Comédie en prose· Comédie en un Acte et en Prose
Le Club des Dames ou Le Retour de Descartes
Personnages
- DESCARTES, M. Vanhove
- LA COMTESSE, Melle Contat
- LA MARQUISE, Mme Suin
- LA BARONNE, Melle Lavaux
- LA VICOMTESSE, Melle Olivier
- MADAME DE MERVAL, Melle Laurent
- LE MARQUIS, M. Molé
- LE CHEVALIER, M. Fleury
- UN DÉPUTÉ DE LA TOURAINE
- DIFFÉRENTS PERSONNAGES
AUX DAMES
On prétendit longtemps que vous n'aviez point d'âme ; C'était orgueil, et non pas préjugé. Descartes écrit, votre sexe est vengé. De courroux le nôtre s'enflamme ; Grande rumeur : on s'était arrangé Pour régner seul, pour dominer la femme : Il faut céder. Descartes est outragé. Que dis-je ! Contre lui la guerre se déclare : On le hait, on le chasse, on le pille, on s'empare De fa gloire, et de ses écrits. Trop grand pour s'engager dans une vaine guerre, Il va gémir dans un coin de la terre ; La mort arrive, et ses maux font finis. Mais il faut, du moins, qu'on l'enterre. Pas un écu. L'on quête vainement ; On s'évertue, on invente, on propose ; Point de recette, et point d'enterrement : Oh ! Que la haine est une horrible chose !Ce n'est point ici une fiction, Mesdames, un conte à faire rire ; c'est plutôt une histoire à faire pleurer ; mais ne pleurons point. Je suis cet homme qui a fait le tour de la France dans une intention si louable, et qui n'a pu se faire écouter. J'avais beau crier : Newton est enterré à côté des Rois, et Descartes, son maître et le vôtre, gît à côté des gueux. Je trouvais partout la haine, et quelquefois l'ironie, qui prouve, et blesse davantage. Mais voici quelque chose de plus fort ; et le grand art de l'invention va se développer à vos yeux. J'avais imaginé d'adoucir cette humeur vindicative, par un de ces moyens qui réussissent si bien contre l'effervescence des passions, et contre l'acreté du sang ; car je suis convaincu que celui qui persécute, n'a pas un sang bien pur. Une fiction innocente et gaie devait, sur le théâtre de la Nation, offrir un Club de Dames. Quel en était l'objet ? Elles devaient employer à la culture de leur esprit, ces longs moments que les hommes emploient dans leurs assemblées particulières, à se dédommager par la malignité de leurs discours, de la nécessité où ils se sont vu de reconnaître leurs droits. Descartes, qu'elles avaient appelé, et qui conséquemment n'était point mort, devait les présider ; et par ses sages inspirations, assurer mieux les titres et les avantages qui leur avoient été disputés. Je représentais le philosophe avec la simplicité de son âme, sous cet extérieur de bonhomie, qui marqua si bien sa supériorité, avec cette intention de plaire, d'obliger, qu'aucune injustice n'altéra jamais, avec cette gaieté noble et pure, qui peint une belle âme sur un front serein. En l'écoutant, les dames s'instruisaient, et devenaient dignes de nous instruire.
Or, cela ne devait pas plaire À ces êtres légers, quelquefois si cruels, Qu'on est sûr de mettre en colère, En vous peignant sous vos traits naturels, Et dont l'esprit atrabilaire, Croit qu'on vous dresse des autels, Quand on vous prête un caractère. Descartes achevant de former Cette âme qui les désespère, Cette raison qui nous éclaire, Quand nous savons nous faire aimer ; Descartes devait leur déplaire Dans cet emploi si dangereux ; Et moi j'étais un téméraire Bien insolent, bien odieux ; Et de nous tous il fallait se défaire.Ce noble projet fut exécuté à merveille. Vous allez voir comment. La pièce, faite en très peu de jours, avait trouvé parmi les comédiens un homme sensible, un esprit brûlant, (M. Molé) qui l'avait adoptée, corrigée, perfectionnée. Lecture, réception, distribution des rôles, approbation, étude, répétition, indication du grand jour... Tout-à-coup, plus de représentation, plus de comédie, un bon tour à la place ; c'est Messine et la Calabre submergées en un moment. J'interroge. L'obscurité, le mystère, le silence, l'équivoque règnent autour de moi. Je veux absolument que l'énigme soit expliquée : elle l'est ; on me dit, on m'apprend... Petits moyens, petites ruses, grande résolution de la part de l'essaim brillant et délié qui pique, et tue avec des doigts imperceptibles... En pareil cas, on se console par un éclat de rire. J'ai donc ri ; je ris encore ; vous riez aussi, Mesdames ; mais Descartes reste là.
J'ose croire que partageant mes sentiments, vous agréerez, du moins, l'hommage de ma pièce ! Peut-être qu'en y voyant les traits du philosophe, vous vous intéresserez à sa gloire, comme il s'intéressa à la vôtre ! L'anecdote, d'un jour deviendrait alors l'histoire de tous les siècles. On dirait dans les temps les plus reculés : le premier des humains, l'immortel défenseur des femmes, contre la plus barbare opinion des hommes, fut outragé par eux : ils lui refusaient un tombeau.
Mais par elles le mal fut bientôt réparé. On disputait encor sur les droits de la femme : Par leurs dons il fut enterré ; Et l'on vit bien qu'elles avaient une âme.SOUSCRIPTION
Pour vingt-quatre livres, on recevra seize volumes de la Bibliothéque des Romans, dont huit ont paru depuis le 1er Janvier de cette année ; et les autres paraîtront avant le quinze décembre prochain, et seront distribués de mois en mois. Le tiers de cette somme sera déposé dans les mains de M. Déyeux, Notaire, par qui les quittances de souscription seront signées, et fera employé aux frais du Monument que l'on se propose d'ériger.
Si l'on préfère d'acquérir la Collection entière, on payera cent trente-six livres. Elle est composée de cent quarante-quatre volumes. Un tiers de cette somme sera également déposé dans les mains de M. Déyeux, pour servir au même usage ; et la quittance sera, de même, signée par lui.
Il sera publié, dans quelque temps, une liste des abonnés. Suivant le nombre des noms qu'elle contiendra, la souscription fera fermée ou prolongée. Dans le premier cas, on fera autorisé à faire retirer des mains du notaire, l'argent provenant du tiers resté en dépôt chez lui. On le recevra en produisant la quittance.
On se croit obligé de déclarer que plusieurs personnes se font engagées à souscrire, lorsqu'il y aurait un nombre d'abonnés assez considérable pour faire espérer l'exécution du projet. Il en est qui ont promis une contribution de vingt-cinq louis : d'autres font espérer une somme plus considérable. Leur nom, et leur état garantissent leur sincérité. On s'abonnera uniquement au bureau, rue Neuve Sainte-Catherine, et l'on s'adressera à M. de Grandbois, en ayant soin d'affranchir les lettres et l'argent.
SCÈNE PREMIÈRE.
LA COMTESSE, à ses femmes
Oui, ma toilette : je suis pressée ; j'attends ces Dames ; j'attends aussi le Marquis... La bonne journée !... L'établissement d'un Club : l'arrivée d'un grand Philosophe... qu'on croyait mort...
En riant.
Le plaisir de la vengeance ; le bruit, le mouvement, le fracas que tout cela va faire...
Nota. Pendant ce monologue, la toilette va toujours.
Ah ! Messieurs les hommes, vous vous séparez de nous ! Vous croyez nous humilier avec votre Club malhonnête... Nous vous apprendrons... Vous éprouverez qu'il ne faut pas défier des femmes... Monsieur Descartes y mettra bon ordre... Vous le croyez dans l'autre monde... Nous l'avons prié, pressé, sollicité... Eh bien ! Il en revient pour nous présider, pour rendre notre établissement supérieur au vôtre... Et le Marquis ! Il vous vaut tous par sa complaisance... Il m'a été permis de l'admettre exclusivement... Il est prévu ; il fait tout : je l'attends pour le consulter, pour m'instruire sur Descartes, dont je ne connais point du tout les ouvrages... Mais il n'arrive point ; je suis impatiente... J'entends du bruit... C'est lui... C'est lui, peut-être... Ah, non ! C'est le Chevalier.
Un Laquais annonce le Chevalier, qui entre en même-temps.
SCÈNE II. Le Chevalier, La Comtesse, ses femmes.
LE CHEVALIER
À La toilette ! Belle Dame !
LA COMTESSE
Oui, à la toilette, sans vouloir me parer.
LE CHEVALIER
Eh ! D'où vient cette réforme ?
LA COMTESSE
Nous n'avons plus besoin de parure.
LE CHEVALIER
À votre égard, cela est incontestable ; la nature en vous est si supérieure à l'art... Des charmes si frais, un teint si vif... Des yeux si beaux...
À demi-voix.
Des formes...
LA COMTESSE
De la galanterie ! Un ton de sensibilité !... Chevalier, si vous continuez, je vais vous dénoncer comme faux-frère.
LE CHEVALIER
Ce ton lutin, vous sied à merveille... À qui donc, me dénoncerez-vous ?
LA COMTESSE
À qui ! À votre Club, à ce sénat de Sages... Chevalier, ils ont raison. Pour être vraiment philosophe, il ne faut pas vivre avec les femmes ; ce grand caractère s'affaiblirait avec nous : nos vertus tiennent trop à la nature : elle ne produit rien qui élève, qui distingue assez... Trahir avec audace ; être entreprenant, téméraire, vouloir dominer enfin ; voilà ce qui s'appelle être homme.
LE CHEVALIER
Vous me plaisantez, Madame, bien rigoureusement.
LA COMTESSE, faisant enlever la toilette
Je n'ai rien dit ; mais je vais dire quelque chose. J'attends grand nombre de femmes ; car nous formons aussi un Club. Comme vous, Messieurs, nous allons nous réunir, nous suffire... Vous jugez à présent que, pour des femmes, je n'ai pas besoin de parure. Le désir de vous plaire, Messieurs, occupait nos moments : il nous en restera davantage pour l'amitié. Adieu, Chevalier, je vous conseille de ne plus revenir à ma toilette.
LE CHEVALIER, souriant froidement
Madame_la_Comtesse, je suis poli : le congé que vous me donnez n'altérera pas mon caractère. Je vois que nos amusements vous blessent ; je veux les justifier.
LA COMTESSE
Justifier une singularité qui vous confond avec des sauvages !
LE CHEVALIER, d'un ton léger
Je crois que je puis l'entreprendre... Qu'est-ce que c'est qu'une femme ? Une très jolie fleur, faite pour la liberté ; sa destinée est de se faner, de languir sous la main qui se l'approprie et la contraint. Il n'est donc point si cruel de respecter son éclat, son indépendance... À notre égard, nous osons la comparer à la rose dans un parterre : elle brille, aux yeux, des couleurs les plus vives ; passez auprès d'elle, elle vous déchire ; cueillez-là, elle vous, pique : alors vous offensez sa beauté par des plaintes... par des murmures... N'avons-nous, pas raison de vous laisser à vous-mêmes ?
LA COMTESSE
Vraiment votre générosité, à notre égard, est touchante !
LE CHEVALIER
Je n'ai parlé encore que de la fleur. Si j'expliquais les propriétés de la tige ! Si de cette tige je faisais tout-à-fait une femme... Quelle malignité elle renferme ! Que de rejetons elle engendre, qui s'éparpillent en rivalités. De là, les jalousies, les tourments, les haines, les ruptures, les machinations artificieuses et cruelles. Sommes-nous assez fortunés pour obtenir un regard, une préférence ! Que d'attente, que de gêne, que d'inquiétudes et d'agitation ! Arrive-t-il, de part ou d'autre, une infidélité ! Nouveau sujet de division, justifications feintes, remords prétendus, des larmes enfin qui renouent la chaîne, qu'aujourd'hui nous voulons rompre, pour le bonheur de tous.
LA COMTESSE
Voilà un parterre, une fleur, une femme traités avec bien de l'honnêteté.
LE CHEVALIER
J'en conviens ; mais c'est pourtant la vérité toute pure.
LA COMTESSE
Ne vous inspire-t-elle rien de plus ? Il me semble que vous ne devez pas avoir tout dit.
LE CHEVALIER
Si je ne voulais que m'amuser, je n'aurais pas été si loin ; mais je me justifie : et quand on est rempli de l'innocence de ses motifs... Madame_la_Comtesse, je vous respecte beaucoup, mais je me dois quelque chose.
LA COMTESSE
La dette est plus qu'acquittée ; vous devez être content de vous... Je vois que mes reproches ne troubleraient pas votre sécurité ; et vous êtes si singulier dans cet état d'innocence, que je fuis fâchée de voir interrompre le spectacle que vous me donnez.
La Marquise, la Baronne, et Madame de Merval s'avancent. Le Chevalier s'incline en les apercevant. La Comtesse leur recommande le silence par un signe que le Chevalier ne voit pas. En même-temps elle fait une révérence à celui-ci pour le congédier.
LE CHEVALIER, à la Comtesse
Non, la présence de ces dames ne me chasse point. J'ai peut-être à me justifier aussi auprès d'elles.
Aux trois Dames.
Mesdames, si vous pensez comme Madame_la_Comtesse, vous devez avoir quelque chose a me dire... J'aurai l'honneur de vous répondre.
Les Dames ne parlent pas. Il continue.
Vous ne me croyez pas digne du moindre mot ? Je serai plus juste envers vous. Je sais quel sujet vous rassemble. Rien n'est mieux vu. Vous vous amuserez, vous disserterez. La Philosophie, l'épigramme, les douces protestations de vous aimer toujours... *****
Les Dames ne parlent pas.
Vous ne me dites rien ?... Vous n'avez rien à me dire ?... Je puis donc me retirer ?... Adieu, Mesdames. Je m'offrais à vos traits ; je m'y serais prêté de bonne grâce... Vous n'êtes point fâchées... La bonté, l'indulgence sont une belle chose... Adieu, Mesdames.
Il sort ; elles éclatent de rire : il entend ces éclats et y répond par les siens.
SCÈNE III. La Comtesse, La Baronne, La Marquise, Madame de Merval.
LA BARONNE
À Juger de l'accueil par le congé, je vois que vous l'avez bien reçu ? J'ai compris d'ailleurs le sujet de votre conversation : mais pourquoi sommes-nous de moitié dans ce badinage ?
LA COMTESSE
Pourquoi ?... C'est le plus zélé partisan du Club des hommes. Oh ! Nous lui devons bien toutes le même sentiment.
LA MARQUISE
La dette est agréable à payer.
MADAME DE MERVAL
Oui, je vous crois en fonds pour cela...
Parlant presque toutes ensemble.
LA BARONNE
Que ferons-nous dans notre nouvel établissement ?...
LA MARQUISE
Nous amuserons-nous beaucoup ?
MADAME DE MERVAL, à la Comtesse
Avez-vous rédigé un plan ?
LA COMTESSE
Vous savez bien que nous attendons Monsieur Descartes ?
MADAME DE MERVAL
Oui, mais assurons nous ici que personne n'a peur des revenants.
LA COMTESSE
C'est lui, ou son génie qui revient : le génie d'un grand homme n'a jamais effrayé personne.
LA BARONNE
Et, d'ailleurs, s'il est vrai, comme on le dit, qu'il soit le premier qui nous ait découvert une âme, il est bien juste que nous lui rendions la vie, à notre volonté.
LA MARQUISE, avec un peu de colère
Pour qui donc nous prenaient ces Messieurs, avant cette découverte ?
LA COMTESSE
Oh, nous allons tomber dans le sérieux.
LA MARQUISE
Médirons-nous encore quelquefois ?
MADAME DE MERVAL
À quoi s'occupent les hommes dans leur Club ?
LA BARONNE
À nous faire des raisons de les célébrer dans le nôtre ; à nous disputer surtout cette sensibilité d'âme que Descartes nous donne.
LA MARQUISE
Ah ! Nous leur prouverons qu'on ne se laisse pas dépouiller de ce que l'on a de plus précieux.
LA COMTESSE
Ne parlez donc pas toutes ensemble.
MADAME DE MERVAL
Elle a raison : mais c'est que le dépit, l'humeur sont un peu contraires à la tranquillité de l'esprit.
LA BARONNE, d'un ton riant
J'ai une idée qui me tourmente... Dites moi, Mesdames, dans nos assemblées vivrons-nous longtemps bien paisiblement ensemble ?
LA COMTESSE
Cette crainte est un préjugé qui nous vient des hommes. Croyez qu'ils font intéressés à nous faire penser que nous ne nous aimons pas.
LA MARQUISE
Rien de plus sensible. Ces Messieurs, en nous rendant suspectes les unes aux autres, peuvent nous trahir plus impunément.
LA BARONNE
L'odieux caractère !... Et il existe encore des femmes qui ne veulent pas se rendre à cette vérité, si importante pour elles... À propos, j'ai vu tantôt notre jeune veuve... C'est un enfant. Je ris encore de la manière humble dont elle m'a persécutée pour être des nôtres. Elle ne tardera pas sûrement d'arriver.
MADAME DE MERVAL
Nous ferions d'elle une prosélyte charmante.
LA COMTESSE
Oui : mais c'est un caractère à former.
LA BARONNE
Et un bon tour à jouer aux hommes, en la munissant de principes contre leurs manèges ; car ils en raffolent... Mais la voici... Écoutons-la ; voyons ses dispositions : l'examen ne doit pas être difficile, car elle est naïve et sensible.
SCÈNE IV. La Vicomtesse, La Comtesse, La Baronne, La Marquise, Madame de Merval.
LA COMTESSE, avec douceur
Ma charmante ; vous faites une démarche bien sérieuse pour votre âge. Abandonnerez-vous tous ces amusements frivoles ? Ne regretterez-vous point cet essaim d'êtres galants qui tourbillonne autour de vous ?
LA VICOMTESSE
Je n'y perdrai rien, puisque vous prenez pour vos assemblées les heures que les hommes donnent à leur Club. Et d'ailleurs, je suis ce que les autres me font être. J'aime à penser, même à me recueillir.
LA BARONNE
Mauvais signe ; la jeune femme, qui aime à se recueillir, annonce de la sensibilité, un coeur mécontent d'être oisif, et qui n'attend que l'occasion de se donner.
LA VICOMTESSE
Je n'en suis point là : mais aimer me paraît un besoin de la vie, le plus doux emploi du temps.
LA MARQUISE
Aimer !... Connaissez-vous les êtres dont la fausseté a fait tant de victimes !... Pensez y sérieusement. Vous ne verrez point d'hommes ici.
LA VICOMTESSE
Mais, Madame, vous paraissez me menacer !... Je vous assure que je suis sensible, sans être faible ; que je n'ai nulle envie d'écouter aucun de ces êtres qui paraissent me rendre des soins...
LA MARQUISE
Ah ! Vous avez donc à vous plaindre de l'un d'eux ?... Mais quelque choix que vous ayez fait, ou que vous puissiez faire dans la suite, croyez que vous aurez toujours à vous en plaindre... Ils se ressemblent tous. Ils sont personnels à l'excès, impérieux, bizarres, de la plus inconséquente incertitude, réfléchissant deux heures... pour ne rien faire... Nous, du moins, si nous faisons, même une sottise, nous avons l'avantage de la faire promptement ; et une action sage, honnête, nous coûte encore moins de réflexion.
LA VICOMTESSE
Vous me paraissez bien extrême, Madame ; c'est l'humeur de notre exclusion de leurs assemblées qui vous fait parler ainsi.
LA COMTESSE
Oui, nous en sommes toutes un peu là.
LA VICOMTESSE
Je vois cependant des hommes occupés à nous plaire par l'esprit ; nous communiquer leurs connaissances ; se fatiguer même par des soins assidus ; nous créer des plaisirs...
LA BARONNE
Ce sont là des pièges... D'ailleurs s'ils n'étaient pas quelquefois aimables, aurions nous à nous en plaindre ?...
LA COMTESSE
Il ne faut pourtant pas trop l'intimider... Écoutez ma petite amie... Notre premier besoin de situation est de connaître profondément les hommes : ce sont eux qui veulent, vous l'apprendrez ; les femmes ne peuvent que faire vouloir, jugez de quelle importance il est pour nous de connaître leur coeur, d'analyser leurs penchants, de pénétrer dans leur âme, et d'y chercher jusqu'à leurs dégoûts mêmes. Cette étude pénible, humiliante, si vous voulez, mais absolument nécessaire, nous conduit à les dompter, plus que ne le sont souvent nos charmes, ainsi qu'à les juger, beaucoup mieux qu'ils ne nous apprécient ; et ce fera là le grand objet de nos méditations dans nos assemblées. Ces Messieurs ne manqueront pas par leurs actions, de fournir à la conversation.
MADAME DE MERVAL
Au reste, ma chère amie ; vous voulez être des nôtres ? Nous serons charmées de vivre avec vous. Vous venez de nous entendre ?... Il ne faut pas d'ailleurs que nos conventions puissent vous effrayer. Nous ne voulons qu'occuper notre esprit, égayer notre solitude, et trouver dans des amusements raisonnés, le dédommagement des soins que les hommes nous refusent.
LA VICOMTESSE
Votre société me convient déjà beaucoup : l'exemple fera le reste.
LA BARONNE, avec amitié
Nous la recevrons donc à l'essai.
LA MARQUISE
C'est bien dit... Le rendez-vous n'est-il pas dans une heure ?
LA COMTESSE
Dans moitié moins : ne l'oubliez pas. J'attends le Marquis ; j'espère que Monsieur Descartes ne tardera pas à nous apparaître.
LA MARQUISE
Dans une demi-heure, soit ; nous avons quelques visites à faire : nous revenons.
Les Dames se retirent.
LA COMTESSE, seule un moment
Le Marquis ne vient point... depuis deux heures que je l'attends... Descartes arrivera, et je ne saurai que lui dire : je ne connais de lui que son nom et sa gloire... Encore faut-il connaître les gens que l'on invite, et que l'on fait venir de si loin... Cela m'impatiente, me désole... mais je crois entendre le Marquis... C'est lui, sans doute... C'est lui-même...
SCÈNE V. La Comtesse, Le Marquis.
Cette scène est de Mr. C., Coopérateur de la Bibliothèque des Romans.
LA COMTESSE
Ah ! Vous voilà enfin, Monsieur.
LE MARQUIS
J'ai des pardons à vous demander ; je le vois : mais en vérité, je reçois, votre billet, et j'accours.
LA COMTESSE
C'est que vous autres hommes, vous êtes lents, si lents à venir, et surtout quand on vous appelle. N'y a-t-il pas une heure que ce billet est parti ?... Vite, très vite, apprenez-moi ce que c'est que le système, et la Philosophie de Descartes.
LE MARQUIS
Avant de vous répondre, permettez-moi de vous demander si vous avez vu ces Dames ?
LA COMTESSE
Sans doute.
LE MARQUIS
Me font-elles l'honneur de m'admettre ?
LA COMTESSE
Sans doute. Vite, víte à Descartes ? Je ne fais rien de lui ; je n'ai rien lu... Qu'a-t-il fait ? Qu'a t-il écrit ? Quelle révolution a-t-il produite ?
LE MARQUIS
Voilà de grandes questions... Calmez-vous vous vous doutez que nous allons raisonner... Descartes, homme unique, génie inconcevable, apprit à l'homme à penser naturellement, librement, franchement. Il tailla tout ce qu'il y a de savant dans les livres, pour ne voir que ce qu'il y a d'humain, de vrai, d'aimable dans la nature. Du sein du chaos scolastique, il passa au plus joli système de douceur, d'amour, d'union entre les hommes.
LA COMTESSE
C'était donc un homme sensible ?
LE MARQUIS
Il l'était beaucoup.
LA COMTESSE
Son idée dût tourner la tête à tout le monde ?
LE MARQUIS
Presqu'autant que les tourbillons.
LA COMTESSE
Oh, les tourbillons ! Expliquez-moi les bien, afin que je puisse en causer avec lui.
LE MARQUIS
Vous savez déjà, sans doute, ce que ce mot signifie ?
LA COMTESSE
Je crois qu'oui. La société, par exemple, est composée de différents tourbillons, qui se tiennent tous, et qui vont et viennent, néanmoins, en sens contraire. Tel esprit règne ici, tel autre là ; tel intérêt pousse l'un vers la hauteur, et tel fait aller l'autre obliquement : un tourbillon emporte l'autre ; mais tout se retrouve à sa place ; et de tous ces tourbillons il se forme un beau Royaume, qui va son train sous les yeux d'un bon Roi.
LE MARQUIS
Eh ! Voilà une définition presque entière : il reste bien peu de choses à ajouter. Le Philosophe avait reconnu les inclinations de la matière, comme vous, celles des hommes. Il trouvait partout les tourbillons et l'instabilité, et rien d'oisif ni de vide, pas même la tête d'une jolie femme, où il voyait les idées s'arranger, aller et venir selon la forme des tourbillons. En effet, ce qu'on regarde en elle comme si condamnable, ce cercle de penchants aimables, de caprices, d'infidélités, dans lequel tourne son printemps, est une image des tourbillons. Tout cela s'emboîte à merveille, et lui fait une petite félicité, qui la rend, chaque jour, plus charmante, par tous ces tours et retours de ses goûts et de ses pensées ; comme le monde est plus beau, plus riant à la vue, par ses mouvements et ses révolutions.
Inclination : Se dit aussi de l'amour, du penchant, de l'attachement qu'on a pour quelqu'un. [F]
LA COMTESSE
De sorte que les tourbillons sont dans l'univers comme on les voit dans le monde, et comme on les sent dans sa tête !... Oh, ça, dites-moi, tout bas, pourquoi l'on a rejeté ces tourbillons ?
LE MARQUIS
Faites-moi la grâce de me dire, tout haut, pourquoi les enfants, qu'un fermier a mis dans la finance, font parler leur père, pour leur fermier ?
LA COMTESSE
J'entends : on veut savoir tout seul ce que l'on doit à autrui.
LE MARQUIS
Précisément. Descartes a bâti le château fort. Ses écoliers l'ont peint de plusieurs couleurs ; et voilà comment on s'est fait gloire de ses découvertes, sous le nom d'attraction, de gravitation, et coetera. Remarquez bien qu'en changeant le nom d'une chose, il paraît qu'on la fait changer de nature. Vous, par exemple, quelque nom qu'on vous donne, vous êtes toujours la même femme aimable ; mais vous avez cent espèces d'atours pour vous montrer. La vérité est de même. Descartes l'a rencontrée, l'a fait voir...
LA COMTESSE, avec vivacité
Et les femmes de chambre l'ont parée, depuis, tantôt, d'une robe, tantôt d'une autre. Le monde, qui ne regarde rien en face, la voit passer habillée successivement de blanc, de noir, de rouge, et croit que ce sont trois femmes.
LE MARQUIS
À merveille ... Je poursuis. Les derniers Philosophes ont fait comme les maris jaloux, qui donnent à leurs femmes, pour aller au bal, un déguisement de leur choix. Ils ont beau faire ; les amants ont le secret, reconnaissent la femme, et rient du mari.
LA COMTESSE
Oui, ces Messieurs n'ont pas communément des inventions fort heureuses.
LE MARQUIS
En un mot, il n'y a rien dans les idées modernes, qui ne soit renfermé dans une idée de Descartes. On a déroulé le peloton de fil ; mais c'est lui qui a fait le peloton. Nous sommes si dupes des apparences, qu'un fil déroulé ne nous semble pas la même chose qu'un fil roulé. La vérité est une, et dure éternellement. La nouveauté préside à sa toilette ; elle l'arrange tantôt à l'Anglaise, tantôt dans une autre mode...
LA COMTESSE
Ce mot me paraît de conséquence. Si je m'explique à la rigueur, Descartes n'a donc rien inventé ?
LE MARQUIS
Certainement, il n'a pas inventé la vérité : mais il a inventé le moyen de connaître l'erreur, qui gouvernait le monde, à la place de cette vérité qui se tenait cachée. Il a trouvé le moyen d'arriver à sa retraite. Il a tout inventé, puisqu'il ne s'est servi de rien de ce qui était de l'invention des autres.
LA COMTESSE
Ah ! Vous êtes charmant !... Encore un mot ; je vous prie. J'ai entendu parler vaguement de l'analyse... Qu est-ce que c'est, au juste, que l'analyse ?
LE MARQUIS
Hélas ! Mesdames, c'est vous qui en avez le secret : c'est de vous que le philosophe l'apprit.
LA COMTESSE
Analyser !... Serait-ce d'abréger ses idées, comme on abrège un conte en l'analysant ? Serait-ce de réduire toutes les idées qui me reviendraient, par exemple, celle de vous aimer, à une seule qui fixât ma résolution ? Serait-ce de ramener tous les mots à une pensée, et toutes les pensées à un sentiment, c'est-à-dire, à la première pensée, produite par nos sens ?
LE MARQUIS
Voilà ce que c'est ; et c'est tout. Oui, c'est de ramener votre conte à sa première idée. Alors vous toucherez au vrai ; et voilà le but de l'analyse. Descartes ne voulut rien que d'évident, de conforme aux douces et consolantes lois de la nature. Peu de raisons, beaucoup moins de paroles ; une vérité unique : et cette vérité a toujours été un sentiment, dont il proposa l'usage, contre l'exercice de l'esprit, et pour la satisfaction réelle de la vie.
LA COMTESSE
C'était un grand service qu'il voulait rendre.
LE MARQUIS
Et qu'il rendit en effet. Il réunit les sexes et les idées que nous avions séparés ; et il fit tout, par sa méthode de chercher le vrai, qui seul est aimable... Quoiqu'il paraisse une grande distance entre les tourbillons, le plein, le vide, l'analyse et vos sentiments, vos affections liantes, vos idées nettes, pures, si douces, si séduisantes ; il est pourtant vrai que tout cela se tient ; qu'il n'a trouvé la nature vierge que dans vos coeurs, ses vérités que dans la source de vos heureuses et bienfaisantes inclinations ; et que pour être aussi bon Philosophe que lui, c'est une nécessité de vous étudier, de respecter vos droits, et de nous réformer par ces leçons touchantes, que nous donnent vos sentiments et vos bontés pour nous.
LA COMTESSE
Ah ! Que les hommes ont mal lu Descartes !
LE MARQUIS
Le Chevalier, surtout, n'est-ce pas ?
LA COMTESSE
Oh ! C'est un homme bien terrible, bien odieux.
SCÈNE VI. La Comtesse, La Marquise, La Baronne, La Vicomtesse, Madame de Merval, Le Marquis.
LA MARQUISE, très vivement
C'est lui ; le voilà qui arrive : nous l'avons rencontré.
LA COMTESSE
Qui ?
LA VICOMTESSE
Monsieur Descartes. Oh, nous l'avons tout de suite reconnu à son habillement.
LA BARONNE
Il n'est pas vêtu à la mode.
LA COMTESSE
D'à présent, cela viendra... Marquis daignez descendre pour le recevoir, pour lui prouver au moins notre empressement.
Le Marquis sort.
LA MARQUISE
Lui ferons-nous une réception académique ?
LA BARONNE
Cela ne serait pas fort gai.
LA VICOMTESSE
Notre reconnaissance doit s'exprimer avec plus de simplicité.
LA COMTESSE
Franchement, nous lui devons des honneurs : sans lui, les hommes nous prendraient peut-être encore pour des machines.
LA MARQUISE, avec humeur
Ces Messieurs, avec leurs Clubs, leurs assemblées, voudraient peut-être nous remettre au temps qui a précédé Descartes.
LA COMTESSE
Oh, point de courroux. Le voici.
Les Dames vont au-devant de lui.
SCÈNE VII. Descartes, Le Marquis, Les mêmes.
LE MARQUIS
Mesdames ! Voilà le héros de la philosophie, le bienfaiteur de l'esprit humain, que vos voeux ont appelé, à qui nous devons tout. C'est l'ouvrier qui vient revoir son ouvrage.
LA COMTESSE, à Descartes
Notre reconnaissance, Monsieur, est sans bornes. Notre sexe vous devait déjà beaucoup. Nous aimons à contracter une nouvelle dette aujourd'hui.
DESCARTES
Elle est de mon côté, Mesdames ; et déjà je sens qu'il me sera difficile de m'acquitter.
On s'assoit.
LA MARQUISE
Nous ne vous recevons pas, Monsieur, avec l'appareil consacré par l'usage. Un discours simple, un accueil modeste, un aveu de notre embarras, vous diront mieux combien nous sommes remplies de votre mérite, et flattées de votre retour.
DESCARTES
Vous m'avez appelé, Mesdames, et cet honneur renferme tout pour moi. À l'égard de la simplicité de votre accueil, il répond à la sensibilité de vos âmes, et au caractère de la mienne. Mais ne cesse-t-il pas d'être simple par les choses trop obligeantes que vous me dites ?
LA BARONNE
Nous nous représentons, Monsieur, l'instant où une grande Reine vous reçut à sa Cour. On dit que des honneurs marquèrent ce moment, qui consacre encore sa mémoire.
DESCARTES
Elle était assez grande pour manifester son génie par sa bonté même... Ah, Mesdames ; vous me rappelez des moments bien glorieux et un nom bien cher à mon coeur.
LE MARQUIS
La Suède n'a point oublié le vôtre, Monsieur ; cette nation guerrière et sage, toujours amie de la France, vous regarde comme un lien de plus.
LA COMTESSE
Elle prouve que la sensibilité se perfectionne par les bienfaits de l'esprit.
DESCARTES
Elle était déjà très éclairée, et elle avait sous les yeux un grand exemple... On dit que ce bonheur se perpétue pour elle... ! Mais bannissons, Mesdames, les choses qui tiennent au compliment : éloignons même le ton sérieux... Je viens de loin, et j'étais absent depuis longtemps. J'ignore si la France est bien changée.
LA COMTESSE
Elle l'est beaucoup, Monsieur ; le progrès des sciences est incroyable, vos ouvrages ont commencé ce prodige.
LA BARONNE
On écrit beaucoup. Les Brochures pleuvent. À la manière anglaise, on a établi des papiers publics, des journaux : on lit tout : on comprend tout ; et tout le monde a de l'esprit.
MADAME DE MERVAL
L'éducation, les talents agréables, les modes, surtout, se perfectionnent tous les jours.
LA VICOMTESSE
L'esprit même est devenu une mode... La sensibilité peut n'y avoir pas gagné.
DESCARTES
Excellente réflexion, Madame, et qui donne envie de vous pouponner **** l'un et l'autre.
LA MARQUISE
Monsieur, un des grands prodiges, qui frappent depuis vingt ans, c'est la révolution arrivée dans la Philosophie. Son ton n'est plus grave ; ses formes ne font plus sérieuses ; elle admet jusqu'à l'élégance de la parure ; et vous jugez que quelquefois ses maximes s'en ressentent.
DESCARTES
Je juge que cela doit être assez plaisant... de sorte, qu'à présent, plus d'un philosophe ressemble à un petit-maître !
Petit maître : Fig. et familièrement. Petit-maître, jeune homme qui a de la recherche dans sa parure, et un ton avantageux avec les femmes. [L]
LA COMTESSE
Oui, Monsieur ; mais en revanche, beaucoup de petits-maîtres rappellent la gravité des anciens philosophes.
DESCARTES
Cela ne ressemble pas mal aux tourbillons. On ne prévoyait pas, quand on les reçut si mal, qu'un jour on les justifierait si bien.
LE MARQUIS
Oui, Monsieur, le temps répare bien des choses.
LA COMTESSE
Et l'analyse, Monsieur ? Si elle trouva des contradicteurs autrefois, je vous assure qu'elle a bien des vengeurs aujourd'hui. On analyse tout : on ne sent, on ne croit, on n'adopte, on ne jouit que par analyse. Cela va jusqu'à la dissection la plus exacte des plus petites idées.
LA MARQUISE
En revanche encore, on entreprend les plus grandes choses. Par exemple, on vole dans les airs ; on marche sous les eaux ; on glisse dessus ; on découvre les sources les plus profondes, avec l'oreille ; et l'on guérit toutes les maladies avec la main.
DESCARTES
Avec la main ! Voilà un art de guérir bien commode !... Je vois, Mesdames, qu'il y a de la gaieté dans ce que vous me dites, et je ne prends pas un ton plus sérieux pour y répondre. Cependant je présume qu'il entre de grandes combinaisons, des intentions profondes, de grandes pensées dans toutes ces choses inventées depuis peu.
LE MARQUIS
Oui, Monsieur : cette supposition prouve que le grand homme creuse en un moment ce qui n'est longtemps que surface pour les autres. Vous trouverez ici des noms justement célèbres, qui vous garantiront la vérité de votre conjecture. Vous admirerez surtout une machine impo- faite ***** et légère, qui porte, en peu de moments, dans les airs, des êtres surpris et tranquilles, et ne s'élève pas autant que le nom de celui qui l'inventa.
DESCARTES
Que m'apprenez-vous, Monsieur ? Je croyais que le génie n'avait plus le droit de m'étonner : je vois qu'il faut en attendre jusqu'au plaisir de s'attendrir, en considérant ses bienfaits.
LA VICOMTESSE
Vous avez dû connaître ce plaisir plus tard qu'un autre, Monsieur ; mais vous l'avez fait éprouver plutôt.
DESCARTES, en la regardant avec intérêt
Toujours des choses senties, Madame !
LA COMTESSE
Cela est galant. Vous vous rappelez, Monsieur, le temps où vous réunîtes les idées et les sexes que l'erreur avait séparés. Ce temps est loin. Les hommes ont détruit votre ouvrage.
DESCARTES
Détruit mon ouvrage ; c'était celui de la Nature... Daignez m'expliquer votre pensée... N'y a-t-il pas encore ici un peu de gaieté ?
LA BARONNE
Non, Monsieur : les hommes nous quittent, se séparent de nous : nous ne les voyons plus.
DESCARTES
Vous ne les voyez plus !
MADAME DE MERVAL
Oui, Monsieur : désertion absolue ; abandon total.
DESCARTES
Vous ne les voyez plus !
LA MARQUISE
Exactement, plus d'hommes...
En montrant le Marquis.
En revanche, nous n'avons voulu admettre que Monsieur, qui nous reste exclusivement... Des courses, des chevaux, des paris, des jeux éternels et ruineux... Ils ont des assemblées, un Club. Savez-vous ce que c'est qu'un Club, Monsieur ?
DESCARTES
Non, Madame.
LA MARQUISE
Oh, c'est une belle chose traduite de l'anglais ; car tout est Angleterre en France.
DESCARTES
Oh, il vous reste bien quelques traits distinctifs... Mais apprenez-moi ce que c'est qu'un Club, je vous prie.
LA COMTESSE
Quoi, Monsieur, rien de plus clair : de grands beaux appartements, bien meublés, que ces messieurs louent en corps, où ils s'assemblent, d'où nous fommes exclues, où ils font des repas, de la politique, de la calomnie ; où ils jouent, médisent, se partagent le département des espèces d'hommages qu'ils nous destinent, se réjouissent de nos faiblesses, de leur perfidie, se fortifient mutuellement dans le grand art de nous tromper ; et ils ne sortent de là que pour nous donner le temps que l'ennui leur laisse, et venir déposer à nos pieds l'innocence de leurs principes.
DESCARTES
Cela serait horrible. Mais je vous trouve bien instruite, Madame ; il faut qu'il s'y trouve quelque faux-frère bien indiscret ?
LA COMTESSE, gaiement
Non, Monsieur, on ne m'a rien confié ; je ne connais ni n'accueille les indiscrets ; mais c'est ainsi qu'il faut que cela soit, dès que l'entrée nous en est interdite.
DESCARTES
En rabattant quelque chose de tout cela, je sais à présent ce que c'est qu'un Club.
LA MARQUISE
Eh bien, Monsieur ; c'est la dernière invention de ces messieurs pour s'éloigner de nous. C'est le port où ils ont mis leur philosophie, et leurs âmes, rassasiées de plaisir, à l'abri des incursions de la beauté.
LA VICOMTESSE, avec douceur
C'est un caprice, une mode d'un jour...
Avec intérêt.
Les hommes pourraient-ils croire qu'il y a un bonheur attaché à l'insensibilité ?
LA MARQUISE
Erreur de votre âge, ma chère amie. Ils peuvent tout croire, pour se permettre tout.
LA VICOMTESSE
J'ose penser que vous les verrez revenir.
LA MARQUISE
Oh, que non ! C'est un parti pris... Il y a là de bonnes têtes.
DESCARTES, avec un peu de chaleur
Il ne faut pas les laisser triompher... Mesdames, j'irai dans les Clubs ; j'irai y élever la voix, pour le bonheur commun. Je me souviendrai du temps, où les hommes daignaient m'entendre... Quoi donc, serait-il possible que l'erreur, la singularité produisissent d'aussi étranges révolutions ?... Mais j'ose croire que vous voulez éprouver ma crédulité.
LA COMTESSE
Non, Monsieur ; rien d'exagéré dans ce que nous vous disons. Mais vous n'irez point dans ces Clubs funestes ; nous ne contestons point a une démarche, qui pourrait nous humilier, et vous ravir à nos besoins. Pardonnez, Monsieur, cette opposition, à la crainte de vous voir séduit, entraîné...
DESCARTES
Entraîné par des hommes qui s'éloignent de vous !... Pouvez-vous croire qu'il y ait un charme qui balance votre doux empire ? Pouvez-vous penser que des hommes, à qui je parlerai de vous, du bonheur d'être justes envers vous, de leurs torts avec vous, du malheur de s'éloigner de vous, ne viennent pas abjurer à vos pieds, l'erreur qui les avait trompés, et ne me ramènent pas vers vous comme un garant de leur heureux repentir ?
LA BARONNE
Vous nous flattez, Monsieur : nous voulons être sans illusion. ***** Puisqu'ils sont si décidés, puisqu'ils ont un Club, nous voulons en établir un aussi. Vous nous inspirerez, vous nous présiderez ; vos leçons feront nos plaisirs... À notre tour, nous trouverons dans le genre d'esprit qui nous est propre, dans nos âmes, dans nos talents réunis, le moyen précieux de nous acquitter en partie ; et si ces Messieurs s'instruisent à nous tromper, nous nous instruirons dans l'art de nous défendre.
DESCARTES, les réunissant toutes autour de lui, avec l'air du mystère
Mesdames, c'est là le grand secret : votre indulgence les tient dans une douce sécurité. Soyez en force contre leurs séductions, vous les verrez revenir, mériter par des soins, assidus ce que l'on accordait peut-être trop facilement à leur piquante indifférence.
On se lève.
LA COMTESSE, avec beaucoup d'aménité
Regardez-nous déjà, Monsieur, comme des écolières très dociles...
Avec beaucoup de douceur.
Mais notre maître nous permet-il d'avoir encore un moment la liberté des opinions ?
DESCARTES
Il vous permet tout, et sera ravi de vous entendre.
LA COMTESSE
Votre toilette est un peu sérieuse ; et nous avons dit que la Philosophie égayait ses formes tous les jours.
DESCARTES
Il faudra l'imiter... Vous verrez disparaître cette barbe, ce manteau, cet ensemble, que le goût d'à-présent désapprouve, et que le bon esprit doit vous sacrifier aisément.
LA BARONNE
Oh, oui : l'on porte à présent des fracs, des chapeaux ronds, des gilets charmants.
DESCARTES
Eh bien, j'ordonnerai de tout cela. Un frac n'empêche pas d'être heureux ; un gilet n'est pas un obstacle aux progrès de la raison ; un chapeau rond permet très bien de penser.
LA COMTESSE
Oh, quant à votre coiffure dans nos assemblées, la voilà toute trouvée.
Elle lui pose une couronne de laurier sur la tête.
DESCARTES
Madame... Mesdames... Mais je reçois tout, j'accepte tout, je consens à tout... Pour mériter de vous présider, il faut commencer par vous obéir.
DIVERTISSEMENT.
Air : (chanté par une femme.)
UNE FEMME
La Beauté, l'Esprit et les Grâces, En voyageant, suivaient les traces D'un Imposteur, fous les traits du Plaisir. Il les quitta... Que vont-ils devenir ? La Raison, toujours secourable, Sur leur route daigna s'offrir ; Votre malheur n'est point irréparable, Leur dit-elle, d'un ton aimable : Pour vous guider, je vaux bien le plaisir.UN DOMESTIQUE, annonce à Descartes un député de la Touraine, qui entre en même-temps, une couronne à la main
Monsieur, un député de la province de Touraine, votre patrie.
DESCARTES
Que vois-je ! Mon cher compatriote ! Mon ami !
Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre.
LE TOURANGEAU, après l'avoir pressé longtemps
Je venais vous parler au nom de tous les Corps, prévenus que vous deviez arriver... Je ne pense plus qu'à moi, qu'au plaisir de vous revoir, de vous embrasser.
DESCARTES, très attendri
Il est donc un bonheur qu'on ne peut nous ravir. Je l'éprouve délicieusement... Notre Ville !... Notre Province !...
LE TOURANGEAU
Tout cela est plein de votre image et de mon bonheur.
DESCARTES
Oh, mon ami !
LE TOURANGEAU, en montrant la couronne qu'il tient à la main
Mesdames, j'apportais le tribut le plus juste. Vous m'avez prévenu : je ne saurais m'en plaindre : c'est à la Beauté sensible de couronner le Génie.
47 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica