Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers
Molière et ses Amis ou La Soirée d'Auteuil
Représentée pour la première fois, au Théâtre Français, par les comédiens ordinaires de l'Empereur, le 16 messidor an 12.
Personnages
- MOLIÈRE, M. FLEURY
- LA FONTAINE, M. SAINT-FAL
- BOILEAU DESPRÉAUX, M. DAMAS
- CHAPELLE, M. BAPTIDTE, aîné
- MIGNARD, M. CAUMONT
- LULLI, M. MICHOT
- ISABELLE BÉJART, Mlle. VOLNAIS
- DEUX DOMESTIQUES, personnages muets
- LAFORÊT, servante de Molière. Mlle. DEVIENNE
Citation
Si nous me ressemblons à ces grands personnages Par les talents, par les ouvrages, Ressemblons-leur par l'amitié.MOLIÈRE AVEC SES AMIS
Le Théâtre représente un salon de campagne.
SCÈNE PREMIÈRE. Chapelle, Laforêt.
LAFORÊT
Bonsoir, monsieur Chapelle.CHAPELLE
Eh ! Bonsoir, Laforêt.CHAPELLE
Où donc est-il, ton maître ? ºLAFORÊT
Après son dîner, chaque jour Dans le bois de Boulogne, il s'en va faire un tour ; Il y rêve ; il travaille en cet endroit champêtre ; Nous aimons bien Auteuil ; le village est charmant ; Et puis, nous y vivons librement, et sans gêne.....CHAPELLE
Nos amis ne sont pas venus ?LAFORÊT
Jusqu'à présent Je n'en ai vu qu'un seul, monsieur Delafontaine, Qui depuis plus d'une heure, au jardin se promène ; Voulez-vous l'aller joindre ?CHAPELLE
Eh ! Non, ma chère enfant. La bonhomme n'a pas l'entretien fort brillant. Je vais attendre ici. Depuis une semaine Molière est mieux pourtant ?CHAPELLE
Ce soir, pour sa convalescence, En signe de réjouissance, Ici nous souperons ; nous traiteras-tu bien ?LAFORÊT
N'ayez pas peur ; allez ; je ne vous plaindrai rien. Mon pauvre maître, hélas ! je l'aime et le révère, Entendez-vous ? Autant que si c'était mon père ; Et tant que je vivrai, me vînt-il des trésors, Je resterai chez lui, s'il ne m'en met dehors. Mais je n'en ai pas peur ; car je sais bien qu'il m'aime ; Aussi voilà seize ans, arrive le carême, Que je suis chez monsieur, et ce n'est pas un jour ; Ce soir, de sa santé pour fêter le retour, Je vous ferai donc bonne chère.LAFORÊT
Ah ! vous me rassurez.CHAPELLE
Sais-tu, ma chère amie, Qu'au cabaret j'étais en bonne compagnie ? Un comte, deux marquis, à la cour bien venus ! Nous avions fait gageure à qui boirait le plus.LAFORÊT
Et vous l'avez gagnée ?CHAPELLE
Tu dis comme ton maître !... Il veut me gâter !... Oui ! Me rendre sobre comme lui ! Il est toujours au lait ! C'est un triste breuvage ! Un poète !... du lait ! Fi donc ! Fi ! Quel travers ! Ce n'est que dans le vin, qu'on trouve les bons vers. Ma dernière chanson ! elle est vraiment charmante.Il prélude.
Tiens ; veux-tu que je te la chante ? Ton maître n'a point fait de vers plus délicats.LAFORÊT
Vous, égaler mon maître ? Ah ! ne l'espérez pas. Vous y brûleriez tous vos livres.' Je m'y connais, allez , et j'ai le sens commun. Il fait de meilleurs vers a jeun, Que vous tous, quand vous êtes yvres.CHAPELLE
Eh ! Ne te fâche pas ; je sais tout ce qu'il vaut ; Oui ; qu'il devienne ivrogne ; il sera sans défaut.LAFORÊT
Comme vous, n'est-ce pas ?LAFORÊT
Pourquoi faire ?CHAPELLE
Entre nous, Si j'arrive sitôt, c'est que j'ai rendez-vous Avec certaine dame ; elle est de mes amies, Toute jeune, et des plus jolies. Tu la feras entrer en grand secret...LAFORÊT
Nenni. Nous attendons ce soir messieurs Mignard, Lulli, Despréaux, Lafontaine, et vous enfin. Mon maître Avec ses bons amis uniquement veut être.CHAPELLE
Mais cette dame-ci...LAFORÊT
N'entrera pas, ma foi. Voyez donc ! On ne peut être maître chez soi. Étant seul avec vous, monsieur comptait vous lire Cette pièce qu'il vient d'achever pour le roi : Le Bourgeois Gentilhomme !... Attendez-vous à rire ; Il m'en a déjà lu des passages, à moi ! Il vous met là-dedans des mots qui sont si drôles, Il arrange si bien ses scènes et ses rôles, Qu'on croirait bien souvent que c'est tout de bon, dà !... Je ne sais pas où diable il trouve tout cela.LAFORÊT
Je m'en vante ! Il ne met rien au jour que je n'aie approuvé, Et même il vous dira qu'il s'en est bien trouvé. Vous verrez le Bourgeois !... Nicole la servante !... Mais enfin avec vous c'est assez babiller. Il faut à mon souper que j'aille travailler. Adieu monsieur Chapelle.LAFORÊT
Je ne crois pas cela.CHAPELLE
C'est moi qui t'en réponds...LAFORÊT
La bonne caution !....CHAPELLE
Tu verras.SCÈNE II.
CHAPELLE, seul
La pauvre Laforêt ne sait pas qui j'amène, Et Molière lui-même est loin de le penser ; Mais il ressent dans l'âme une secrète peine Dont je veux le débarrasser. Il se tourmente ! Il s'inquiète ! Isabelle est un peu coquette ; Il faut l'avouer franchement ; Mais elle l'aime au fonds, et très sincèrement. Doit-il, sur un soupçon, se brouiller avec elle ? À la prière de la belle, Moi, je me suis chargé du raccommodement. Ce soir sous un déguisement Elle compte ici le surprendre ! Nous verrons !... mais en ce moment Il vient !... Il parle seul ! Je voudrais bien l'entendre.SCÈNE III. Chapelle, Molière.
MOLIÈRE, à part, sans voir Chapelle
Pour le coup, je vous tiens, et vous serez tancés, Messieurs les courtisans, coeurs faux, intéressés, Qui sous des dehors agréables, Êtes cent fois plus méprisables Que mon pauvre Bourgeois dont les airs peu sensés Ne couvrent pas du moins des vices haïssables.CHAPELLE, à part, de son côté
Qui diantre à ce front soucieux, À cet air de mélancolie Prendrait cet homme sérieux Pour un faiseur de comédie ?MOLIÈRE, toujours à part
Nous aurons, pour finir, un ballet turc ; Lulli Sera bouffon, sous l'habit de muphti. L'imagination est tant soit peu fantasque ; Mais elle fera rire ; il faut bien quelquefois, Comme disait maître François, Habiller la raison en masque, Surtout quand on la veut faire entrer chez les rois.Apercevant Chapelle.
Ah ! te voilà !... Bonsoir Chapelle. Pardon ; je ne te voyais pas. .MOLIÈRE
Il est vrai ; j'y songeais et j'en parlais tout bas. Demain matin je veux vous en faire lecture, Vous en demander vos avis ; Car vous restez ce soir ; vous me l'avez promis.CHAPELLE
Moi ? De tout mon coeur, je t'assure. Puis, je compte si bien enivrer nos amis, Qu'ils demandent un lit plutôt qu'une voiture.MOLIÈRE
On m'a conté, comme un de tes exploits nouveaux, Que tu fis l'autre jour trop boire Despréaux ?CHAPELLE
C'était pour me venger ; toujours prompt à médire Ce Boileau des buveurs me faisait la satire, Et gravement me pérorait. Je l'ai tout doucement conduit au cabaret. Là, tout en l'écoutant et sans le contredire, Je lui versais à boire, et mon homme à la fin, Toujours grondant, buvant, et se donnant carrière, Se coiffa le cerveau de la bonne manière, En déclamant contre le vin.CHAPELLE
Va ; tout homme la perd, chacun à sa façon. Le vin est mon penchant ; le tien c'est la tendresse. Isabelle est l'écueil fatal à ta sagesse.MOLIÈRE
Isabelle !CHAPELLE
Oui ; la petite Béjart. Vous boudez maintenant, chacun de votre part ; Mais elle en est fâchée, et tu l'es autant qu'elle.CHAPELLE
Allons donc ; sois de bonne foi ; Isabelle est charmante, et toujours applaudie ; Elle est pour ton théâtre un sujet excellent ; - Dans ta dernière comédie Elle a fait preuve de talent !CHAPELLE
C'est là ce qui t'occupe !... Eh ! Mais quelle chimère Vas-tu te mettre dans l'esprit ? Chez madame Béjart où l'on se divertit La bonne compagnie abonde Et ce seigneur y va comme tout le beau monde.MOLIÈRE
Elle est coquette.CHAPELLE
Un peu ; doit-on s'en étonner ? C'est un tort de son âge, et qu'on peut pardonner. Pourquoi donc t'affliger ?.... La sotte fantaisie ! Tu nous as tant fait rire aux dépens des jaloux, Et tu serais toi-même atteint de jalousie ! Je le vois aux soupçons dont ton âme est saisie ; L'amour fait d'un grand homme, un homme comme nous.MOLIÈRE
Ah ! Si j'étais enclin à cette frénésie, Isabelle souvent tourmenterait ma vie ! Je ne le vois que trop, et je crois qu'il vaut mieux Éviter des chagrins...CHAPELLE
Ma foi, mon cher Molière, Tu prends la chose aussi d'un ton trop sérieux. Traitons l'amour gaîment, et tenons-nous joyeux. Tâche de m'imiter ; ma vie est régulière ; Moi, je m'enivre tous les jours ; De belle en belle je cours ; Le changement me réveille ; Je suis volage en amours Et fidèle à la bouteille...SCÈNE IV. Molière, Chapelle, Mignard.
SCÈNE V. Molière, Chapelle, Despréaux, Mignard.
DESPRÉAUX
Eh ! Bonsoir, mes amis.CHAPELLE
Et sans doute, bien vite, Saisissant le moment favorable au succès Tu viens de demander quelque grâce nouvelle ?MIGNARD
Laquelle ? .DESPRÉAUX
Comme le dit l'ami Chapelle, Profitant de l'occasion, J'ai supplié, mais avec grande instance, Sa majesté d'avoir la complaisance De supprimer ma pension, de vouloir bien m'ôter trois mille francs de rente.DESPRÉAUX
Aussi l'ai-je surpris, et s'est-il mis à rire 9 D'un air tout rempli de bonté. Qu'est ceci, Despréaux ? est-ce un trait de satyre ? M'a dit le roi ; Non , mais c'en est un, Sire, De justice et de probité. Tout le Parnasse est attristé ; D'un commis ignorant sottise sans pareille ! On vient, Sire, de supprimer La pension de Corneille. Et moi qu'auprès de lui j'ose à peine nommer, Moi qui n'ai point son sublime génie, Je reste sur la liste ? Oh ! non, je vous supplie ; Cela ne se peut pas, foi d'honnête rimeur ; La pension me fait sûrement grand honneur ; Mais avant qu'à Corneille on retranche la sienne, Pour être juste, Sire, il faut m'ôter la mienne.DESPRÉAUX
Demandez-moi plutôt ce qu'il a fait. La pension est rétablie ; Et sa majesté vient encor, Dans une bourse en broderie, D'y joindre deux cents louis d'or, Qu'elle envoie au vieillard, Sophocle de notre âge. Mon neveu, qui m'avait là-bas accompagné Avec plaisir s'est chargé du message ; À Paris il est retourné ; Et dans quelques instants, Corneille qui l'ignore, Du monarque bienfaisant Va recevoir un présent Qui tous les deux les honore.MIGNARD
Métier fort dangereux !SCÈNE VI. Molière, Chapelle, Lulli, Despréaux, Mignard.
LULLI
Entre gravement, en chantant d'une manière bouffonne.
« Mi star Muphti ; Ti , qui star ti ? Se ti sabir, Ti respondir ; Se non sabir, Tazir, tazir. »Il parle avec un accent italien très marqué.
Hé, comment trouvez-vous ce chant là, je vous prie ? Dis-moi, caro Molière, avons-nous terminé Notre petite comédie ? Déjà pour la cérémonie, Mon ballet turc est dessiné.LULLI
Tu pourras te vanter que Baptiste Lulli, Il aura fait pour son ami Molière Quelque chose de bien joli.LULLI
Je serai, je vous le promets, Un superbe muphti ; je me fais faire exprès Une barbe des mieux fournies ; La casaque trainante, à manches élargies ; Un grand turban pointu ; puis, pour son ornement, J'allume tout autour douze rangs de bougies ; L'illumination marchera gravement ; La voyez-vous d'ici ? L'effet sera charmant ; Et puis, je chanterai, sur le ton des prières :Il chante.
« Mahameta, per Giourdina, Mi pregar sera è mattina. »CHAPELLE
Baptiste, mon ami, que diront tes confrères, Les secrétaires du roi ? Leur vanité va se plaindre de toi.LULLI
Hé, tout comme ils voudront ; il ne m'importe guère ; J'amuserai le maître , et s'ils étaient sincères, Ils conviendraient tous , par ma foi Que, s'ils savaient le faire, ils feraient comme moi.MOLIÈRE
Il dit vrai.—Du souper l'heure, est je crois, prochaine ; Il ne nous manque plus que le bon Lafontaine.LAFORÊT
Il est là bas, dans le jardin , Allant, venant le long de notre treille ; Dans sa distraction , dont rien ne le réveille, Il suit au hasard son chemin.DESPRÉAUX
Eh ! oui, la poésie est son unique affaire ; Il néglige le reste ; indolent et distrait, « Il se lève au matin sans savoir pourquoi faire ; Il se promène, il va sans dessein, sans objet ; Et se couche le soir sans savoir d'ordinaire Ce que dans le jour il a fait. »Ces quatre vers sont d'un abbé Verger ; ami de La Fontaine. On les trouve dans une lettre adressée à La Fontaine lui-même, oeuvres diverses, édit. en 3 vol. in 8º. à Paris, veuve Pissot, 1729.
CHAPELLE
Ajoutez-y la façon singulière Dont il est ; l'habit mal attaché, Le rabat sans devant derrière Et les bas à l'envers...MOLIÈRE
Oui ; c'est là sa manière. Dans son extérieur il n'est point recherché ; Ce sont de petits soins dont il est peu touché ; Mais sous l'apparence grossière Un esprit divin est caché.DESPRÉAUX
Ah ! Divin , en effet ; vous dites vrai, Molière. Mais je pense qu'aujourd'hui Du malheureux Fouquet la disgrâce soudaine Doit affliger notre cher La Fontaine. Il perd un généreux appui !...MOLIÈRE
Eh ! Bien pour adoucir ou partager sa peine, Allons tous au devant de lui. Ta soirée est riante et fraîche ce me semble ; Nous pourrons au jardin nous promener ensemble, Tandis que Laforêt prépare ce qu'il faut Pour le souper.MIGNARD
Allons.SCÈNE VII. Chapelle, Laforêt.
CHAPELLE
Que veux-tu, Laforêt ?CHAPELLE
Qui ?LAFORÊT
Les dames dont tantôt Vous me parliez ici ; toutes deux sont là haut, Dans ma chambre ; la fille à présent se déguise...LAFORÊT
Vous n'avez qu'à monter.SCÈNE VIII.
LAFORÊT, seule
J'augure bien aussi, moi, de son entremise. À leurs projets je suis d'humeur à m'y prêter ; On veut faire la paix ; ma foi ! J'en suis ravie ! Mon pauvre maître avait tant de chagrin !... Labrie, Lesbin, allons, ici qu'on mette le couvert De la glace et du vin ! .... j'aurai soin du dessert ! ....Pendant ce petit monologue de Laforêt, on apporte la table et le souper.
Mais quelqu'un vient ! ... ma surprise est extrême ! Eh ! c'est monsieur Lafontaine lui-même. Tandis que ces messieurs le cherchent au jardin, Il en sera sorti par un autre chemin.SCÈNE IX. La Fontaine, Laforêt.
LA FONTAINE entre en rêvant, et sans voir Laforêt
Mon élégie est faite, et mon âme affligée, En exhalant ces vers, s'est au moins soulagée !LA FONTAINE, toujours sans voir Laforêt
Devait-il éprouver la fortune contraire, Celui que si longtemps elle avait caressé ? Ce grand Sur-intendant, lui qu'admirait la France, Voit tomber tout d'un coup son honneur, sa puissance ! Un jour, un seul jour l'a perdu. Le vent frappe et détruit l'arbre qui lui résiste ; L'humble roseau plie et subsiste, Par sa faiblesse défendu.LA FONTAINE
Vous parlez de Monsieur Fouquet ? Qu'en dit-on ? que fait-il ? souffrez que je réclame...LAFORÊT
Eh ! quoi donc ?...LA FONTAINE, revenant un moment de sa distraction
Ah !... Ah !... c'est vrai.Il retombe dans sa rêverie.
Dans sa détresse Je dois me souvenir de ce qu'il fit pour moi, Et lui rendre aujourd'hui tendresse pour tendresse. Si je puis le servir, oh ! Dieu ! Quelle allégresse ! On a souvent besoin d'un plus petit que soi. Mais que tenter ? Que faire ? Espérance trop vaine ! Dans le monde je ne puis rien, Moi qui n'ai ni crédit ni bien, Moi qui suis, quoi ? Jean La Fontaine... J'aurai beau m'efforcer et prendre de la peine ; J'ai bien, la volonté ;. mais je n'ai nul moyen... Que ce faible talent que j'obtins en partage Paye au moins son tribut au malheur d'un ami ! Il fait assez d'ingrats !..... La fortune volage Ne peut me détacher de cet objet chéri ; Je lui donne des vers, ne pouvant davantage...Vers de La Fontaine.
SCÈNE X. Lulli, Mignard, Despréaux, La Fontaine, Chapelle, Laforêt.
CHAPELLE
Tu nous as fait courir.LA FONTAINE
Vraiment ?... J'en suis fâché, De quelqu'autre côté j'étais allé sans doute. De Paris jusqu'ici j'ai fait à pied la route ; J'ai passé ma journée à composer des vers, Une triste élégie où ma plaintive muse De son cher bienfaiteur déplore le revers ; L'ouvrage est assez bon, si l'orgueil ne m'abuse.DESPRÉAUX
Montrez-le ; nous verrons.LA FONTAINE
Non, ce n'est pas l'instant D'occuper vos esprits d'un objet attristant ; Moi-même j'ai plutôt besoin de me distraire, Et je veux être à vous entièrement ce soir, Mes amis !MIGNARD
Et moi j'en dis autant, Nous voyons, grâce au ciel, Molière mieux portant ! Quel bonheur pour la comédie !DESPRÉAUX
Ajoutez-y pour ses amis , Pour son siècle et pour son pays , Dont il est le plus beau génie.CHAPELLE
Ma foi, je suis de ton avis. . C'est notre maître, à tous ; sous sa plaisanterie Que de raison souvent et de philosophie ! Le chef-d'oeuvre le plus divin Qui soit jamais éclos du cerveau d'un humain, C'est Tartuffe.LA FONTAINE
Messieurs, j'ai lu ces jours passés, Le prophète Baruch ; je goûte sa manière ; Dites-moi donc un peu, si vous le connaissez ?DESPRÉAUX
Oui.LA FONTAINE
Croyez-vous qu'il eût plus d'esprit que Molière ? ; Ou bien Molière en a-t-il plus que lui ?DESPRÉAUX, lui frappant sur l'épaule et le faisant apercevoir qu'un de ses bas est à l'envers
Mon cher Monsieur de La Fontaine, Vous avez mis un bas à l'envers aujourd'hui.LA FONTAINE
Mais répondez-moi donc.DESPRÉAUX
Non ; ce n'est pas la peine.SCÈNE XI. Les précédents, Molière.
CHAPELLE, bas à Laforêt
Tu songes à notre projet ?LAFORÊT, bas à Chapelle
Laissez faire. J'attends le moment favorable.LULLI
Mettons-nous donc à table, et restons-y longtemps.Ils s'asseyent à table dans l'ordre suivant, en commençant par la droite : Molière, Chapelle, Mignard, Lulli, Despreaux, La Fontaine.
CHAPELLE
D'être ici réunis nous sommes tous contents. Je vous porte d'abord une santé ; c'est celle Du maître de la maison.MIGNARD
De tout mon coeur,DESPRÉAUX
Verse, Chapelle,LULLI
Verse tout plein.LA FONTAINE
Je ne dirai pas : non.CHAPELLE
À Molière !TOUS excepté Molière
À Molière !MOLIÈRE
Je ne vous ferai pas raison, Mes amis ; car le lait est ma seule boisson. Mais de vos voeux qu'il apprécie, Mon coeur ému vous remercie. Vous allez tout-à-fait me rendre la santé !LA FONTAINE
Quand on est entre amis, on peut boire sans craindre On n'a rien à cacher ; le coeur est tout à nu ; On peut penser tout haut, et se parler sans feindre.MOLIÈRE
Vivons toujours de la sorte entre nous, Mes bons amis, et malheur aux jaloux Que notre union peut surprendre ! Nous sommes faits pour nous entendre, Pour nous estimer, nous chérir, Pour jouir franchement des succès l'un de l'autre.CHAPELLE
Oui, vers un noble but ensemble on peut courir. Si mon ouvrage est bon, doit-il gâter le vôtre ? De la gloire d'autrui ce qu'on pourrait ôter, À la sienne jamais on ne peut l'ajouter. C'est vainement qu'on y travaille.LA FONTAINE
C'est un pays fort grand que le Parnasse ; Chacun y peut trouver sa place ; Le tout est de la mériter.DESPRÉAUX
Ces poètes fameux nos maîtres, nos modèles, Furent des amis vrais, fidèles ; À Virgile, à Tibulle, Horace était lié ; Si nous ne ressemblons à ces grands personnages Par les talents, par les ouvrages, Ressemblons leur par l'amitié.MOLIÈRE
Assuré de votre tendresse , Je dois vous demander des avis éclairés ; Demain matin, vous entendrez, Mes amis, ma nouvelle pièce, Le Bourgeois-Gentilhomme, et vous la jugerez. Mais sur-tout point de complaisance.DESPRÉAUX
Oh ! Ce n'est pas là mon défaut, Tu le sais ; tu seras critiqué comme il faut. On attend cet ouvrage avec impatience.LULLI
Bientôt on le jouera. Ah ! Per Dio ! c'est là, de la musique. Vous l'entendrez ; c'est un chef-d'oeuvre unique, Enfin c'est du Lulli ; c'est tout dire, cela. Vous mourrez de plaisir d'entendre mon Armide.CHAPELLE
Et comment ? Tu l'as donc refaite depuis peu ? On nous avait conté qu'un conseil trop rigide T'avait persuadé de la jeter au feu ?CHAPELLE
Non. Qu'est-ce !LULLI
Tu sais que par la maladie J'ai manqué l'autre hiver de n'être plus en vie. Il vint un homme noir, tout auprès de mon lit, Me parler doucement ; voici comme il me dit : Mon bon ami, pensez qu'il est bien nécessaire De faire voir à tous que vous êtes fâché. De tout le mal que vous avez pu faire ; Se mêler d'opéra, c'est un très grand péché ; Le bon Dieu, voyez-vous ? s'en offense et s'en pique. Il veut que pour lui seul on fasse la musique, On m'a conté que vous êtes l'auteur D'un opéra nouveau, superbe et magnifique, Mon bon ami, c'est un malheur ; Ce qui s'est fait est fait, et je dissimule ; Mais du moins, il n'est pas encor représenté ; Donnez-le moi ; que je le brûle, Afin que vous mouriez avec tranquillité.CHAPELLE
Eh ! bien ? Tu l'as donné ?LULLI
Écoute : Je n'ai pas fini mon récit. La santé me revint, mais non pas tout de suite. Quand je fus un peu mieux, le Prince de Conti, (Comme il me fait l'honneur d'être mon bon ami ) Son altesse un matin me vint faire visite. Il me dit : Baptiste, entre nous , Avec ton beau talent tu me sembles bien bête De t'être laissé mettre en tête De brûler ton Armide ; eh ! Nous y perdons tous ; Pauvre homme !... Ils t'ont fait faire une grande folie ; Le roi-même a daigné témoigner des regrets.... Paix, monseigneur, lui dis-je, paix ; Ne me grondez pas, je vous prie ; J'ai bien su ce que je faisais ; J'en avais une autre copie.LA FONTAINE
Ah ! Le fourbe !CHAPELLE
Allons ; buvons à sa santé.LA FONTAINE
À la santé d'Armide.MIGNARD
Et de l'ami Baptiste.SCÈNE XII. Les Précédents, Laforêt.
LAFORÊT
Monsieur !...MOLIÈRE
Que me veut-on ?CHAPELLE
Est-elle un peu gentille ?LAFORÊT
Est-ce qu'on prend garde à cela ? Mais gentille ou non, elle est là Qui montre un chagrin véritable. . C'est la fille du jardinier, De Thomas, que Monsieur chassa le mois dernier...SCÈNE XIII. Les Mêmes, Isabelle déguisée en jardinière.
ISABELLE, avec beaucoup de timidité
Messieurs... Pardon... Je n'ose... Aurez-vous la bonté ?LA FONTAINE
Elle tremble comme la feuille !ISABELLE
Êtes-vous encore en colère ?MOLIÈRE
Ah ! Trêve de discours. Quand j'ai pris mon parti , moi je n'en reviens guère. Tout est dit entre nous.CHAPELLE
Ne te fâche donc pas ; voyons, écoutons-la.Il se lève de table.
Ma petite, comment vous nomme-t-on ?CHAPELLE
Moi, je veux arranger l'affaire que voilà. Elle vient pour rentrer en grâce ! Son père eût-il des torts, il faut qu'on les lui passe.ISABELLE, à Molière
On vous a tourmenté de soupçons odieux, Et de craintes imaginaires ; Les méchants et les envieux , Du bonheur qu'ils n'ont pas éternels adversaires, Pour nuire, pour brouiller, font toujours de leur mieux.MOLIÈRE
Non, non ; ce qu'on m'a dit n'est que trop véritable, Et j'ai sujet d'être fâché ; Pour prix d'un sentiment qui ne fut point caché, Je prétendais de vous un sentiment semblable ! Votre coeur n'était point touché !ISABELLE, à Molière
De ce duc espagnol qu'on croit si redoutable J'ai reçu ce matin le billet que voici. Lisez. Vous serez éclairci. Vous verrez de nous deux quel est le plus coupable.MOLIÈRE
Que vois-je ? De quels traits mon esprit est frappé ! Ah ! Combien on m'avait trompé ! Pardon, pardon, mon Isabelle.MIGNARD
Isabelle, dit-il !MOLIÈRE
Oui, mes amis, c'est elle, Et que j'aime plus que jamais.Tous les convives se lèvent de table et s'approchent de Molière et d'Isabelle.
MOLIÈRE
Et pour toujours.CHAPELLE
Je le souhaite. Mais il faut me récompenser. Belle Charlotte, oh ! çà, peut-on vous embrasser !MOLIÈRE
Le fripon songe à lui !CHAPELLE
Voyez ! J'ai tort peut-être !ISABELLE
Ce m'est bien de l'honneur ; je ne puis balancer.Chapelle s'avance pour l'embrasser ; mais elle se tourne du côté de Molière.
Mais je croirais, autant que je puis m'y connaitre, Que ce serait plutôt par notre maître, S'il nous le permettait, qu'il faudrait commencer.CHAPELLE
Ah ! c'est juste.MOLIÈRE, en embrassant Isabelle
Entre nous, jamais aucun nuage.CHAPELLE
Et c'est là mon ouvrage.LA FONTAINE, à Isabelle
Mais vous, ne souffrez plus qu'ainsi Sur des soupçons il vous tourmente ; C'est votre directeur, il faut le respecter ; Mais quelquefois aussi sachez lui résister. Si de lui désormais vous n'êtes pas contente, Vous avez des talents et vous êtes charmante, Ailleurs, quand vous voudrez, je vous fais débuter.ISABELLE
Non, non ; je vous suis obligée ; Je n'aime pas le changement. Je suis avec Molière à présent engagée, Et je ne veux jamais rompre l'engagement.MOLIÈRE
Votre mère est ici ?ISABELLE
Oui ; je suis venue avec elle.MOLIÈRE
Allons donc la trouver ; je veux la voir aussi, Lui dire qu'entre nous il n'est plus de querelle. Venez.ISABELLE
Adieu messieurs.SCÈNE XIV. La Fontaine, Mignard, Lulli, Chapelle, Despréaux, Laforêt.
CHAPELLE
Notre souper n'est pas fini . Molière est plein de sa tendresse, Mais nous, buvonsIls se remettent à table.
DESPRÉAUX
Je suis fâché pour notre ami, De voir qu'il perd du temps à cette fantaisie. De quoi s'avise-t-il, d'être un amant transi ? Est-on fait pour aimer, quand on a du génie ?LA FONTAINE
Eh ! mais, assurément ; qui croirait vos propos Penserait que l'amour ne convient qu'à des sots. Vous bornez beaucoup sa puissance ; Quoique ce Dieu souvent m'ait assez maltraité, Ce n'est pas ainsi que je pense ; J'applaudirais à l'alliance Du génie et de la beauté,DESPRÉAUX
Cher Lafontaine, en vérité, Vous avez peu de prévoyance ! Vous voulez qu'il l'épouse ?... Eh !... Ce sera bien pis ; Songez combien l'hymen apporte de soucis.CHAPELLE, qui commence à être ivre
Despréaux n'a pas tort ; cependant Lafontaine A bien quelque raison aussi. D'abord, remarquez bien ceci ; C'est que, quelque parti qu'on prenne, Dans le monde toujours on est sûr d'enrager. On y trouve par-tout matière à s'affliger. Garçon ou marié, même veuf, que de causes De chagrin !LULLI
Tu deviens profond.CHAPELLE
Je les vois alors comme elles sont, Car enfin, lorsqu'on songe aux misères humaines, N'est-il pas vrai , mes chers amis ? Cela forme un tableau qui cause tant de peines !... Qu'en pensez-vous ?DESPRÉAUX
Que ridicules, que travers !LA FONTAINE
Et des femmes les perfidies !CHAPELLE
Les créanciers !LULLI
Les maladies !LA FONTAINE
Les médecins !DESPRÉAUX
Les mauvais vers !CHAPELLE
Sans lui pourrait-on vivre ?MIGNARD
Versez, versez tout plein.CHAPELLE
Moi, par exemple, puis-je avoir l'âme contente ? Nul travail obligé ne gêne mes loisirs ; Je fais des vers, je bois, je chante ; Je n'ai point à l'hymen asservi mes désirs ; J'ai vingt mille livres de rente, Bons amis, maîtresse charmante ; Est-ce là du bonheur ? sont-ce là des plaisirs ?DESPRÉAUX
Et moi, morbleu, je vois, malgré tous mes efforts,. Triompher le faux goût, la sottise ennemie ! Et Cotin, près de moi, siège à l'Académie ! .LAFORÊT, à part
Quel diable de propos ! .... parlent-ils tout de bon ? *CHAPELLE
Toi ?MIGNARD
Oui, moi.LA FONTAINE
Mes amis, pourrais-je vous survivre ?LAFORÊT, à part
Des gens d'esprit comme eux ! ce que c'est que d'être ivre ! Si je ne l'entendais, je ne le croirais point.CHAPELLE
Sommes-nous des amis ? moi, je pars de ce point. Si nous le sommes, il me semble Qu'il nous faut finir tous ensemble.LAFORÊT, à part
Je commence d'avoir, vraiment, quelque frayeur.TOUS, à la fois
Oui, tous ensemble.LA FONTAINE
Vous savez qu'aux vivants on conteste leur gloire ; Sont-ils morts ? on devient juste envers leur mémoire ; Faisons taire l'envie ; et de notre destin. Jouissons au plutôt, tous tant qu'ici nous sommes ; Soyons tous morts demain matin ; Demain matin nous serons de grands hommes.MIGNARD
La nuit nous favorise.LA FONTAINE
Nous ne te quittons pas.SCÈNE XV. Les Mêmes, Molière, Laforêt, Molière.
CHAPELLE
Nous comptions bien t'aller chercher ! Vraiment, nous aurions eu trop à nous reprocher De ne pas t'emmener dans un pareil voyage, Mon bon ami !...MOLIÈRE
Comment donc ? Si j'en suis ?... Il n'est rien de plus sage, Rien de plus admirable... Écoutez, mes amis ; . Je sais un bon moyen d'assurer notre gloire, De vivre à jamais dans l'histoire ; Mourons avec éclat ; mourons en plein midi ; Demain, aux yeux de tous, faisons ce coup hardi ; Laissons l'exemple mémorable De poètes, d'amis, morts ensemble, à dessein ; Et terminons une vie honorable Par la plus honorable fin.MOLIÈRE
Bon ! Tu n'y penses pas ; cela vaudra bien mieux. Vois notre troupe qui s'avance Le calme sur le front, la gaîté dans les yeux, Parmi les flots d'un peuple immense, Fixant sur nous ses regards curieux ! La scène sera magnifique.CHAPELLE, à Molière
Ce sera la dernière, ami, que tu joueras.CHAPELLE
À demain.DESPRÉAUX
À demain.LULLI, à Molière
Tu saurais bien prêcher.MOLIÈRE
En attendant le jour, souffrez que je vous prie, Mes bons amis, d'aller tous vous coucher. Alexandre dormait la nuit d'une bataille.MIGNARD
Imitons Alexandre.DESPRÉAUX
Adieu, jusqu'à demain.MOLIÈRE
Allez vous reposer.... Holà, Lesbin, La Brie , Conduisez ces messieurs dans leur appartement. Fort bien. Allons tout doucement. Car je me trouve un peu la visière obscurcie, Bonsoir, Molière.DESPRÉAUX
Adieu.LULLI
Bonsoir, mon cher ami.Ils sortent tous quatre avec Laforêt et les domestiques qui les éclairent.
SCÈNE XVI. Molière, La Fontaine endormi dans son fauteuil.
MOLIÈRE
Bonsoir. Que vois-je là ?... La Fontaine endormi ! Et ce serait, vraiment, dommage En cet instant, de l'éveiller ! A demain , j'attends le courage - De nos amis.... Tandis qu'ils sont à sommeiller, Il faut que pour Mignard j'achève cet ouvrage. Je lui sais des chagrins.... Près de monsieur Colbert, Il soupçonne en secret que quelqu'un le dessert ; Quelque rival jaloux, que son talent efface, Plus courtisan que lui, s'occupe à lui ravir . Les faveurs, les travaux... je voudrais le servir, Consoler au moins sa disgrâce. Pour cela, je songe à finir Mon poème du Val-de-Grâce. Reprenons-le. Voyons. De mon illustre ami J'ai peint les nobles traits dans des vers que voici. « Les grands hommes, Colbert, sont mauvais courtisans, Peu faits à s'acquitter des devoirs complaisants ; À leurs réflexions tout entiers ils se donnent, Et ce n'est que par-là qu'ils se perfectionnent. L'étude et la visite ont leurs talents à part. Qui se donne à la cour se dérobe à son art. Un esprit partagé rarement s'y consomme ; Et des emplois de feu demandent tout un homme. » Monsieur Colbert, je pense, entendra ce discours ; Je lui pourrai donner ces vers sous peu de jours ; Là, du dôme nouveau j'ai vanté la merveille, Surtout la fresque de Mignard, Admirable travail, vrai chef-d'oeuvre de l'art.....Vers du Poème du Val-de-Grâce, de Molière.
LA FONTAINE, qui s'est éveillé
M'y voici. Je les tiens.MOLIÈRE
La Fontaine s'éveille !LA FONTAINE
Je me sens inspiré.LA FONTAINE
Hier dans les grandeurs, aujourd'hui dans les fers ! « L'humble toit est exempt d'un tribut si funeste Le sage y vit en paix, et méprise le reste ; Content de ses douceurs, errant parmi les bois, Il regarde à ses pieds les favoris des rois....La Fontaine se tait un moment.
MOLIÈRE
Ah ! ne laissons pas échapper Ces vers que sa facile veine : Produit sans travail et sans peine ; Je ne crois plus mes vers dignes de m'occuper, Quand je peux recueillir ceux que fait La Fontaine.Il met de côté son poème, et copie les vers que La Fontaine récite.
LA FONTAINE, dans l'enthousiasme et comme un poète qui compose
« Content de ses douceurs, errant parmi les bois, Il regarde à ses pieds les favoris des rois ; Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne, Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne. Approche-t-il du but ? quitte-t-il ce séjour ? Rien ne trouble sa fin ; c'est le soir d'un beau jour. »Vers dd Philémon et Baucis, de La Fontaine.
MOLIÈRE, après avoir copié ces vers
Ah ! Mon ami, quels vers !... Quel Dieu te les inspire ?MOLIÈRE, lui offrant le papier sur lequel ils sont écrits
Très beaux ; veux-tu les lire ? Je les ai copiés moi-même, en t'écoutant.LA FONTAINE, après avoir lu
Mais ils ne sont pas mal ; j'en suis assez content.SCÈNE XVII. Molière, La Fontaine, Isabelle, qui a quitté son habit de jardinière.
ISABELLE
Mais quelle est donc cette folie, Et que nous a dit Laforêt ? Comment peut-on former un semblable projet ?LA FONTAINE
Où sont tous nos amis ?LA FONTAINE
Eh ! quoi ?.... Ah ! oui, je me rappelle, il est vrai, quelque chose ; Le propos n'était pas sérieux , je suppose. .MOLIÈRE
Pourquoi mon, s'il vous plaît ? Quant à moi, j'ai promis De ne pas quitter nos amis. Je les suivrai.SCÈNE XVIII. Les mêmes, Laforêt.
LAFORÊT
Entendez-vous, monsieur, ces longs éclats de rire ? Monsieur Lulli saute, chante, s'admire ; Il réveille tous vos amis Qui n'étaient qu'à peine endormis ; Les uns sommeillaient sur des chaises, Un autre sur un lit, l'autre dans un fauteuil ; Monsieur Lulli leur conte cent fadaises, et ne veut pas souffrir qu'ici l'on ferme l'oeil.SCÈNE XIX et DERNIÈRE. Les mêmes, Chapelle, Lulli, Mignard, Despréaux.
LULLI
Oui, ma foi , je vous dis que le séjour d'Auteuil Me donne de génie une grande abondance ; J'ai fait en impromptu les plus beaux airs de danse ! Que diable ?... Voulez-vous dormir jusqu'à demain ?Il chante, et danse comiquement.
CHAPELLE
Que dit-il ?LA FONTAINE
Doucement.DESPRÉAUX
Ah ! Oui, vraiment !... Tantôt d'une âme résolue Nous parlions de finir tous nos maux sans retour... Qui nous a pu donner une idée aussi folle ?... C'est Chapelle, c'est lui.CHAPELLE
Moi ? Non. Sur ma parole, De cet affreux conseil je ne suis point l'auteur. Finir mes jours dans l'eau !... Je l'ai trop en horreur.CHAPELLE
Sur ma foi, ce serait grand dommage Que des gens comme nous prissent un tel parti ! Quel chagrin au Parnasse on en eût ressentit !DESPRÉAUX
Molière a pour nous été sage !LA FONTAINE, à Lulli
Fripon, tu nous aurais quittés dans le chemin.CHAPELLE
Ne nous pressons pas trop de faire le voyage. ; Remettons le départ, toujours, au lendemain.LULLI
Mais sur-tout le trépas mous serait bien précoce, Quand nous sommes tout près de danser à la nôce.MIGNARD
À la noce ? Et de qui ?MOLIÈRE
Il est vrai, mes amis ; au gré de mon désir La mère d'Isabelle accueillant ma prière, Vient de combler mes voeux, et veut bien consentir...ISABELLE
Avec transport je le reçois. Je sens combien ce nom est glorieux pour moi ; Et de le porter je suis fière.DESPRÉAUX
Nous voilà réveillés, et pour toute la nuit ; Tiens, Molière, à présent, lis-nous ta comédie.MOLIÈRE
Non, mes amis, non pas à présent, je vous prie ; Allons ce soir nous mettre au lit. Demain vous serez mieux en état de m'entendre. Mais de cette soirée au moins souvenez-vous. Gardez-vous par le vin de vous laisser surprendre, Et de former jamais des projets aussi fous. -LA FONTAINE
Il est vrai ; c'est une folie Dont peut-être après nous un jour on parlera. Mais voici ce qu'on en dira : Molière avait souffert cruelle maladie ; Heureusement il s'en tira ; Ses meilleurs amis le fêtèrent ; - En le fêtant, ils s'enivrèrent ; L'amitié nous excusera.LA FONTAINE
Je fais mon compliment à Madame Molière.928 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica