrasse, Notre projet enfin, jusqu'ici bien conduit, Pour être dérangé, n'est pas encor détruit. Ton oncle ne sait pas le fin de notre histoire ; Il te croit toujours mort : eh bien, laissons-le croire. Toi, dans ce cabinet, renferme-toi sans bruit ; N'en sors pas un instant ; sitôt qu'il fera nuit, Tu partiras, muni d'une bourse assez ronde ; Et dans quelque retraite agréable et profonde, Tandis que ton trépas causera nos soupirs, Tu vivras à ton aise au milieu des plaisirs.DAIGLEMONT
Et tu feras payer mes dettes ?FOLLEVILLE
Je l'espère.DAIGLEMONT
Pas encore.DESCHAMPS
Volontiers ; j'y consens.FOLLEVILLE
Fais autour de notre oncle exacte sentinelle ; Entends, observe tout ; sois prêt, si je t'appelle.À Daiglemont.
De ton état passif allons nous occuper ; Viens ; le succès en vain semble nous échapper ; J'en réponds ; tu verras, en affaire pareille, Que j'exécute encor mieux que je ne conseille.Folleville et Daiglemont rentrent dans le cabinet.
SCÈNE V.
DESCHAMPS, seul
Laissez-moi faire, allez ; je ne suis pas un sot, Et je prétends ici vous aider comme il faut. Quelqu'un vient... C'est notre oncle... Il a tort. Comment diantre ? Là dedans à présent il ne faut pas qu'il entre ; Cherchons quelque moyen de l'arrêter ici... Il s'agit de mentir... c'est aisé... m'y voici.SCÈNE VI. Monsieur Daiglemont, Deschamps.
DESCHAMPS
Oh ! Cela ne fait rien. Je fais vous reconnaître. Vous ressemblez si fort à feu mon pauvre maître ! Il faut que vous soyez son oncle Daiglemont : Oui, Moniteur, c'est vous-même, et mon coeur m'en répond.MONSIEUR DAIGLEMONT
Tu servais mon neveu ?DESCHAMPS
Jugez de ma disgrâce ; Vous sentez que sa mort m'a fait perdre ma place : Il n'a pu me garder. Ah ! Quel événement ! Je l'ai donc vu mourir ce jeune homme charmant, Qui menait à son âge une vie exemplaire, Qui, dès qu'il se montrait, était certain de plaire ; Beau comme un ange.... Enfin, c'était votre portrait.MONSIEUR DAIGLEMONT
Il me ressemblait fort, oui, chacun le disait. Mais adieu ; je vais voir Folleville.DESCHAMPS, le retenant
Ah ! J'espère Que vous compatirez, Monsieur, à ma misère. Hélas ! J'ai sur les bras ma femme et quatre enfants.MONSIEUR DAIGLEMONT
Je te plains. Mais il faut que j'entre là-dedans.DESCHAMPS, le retenant encore
Monsieur, les malheureux aiment qu'on les écoute, Qu'on les plaigne c'est là le service sans doute Qu'on rend plus volontiers ; car il ne coûte rien.MONSIEUR DAIGLEMONT
Va, va, je tâcherai de te faire du bien.DESCHAMPS
Monsieur, pour un moment si je vous intéresse, Je suis content... Me voir si fort dans la détresse !... Feu Monsieur me disait : Deschamps, reste avec moi ; Tu ne manqueras pas, je prendrai soin de toi ; Si je viens à mourir, je prétends et j'ordonne Que jamais après moi tu ne serves personne, Et je n'oublierai pas de faire un testament, Afin de te laisser de quoi vivre aisément. Mais il est brusquement parti pour l'autre monde... En pleurs, lorsque j'y pense, il faut bien que je fonde... Être emporté si vite !... Ah ! j'en perdrai l'esprit.SCÈNE VII. Monsieur Daiglemont, Deschamps, Folleville sort du cabinet.
MONSIEUR DAIGLEMONT
Ah ! vous voilà, mon cher ? chez vous j'allais me rendre,MONSIEUR DAIGLEMONT
Il n'importe le temps ne m'a pas semblé long, Et je causais avec cet honnête garçon.DESCHAMPS
Oui ; j'amusais Monsieur.FOLLEVILLE
Lui ? c'est un sujet unique.MONSIEUR DAIGLEMONT
Et Daiglemont devait en être bien content ?MONSIEUR DAIGLEMONT
Puisque vous m'en rendez un si bon témoignage, Je veux de mes bontés lui donner quelque gage. Prends ce double louis à compte.SCÈNE VIII. Monsieur Daiglemont, Folleville.
MONSIEUR DAIGLEMONT
Ça, parlons des motifs qui m'amènent ici. Vous nous avez mandé que dans ce pays ci, Mon neveu, que je plains, a laissé quelques dettes ; Moi-même je verrai comment elles sont faites ; Je suis assez surpris qu'il ait pu s'endetter. Puis de l'occasion j'ai voulu profiter Pour faire voir Paris à ma pauvre Julie, Et la distraire un peu de sa mélancolie. Cet enfant se désole ; elle aimait son cousin ; Je cherche les moyens d'adoucir son chagrin, Et c'est pour elle aussi que j'ai fait le voyage.MONSIEUR DAIGLEMONT
Savez-vous à peu près combien doit mon neveu ?MONSIEUR DAIGLEMONT
Comment l'entendez-vous ?FOLLEVILLE
Cela peut vous surprendre ; Mais dans l'instant, je crois, vous allez me comprendre : Envers ses créanciers il a bien reconnu Qu'il leur devait beaucoup ; mais il a peu reçu.MONSIEUR DAIGLEMONT
Mais vous me parlez là de mauvaises affaires ; Il a donc contrarié des dettes usuraires ?FOLLEVILLE
Un jeune homme peut-il emprunter autrement ? Il faut qu'au poids de l'or il achète l'argent.MONSIEUR DAIGLEMONT
De voir les créanciers il faut que je m'occupe.MONSIEUR DAIGLEMONT
Oui ? Comment ?FOLLEVILLE
J'ai sur eux de bons renseignements . Et Daiglemont lui-même, à ses derniers moments, A fait l'état au vrai de ses dettes passives, Dûment apostillé de notes instructives.Apostiller : Mettre une apostille, des apostilles [Annotation en marge ou au bas d'un écrit.] [L]
MONSIEUR DAIGLEMONT
Vous me le remettrez ?FOLLEVILLE
Très volontiers.MONSIEUR DAIGLEMONT
C'est bon.FOLLEVILLE
Ces Messieurs aisément n'entendront pas raison ; Mais pour mieux parvenir à la leur faire entendre, Offrez de les payer comptant, et sans attendre ; Ils se décideront ; ils sont gens à savoir Très bien ce que par heure un écu peut valoir. Plus tard on leur rendrait, plus il faudrait leur rendre.MONSIEUR DAIGLEMONT
Très grand merci des soins que vous voulez bien prendre.FOLLEVILLE
Bon ! C'est avec plaisir, et par pure amitié : Je voudrais que déjà vous eussiez tout payé.MONSIEUR DAIGLEMONT
Nous verrons tout cela... Mais que nous veut ma fille ?SCÈNE IX. Les mêmes, Julie.
MONSIEUR DAIGLEMONT
Mais sans trop prendre garde à tout ce qu'elle dit ? Cela te distrairait ; tu serais plus tranquille. Ma chère enfant, tu vois Monsieur de Folleville ; C'était le bon ami du pauvre Daiglemont.FOLLEVILLE, saluant Julie
Puis-je vous assurer de mon respect profond ?JULIE
Monsieur....MONSIEUR DAIGLEMONT
Tu te plais mieux toute seule ?FOLLEVILLE, à Julie
Je suis loin de blâmer vos regrets, vos douleurs. De mon ami pour vous j'ai connu la tendresse ; Mais on peut vaincre enfin la plus juste tristesse. Nous nous empresserons tous de vous consoler.MONSIEUR DAIGLEMONT
Il a grande raison ; on ne peut mieux parler.À Folleville.
Allons voir nos Messieurs. Ma fille, je vais faire En sorte de finir promptement toute affaire ; Puis à tes moindres voeux, tout prêt a consentir ? Tu n'auras qu'à vouloir, pour te bien divertir.Ils sortent tous, excepté Julie.
SCÈNE X.
JULIE, seule
Ah ! Dieu ! Dans le chagrin dont je suis tourmentée, De quels amusements pourrais-je être flattée ? Il n'en est plus pour moi... Cher cousin !... Non, jamais... Je sens bien à présent à quel point je l'aimais... Je le perds... pour toujours... Cette idée est affreuse. Je ne le verrai plus. Ah ! Pleure malheureuse, Pleure... Oh ! Si je pouvais, une fois seulement, Le revoir, lui parler. Ne fût-ce qu'un moment !... Pour un moment si doux, je donnerais ma vie...SCENE XIII. Julie, DAIGLEMONT fort du cabinet.
La numérotation des scènes est incorrecte. La scène 13 est le onzième.
DAIGLEMONT
Ô ma chère Julie !SCÈNE XIV. Julie, Daiglemont, L'Hôtesse.
L'HÔTESSE, à Julie
Et vous, pourquoi donc, je vous prie ; Nous fuir ? Pour vous livrer à votre rêverie ? Mais Monsieur votre père, en sortant, m'a prescrit De chercher les moyens d'égayer votre esprit. Je ne vous quitte plus.DAIGLEMONT
Moi, j'arrive, et j'ai fait peur à Mademoiselle ; En entrant tout d'un coup ; j'ai mal pris mon moment.L'HÔTESSE
Ah ! Vous êtes si bonne !À Daiglemont.
Je cherche à consoler cette jeune personne ; Aidez-moi, s'il vous plaît ; causons un peu tous deux ; Cela l'amusera.DAIGLEMONT
De bon coeur ; je le veux. Eh ! Tenez, je m'en vais vous conter une histoire Qui vient fort à propos s'offrir à ma mémoire.L'HÔTESSE
Voyons donc.DAIGLEMONT
Vous savez comme les jeunes gens, Pour dépenser ici, rançonnent leurs parents ; Ils ont, pour les tromper, des ruses incroyables.DAIGLEMONT
Or écoutez le tour qu'ont fait deux étourdis, Dont l'un, je vous l'avoue, est fort de mes amis. L'autre suppose un jour que ton cher camarade Est mort, après avoir été longtemps malade ; À l'oncle du défunt il écrit tristement, Lui conte avec détails la mort, l'enterrement, En réclame les frais ; l'oncle, honnête et brave homme. S'empresse d'envoyer une assez forte somme...DAIGLEMONT
Permettez ; mon ami n'en était point complice ; Il n'a même à la ruse en rien contribué ; C'est sans le prévenir que l'autre l'a tué.DAIGLEMONT
Enfin, de mon récit écoutez donc la suite. L'oncle arrive ; jugez quel embarras cruel ! Pour mon ami surtout un chagrin bien réel Vint de ce qu'il aimait, et de toute son âme, Une jeune beauté bien digne de sa flamme ; Dès l'âge le plus tendre il en était épris...DAIGLEMONT
Oh ! Non ; elle n'est pas de celles qu'on oublie. Comptez qu'il l'aime encore, et pour toute sa vie : Aussi, sans désespoir, il ne pouvait songer Qu'elle allait de sa mort peut-être s'affliger ; Et quoiqu'il n'eût pas eu de part au stratagème, Il se le reprochait, s'en voulait à lui-même Du chagrin qu'elle avoir senti... Mais, par bonheur, Il trouva le moyen de la tirer d'erreur, Lui peignit son amour, son repentir sincère : Pendez-vous qu'elle fut bien longtemps en colère ? Que fit-elle ? Voyons ; daignez le deviner.L'HÔTESSE
Oh ! Je le gagerais. Voila comme nous sommes ! On ne nous parte rien ; nous partions tout aux hommes.DAIGLEMONT
Elle fit plus encore.DAIGLEMONT
Sur l'oncle du jeune homme elle pouvait beaucoup, Elle avait de l'esprit, une grâce adorable ; Elle en obtint l'oubli d'une faute excusable ; Même on dit que l'hymen d'elle et de son amant, De cette intrigue enfin fut l'heureux dénouement.L'HÔTESSE
J'aime fort cette histoire.JULIE
Oui, mais au dénouement je n'ose guère croire... Jugez, en apprenant comme tout s'est passé, À quel point l'oncle doit se trouver offensé. La paix, après cela, n'est pas aisée à faire.SCÈNE XV. L'Hotêsse, Julie.
L'HÔTESSE
Je m'en suis aperçue ; de ce Monsieur Derbain, Pour être aimable, vaut, je crois, votre cousin.JULIE, souriant
Mais je le crois aussi.ACTE III
SCÈNE I.
SCÈNE II. Monsieur Daiglemont, Folleville, Monsieur Jourdain, Monsieur Michel, Julie.
DAIGLEMONT
Entrez, Messieurs, entrez ; sans façons, je voue prie. Vous veniez pour me voir, et je sors de chez vous. Ainsi fort à propos nous nous rencontrons tous.Apercevant Julie.
Ah ! Ma fille, c'est toi ?JOURDAIN
Charmante demoiselle fMONSIEUR DAIGLEMONT
Eh ! Que faisais-tu là ?MONSIEUR DAIGLEMONT
Je ne fais ; nous avons des affaires ensemble ; Daiglemont s'est beaucoup endetté, ce me semble. Ce sont des créanciers qu'il me laisse a payer,JULIE
Il faut finir cela sans vous faire prier. Ces Messieurs font des gens honnêtes, j'en suis sûre ; L'exacte probité se peint sur leur figure : Demandez-leur ; ils ont trop d'honneur, de vertu, Pour venir réclamer plus qu'il ne leur est dû.JULIE
Terminez promptement ; ensuite dans Paris Nous nous promènerons ; vous me l'avez promis Vous me ferez tout voir, les jardins, les spectacles : On dit que c'est ici le pays des miracles ; Quant à moi, je conviens que je n'aurais pas cru, En arrivant, y voir ce que j'ai déjà vu.MONSIEUR DAIGLEMONT
Eh ! Mais ! Comme elle est gaie ! Et comme elle babille ! Est-il rien si léger que l'esprit d'une fille ? Vous avez vu tantôt les pleurs qu'elle a versés.JULIE
Oh ! Mes plus grands chagrins à présent sont passés, Et même le moment n'est pas bien loin, j'espère, Où je n'en aurai plus du tout. Adieu, mon père. Bonjour, Meilleurs.MONSIEUR DAIGLEMONT
Bonjour.SCÈNE III. Les précédents, excepté Julie.
MONSIEUR DAIGLEMONT
Je serais enchanté Que cette chère enfant retrouvât sa gaîté. Oh ! Ça, Meilleurs, je suis à vous. Mais le jour baisse ; Holà, de la lumière.Un Valet apporte des bougies, qu'il pose sur la table.
Il suffit ; qu'on nous laisse. Pour nous entendre mieux, d'abord asseyons-nous.MICHEL
Bien vu.MONSIEUR DAIGLEMONT
Monsieur Jourdain, ça, commençons par vous.JOURDAIN
Volontiers ; mon objet n'est pas considérable. Puis, je crois que Monsieur est juste et raisonnable, Et qu'il ne voudrait pas qu'on perdît avec lui. Le commerce est vraiment périlleux aujourd'hui. Regardez... du défunt voilà bien l'écriture, Et sa reconnaissance au bas de ma facture.MONSIEUR DAIGLEMONT
Voyons... Six mille francs. Vous vous moquez, je crois ? Quoi ! Pour deux_mille_écus de toile en dix-huit_mois ? Je vous demande un peu ce qu'il en a pu faire.JOURDAIN
Je n'en sais rien, Monsieur ; ce n'est pas mon affaire. J'ai vendu, j'ai livré, je ne sais que cela ; Il faut que l'on me paye.FOLLEVILLE
Ah ! Doucement ; j'ai là Certains renseignements qui doivent nous apprendre Comment Monsieur Jourdain a le talent de vendre.JOURDAIN
Monsieur, je suis Syndic de ma Communauté, Et je n'ai rien à craindre en fait de probité. Je suis connu ; depuis quarante ans que j'exerce...FOLLEVILLE
Oh ! Monsieur le Syndic sait le fin du commerce. Ça, ne nous fâchons pas, mon cher Monsieur_Jourdain. De Daiglemont aussi vous connaissez la main. Voici...FOLLEVILLE
Il est encore ici ; tenez : « Six_mille_livres. Il est vrai que Jourdain m'a vendu sur ce pied ; Mais Durand, son voisin et son associé, M'a racheté le tout avec deux tiers de perte ; Par ce moyen, pour moi leur bourse s'est ouverte ; J'ai reçu l'argent ; mais la toile et le basin N'ont fait qu'aller de l'un dans l'autre magasin ».Basin : Étoffe croisée, dont la chaîne est de fil et la trame de coton. {L]
JOURDAIN
Monsieur, à tout cela je ne dois rien entendre ; Quand on se fait Marchand, je crois que c'est pour vendre. Les temps sont durs, Monsieur, et tout n'est pas profit : On vit comme l'on peut..FOLLEVILLE
Eh ! Oui ; c'est fort bien dit. Monsieur Jourdain raisonne en père de famille ; Aussi dit-on qu'il vient de marier sa fille Avec un Procureur : il a donné comptant Vingt_mille_écus de dot.JOURDAIN
Et je n'ai plus d'argent.MICHEL
Vous l'allez voir bientôt. Mon affaire est très simple ; et cela n'a qu'un mot. C'est de l'argent prêté ; j'ai le billet en poche. Le voici. J'ai longtemps attendu, sans reproche. Il est de cent_louis, que vous m'allez compter.FOLLEVILLE
Ah ! Vous nous permettrez d'abord de consulter Nos notes ; le défunt tout exprès les a faites.MICHEL
Monsieur...FOLLEVILLE
Tenez... « Michel... c'est l'article où vous êtes. Cent Louis, par billet, que j'ai dans peu de temps Trois fois renouvelé : j'ai reçu neuf_cents_francs. »MONSIEUR DAIGLEMONT
Oh ! C'est trop fort ; vit-on jamais pareille usure ?MICHEL
Monsieur, je ne crois pas mériter cette injure, Pour avoir obligé Monsieur votre neveu ; Je l'aimais tendrement....MICHEL
Monsieur, je fais la banque, Et j'avance au public des fonds, quand il en manque. Vous entendez fort bien, lorsque l'on fait un prêt, Qu'il faut en retirer un certain intérêt. N'est ce pas que l'argent qu'en mon coffre je serre, Je pourrais l'employer en de bons fonds de terre, En maisons, en contrats ? J'en recevrais des fruits. Qu'importe la façon dont ils me sont produits ?MONSIEUR DAIGLEMONT
Vous savez employer au mieux votre fortune, Et vous faites, mon cher, trois récoltes pour une.MONSIEUR DAIGLEMONT
Oh ! Ça, Messieurs, tranchons d'inutiles discours ; Je vous offre à chacun moitié de vos créances ; Voyez ; l'argent est prêt ; faites-moi vos quittances.JOURDAIN
Cela ne se peut pas.MONSIEUR DAIGLEMONT
Décidément ?JOURDAIN
Très fort.SCÈNE IV. Jourdain, Michel.
JOURDAIN
Quel parti prendrez-vous ?MICHEL
Eh ! Mais, il est tout pris ; À ces manières-là nous sommes aguerris. Vous verrez qu'on doit faire une avance très forte, Sans que l'argent vous rentre, et sans qu'il vous rapporte.JOURDAIN
Et s'ils vont nous plaider ?JOURDAIN
J'entends mal les procès.MICHEL
Oh ! Qu'à cela ne tienne , Mon ami ; je suivrai votre affaire et la mienne ; En nous réunissant, il en coûtera moins. Vous en ferez les frais ; j'y donnerai mes soins.JOURDAIN
Mais l'écrit du défunt qu'ils viennent de nous lire, En justice ils auront grand soin de le produire ?MICHEL
Eh ! Que fait cet écrit ? On ne le croira pas. Pensez-vous que le mort revienne de là-bas, Tout exprès pour plaider contre nous, pour se plaindre ?MICHEL
Bon ! Comment ?MICHEL, lit
Tu peux compter qu'exprès je reviendrai... Folie ! Vous tentez bien que c'est une plaisanterie ; On n'est point effrayé d'un mot comme cela, Quand on a de l'esprit..JOURDAIN
Oh ! oui, quand on en a...JOURDAIN
Moi ? Guère.MICHEL
Un peu ?JOURDAIN
Mais.MICHEL
On fait sur ce sujet bien des récits bizarres ; Il faut s'en défier ; les esprits sont très rares...DAIGLEMONT dans le cabinet, sans montrer, et grossissant sa voix
Vous êtes un fripon.JOURDAIN
Moi, je n'ai point parlé.DAIGLEMONT, de même
Vous êtes un coquin.JOURDAIN
Vous dites ?MICHEL
Pas un mot.JOURDAIN
Juste ciel ! C'est sa voix !SCÈNE V. Jourdain, Michel, Daiglemont sort du cabinet, souffle les bougies ; on baisse les lampes ; le théâtre est dans l'obscurité.
JOURDAIN
Ah ! Mon_Dieu !MICHEL
Pardon, mille pardons.MICHEL
Oh ! Je vous le promets.JOURDAIN
Et moi j'en fais le voeu.MICHEL
Nous vous obéirons.DAIGLEMONT
N'y manquez pas. Adieu.SCÈNE VI. Jourdain, Michel.
MICHEL
Est-il parti ?SCÈNE VII. Les mêmes, Monsieur Daiglemont. Un Valet l'éclaire ; on relève les lampes.
MICHEL
On nous en a défaits.MONSIEUR DAIGLEMONT
J'ai cru ma fille ici.MONSIEUR DAIGLEMONT
J'offre toujours moitié ; l'acceptez-vous ?MICHEL
Sans doute.MONSIEUR DAIGLEMONT
J'ai vos sommes en or ; je vais vous les payer.MICHEL
Je vous rends le billet.JOURDAIN
Moi, la reconnaissance ; Tenez, j'avais au bas mis mon acquit d'avance. Nous avons fait ; partons. S'il revenait !MONSIEUR DAIGLEMONT
Eh ! Qui ?MICHEL
Votre neveu.MONSIEUR DAIGLEMONT
Comment ?MONSIEUR DAIGLEMONT
Mais comptez donc votre or.MONSIEUR DAIGLEMONT
Adieu, Messieurs.SCÈNE VIII.
MONSIEUR DAIGLEMONT, seul
Eh ! Mais, qu'est-ce qu'ils veulent dire ? Que mon neveu revient ? Sont-ils dans le délire ? Si je n'étais bien sûr de son trépas !... Mais quoi ? Le remords peut chez eux avoir produit l'effroi ; Ou bien ils font exprès un conte... J'en profite En tout cas... Et de deux toujours dont je suis quitte.SCÈNE IX. Monsieur Daiglemont, L'Hôtesse.
MONSIEUR DAIGLEMONT
Très satisfait.L'HÔTESSE
Pardon ; je me sauve bien vite. Il m'arrive du monde, et notre état prescrit... Adieu, Monsieur.MONSIEUR DAIGLEMONT
Adieu.SCÈNE X.
MONSIEUR DAIGLEMONT, seul
Qu'est-ce donc qui m'écrit ? Et qui diantre déjà me sait dans cette ville ?Il lit la lettre.
« Pour moi c'est un plaisir, cousin De trouver à vous être utile ; Votre lettre de ce matin M'apprend qu'en ce moment, pour ranger vos affaires, Quinze_cents_francs vous seraient nécessaires. » Se moque-t-on de moi ? Je n'ai besoin de rien. « On vous voit rarement, et cela n'est pas bien. Ne négligez donc plus un parent qui vous aime. Votre argent est tout prêt ; vous voulez l'avoir, Vous viendrez le chercher vous-même ; C'est ma condition. Venez louper ce soir. Votre cousin Dortis »... Eh ! Mais... Est-il possible ? Oui ; c'est pour mon neveu ; la chose est très visible... Mon neveu ?... Ce matin ?... Il ne serait pas mort ? J'en serais bien content : mais le tour serait fort ; Je saurais l'en punir d'une façon sévère. Ces Messieurs qui l'ont vu ne m'étonnent plus guère. Voici fort à propos le fripon de valet ; Le drôle est, à coup sûr, confident du secret.SCÈNE XI. Monsieur Daiglemont, Deschamps.
MONSIEUR DAIGLEMONT
Viens ! Maraud ; tu m'as fait une friponnerie.DESCHAMPS
Moi, Monsieur ? Vous croyez ?MONSIEUR DAIGLEMONT
Tu le sais mieux que moi, coquin, qu'il vit encore.MONSIEUR DAIGLEMONT
Maître fourbe, à l'instant tu vas tout déclarer, Ou bien sous le bâton je te fais expirer.MONSIEUR DAIGLEMONT
Non non, pendard, il faut demeurer, et tout dire. Je pénètre à présent votre complot caché. Parle, ou tu n'en seras pas quitte à bon marché.MONSIEUR DAIGLEMONT
De tes mauvais discours à la fin je me lasse.DESCHAMPS, parle alternativement très bas et très haut
Bas.
Monsieur, écoutez-moi.Haut.
Monsieur, en vérité. Je ne sais rien du tout.Bas.
Venez de ce côté.Haut.
- Mon Maître est bien défunt. - Il se porte à merveille. - Rien n'est plus vrai. - J'ai peur qu'il ne prête l'oreille. - Je dois bien le savoir ; j'ai suivi son convoi. - S'il entendait un mot, ce serait fait de moi. - Faut-il, si jeune encor, que la mort nous l'arrache ? Ah ! - Dans ce cabinet, il est là qui se cache. - Vous m'interrogeriez ainsi jusqu'à demain. - Parlez à votre tour. - Non, Monsieur, c'est en vain ; Je ne sais pas tromper. - Grondez-moi, je vous prie.MONSIEUR DAIGLEMONT
Fourbe !DESCHAMPS, bas
Plus haut.MONSIEUR DAIGLEMONT
Coquin !DESCHAMPS
Bien : entrez en furie.MONSIEUR DAIGLEMONT
Haut.
Je m'en vais t'assommer.Bas.
Pour mieux cacher ton jeu, N'est-il pas à propos que je te rosse un peu ?DESCHAMPS, bas
Eh ! non ; je ne crois pas ce point-là nécessaire,DESCHAMPS
Aïe ! aïe !MONSIEUR DAIGLEMONT
Mais je saurai ce que tu veux cacher.DESCHAMPS
Je ne vous cache rien.MONSIEUR DAIGLEMONT
Paix ; va-t-en me chercher Monsieur de Folleville ; ici je vais l'attendre : Dis-lui que je le prie au plutôt de s'y rendre.DESCHAMPS, bas
Oui, Monsieur.— N'allez pas, trahissant mon secret, Déclarer que c'est moi qui vous ai mis au fait.MONSIEUR DAIGLEMONT
Non.DESCHAMPS
Chassez-moi bien haut.MONSIEUR DAIGLEMONT
Sors vite, ou je t'assomme !SCÈNE XII. Monsieur Daiglemont, Julie.
MONSIEUR DAIGLEMONT
Le drôle n'est pas sot. Mais qui vient en ces lieux ? C'est ma fille. Tantôt elle avait l'air joyeux ! Elle riait. Peut-être elle est d'intelligence : Elle m'aurait trompé !... J'en veux tirer vengeance La tourmenter un peu... Te voilà, mon enfant ?JULIE, à part
Mon père est toujours là.MONSIEUR DAIGLEMONT
Et je sais le moyen de le faire finir. Il faut te dire un fait qui doit te réjouir. Je vais te marier à Paris.JULIE
Moi, mon père ?MONSIEUR DAIGLEMONT
Oui, toi même, et dans peu ; j'ai trouvé ton affaire. Ton cousin Daiglemont est mort ; il a bien fait. Veux-tu que je t'en fasse en deux mots le portrait ? C'était un étourdi, sans règle, sans conduite ; Le drôle à la misère enfin t'aurait réduite ; C'est un très grand bonheur pour toi qu'il ne soit plus. Je te trouve un parti de trente_mille_écus, Garçon prudent, rangé ; d'ailleurs tout jeune, aimable. Qu'en dis-tu ? Ce plan doit te sembler agréable ?JULIE
Mais, mon père...MONSIEUR DAIGLEMONT
Hein ! Cela paraît t'embarrasser. Moi, j'ai cru que d'abord tu viendrais m'embrasser. Est-ce que j'ai mal fait ?JULIE
Ces offres sont fort belles ; Je sens, comme je dois, vos bontés paternelles ; Mais mon cousin et moi nous devions être unis ; Je m'en flattais déjà ; vous me l'aviez promis.MONSIEUR DAIGLEMONT
Fort bien ; mais il est mort, et ce serait folie...JULIE
Non, non, ne pensez pas qu'un instant je l'oublie. Mon coeur, toujours constant, lui jure devant vous, Que jamais, non jamais, je n'aurai d'autre époux.MONSIEUR DAIGLEMONT
Ce serment-là, vraiment, est pathétique et tendre ; On dirait qu'elle croit que ce mort peut l'entendre. Ma pauvre fille est folle ; elle l'est tout à fait.MONSIEUR DAIGLEMONT, à part
La friponne est au fait.Haut.
Quoi ! S'il n'était pas mort ? Saurais-tu quelque chose Qui te fît soupçonner ?...MONSIEUR DAIGLEMONT
Tu supposes très mal. Eh ! Mais, j'aimerais fort Qu'il se donnât les airs de ne pas être mort, Quand nous l'avons pleuré, quand sa perte assurée M'a causé des regrets, et t'a désespérée ! Et son enterrement que j'ai payé, parbleu, Et fort cher, selon toi, ce serait donc un jeu ? Mon neveu m'aurait pu donner ce ridicule, Me traiter en Géronte imbécile et crédule ? Suis-je fait, s'il vous plaît, pour être bafoué ? Malheur à qui m'aurait de la sorte joué !SCÈNE XIII. Monsieur Daiglemont, Julie, Folleville.
JULIE
Je me retire.MONSIEUR DAIGLEMONT
Non, reste.À Folleville.
-Il faut vous apprendre d'abord Que Michel et Jourdain ont fait, de bon accord , Ce que je voulais.FOLLEVILLE
Oui ?MONSIEUR DAIGLEMONT
Je ne sais comment diable S'est opéré soudain ce prodige incroyable ; Mais en rentrant ici, j'ai trouvé mes fripons Convertis tout à fait, et doux comme moutons. Ils ont reçu moitié ; c'est affaire finie.FOLLEVILLE
Tant mieux donc, et pour vous j'en ai l'âme ravie, De mon côté, j'ai vu les autres créanciers ; Ce sont, pour la plupart, des gens durs, tracassiers....MONSIEUR DAIGLEMONT
Comment ? Ils ont grand tort d'être si difficiles ! La mort de mon neveu doit les rendre dociles ; Car le pauvre garçon est bien mort dans vos bras ; Vous m'avez en détail raconté son trépas ; Vous m'avez envoyé son extrait mortuaire, Et ce n'est pas à faux que vous l'avez fait faire ; Vous êtes trop honnête et trop franc pour cela.MONSIEUR DAIGLEMONT
Vous ne l'entendez pas, je le crois ; mais peut-être, Mon cher, vous entendrez un peu mieux cette lettre, Et vous m'expliquerez (car vous êtes très fin) Comment mon neveu mort, écrivait ce matin. Cette explication sera facile à croire, Et tournera surtout beaucoup à votre gloire. Eh bien, qu'en dites-vous ? Ce matin, Daiglemont, Écrivait à Dortis, et Dortis lui répond. Par hasard en mes mains cette lettre est venue.FOLLEVILLE
Monsieur !...MONSIEUR DAIGLEMONT
Vous le voyez ; la fraude est reconnue ; Il n'est plus temps ici de rien dissimuler ; Je vous en veux beaucoup, je ne puis le celer ; Et vous m'avouerez bien que cette espièglerie, A parler franchement, passe la raillerie. Comment avez-vous pu vous faire un jeu cruel De me plonger ainsi dans un chagrin mortel ? De supposer la mort de mon neveu que j'aime ? Mais il est mille fois plus blâmable lui-même...FOLLEVILLE, avec vivacité
Lui, Monsieur ?MONSIEUR DAIGLEMONT, l'interrompant
À Paris il s'endette, se perd : C'est peu ; pour m'affliger, avec vous de concert, Mon étourdi se prête à votre affreuse ruse ; Sa conduite envers moi ne peut avoir d'excuse : Quand j'ai tout fait pour lui, ce trait peu délicat M'apprend trop qu'en l'aimant,je n'aimais qu'un ingrat.MONSIEUR DAIGLEMONT
Eh ! Ma fille, est-ce à vous de prendre sa défense ? Songez donc quel chagrin ceci vous a donné. Songez...MONSIEUR DAIGLEMONT
Tant pis pour vous ; mais moi, je suis inexorable.FOLLEVILLE
Monsieur, écoutez-moi.MONSIEUR DAIGLEMONT
Non, il est trop coupable ; À pallier ses torts il ne faut point songer. Un jeune homme peut bien être étourdi, léger ; Aux travers de l'esprit aisément on fait grâce ; Mais les fautes du coeur, jamais on ne les passe.FOLLEVILLE
Monsieur, vous m'accablez de honte et de douleur. Je dois justifier mon ami ; c'est moi-même Qui fus, sans son aveu, l'auteur du stratagème ; Il le sait d'aujourd'hui : ses plaintes m'ont appris, Que s'il l'eût su d'avance, il ne l'eût pas permis.FOLLEVILLE
Ah ! Monsieur, mon pardon n'est pas ce que j'espère ; Je vous ai, je le sens, vivement offensé ; Je dois en convenir, je suis un insensé, Qui n'ai pas de ce trait considéré la suite. Malheureux que je suis ! Déjà, par ma conduite, Mes parents contre moi doivent être irrités ; Vous m'allez faire perdre à jamais leurs bontés : Oui, que je sois puni ; c'est moi qui vous en presse ; Mais à votre neveu rendez votre tendresse. Si je puis avec vous le réconcilier, Je me soumets à tout.MONSIEUR DAIGLEMONT
Mais qu'on le voie au moins, s'il veut qu'on lui pardonne.SCÈNE XIV et DERNIÈRE. Les mêmes, Daiglemont sort ducabinet ,et se présente à son oncle d'un air humilié.
DAIGLEMONT
Ah ! Mon oncle à vos yeux je craignais de m'offrir ; Si vous saviez combien ceci m'a fait souffrir ! Vous pouvez me punir d'un tort qui m'humilie ; Vengez-vous ; mais du moins ne m'ôtez pas Julie.MONSIEUR DAIGLEMONT
À Julie.
Je me moquais de toi.Aux deux jeunes gens.
Qu'aucun de vous n'oublie, Meilleurs, que je vous passe une insigne folie. Avec les créanciers nous allons terminer ; Mais tous deux de Paris je veux vous emmener.À Folleville.
Je vous remettrai bien avec votre famille ; Daiglemont, j'y consens, épousera ma fille.1 140 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica