Comédie en vers et en prose· Après leur Passage du Styx
Dialogue entre Voltaire et Rousseau
Personnages
- VOLTAIRE
- ROUSSEAU
DIALOGUE.
VOLTAIRE
Eh ! Quoi, vous voilà, Monsieur Rousseau !
ROUSSEAU
Pourquoi ne m'appelez-vous donc plus Jean-Jacques ?
VOLTAIRE
Les noms de baptême ne font pas en usage dans ce pays : ici l'on n'a plus besoin de rémunération.
ROUSSEAU
Comment êtes-vous jugé ?
VOLTAIRE
Je ne le suis point encore : on prétend que je serai condamné à douter toute l'éternité ; c'est un horrible supplice.
ROUSSEAU
Il vous punirait moins qu'un autre : vous n'avez jamais eu une idée fixe ; vous n'avez jamais affirmé qu'il y eût un Dieu dispensateur de bienfaits et de peines éternelles ; vous en faisiez un Être indifférent ; vous insinuiez que la conscience finit avec l'homme ; vous n'avez jamais assuré que l'âme était indestructible : on ne savait pas si vous craigniez l'Être des êtres, si vous espériez en lui ; vous vous efforciez à raisonner sur son essence, sans avoir un sentiment stable.
VOLTAIRE
Il me semble que vous avez dit à peu près comme moi. Nous sommes tous d'accord, nous autres ; et vous n'avez paru différer d'avec nous, que par la bizarrerie de vos paradoxes, la singularité de vos pensées, et le caractère original de vos expressions. Convenez que votre but a été de ne pas paraître un homme comme un autre ?
ROUSSEAU
Que n'ai-je été le singe de l'homme tel qu'il devrait être, tel que je voudrais qu'il fut ! Ah ! Monsieur de Voltaire, sans ces Arts corrupteurs, ces Sciences incertaines, ces Sociétés si mal constituées, ces Lois si incohérentes, il eût été encore possible d'en faire quelque chose. Mais l'espèce est abâtardie : il n'y a plus d'homme de race.
VOLTAIRE
Quand on désespère des remèdes destructeurs du vice, on emploie les palliatifs. J'ai donc bien fait d'égayer, de consoler et de faire traîner mes malades.
ROUSSEAU
Méthode de Charlatan.
VOLTAIRE
La Médecine n'est qu'une Science conjecturale.
ROUSSEAU
En fermant une plaie, combien n'en avez-vous pas ouvertes ?
VOLTAIRE
La tolérance était mon baume spécifique.
ROUSSEAU
Prêchée par vous, elle a produit l'impunité.
VOLTAIRE
La Religion mal entendue a causé bien des troubles.
ROUSSEAU
Elle a prévenu bien des crimes ; elle a quelquefois fait le malheur des États ; mais la Religion proprement dite a toujours contribué à la félicité des particuliers. En voulant détruire le Culte, vous avez attaqué la Morale ; vous avez ébranlé ce que vous désiriez raffermir, et renversé ce que vous vouliez édifier : on vous a lu, et on n'est plus entré dans les Temples que par habitude, par respect humain, par hypocrisie : le corps s'est prosterné, l'âme ne s'est point élevée.
VOLTAIRE
À votre avis, j'aurais dû paraphraser votre Héloïse, votre Émile, votre Discours sur l'inégalité des Conditions, votre Contrat S***, et commenter vos L*** de la M****.
Contrt S*** : Contrat Social, 1762 de J.J. Rousseau.
L*** de la M*** : Lois de la Morale 1757-1758 du même.
ROUSSEAU
Il fallait rendre mes idées en beaux vers ; vous les faisiez à merveille. Dans vos vers , vous invitiez à penser ; dans votre prose vous séduisiez, ou vous révoltiez. Vous êtes peut-être le seul homme qui ayez souvent satisfait la raison des hommes en leur parlant le langage des Dieux.
VOLTAIRE
Mais j'ai vu des vers de vous ; ils sont agréables,
ROUSSEAU
Il ne faut, que cela. Les vers ne doivent que plaire, et ne peuvent convaincre ; ils entraînent le sentiment ; le raisonnement se raidit contre leurs charmes.
VOLTAIRE
On ne vous a pas tant persécuté que moi.
ROUSSEAU
C'est qu'on vous craignait davantage.
VOLTAIRE
Vous êtes flatteur.
ROUSSEAU
Pas plus que je ne l'étais : vous m'avez mal saisi : je m'explique. La scolastique oppose des réponses à toutes les difficultés qu'on élève en Théologie. Vous n'avez jamais eu l'argument bien redoutable. Mais la plaisanterie, vous en avez joué comme d'une épée à deux tranchants. Vous avez plus empiété sur le domaine des Gens d'Eglise, que sur leur autorité. Vous avez plus ridiculisé les Livres de la Loi, que vous n'avez combattu les Dogmes. Votre acharnement a nui a votre cause, et vous n'aimiez pas vos clients. Je chérissais les hommes ; je les croyais nés bons, mais pervertis : je voulais les rendre meilleurs. J'ai toujours regardé la Religion comme le moyen le plus simple d'arriver à mon but. Tous les régimes ont leur principe dans le gouvernement théocratique ; et si j'ai tenu pour les Républiques, c'est que les membres du corps Souverain le représentent plutôt par leurs vertus que par leurs vices dans les constitutions populaires.
VOLTAIRE
Mais quel fut donc le prix des éloges pompeux Que vous fîtes des Lois qui fascinaient nos yeux ? Riant de vos travers, chantant votre musique, ÏLs France vous plaignit, et vous crut frénétique. J'ai vu les deux partis contre vous conjurés, Les cachots entrouverts et vos fers préparés ; Le Parlement , *****, et la Cour et la Ville, N'ont-ils pas censuré votre garçon Émile ? Je vous ai vu fêté, puis proscrit tour-à-tour, Aux lieux que vous nommiez objets de votre amour : Vous vécûtes errant, loin de votre patrie.ROUSSEAU
Par les persécuteurs l'âme n'est point flétrie : Je dois plus à mes maux qu'à mes félicités, Et mon coeur s'épura dans ses adversités. J'étouffai dans mon sein les passions rivales ; Même en les méprisant j'animai les cabales Les vices des vertus sont souvent les ressorts. D'un peuple inconséquent j'approuvai les efforts, Quand des auteurs Jaloux, tourmentés par l'envie, Jetaient les fondements de l'Encyclopédie. La flamme du Génie a pâli sur leur front : Oui, le Français rougit d'être profond.VOLTAIRE
Malgré mes ennemis sous des loisirs tranquilles ; Je vous offris souvent d'honorer mes asiles. On a vu diviser l'empire des Césars ; Nous eussions partagé le trône des beaux Arts.ROUSSEAU
Je ne vous aimais pas.VOLTAIRE
C'est un aveu farouche.ROUSSEAU
Peut-être qu'à regret il échappe à ma bouche ; Mais c'était bien assez que de vous admirer, Sans tromper avec vous ceux qu'on doit éclairer.VOLTAIRE
Vous n'auriez jamais cru mon amitié sincère. N'avez-vous pas rougi des dons de l'Angleterre ? L'homme compatissant et l'ami généreux, Y lut avec douleur le soupçon dans vos yeux : Vous en repentez-vous ?ROUSSEAU
Un peu d'inquiétude, D'un monde corrompu la dégoûtante étude, Ont renversé dans moi tout espoir de bonheur, Et j'ai cru qu'il n'était qu'au fond de notre coeur : J'ai fui mes partisans.VOLTAIRE
Le plus touchant des hommes Devoir nous estimer ; faibles, tels que nous sommes, L'orgueil a prévalu ; vous naquîtes trop fier, Et moi j'étais trop vain. Convenons-en, mon cher ; Vous étiez Diogène, et j'étais Erostrate ; Vous fûtes Scipion, et j'étais Mithridate : Par des chemins divers nous marchions aux succès : Je franchis les hauteurs ; vous passiez les marais ; Je fis des Sectateurs, et vous des Fanatiques ; Vous eûtes des Censeurs, et jamais de Critiques. Je foulais mollement les tapis de Platon ; Vous, d'un cynique outré vous aimiez le haillon : Et Copiste à Paris, et Licurgue à Genève, Vous fûtes un Adam avec sa compagne Eve ; D'abord favorisé des dons du Créateur, Puis traité sans pitié par le Flagellateur. Soyons amis, Rousseau, c'est moi qui t'en convie. Eh bien, que penses-tu de ta nouvelle vie ?Diogène (-413,-327) : philosphe grec dont les propos étaient mordants et agressifs. La légende dit qu'il vivait dans un tonneau.
Scipion (-235,-183) : général romain, participa aux guerres puniques et combattit Annibal.
Mithridate VII (-131, -63) : roi du Pont, féroce ennemi des Romains. Il avait la réputation de résister au poison.
Licurgue : ou lycurgue. législateur mythique de la Grèce antique du IXème avant JC. On ne sait rien précisément de lui. Plutarque en fit un de ses personnages des Dialogues des morts.
ROUSSEAU
Ce monde me plaît mieux : plus de tien, plus de mien ; Mon âme est à son aise et n'a plus de lien ; Dans mon coeur attiédi la passion s'énerve.VOLTAIRE
L'éternité m'effraie, elle amortit ma verve ; Est-ce là le néant ?... Sommes-nous tous égaux ?... Il faut donc exister sans prôneurs, sans rivaux, Que, de privations offertes à la gloire, Sans savoir si l'on vit au Temple de Mémoire !Prôneurs : celui ou celle qui loue avec excès.
ROUSSEAU
Qu'importe, avec le temps mille autres disparus, Ont eu des noms éteints et des lauriers perdus. Du tourment de sentir le trépas nous délivre : Mourir n'est, je l'ai dit, que commencer à vivre. Sans haine, sans amour, exempts de tous les maux Qu'entraînent avec eux les germes végétaux, Que la vertu là-haut combatte avec le crime, Dieu se perd dans l'espace, et l'homme dans l'abîme. Hélas ! Dieu juste et bon, pour un Être fini, Peut-il punir encor celui qui l'a béni ?74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica