Parodie en vers
Fragment d'une Comédie Intitulée Chapelain Décoiffé [2]
Personnages
- LA SERRE
- CHAPELAIN
PARODIE
SCENE I. LA SERRE, CHAPELAIN.
LA SERRE
Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi Vous accable de dons, qui n'étaient dus qu'à moi On voit rouler chez vous tout l'or de la Castille.CHAPELAIN
Les trois fois mille francs, qu'il met dans ma famille, Témoignent mon mérite, et font connaître assez. Qu'on ne hait pas mes vers pour être un peu forcés.LA SERRE
Vous présumez toujours, dans le temps ou nous sommes : On se trompe en auteurs ainsi qu'en d'autres hommes : Mais la Pucelle montre à tous les bons esprits, Qu'un ouvrage ennuyeux le met à trop haut prix."La Pucelle, ou la France délivrée" est un poème héroïque de 1656 écrit par Jean Chapelain.
CHAPELAIN
Ne parlons point d'un vers dont votre esprit s'irrite, En galimatias vous avez du mérite, Parmi les Ignorants vous avez fait du bruit Et ce bruit sert parfois, quand il est bien conduit. À l'honneur qu'on m'a fait ajoutez en un autre, Unissons pour jamais ma Cabale à la vôtre J'ai mes prôneurs aussi, quoi qu'un peu moins fréquents, Depuis que mes sonnets ont détrompé les gens. Si vous me célébrez, je dirai que La Serre Volume fur volume incessamment desserre, Je parlerai de vous avec Monsieur Colbert, Et vous éprouverez, si mon amitié sert : Ma Nièce même en vous peut me donner un gendre.Cabale : Fig. Les menées secrètes de gens qui s'entendent pour un même dessein. [L]
Colbert, Jean-Baptiste (1619-1683) : Contrôleur général des Finances de 1665 à sa mort.
LA SERRE
À de meilleurs partis ta nièce doit prétendre, Et le nouvel éclat de ces trois cents Louis De cent jeunes auteurs a les yeux éblouis. Efforce toi rimeur, et vantant le Monarque De ton rare savoir donne nous quelque marque, En chante comme moi mille peuples divers Par de méchante prose, et de plus méchants vers, Ajoute à ces vertus celles d'un parasite, Dîne comme je fais sans obole ni pite. Va jusques sous le Nord assassiner un grand De Maroquin doré, qui pipe l'Allemand. S'il est avare et dur, en dépit du libraire Rechange hardiment l'épître liminaire. Mon galimatias a trouvé des rébus. Mais j'en ai distillé pour trente mille écus. Tu crois servir d'exemple, et penses tu pauvre haze Que mon effronterie en doive à ton emphase.Galimatias : Discours embrouillé, confus, obscur. [L]
Haze : probablement Hase femelle du lièvre, Populairement et fig. Vieille femme qui a fait beaucoup d'enfants. Donc ici, dans le sens auteur prolifique.
CHAPELAIN
Exemple des auteurs en dépit de l'envie À jamais ils liront l'histoire de ma vie. Là dans un long tissu de métiers différents On verra comme il faut attraper l'or des grands, Duper d'un grave ton gens de robe et d'armée Et sur l'erreur des sots bâtir la renommée. Vous en trouvez aussi, mais vous êtes moins fin On se défend de vous comme d'un assassin, Vous allez débiter vos ouvrages vous même, Et la berne souvent vous rendit le teint blême. Mol par mêmes détours j'arrive à même but, Je cache un fier orgueil sous un humble salut, Parleur devant les lots, discret devant les sages, À toute heure, en tous lieux j'ai pris mes avantages, Ma phrase altitonante, et mon vers éclatant Ne te sont découverts, qu'en se manifestant. Je cache donc mes vers ; mais je ne vante guère Voiture ni Scarron, Corneille ni Molière Ces esprits naturels, m'ont toujours fait horreur, Et souvent leur renom excita ma fureur. Jusques au firmament j'élève mes novices, J'attire leur encens par de petits services : Mais si quelqu'un d'entre eux devient trop renommé, Je rabaisse, ou je dis, c'est moi qui l'ai formé. Ces pauvres éblouis entassent pour ma gloire Lauriers dessus lauriers, victoire sur victoire. D'un Poème caché qu'ils vantaient à l'envi Un malheureux fragment plus d'un m'en a ravi, Habile ostentateur par ma sourde pratique Je me vois le tyran de notre République.Berne : Tour que l'on joue à quelqu'un en le faisant sauter en l'air sur une couverture. [L]
Altitonant : bruyant. (de l'espagnol)
Vincent Voiture (1597-1648), Paul Scarron (1610-1660), Pierre Corneille (1606-1684), Molière (1622-1673).
Ostentateur : Celui, celle qui fait parade de...[L]
République : Il s'agit de la "République des Lettres".
LA SERRE
Vous me parlez en vain de ce que je connais, Je t'ai vu rimailler et traduire sous moi, Tu débutas d'abord pat Gusman d'Alfarache, Oeuvre dont aujourd'hui la mémoire te fâche : Tu n'étais pas alors un grand clerc en Latin, Et tu ne l'entends guère encor quand il est fin. Ton Gusman fut vendu vingt écus au Libraire ; Depuis tu te formas, et tu sais la Grammaire. Enfin, pour épargner ces discours superflus, D'Archer tu te rendis un rimeur, et rien plus.CHAPELAIN
Tout beau, j'étais archer la chose n'est pas feinte, Mais j'étais un archer à la casaque peinte. Mon juste-au-corps de pourpre, et mon bonnet fourré Sont encor les atours, dont je me suis paré ? Hocqueton diapré de mon maître La Trousse, Je le suivais à pied, quand il allait en housse.Hoqueton : Casaque brodée que portaient les archers du grand prévôt, du chancelier, etc. et aussi les gardes de la manche. [L]
LA SERRE
Recors impitoyable et recors éternel Tu traînais aux cachots le pâle criminel.Recors : En général, agent armé qui exécute les ordres de la justice. [L]
LA SERRE
Ne les mérite pas, moi ?CHAPELAIN
Vous.CHAPELAIN
Arrache aussi ma tête après un tel affront ; Le seul dont ma pelade ait fait blêmir mon front.Pelade : Maladie qui fait tomber le poil et les cheveux. [L]
LA SERRE
Et que penses tu faire !LA SERRE
Ta perruque est à moi, mais tu serais trop vain, Si ce sale trophée avait souillé ma main. Adieu, nos beaux esprits en dépit de l'envie Pour s'instruire liront l'histoire de ta vie.CHAPELAIN
Épargne tu mon sang ?Voir le vers 231 du Cid de Pierre Corneille, édition 1637. Acte I scène 4, Don Diègue. Ici, le vers 111 est incomplet.
SCÈNE II.
CHAPELAIN, seul
Ô rage ! Ô désespoir ! Ô ma chère perruque ! Qui couvrant seulement le sommet de ma nuque, Après avoir traîné chez divers perruquiers Sur ma tête fumeuse usas mille Lauriers. Perruque, dont la France admirait la durée, Faut-il, que de mon chef un fat t'ait séparée, Et l'emphatique voix dont je louais le Roi, Ait trahi ma querelle ; et m'ait manque d'effroi ? Après que sans peigner vingt ans je t'ai portée Faut-il t'abandonner, ou te mettre crottée ? Ô cruel souvenir de tes honneurs passés ! Services de vingt ans en un jour effacés ! Faut-il de mon toupet voir triompher La Serre ! Et que ce flagorneur sur notre Parnasse erre !Parodie du début de la scène 5 de l'Acte I du Cid de Pierre Corneille.
Cette pièce a été faite peu après les présents faits aux auteurs par le Roi, desquels La Serre n'eut point sa part. 1664.
126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica