Drame liturgique en vers· Mystère
Adam
Personnages
- DIEU
- ADAM
- ÈVE
- SATAN
- ANGE
- ABEL
- CAÏN
- ABRAHAM
- MOÏSE
- AARON
- DAVID
- SALOMON
- BALAAM
- DANIEL
- HABACUC
- ISAÏE
- JÉRÉMIE
- LE JUIF
- NABUCHODONOSOR
DIEU, ADAM, ÈVE.
DIEU
Adam.ADAM
Seigneur.ADAM
Je le sais bien.DIEU
Je t'ai formé à ma ressemblance, À mon image je t'ai fait de terre. Jamais tu ne te dois mettre en hostilité contre moi.ADAM
Je n'en ferai rien, mais j'ajouterai foi à tes paroles. Je suivrai en tout point ce que mon créateur me dira.DIEU
Je t'ai donné une bonne compagne : Voici ta femme, elle a nom Ève ; Voici ta femme et ton semblable ; Tu lui dois garder une grande fidélité. Aime-la et qu'elle t'aime, Et moi je vous aimerai bien tous les deux. Qu'elle soit toujours prête à t'obéir, Et tous les deux soyez soumis à ma volonté. Je l'ai formée de ta côte, Ce n'est pas une étrangère, puisqu'elle est née de toi. Je la formai de ton corps ; Elle est sortie de toi et non pas d'ailleurs. Toi, gouverne-la suivant la raison ; Qu'il n'y ait jamais de dispute entre vous, Mais grand amour et protection mutuelle ; Telle est la loi du mariage.DIEU, à Ève
À toi je parlerai, Ève, Prête grande attention à tout ce que je vais dire. Si tu veux te conformer à mes désirs, La bonté tu auras toujours en partage. Aime-moi et honore ton créateur, Et reconnais-moi pour ton Seigneur. À me servir mets tout ton souci, Toute ta force et toute ta raison. Aime Adam, et qu'il te soit cher : Il est ton mari et tu es sa femme. Sois lui toujours soumise, Ne te dérobe pas à sa direction ; Sers-le et aime-le sans arrière-pensée, Car c'est ainsi que l'on doit agir en ménage. Si tu lui es d'un puissant secours, Je te mettrai en état de gloire avec lui.EVE
J'agirai, Seigneur, suivant ton plaisir, En rien je ne veux enfreindre ta volonté ; Je te reconnaîtrai pour mon Seigneur, Et Adam pour mon époux et mon maître ; Je lui serai toujours fidèle, Jamais il ne recevra de moi de mauvais conseils ; Tout ce qui pourra te faire plaisir ou t'être utile, Je le ferai, Seigneur, sans discuter.Alors Dieu invitera Adam à s'approcher et lui parlera en appuyant sur chaque mot :
DIEU
Écoute, Adam, et fais attention à ce que je dis ; Après t'avoir formé, voici le don que je veux te faire : Toujours tu pourras vivre, si tu observes ma loi, Et ton corps, à l'abri de tous maux, ne vieillira point ; Jamais tu n'auras faim, tu ne boiras pas par nécessité. Jamais tu n'auras froid, ni ne souffriras de la chaleur ; Tu seras toujours content, jamais tu ne te fatigueras. Toujours tu seras en fête, la douleur te sera inconnue. Toute ta vie tu passeras dans la joie ; Ta vie sera sans terme par le plus grand privilège. Je le dis à toi, et je veux qu'Eve l'entende ; Si elle n'y prête attention, elle fera marque de folie. Je te fais le maître de toute là terre, Des oiseaux, des bêtes, de tout ce qui frappera tes yeux. Peu t'importe qui te porte envie, Car l'univers entier doit s'incliner devant toi. Je remets entre tes mains le bien et le mal : Qui possède un tel don jouit de sa liberté entière. Pèse maintenant également tout en balance : N'ajoute foi à rien qui me soit contraire. Laisse le mal et applique-toi au bien, Aime ton Seigneur et ne t'éloigne pas de lui, N'abandonne jamais mon conseil pour celui d'un autre : Si tu le fais, tu ne pécheras pas peu.ADAM
Grande grâce je rends à ta bienveillance, Qui me forma et agit si tendrement envers moi, Que bien et mal elle met en ma puissance. À te servir je mettrai ma volonté. Tu es mon Seigneur, je suis ta créature : Tu me créas et je suis ton ouvrage. Ma volonté ne sera jamais si pervertie Qu'à te servir je ne mette tout mon souci.Alors Dieu montrera de la main le paradis à Adam, en disant :
DIEU
Adam.ADAM
Seigneur.DIEU
Paradis.ADAM
Qu'il est beau !DIEU
Je l'ai planté et arrangé moi-même. Qui s'y maintiendra sera mon ami. Je te recommande donc de veiller à n'en pas sortir,Alors Dieu enverra dans le Paradis Adam et Ève, en disant :
Je vous place dedans.DIEU
Sans aucun doute, vous y pourrez toujours vivre ; Jamais vous n'y pourrez mourir ni tomber malade.Le choeur chantera : Tulit ergo Dominas hominem. Alors, Dieu, étendant la main vers te paradis, dira :
De ce jardin je t'expliquerai la nature. Vous y jouirez de tous les plaisirs imaginables ; Il n'y a bien au monde convoité par la créature Que chacun n'y puisse trouver suivant ses désirs ; La femme de l'homme n'y sentira pas la colère, Ni l'homme de la femme la fausse honte et la frayeur. L'homme y engendrera sans péché, Et la femme y enfantera sans douleur. Tu y vivras toujours, tant le séjour y est bon ; Jamais tu n'y pourras changer d'âge. Tu ne craindras pas la mort, ni aucun autre accident ; Je ne veux pas que tu sortes, ici tu feras ménage.Le choeur chantera : Dixit Dominât ad Adam. Alors Dieu montrera à Adam les arbres du paradis, en disant :
De tous ces fruits tu peux manger à ton aise.Puis il indiquera l'arbre dont le fruit est défendu, et dira :
Pour celui-ci il t'est défendu d'en user jamais. Si tu en manges, de suite tu mourras, Tu perdras mon amour, ton sort sera changé en mal.ADAM
Je me conformerai entièrement à ton commandement : Ni moi ni Ève ne nous en départirons en rien. Puisque pour un seul fruit on perd un tel séjour. Il est juste que je sois jeté dehors sans égard aucun, Pour une pomme si je renonce à ton amour ; Que jamais je ne le fasse, dans mon bon sens ou égaré. Il doit être jugé suivant la loi des traîtres Celui qui se parjure et trahit son Seigneur.Alors Dieu se dirigera vers l'église, tandis qu'Adam et Ève se promèneront tranquillement avec délices dans le paradis. De leur côté, les démons se répandront hors de la scène, faisant des gestes de circonstance. Tour à tour ils s'approcheront du paradis et montreront à Ève le fruit défendu qu'ils sembleront vouloir l'amener à manger. Enfin Satan abordera Adam et lui dira :
SATAN, ADAM.
SATAN
Que fais-tu là, Adam ?La traduction du vers 112 a été revu et raccourci pour entrer dans un mètre standard. [PF]
SATAN
Es-tu content ?SATAN
Veux-tu savoir ?SATAN
Pourquoi non ?SATAN
Cela te servira.SATAN
Il est vrai, tu n'auras rien de plus que ce que tu as. Tu possèdes tous les biens, mais ne sais en jouir.ADAM
Comment cela ?ADAM
Sûrement.SATAN
Me croiras-tu ?SATAN
En toutes choses.SATAN
De quoi s'agit-il ?SATAN
Le crains-tu tant ?SATAN
Tu as véritablement déraisonné, le jour Où tu as cru qu'il pouvait t'arriver du mal. N'es-tu pas dans l'état de gloire ? Tu ne peux mourir.ADAM
Je te le dirai en toute sincérité : Il m'a fait un commandement. De tous les fruits du paradis Je puis manger, m'a-t-il dit, Excepté d'un seul : celui-là m'est défendu, Sur celui-là je ne porterai la main,SATAN
Sais-tu pourquoi ?ADAM
Moi, non certes.SATAN
Je vais t'en dire le motif. Tous les autres fruits lui sont indifférents Alors il montrera du doigt à Adam le fruit défendu, en disant : À l'exception de celui qui pend là-haut. Celui-là est le fruit de science, Qui donne connaissance de toutes choses. Si tu le manges tu feras bien.ADAM
Moi, en quoi ?SATAN
Tu le verras. Tes yeux seront de suite ouverts, Tout l'avenir apparaîtra devant toi. Tu pourras faire tout ce que tu voudras : Tu feras donc bien de le cueillir. Mange-le, tu agiras sagement, Tu ne craindras plus en rien ton Dieu ; Mais, au contraire, tu seras en tout son égal : C'est pour cela qu'il a songé à te l'interdire. Me croiras-tu ? Goûte de ce fruit.ADAM
Non.SATAN
Tu es un sot ; Tu te souviendras de ce que je te dis.Alors le diable se retirera et ira trouver les autres démons ; puis après s'être promené quelque temps hors de la scène, il reviendra tout joyeux vers Adam,qu'il essayera de tenter encore.
Adam, que fais-tu ? as-tu changé d'avis ? Es-tu encore dans tes folles idées ? Je croyais te l'avoir dit l'autre jour, Dieu t'a donné la jouissance de tout ce qui est ici, Ici il t'a mis pour manger de ce fruit. As-tu donc d'autre distraction ?SATAN
Tu ne monteras jamais plus haut : Tu pourras te tenir pour très-heureux De ce que Dieu t'ait fait son jardinier. Dieu t'a fait le gardien de son jardin, Comptes-tu toujours languir dans cette position ? T'a-t-il formé uniquement pour ventre faire ? Est-ce là le seul bien qu'il voudra jamais t'accorder ? Écoute, Adam, prête attention à mes paroles ; Je te conseillerai en toute conscience, Afin que tu puisses devenir ton maître Et l'égal de ton Créateur. Je te donnerai tout ce qu'il est possible de te donner. Si tu manges de la pomme.Alors il étendra la main vers le paradis :
Tu régneras plein de majesté Et tu partageras la puissance avec Dieu.ADAM
Fuis loin d'ici.SATAN
Que dit Adam ?SATAN
Moi, comment ?ADAM
Tu me veux livrer au supplice, Tu me veux brouiller avec mon Seigneur, Me ravir ma joie, me plonger dans la douleur. Je ne te croirai pas, fuis loin d'ici ! Ne sois jamais si hardi Que de te présenter devant moi : Tu es un traître, un homme sans foi.Alors, triste et la tête baissée, le diable s'éloignera d'Adam et se dirigera vers les portes de l'Enfer, où il s'entretiendra avec les autres démons. Puis, après avoir circulé au milieu de la foule, il se dirigera vers la partie du paradis occupée par Ève, à laquelle il s'adressera d'un air joyeux :
SATAN, EVE.
SATAN
N'aie pas peur. Il y a longtemps que j'ai appris Tous les secrets du paradis, Je t'en dirai une partie.SATAN
Sûrement.SATAN
Au contraire, il est très servile. Il ne veut prendre aucun souci de sa personne, Mais j'en prendrai de la tienne, moi, si tu le veux. Tu es faiblette et tendre chose, Et tu es plus fraîche que la rose, Tu es plus blanche que le cristal, Que neige qui tombe sur la glace dans la vallée ; Le Créateur vous a bien mal accouplés, Tu es trop tendre et lui trop dur ; Mais pourtant tu es la plus sage, Et ton courage est uni à un grand bon sens ; C'est pour cela qu'il est bon de l'approcher. Je veux te parler.SATAN
Que nul ne le sache.SATAN
Pas même Adam.SATAN
Je vais donc m'expliquer, écoute-moi ; En réalité, nous sommes tous les deux seuls en ce lieu, Car Adam ne fait aucune attention à nous.SATAN
Je vous avertis d'une grande tromperie, Dont vous êtes la victime dans ce jardin. Le fruit que Dieu vous a donné, En soi-même ne vaut pas grand'chose ; Celui, au contraire, qu'il vous a interdit Possède une vertu suréminente. En lui est la grâce de vie, De puissance et de seigneurie, De tout savoir, bien et mal.SATAN
Céleste. À ton beau corps, à ta figure, Conviendrait bien telle aventure, Que tu fusses reine du monde, De ce qui est en haut et de ce qui est en bas, Que tu susses tout ce qui doit être. Que de tout tu fusses entièrement maîtresse.SATAN
Crois-moi : D'abord prends-le et donne-le à Adam : Vous serez aussitôt les maîtres du ciel, Vous serez semblables au Créateur, Il ne pourra vous cacher aucun de ses desseins ; Du moment que vous aurez mangé de ce fruit Votre coeur sera pour toujours changé. A Dieu vous serez, sans interruption, Égaux en bonté et en puissance. Goûte de ce fruit.SATAN
Mange donc, n'aie pas de crainte, Tarder encore serait de l'enfantillageAlors le Diable s'éloignera d'Eve et ira en Enfer. Adam, au contraire, que le colloque du Diable et d'Eve a fortement impatienté, s'approchera et pariera ainsi :
ADAM, EVE.
ADAM
Toi, comment ?EVE
Parce que je l'ai entendu parler. Mais, d'après ce qu'il m'a été permis de voir, Il te fera changer d'avis.ADAM
Il ne le fera pas, car je ne le croirai Absolument en rien jusqu'à nouvel ordre. Ne te laisse jamais approcher par lui Car il est tout à fait de mauvaise foi. Il veut trahir son Seigneur Et s'élever au-dessus de lui ; Un gredin qui a agi de la sorte Je ne veux pas que prés de vous il ait accès.Alors un serpent construit avec art s'enroulera autour du tronc de l'arbre défendu. Eve s'en approchera et fera semblant de prêter l'oreille à ses discours ; après quoi elle cueillera une pomme et la présentera à Adam. Ce dernier refusera de la prendre, et Eve lui dira :
EVE
Manges en : De cette manière tu connaîtras le bien et le mal ; Mais moi je vais en manger tout d'abord.ADAM
Et moi après.EVE
Sûrement.Alors Eve mangera une partie de la pomme, et dira à Adam :
J'en ai goûté ; Dieu ! Quelle saveur ! Jamais je ne mangeai rien d'aussi détectable ! Cette pomme a une saveur...ADAM
Laquelle ?...EVE
Jamais homme n'en a mangé de semblable. Maintenant mes yeux sont si clairvoyants, Que je ressemble au Dieu tout-puissant ; Tout ce qui a été, tout ce qui doit être Je le sais parfaitement, j'en suis maîtresse. Mange, Adam, ne tarde plus, Prends cette pomme pour ton plus grand bonheur.Alors Adam recevra la pomme de la main d'Eve, disant :
EVE
Mange, n'aie plus d'hésitation.Alors Adam mangera une moitié de la pomme ; après quoi il reconnaîtra aussitôt sa faute et baissera la tête. Ne pouvant plus supporter les regards du peuple, il dépouillera ses riches vêtements et se ouvrira de misérables habits formés de feuilles cousues ensemble. Il simulera une grande douleur et commencera sa lamentation :
ADAM
Hélas ! Pécheur, qu'ai-je fait ? Je suis mort maintenant sans retour. Sans espoir de délivrance je suis mort, Tant est grande la faute que j'ai commise. Combien mon son est tristement changé ; Jadis il fut très heureux, maintenant il est très dur. J'ai abandonné mon Créateur Par le conseil de ma coupable épouse. Hélas ! pêcheur, que vais-je faire ? Comment pourrai-je attendre mon Créateur ? Comment me présenterai-je devant lui, Après l'avoir follement abandonné ? Jamais je ne fis une transaction si défavorable, Je sais maintenant ce que c'est que le péché. Hélas ! mort, pourquoi me laisser vivre, Que ne délivres-tu le monde de ma personne ? Pourquoi continuerais-je à souiller la terre ? Il me faudra bien tâter du fond de l'enfer. En enfer sera ma demeure, Jusqu'à ce qu'un sauveur ne me vienne. En enfer j'écoulerai mes jours ; Mais, là, d'où pourra me venir aide ? D'où pourra me venir en ce lieu secours ? Qui m'arrachera à un pareil supplice ? Après avoir mat agi envers mon Seigneur il ne me doit rester aucun ami. Personne ne sera assez puissant pour me tirer de là. Je suis perdu sans retour. J'ai si mal agi envers mon Seigneur, Que je ne puis lui présenter ma défense ; Car, moi j'ai tort et lui raison. Dieu ! Quelle mauvaise cause est la mienne ! Qui aura jamais souvenir de moi Après mon crime envers le roi de gloire ; Envers le roi du ciel j'ai si mat agi Que je ne puis m'excuser par aucun bon motif, Que je n'ai ni ami, ni voisin Qui puisse me tirer d'un si mauvais pas. Quel secours maintenant invoquerais-je, Après que ma femme elle-même m'a trahi ? Elle que Dieu fit mon semblable, Elle m'a donné un mauvais conseil ; Ah ! Ève.Alors il regardera Eve, sa femme, et dira :
Aïe ! Femme dévoyée ; Combien funestement vous êtes née de moi ! Que n'a-t-eHe été brûlée cette côte Qui m'a valu un si fâcheux destin ! Que n'a-t-elle été consumée par le feu, la côte Qui m'a préparé un si malheureux débat ! Quand cette côte de moi Dieu prit, Pourquoi ne t'a-t-il pas brûlée et ne m'a-t-il pas tué ; La côte a trahi tout le corps, Elle l'a affolé et mal gouverné. Je ne sais plus que dire, ni que faire ; Si le ciel ne vient à mon secours, Je ne puis sortir d'embarras : Tel est le souci qui me tourmente. Hélas ! Ève, quel malheur tu as causé ! De quel grand châtiment n'ai-je pas été frappé, Lorsque tu m'as été donnée pour épouse : Maintenant je suis perdu par ta faute. Ton mauvais conseil m'a plongé dans l'infortune, Il m'a fait descendre des hauteurs où j'étais placé. Aucun homme vivant ne me tirera de là Si le Dieu du ciel ne s'interpose. Que dis-je ? Ai-je droit de l'invoquer ? Peut-il seulement me secourir ? je l'ai courroucé. Je ne puis plus désormais attendre aucune aide, Si ce n'est du fils qui sortira de Marie. Nous n'avons certainement pas agi dans notre intérêt, Lorsque nous avons été infidèles envers Dieu. Maintenant, puisse cette détermination plaire a Dieu, Le seul parti à prendre est de mourir.Alors le choeur entonnera ; Dum ambutaret... Après quoi, Dieu s'avancera, vêtu d'une longue robe, et jettera, en entrant dans le paradis, un regard investigateur de tous côtés, comme pour chercher où est Adam. Pendant ce temps, Adam et Eve, qui semblent avoir le sentiment de leur faute, se tiendront blottis dans un lieu retiré, et Dieu dira :
DIEU, ADAM, EVE.
DIEU
Adam, où es-tu ?Alors tous les deux se présenteront devant Dieu, non plus la taille droite et haute, mais quelque peu courbés sous le poids de leur péché et profondément tristes. Adam répondra :
ADAM
Me voici, beau sire. Si je me suis caché c'est pour éviter ta colère ; Et c'est aussi parce que je suis tout nu Que je me suis blotti dans Un lieu retiré.DIEU
Qu'as-tu fait ? Comment t'es-tu écarté du droit chemin ? Commentas-tu été dépouillé dé ton état bienheureux ? Qu'as-tu fait ? Pourquoi as-tu honte ?DIEU
Tu n'avais rien l'autre jour Dont tu dusses avoir honte ; Maintenant je te vois triste et morne : Qui demeure ainsi a quelque chose à se reprocherDIEU
Et pourquoi ?DIEU
Pourquoi as-tu transgressé mes commandements ? As-tu donc beaucoup gagné à cela ? Tu es mon esclave et je suis ton maître.DIEU
Je t'ai fait à ma ressemblance : Pourquoi as-tu transgressé mon commandement ? Je t'ai formé entièrement à mon image, Ce qui rend l'outrage que tu m'as fait plus grand ; Tu n'as en rien observé mes prescriptions, Tu les as transgressées délibérément. Tu as mangé du fruit que je t'avais dit De ne jamais toucher en aucune occasion. Par là tu t'es imaginé devenir mon égal ; Tu as voulu plaisanter, je pense.Alors Adam étendra la main vers Dieu, puis vers Eve, en disant :
ADAM
La femme que tu m'as donné, À la première commis cette désobéissance ; Elle m'a donné la pomme et je l'ai mangé : Maintenant il m'est avis que cela m'est tourné à mal. Cette action m'a mal réussi : J'ai mal agi par la faute de ma femme.DIEU
Tu as cru ta femme plus que moi ? Tu as mangé le fruit sans ma permission ; Voilà la récompense que je te donnerai maintenant : La terre sera maudite ; Partout où tu voudras semer Tu en subiras les conséquences. Elle est maudite sous ta main, Tu la cultiveras en vain. Tous ses fruits pour toi seront changés En épines, transformés en chardons ; Tu voudras changer la semence Elle sera maudite par suite de l'arrêt porté contre toi. Avec grand travail, avec grande douleur Il te faudra manger du pain ; Avec grande peine, avec grande sueur Tu vivras nuit et jour.Alors Dieu se tournera vers Eve et lui dira, plein de courroux :
Et toi, Eve, femme perverse, Tu as commencé de bonne heure à me faire la guerre, Tu as peu observé mes commandements.DIEU
Par lui tu as cru devenir semblable à moi ; Devines-tu bien ce qui va t'arriver ? Autrefois vous aviez la domination Sur tout ce qui a vie dans le monde : Comment l'as-tu sitôt perdue ? Maintenant te voilà triste et inquiète ; As-tu, dis-moi, fait gain ou perte ? Je te récompenserai suivant ton mérite, Je te paierai suivant ce que tu as fait. Des maux te viendront de toute manière : Tu enfanteras dans la douleur, Et ta progéniture sera éternellement malheureuse. Tes enfants naîtront dans la douleur Et mourront au milieu des plus grandes angoisses. Tels sont les maux et les préjudices Dont, par ta faute, vous souffrirez, toi et ta descendance ; Tous ceux qui de toi sortiront Pleureront ton péché.Et Eve répondra, disant :
EVE
J'ai mal agi, je me suis conduite follement ; Pour une pomme je vais éprouver un si grand dommage. Que moi et ma descendance en souffrirons beaucoup : Pour peu de chose je subis une grande punition. Si j'ai mal fait, ce n'est pas grande merveille, Puisque j'ai été trompée par le séduisant serpent. Il fait beaucoup de mal, il ne ressemble pas à la brebis ; Mal est dirigé qui à lui se conseille. J'ai pris la pomme, or je sais que j'ai agi follement Contre ta défense, en cela j'ai commis une félonie J'en goûtai à tort, maintenant je suis haïe de toi : Pour un peu de fruit il faut que je perde la vie.Alors Dieu menacera te serpent, en disant :
DIEU
Et toi, serpent, sois maudit ! Sur toi je reprendrai bien mes droits. Sur ton ventre tu te traîneras, Tous les jours que tu vivras. Tu te nourriras uniquement de poussière, Dans les bois, les plaines, ou le désert. La femme te portera haine, Et sera pour toi d'un dangereux voisinage. Tu chercheras à la piquer au talon, Mais elle t'arrachera le dard ; Elle te frappera la tête d'un marteau tellement lourd, Qu'il te fera un mal épouvantable. Enfin elle mettra tous ses soins À se venger de toi comme elle pourra. Parce que tu t'es réjoui de sa confusion, Elle te fera courber la tête ; Et un rejeton naîtra d'elle Qui confondra tous tes artifices.Alors Dieu les chassera du paradis, en disant ;
Maintenant, sortez du paradis, Que vous avez échangé à tort contre un autre séjour. Sur la terre vous établirez votre famille, Vous n'avez plus aucun motif de demeurer en paradis. Vous n'y pouvez plus rien revendiquer, Vous allez en sortir et pour toujours. Par jugement vous n'y possédez plus rien ; Cherchez donc ailleurs un lieu d'habitation. Vous en sortez à bon droit ; Ne vous manque jamais faim, ni fatigue, Ne vous manque jamais douleur ni peine, Tous les jours de la semaine. Sur la terre vous serez malheureux, Puis vous mourrez, en fin de compte ; Aussitôt que vous serez mort, Sans retard vous irez en enfer. Après l'exil de vos corps sur la terre, Vos âmes subiront leur châtiment en enfer. Satan vous aura sous sa direction. Il n'y a personne qui puisse vous aider ; Par qui seriez vous jamais secouru, Si moi je ne prends pitié de vous.Le Choeur chantera : In suâore vultus tui.
DIEU, ANGE.
Alors viendra un ange, tout de blanc habillé, une épée flamboyante à la main, que Dieu placera à la porte du paradis, en lui disant :
DIEU
Gardez-moi le paradis de telle sorte Que jamais cette engeance n'y puisse entrer ; Qu'elle soit mise dans l'impossibilité complète De jamais toucher le fruit de vie. Avec cette épée qui flamboie Barrez-lui le chemin sans pitié.Après leur expulsion du paradis, Adam et Eve, tristes et confus, se tiendront accroupis sur leurs talons ; Dieu les désignera d'un geste à la foule, la figure tournée vers le paradis, et le choeur entonnera : Ecee Adam quasi unus.... Aussitôt après Dieu rentrera dans l'église.
Alors Adam prendra un hoyau et Eve un râteau, et tous deux commenceront à cultiver la terre et à semer du blé. Après quoi ils iront s'asseoir un peu à l'écart, en simulant la fatigue, et lèveront par intervalles des yeux larmoyants vers le paradis en se frappant la poitrine. Pendant ce temps le diable viendra mêler à leur culture des épines et des chardons, puis s'en ira. Adam et Eve saisis au retour d'une violente douleur, à la vue des épines et des chardons poussés de tous côtés, se prosterneront à terre et se frapperont la poitrine et les cuisses avec tous les gestes du désespoir ; puis Adam commencera sa lamentation.
Hoyau : Houe à lame forte, aplatie, taillée en biseau, employée au défoncement des terrains et aux façons de la petite culture qui demandent le plus de force. [L]
ADAM
Malheureux que je suis ! Il est donc arrivé le moment Où mes péchés me sont hautement reprochés, Parce que j'ai quitté le Seigneur que l'homme adore ! Qui s'interposera jamais pour qu'il me secoure ?En cet endroit Adam fixera le paradis, vers lequel il étendra les deux mains, puis inclinant religieusement la tête, il dira :
Oh ! paradis, si beau séjour 1 Verger de gloire, que vous êtes beau à voir ! Je vous ai perdu par mon péché, en vérité, Et de vous recouvrer j'ai perdu tout espoir. J'ai été dedans, je n'ai pas su en jouir, J'ai cru conseil qui me l'a fait bientôt quitter ; Maintenant je m'en repens, et c'est justice ; Mais c'est trop tard, mes soupirs ne servent de rien. Où était donc mon bon sens, à quoi ai-je pensé, Lorsque pour Satan j'ai abandonné le roi de gloire ? Or j'en suis très affligé, mais cela me sert très peu ; Mon péché sera marqué dans l'Histoire.Alors Adam de la main montrera Eve placée à une petite distance sur une légère éminence, et remuant la tête avec une profonde indignation, il dira :
ADAM
Oh ! Femme perverse, pleine de trahison, Comme tu m'as mis promptement en grande perdition ! Comment m'as-tu fait perdre le bon sens, la raison ! Or je m'en repens, mais n'en puis obtenir pardon. Misérable Eve, combien tu as été portée au mal, Pour ajouter foi si vite au conseil du serpent ! Par ta faute je suis mort, j'ai perdu l'existence ; Ton péché sera écrit dans les livres. Vois-tu déjà les signes de grande confusion ? La terre partout se ressent de notre malédiction ; Nous avons semé du blé, et des chardons naissent ; Le commencement de notre punition Est grande douleur ; mais mort terrible nous attend. Nous serons conduits en enter ; là, entends-le bien, Nous ne manquerons ni de peines, ni de tourments. Malheureuse Eve, que t'en semble ? Voilà ta conquête, le douaire que tu t'es procuré. Jamais tu ne sauras procurer du bien à l'homme ; Jamais tu ne suivras les sentiers de la droite raison. Tous ceux qui sortiront de notre race Sentiront la punition de ton forfait ; Ton crime est chose jugée aux yeux de tous, Quelle peine ne coûtera pas ta réhabilitation !Alors Eve répondra à Adam :
EVE
Adam, beau sire, vous m'avez beaucoup blâmée, Ma vilainie rappelé et reproché. Si j'ai mal fait, j'en supporte le châtiment : Je suis coupable, je serai jugée par Dieu. J'ai mal agi envers Dieu et envers toi, Mon méfait pendant très longtemps sera rappelé, Ma faute est grande, mon péché me désole, Je suis misérable, je suis privée de tout bien ; Je n'ai pas de bonnes raisons à faire valoir devant Dieu. Tout contribue à me faire paraître plus coupable. Pardonnez-moi, car l'expiation m'est impossible ; Si je pouvais, je ferais dans ce but des offrandes. Pécheresse, infortunée, malheureuse que je suis, Par mon forfait comme je suis coupable envers Dieu Mort, que ne me prends-tu ? Ne souffre pas que je vive. Je suis en péril, je ne puis aborder au rivage. Le serpent félon, la guivre perverse, M'a fait manger la pomme redoutable. Je t'en donnai, je croyais par là bien agir, Et je t'entraînai dans une faute dont tu ne peux te tirer. Pourquoi n'ai-je été soumise au Créateur ? Pourquoi ai-je négligé, Seigneur, tes enseignements ? Tu as mal fait ; mais c'est moi qui suis la cause De notre malheur, dont nous souffrirons longtemps. Mon méfait, ma grande mésaventure, Payera bien cher notre progéniture. Le péché a été doux, la peine sera dure, Mais, pourtant, en Dieu est mon espérance, Il finira bien par me pardonner ma faute. Dieu nous rendra sa grâce et sa présence, Il nous tirera d'Enfer par son pouvoir.Alors viendra Satan, suivi de trois ou quatre autres démons, portant des chaînes et des anneaux de fer qu'ils attacheront au cou d'Adam et d'Eve. Les uns les pousseront, d'autres les tireront vers l'enfer. D'autres, enfin, iront à leur rencontre jusqu'à la porte en s'entretenant bruyamment de la chute des deux pécheurs ; quelques-uns, les voyant venir, les montreront du doigt, puis les recevront et les introduiront dans l'Enfer. Alors une épaisse fumée s'élèvera et on entendra des cris de joie mêlés au bruit des chaudières et des casseroles. Peu après, les diables sortiront et se promèneront sur la place, à l'exception de quelques-uns qui resteront à l'intérieur.
Guivre : (ou givre) Serpent en terme de blason. [L]
CAÏN et ABEL.
Ensuite viendront Caïn et Abel. Caln sera vêtu d'habits rouges, tandis qu'Abel sera costumé de blanc. L'un et l'autre se mettront à labourer la terre préparée d'avance, puis ils prendront un moment de repos, après quoi Abel s'adressera à Cain de sa voix la plus douce et la plus caressante :
ABEL
Frère, Caïn, nous sommes deux germains, Et tous les deux nous sommes fils du premier homme. C'est-à-dire d'Adam ; notre mère a nom Eve. Dans le service de Dieu agissons noblement, Soyons toujours soumis au Créateur, C'est en le servant que nous conquerrons son amour. Que nos parents ont follement perdu. Qu'entre nous deux soit la plus étroite amitié Et servons Dieu de manière à lui être agréable ; Respectons ses droits, sans en rien retrancher. Si de bon coeur nous voulons lui obéir, Nos âmes n'auront pas peur de périr. Offrons-lui la dîme et tout ce qui lui est dû, Prémices, offrandes, dons, sacrifices ; Si au contraire nous refusons d'agir ainsi, Nous serons perdus en Enfer sans retour. Entre nous deux qu'il y ait grande affection ; Pourquoi y aurait-il entre nous deux dispute, Toute la terre ne nous est-elle pas abandonnée.Alors Caïn regardera son frère Abel avec un certain air moqueur, et dira :
CAÏN
Beau frère Abel, bien savez sermonner, Votre raison faire valoir et exposer ; Quiconque voudrait se conformer à vos enseignements, En peu de jours n'aurait plus que peu de choses à donner. Payer dîme ne m'a jamais plu. Tu peux faire des libéralités avec ce que tu possèdes, Et moi je ferai ce que je voudrai de ce qui m'appartient ; Pour mon péché tu ne seras pas damné. De nous aimer nature nous enseigne Entre nous il ne peut y avoir aucune dissimulation. Celui de nous deux qui commencera la guerre N'aura pas le droit de se plaindre de ce qui arrivera.Abel de nouveau adresse la parole à son frère Caïn et lui répond d'une voix de plus en plus douce :
ABEL
Ne te révolte jamais contre Dieu, Ne te laisse pas aller à des sentiments d'orgueil, Je t'en supplie.CAÏN
Je le veux bien.ABEL
Crois mon conseil, allons offrir Au Seigneur Dieu ce qui pEut lui être agréable. S'il est satisfait de nous Jamais nous ne tomberons dans Le péché, Ni ne ressentirons de tristesse : Il est très utile de rechercher son amour. Allons offrir à son autel Un don qui puisse attirer ses regards ; Prions-le de nous accorder son amour, Et de veiller sur nous nuit et jour.Caïn fera semblant d'agréer le conseil d'Abel, et lui dira :
CAÏN
Beau frère Abel, tu as parfaitement parlé, Et ton discours est très bien écrit. Je me conformerai à tout ce que tu as dit ; Allons faire des offrandes, tu as grandement raison. Que comptes-tu donner ?ABEL
Moi, un agneau. Tout le meilleur et le plus beau, Que je pourrai trouver à la maison. Celui-là j'offrirai, c'est mon dessein ; J'offrirai aussi à Dieu de l'encens. Tu connais maintenant toute ma pensée. Toi, que comptes-tu présenter ?CAÏN
C'est vrai.ABEL
Que ne comptes-tu le nombre des têtes, Et n'offres-tu le dixième de ce que tu possèdes ? Ton offrande s'adresse à Dieu lui-même ; Fais-le donc de bon coeur, Et tu eN recevras une bonne récompense. Est-ce ton intention ?CAÏN
Nenni, Beau frère Abel. Es-tu fou ? De dix il ne m'en restera que neuf, Ce conseil ne vaut pas un oeuf. Allons offrir chacun de notre côté Ce qui nous conviendra.ABEL
Soit.Alors ils iront vers deux grosses pierres préparées à cet effet et assez éloignées l'une de l'autre pour que Dieu, lorsqu'il se présentera, ait la pierre d'Abel à sa droite et celle de Cain à sa gauche. Abel offrira un agneau et de l'encens, dont il fera monter la fumée vers le ciel, et Caïn Une gerbe de blé. Alors Dieu se montrera, il bénira les présents d'Abel et rejettera ceux de Caïn. Aussitôt après, Caïn lancera un regard menaçant sur Abel, et, la cérémonie faite, chacun d'eux s'en ira de son côté. Caïn se rapprochera ensuite d'Abel, qu'il cherchera à entraîner dehors par ses paroles trompeuses, afin de le tuer. Il dira :
CAÏN
Allons dehors.ABEL
Pourquoi faire ?CAÏN
Pour délasser nos corps Et pour regarder notre travail, Si nos blés ont cru, s'ils sont en fleur Puis après nous reviendrons Et nous serons plus allègres.CAÏN
Marche devant, moi j'irai après, À petits pas, sans me presser.Alors ils iront tous les deux vers un lieu retiré et presque caché, où Caïn, comme un furieux, se précipitera sur Abel avec l'intention de le tuer ; il lui dira :
Abel, tu es mort.CAÏN
Dis-tu que non ?CAÏN
Tu l'as fait.ABEL
Dieu m'aidera.CAÏN
Je te tuerai.ABEL
Oui, dis-le moi.CAÏN
Je vais te le dire : Tu vis trop dans l'intimité dé Dieu, À cause de toi il m'a tout refusé, À cause de toi il n'a pas accepté mon offrande ; Penses-tu donc que je ne me vengerai pas ? Je vais te récompenser comme tu le mérités, Et t'étendre mort sur le sol.ABEL
Si tu me tues ce sera à tort, Dieu vengera sur toi ma mort. Je n'ai pas fait de mal, Dieu le sait bien, Je n'ai point contribué à te brouiller avec lui ; Je t'ai, au contraire, dit comment tu devais agir Pour te rendre digne de sa miséricorde ; Qu'il te fallait lui accorder ce qui lui était dû, Dîmes, prémices et offrandes ; De cette façon tu pourrais conserver son amour. Au lieu de cela, maintenant tu te mets en colère. Dieu ne ment pas, qui bien le sert Est comblé de tous dons et n'a rien à redouter.ABEL
Je prie Dieu qu'il ait pitié de moi.Alors Abel fléchit le genou vers l'Orient ; sous ces vêtements il aura une outre cachée que frappera Caïn, comme s'il voulait tuer Abel. Abel se laissera ensuite choir tout de son long, comme mort. Le choeur chantera : Ubi est Abel, frater tuus ? Après, Dieu sortant de l'Église s'approchera de Caïn, et le choeur ayant fini ses chants, il lui dira plein de colère :
DIEU, CAÏN.
DIEU
Caïn, où est ton frère Abel ? Es-tu déjà entré en révolte ? Tu as commencé à t'élever contre moi ; Montre-moi maintenant ton frère vivant.CAÏN
Je ne sais point, Seigneur, où il est allé, S'il est à la maison ou dans ses blés. Est-ce à moi d'ailleurs à aller à sa recherche ? Je n'ai jamais été chargé de veiller sur lui.DIEU
Qu'en as-tu fait ? Où l'as-tu mis ? Je sais bien que tu l'as tué : Le cri de son sang s'est élevé jusqu'à moi, Et son âme est venue me trouver dans le ciel. Tu as commis là un acte de grande félonie Qui te fera maudire tant que tu vivras ; La malédiction te poursuivra toujours, La récompense sera proportionnée à ton crime. Aussi je ne veux pas que jamais homme te tue, Mais que tu passes toute ta vie dans la douleur ; Quiconque tuera jamais Caïn Sera puni quatorze fois plus sévèrement que lui. Tu as tué ton frère parce qu'il m'était agréable Ta punition sera épouvantable.Alors Dieu ira vers l'église. Des diables viendront après et entraîneront, en le bousculant, Caïn en enfer ; tandis qu'ils conduiront Abel avec beaucoup de ménagements. Alors les prophètes seront tenus tout prêts dans un lieu secret, suivant l'ordre dans lequel ils doivent paraître. Le choeur récitera : Vos inqum, etc. ; puis chaque prophète, préalablement appelé par son nom, s'avancera avec majesté et débitera ses prophéties d'une voix claire et nette. Abraham paraîtra le premier, sous la figure d'un vieillard à barbe longue, vêtu d'amples habits. Il s'assiéra quelques instants sur un banc, puis commencera à haute voix sa prophétie :
Postidebit semai tuum portas inimleorum tuorum, et benedicentur in semine tuo omnes gentes terra
(Gen. XXII, 17 et 18).
ABRAHAM.
ABRAHAM
Je suis Abraham, tel est mon nom. Or écoutez bien ce que je vais dire. Quiconque met tout son espoir en Dieu, Garde sa foi et sa croyance, Quiconque a une inébranlable confiance en Dieu, Dieu sera avec lui, je le sais par expérience. Il me tenta, je me laissai aller à ses désirs, J'accomplis exactement sa volonté. Je voulus tuer pour lui mon fils ; Mais par lui j'en fus empêché. Je le voulais offrir en sacrifice, Dieu en a tiré occasion de me glorifier. Dieu me l'a promis, et cela arrivera sûrement, De moi sortira un jour un rejeton Qui vaincra tous ses ennemis : Aussi sera-t-il fort et puissant. Il tiendra dans ses mains leurs portes, Et leurs châteaux ne pourrontlui faire de résistance. Un homme sortira de ma race Qui changera la sentence portée contre nous. Par lui le monde sera sauvé ; Adam sera délivré de son supplice, Les gens de toutes nations Seront bénis par son entremise.Cela dit, après un court instant de repos, des diables viendront et entraîneront Abraham en Enfer. Alors paraîtra Moïse, une verge dans la main droite et les tables de la loi dans la gauche. Après s'être assis, il dira sa prophétie : Prophetam de gente tua et de fratribus tuis sicut me, suscitabit tibi Dominus Deus tuus ; ipsum audies.(Deut.xvm, 15)
MOÏSE ET LES PROPHÈTES.
MOÏSE
Ce que je vous dis, Dieu me le fait voir : Parmi nos frères, parmi ceux qui suivront notre loi. Dieu voudra susciter un homme. Il sera prophète, il résumera toutes qualités en lui. Du ciel il connaîtra tous les secrets ; Vous devez ajouter foi à ses paroles plus qu'aux miennes.Le diable conduira ensuite Moïse en Enfer et ainsi fera-t-il pour tous les autres prophètes. Alors viendra Aaron en vêtements épiscopaux, une verge chargée de rieurs et de fruits à la main. Après s'être assis, il dira :
Haec est virga gignens florem Qui salutis dat odorem ; Hujus virga dulcis fructus Nostroe mortis terget luctus.AARON
Cette verge sans être plantée Peut donner des fleurs et porter des fruits. Telle verge sortira de ma lignée Qui à Satan fera dommage, Qui sans charnel enfantement, Revêtira la nature humaine. Celle-là sera le fruit de salut Qui tirera Adam de prison.Après Aaron s'avancera David, revêtu des insignes royaux et la tête ornée du diadème. Il parlera ainsi :
Veritas de terra orta est ; et justitia de coelo prospexit. Et enim Dominus dabit benignitatem : et terra nostra dabit fructum (Psal. LXXXIV, 12 et 13).
DAVID
De terre sortira la vérité Et la justice du ciel. Dieu donnera sa bénédiction, Et notre terre son blé ; De son froment sera formé le pain Qui sauvera les fils d'Eve. Celui-là sera le maître de toute la terre, Celui-là fera la paix et anéantira la guerre.Ensuite s'avancera Salomon, revêtu des mêmes ornements que David, mais d'apparence plus jeune ; après s'être assis, il dira :
Quoniam cum essetis ministri regni iilius, non recte judicastis, nec custodistis legem justitiaa, neque secundum votuntatem Dei ambutastis, horrende et cito apparebit vobis : quoniam judicium durissimum his, qui praesunt, fiet. Exiguo enim conceditur misericordia (Sap. VI, 5,6, 7).
SALOMON
Juifs, à vous Dieu a donné sa loi, Mais vous ne lui êtes pas demeurés fidèles ; De son royaume il vous a fait maîtres, Parce que vous lui sembliez des esprits raisonnables Mais vous n'avez pas jugé suivant la justice, Vous vous êtes élevés contre Dieu dans vos arrêts, Vous n'avez pas fait sa volonté, Grande a été votre iniquité. Ce que vous avez fait sera dévoilé entièrement, Car la vengeance sera très dure. Pour ceux qui furent élevés le plus haut, Ils feront tous un mauvais saut. Des petits Dieu aura pitié, Il les remplira de joie. Il vérifiera la prophétie, Quand le Fils de Dieu mourra pour nous. Ceux qui sont les maîtres de la loi Le tueront par mauvaise foi. Contre toute justice, contre la raison, Ils le mettront en croix comme un larron. Pour cela ils perdront la domination, Qu'il leur avait donnée de son vivant. D'une grande hauteur ils seront précipités en bas, Ils se pourront tenir pour bien abattus ; Du pauvre Adam il aura pitié, Il le délivrera du péché.Après cela viendra Balaam, vieillard couvert d'amples habits, qui s'avancera au milieu de la scène sur son ânesse et prophétisera sans mettre pied à terre :
Orietur Stella ex Jacob, et consurget virga de Israël : et percutiet duces Moab ; vastabitque omnes filios Seth. (Num. xxiv. 17)
BALAAM
De Jacob sortira une étoile Que rougiront les feux du ciel ; Et vous, chefs du peuple d'Israël, Vous vous élèverez contre Moab Et abaisserez son orgueil. Car d'Israël sortira le Christ, Qui sera une étoile brillante. Tout sera par lui éclairé, Il guidera bien ceux qui lui sont fidèles, Mais il confondra tous ses ennemis.Ensuite viendra Daniel, jeune d'âge, mais vêtu comme un vieillard ; après qu'il se sera assis, il dira sa prophétie, en étendant la main vers ceux à qui il s'adresse :
Cum veneritSanctus sanctorum, cessabit unctio vestra.
DANIEL
Ce que je pense je le dirai, à vous, Juifs, Qui envers Dieu vous êtes montrés trop infidèles : Des saints quand viendra de beaucoup le plus grand, Qui vous fera éprouver de grandes calamités, Vous cesserez d'être un peuple privilégié, Ce dont vous ne pourrez demander compte. Et par le saint dont je parle j'entends le Christ, Qui arrachera le monde aux ténèbres de la mort. Il viendra sur la terre pour son peuple, Mais votre nation lui fera une cruelle guerre ; Elle lui fera subir le dernier supplice. Et pour cela elle sera déchue de sa royauté. Elle n'aura plus ni évêque ni roi Et avec elle entraînera la perte de la loi.Après Daniel viendra Habacuc, vieillard vénérable qui commencera sa prophétie en levant les mains vers l'église, avec des témoignages d'admiration et de respect. Il dira :
Dominé, audivi auditionem tuam, et timui ; Domine opus tuum consideravi et expavi. In midio duorum animalium cognosceris. (Habacuc, III, 2)
HABACUC
Je viens d'entendre la parole de Dieu, Ma tète en est toute troublée. J'ai prêté tant d'attention à ce qu'il disait, Que de peur le coeur me fend. Entre deux bêtes il sera connu, Par tout le monde il sera craint. Celui dont j'ai entendu dire tant de merveilles, Sera indiqué par une étoile ; Les bergers le trouveront dans une crèche Qui sera formée de pierres sèches, Où les bêtes mangeront du foin. Mais une clarté divine l'indiquera avec certitude. L'étoile y conduira les rois : Qui apporteront tous trois des offrandes.Alors viendra Jérêmie portant un rouleau de papier à la main, il dira :
Audite verbum Domini, omnis Juda, qui ingredimini per portai has, ut adoretis Dominum (Jérém., VII, 2). Et de la main il montrera les portes de l'église : Max dicit Dominus exercituum, Deus Israël : Bonas facile vias vestra : et studia vestra : et habitabo vobiscum in loco isto (Jérém., VII, 3)
JÉREMIE
Écoutez de Dieu la sainte parole, Vous tous qui êtes ses disciples. Écoutez le plus illustre des enfants de Juda, Vous qui êtes de la même famille que lui ; Par cette porte vous qui voulez entrer Pour votre Seigneur adorer. Le Seigneur des armées vous en avertit, Lui le Dieu d'Israël, qui règne au plus haut des cieux, Améliorez vos voies, Qu'elles soient droites comme les rayons du soleil ; Que vos actions soient irréprochables Afin que vous ne subissiez aucun dommage ; Que tous vos désirs aient le bien pour objet, Et que ta félonie n'entre jamais dans nos coeurs. Si vous agissez ainsi. Dieu viendra au milieu de vous. Avec vous il habitera. Le fils de Dieu tout plein de gloire, Sur la terre descendra vers vous ; Au milieu de vous il sera comme un simple mortel. Lui le maître du ciel. Il tirera Adam de sa prison, Il donnera son corps pour rançon.Après cela viendra Isaïe un livre à la main, revêtu d'un grand manteau. Il dira sa prophétie :
Et egrédictur virga de radice Jesse, et flos de radice ejus ascendet et requiescet supereum spiritus Domini (Isaïe, XI, 1 et 2).
ISAÏE
Je vous dirai, maintenant, de merveilleuses paroles : La tige de Jessé se développera, Un rejeton en sortira qui donnera naissance à une fleur. Qui sera digne de grand honneur. Le Saint-Esprit la couvrirai Sur cette fleur il se reposera.Alors un Juif, sortant de la synagogue, prendra à partie Isaïe et dira :
LE JUIF
Réponds-moi maintenant, maître Isaïe. Est-ce fable ou prophétie, Tout ce que tu viens de nous dire ? L'as-tu trouvé quelque part ? Ou est-ce écrit ? Tu viens de dormir et tu as rêvé sans doute ; Est-ce chose certaine ou un effet de ton imagination ?LE JUIF
Toi, comment ?LE JUIF
Tu me sembles un vieux radoteur, Et ta raison est toute troublée, Tu me sembles un vieux ramolli Qui découvre l'avenir dans un miroir ; Regarde-moi donc dans la mainIl lui montrera alors sa main.
Pour voir si j'ai le corps malade ou sain.LE JUIF
Suis-je donc malade ?ISAÏE
Oui d'erreur.LE JUIF
Quand en guérirai-je ?ISAÏE
Jamais, jamais.LE JUIF
Fais-nous donc part maintenant de ta devinaille.Devinaille : Art ou profession de devin. [L]
LE JUIF
Redis-nous donc ta vision : Est-ce d'une verge ou d'un bâton que tu veux parler, Et de sa fleur que pourra-t-il sortir ? Nous te tiendrons tous pour notre maître, Si une semblable génération s'accomplit. Et je croirai ensuite ce que tu me diras.ISAÏE
Écoutez donc la grande merveille, Qui surpasse tout ce qui a jamais frappé nos oreilles ; Jamais on n'a qui rien de pareil, Depuis que le monde existe.Ecce virgo concipiet, et pariet filium, et vocahitur nomen ejus EMMANUEL (Isaïe, VII, 14).
Le temps est proche, il est tout près, Il ne tardera pais à venir le voilà qui arrive. Qu'une vierge concevra Et vierge un fils enfantera. Il aura nom Emmanuel, Sa venue sera annoncée par Saint-Gabriel. La pucelle sera la Vierge Marie ; Elle portera en elle le fruit de vie, Jésus, notre Sauveur, Qui tirera Adam du séjour de douleur. Et le réintégrera en Paradis : Ce que je vous dis, je l'ai appris de Dieu, Et tout cela sera accompli en vérité, Vous pouvez le croire en toute confiance.Alors viendra Nabuchodonosor vêtu comme un roi.
Nonne fret viras misimus in médium ignis compeditos ? Qui respondentès régi, dixerunt : Vero rex. Respondit et ait : Ecce ego video quatuor viros sotutos, et ambulantes in medio ignis, et nihil corruptionis in eis est, et species quarti similis filio Dei (Daniel, III, 91 et 91).
NABUCHODONOSOR
1 308 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica