Dialogue en vers· Dialogue, Petits Discours, Récits Facétieux pour la Discrtibution des Prix de 1858
Dialogue sur les Vacances et les Ennuis de l'Ecole
Personnages
- CLÉMENT, élève
- ÉDOUARD, idem
- LOUIS, idem
- ROBERT, moraliste
- ARMAND, élève
- RAYMOND, idem
- HENRI, idem
AVIS
Dans les dialogues et les compliments qui composent ce petit recueil, nous nous sommes moins attaché au fond et à la forme qu'aux moyens d'intéresser les personnes qui assistent aux distributions de prix, pour lesquelles nous les faisons. Tous ces récits sont courts, parce qu'il faut éviter avec soin d'être prolixe et de fatiguer l'attention des auditeurs.
Nous citons quelquefois, dans le second dialogue, des passages du livre de M. Renaudin sur les distributions de prix, parce qu'il nous ont paru s'adapter parfaitement à notre sujet.
Comme il était impossible d'approprier ces diverses compositions à toutes les villes, nous avons dû nous tenir dans une sorte de généralité.
Il sera facile, au reste, à chaque instituteur de supprimer ce qui lui paraîtrait superflu et d'ajouter ce qu'il croirait utile dans sa localité.
Mais ce qui nous semble le plus important à propos de ces récits, c'est que les élèves qui sont destinés à les faire les sachent imperturbablement, les débitent avec énergie, avec grâce et avec aisance, faisant quelques gestes sans affectation et sans sortir jamais du naturel.
DIALOGUE SUR LES VACANCES ET LES ENNUIS DE L'ÉCOLE
CLÉMENT, se présente sur une estrade avec gaîté, faisant quelques petits sauts
Salut, jour de bonheur ! Jour d'une heureuse ivresse, Si chère à l'écolier, si chère à la jeunesse ! Te voilà revenu : vive la liberté ! Je vais briser les liens de ma captivité ; Adieu, devoirs, pensums, pain sec et pénitences, Adieu, punitions, avis et remontrances.ÉDOUARD, arrivant joyeux en sautillant
Bravo ! Bravo ! Mon cher, moi j'en dis tout autant. Adieu donc, et l'école, et tout le bataclan, Adieu tous les soucis et toute inquiétude, Adieu triste séjour, adieu travail, étude, Vous, ennemis jurés de nos amusements, Qui ne nous laissez pas un moment de bon temps !LOUIS, entre en scène, modéré
Oui, libre désormais, nous pourrons sans contrainte, Nous livrer au plaisir, à tous nos jeux sans crainte. Oh ! Quelle invention que celle de ce temps ! Et comme son auteur connaissait les enfants ! 11 savait qu'à notre âge il faut, par indulgence, Donner peu de travail et beaucoup de vacance.CLÉMENT, arrive un peu enthousiasmé
Quel mortel bienfaisant ! il a bien mérité De voir son nom passer à la postérité. Oui, le peuple écolier, consacrant sa mémoire, Doit élever partout des autels à sa gloire.ARMAND, sur le ton du précédent
Il était bien meilleur, lui, que certains régents, Qui vous privent pour rien de vos amusements. Quelle ardeur, dites-moi, peut avoir à l'ouvrage Un élève au pain sec ? Ça donne du courage... Oui !...ÉDOUARD
Ce serait mieux d'abréger nos leçons. On les saurait... à bas pain_sec, punitions, Retenue et piquet ! Faut-il qu'un pauvre élève, Faut-il qu'en ce séjour il n'ait ni paix ni trêve !CLÉMENT
Plus d'étude du moins pendant un mois entier. Non, qui pense autrement, n'est pas bon écolier.RAYMOND
Ça vous ragaillardit, promener la journée, Dormir le lendemain la grasse matinée, Sans craindre d'arriver à l'école trop tard, Sans craindre d'un censeur les arrêts, le regard.ÉDOUARD
C'est entendu, c'est la saison des jouissances. À bas ! À bas l'étude ! Et vivent les vacances !ROBERT, avec gravité. Il pourrait avoir une badine à la main, des lunettes et prendre le ton d'un professeur
Mais, quoi ! Contre l'école ! Oh ! Oh ! Quelle sortie ! Enfants, qui vous inspire, est-ce un mauvais génie ? Vous vouliez... je comprends... un peu vous mutiner, Et Ton s'est empressé de vous morigéner. C'est ainsi que toujours, guidés par la sagesse, Les maîtres, les parents punissent la paresse ; Mais il faudrait encor vous mener au violon, Et vous faire à tous cinq danser un rigaudon. Voilà la retenue et la peine qu'ensemble L'on doit vous infliger pour donner bon exemple.CLÉMENT
Tiens ! Vois-tu ce maraud, cet austère Caton ; Ne vient-il pas ici nous faire la leçon ! Garde, garde pour toi tes morales si graves : Crois-tu que nous voulions être toujours esclaves ?ÉDOUARD
S'imaginerait-il qu'on va se condamner À pâlir sur un livre ou bien à s'échiner, Cloué, matin et soir, sur un banc, à l'étude ? Est-il pour un enfant, est-il tâche plus rude ?ARMAND
Ne parle point surtout de la docte grammaire, De ce vieux rococo, vrai livre des chimères. De nos livres vraiment c'est bien le plus maudit : Combien il m'a causé de peine et de dépit !LOUIS
Va ! tous mes goûts pour lui sont très peu sympathiques, Je n'aimerai jamais ces règles syntaxiques. Tantôt je suis perdu dans ses élisions, Tantôt je n'aperçois que contradictions. Par ici, je ne vois que phrases elliptiques, Et par là que régime ou compléments logiques ; Je tombe une autrefois sur tous les collectifs, Et me trouve empêtré dans un tas d'adjectifs.ÉDOUARD
Moi je ne vois ailleurs que règles embrouillées, De mille exceptions toujours accompagnées. Accord et désaccord, c'est pour moi de l'hébreu, Véritable chaos, je n'y vois que du bleu.RAYMOND
« Bravo, mon cher, bravo, c'est parler en vrai sage ; Il faut un grand courage Pour s'exprimer ainsi. Tu hais cette grammaire, oh ! Je la hais aussi. Tu ne dis rien des insse, ou des isse, ou des asse, Comme que j'écrivisse ou que je m'en allasse ; Des embrassassions ou bien des suçassiez, Enfin, des pu... pu... pu... comme dans pussiez. »ÉDOUARD
Et ce monstre, dis donc, qu'on nomme participe, Qui m'a donné déjà plus de cent fois la grippe ; Tu l'oubliais, je crois ; est-ce que, par hasard, De tes affections il aurait quelque part ? C'est mon croque-mitaine, oh ! Puisse, en sa colère, L'horrible choléra venir nous en défaire. Je ne suis pas méchant, non, mais de tout mon coeur, Je voudrais le voir mort... Répétons tous en choeur : À bas le participe !...Ils répètent à bas le participe.
ÉDOUARD, continue
Ou bien plutôt qu'il vive, Mais dans tout le discours, bon gré, malgré, qu'il suive, Pour les divers accords, de l'adjectif les lois, Et sans s'en affranchir même une seule fois.RAYMOND, tenant quelques livres
Très bien !... C'est toi, vraiment, infernale grammaire, À mes yeux irrités qui t'offres la première.La considérant.
M'en as-tu fait souffrir de milliers de douleurs, M'en as-tu fait verser de ces torrents de pleurs ! Ah ! Je vais te punir, j'en tressaille d'avance, Tu ne l'as pas volé, c'est bien juste vengeance ! Mais pourquoi ce dépit ? Pourquoi ces mots railleurs ? Je te méprise : va te faire pendre ailleurs !Il les jette sur une table à son côté.
ROBERT (avec gravité)
Quoi, jeunes insensés ! Tenir pareil langage Contre l'art de parler, contre les lois, l'usage ! Contre un livre toujours qui régit lés humains, Et corrige en tous lieux les faux grammairiens. Oui, dans l'instruction, les arts et la science, La grammaire toujours aura la préséance. Gardez-vous d'attaquer ses hauts enseignements, L'on pourrait vous rogner les oreilles... enfants !...LOUIS
Oui, qu'on commence alors par toi-même, compère, Car je t'en aperçoisIl feint en le regardant d'examiner.
[une assez belle paire.]ARMAND
Et la chronique encor des Francs et des Gaulois, Les contes fabuleux des peuples d'autrefois : Chinois, Mèdes, Hébreux que l'histoire nous vante, Tous ces héros fameux de la race géante ! Devons-nous donc, au prix de nos amusements, Revenir sur nos pas jusqu'à quatre mille ans !ÉDOUARD
Oh ! Pas le moins du monde, laissons, je vous en prie, Ces pays inconnus, l'Egypte, la Syrie, Et l'empire éternel de nos fameux Chinois, Tous ces peuples : Romains, Grecs et Carthaginois ; Il faudrait se suer pour mettre dans sa tête Quelques grotesques noms... je ne suis pas si bête. En voulez-vous en ir, en ert, en is, en oths ? Marcomir, Clodomir, Visigoths, OstrogothS... Vit-on jamais plus affreuse musique !ARMAND, appuyant sur les mots soulignés
Vous n'êtes pas au bout ! Et tous les mots en ique, Salique, Childéric, et puis tous ceux en ert : Caribert, Childebert, Clotaire et Dagobert.ROBERT
Gardez-vous d'insulter à l'auguste mémoire Des grands rois que toujours nous vantera l'histoire, Des pères des humains... de ces princes vaillants...RAYMOND
Est-ce les rois fameux qu'on nomme fainéants, Ou celui que nous peint l'histoire légendaire, Tout occupé du peuple, et jaloux de lui plaire, À qui nos intérêts étaient tellement chers, Qu'il mettait, par oubli, sa culotte à l'envers ? (Et sans son grand ministre il l'eût ainsi portée, Notre bonheur étant son unique pensée.)ROBERT
Cessez vos tons railleurs et ces airs de mépris Sur de grands souverains et sur notre pays ; Vous ne vous attachez qu'à quelques noms burlesques, Qu'à des rois peu connus, qu'à quelques faits grotesques. Vous ne connaissez point nos héros merveilleux, Nos actions d'éclat, nos combats glorieux ; Et peut-on voir avec indifférence, Tous ces rois conquérants, ces gloires de la France, Clovis, Pépin_le_Bref, Charles, qui le premier Reçut le nom de Grand, législateur, guerrier, Qui des Saxons renversa les idoles Et releva la France, en fondant des écoles ; Et mille autres qu'il est trop long d'énumérer ?HENRI
Mais qu'il serait vraiment bien honteux d'ignorer ; Nous devons rappeler surtout dans cette foule, Le bon, très bon Henri, qui voulait que la poule Fût pour tous ses sujets chaque dimanche au pot.ROBERT
Mais parlons de ces jours où notre belle France Faillit perdre son nom, sa gloire et sa puissance, Sans le grand capitaine et ses braves soldats, Qui sortirent vainqueurs de plus de cent combats.HENRI
Oui, l'immortel guerrier que l'univers révère, Aux lois qu'il lui donna soumit l'Europe entière. Napoléon_Ier sauva la France un jour, Et Napoléon_III l'a sauvée à son tour.ROBERT
Or, jeunes écoliers, pourriez-vous sans l'histoire Connaître ces héros dont les noms et la gloire Seront bénis, chantés et gravés à jamais. Aux fastes de l'histoire et dans les coeurs français ?ARMAND
Je trouve aussi l'histoire ennuyeuse, inutile, De ce peuple pour qui l'oiseau, le crocodile, Le boeuf et la carotte, et le chat, et l'oignon, Étaient dieux, des objets de vénération.ÉDOUARD
Et que penser aussi du roi Sardanapale, Qui, malgré tout un peuple et malgré le scandale, Affublé d'un jupon et coiffé d'un bonnet, S'amusait à filer tout comme un grand benêt.LOUIS
Et les dieux, demi-dieux et la mythologie, Ne faut-il pas encor que chacun l'étudie ; Ne faut-il pas connaître et Chloris et Clotho, Et Pluton et Junon, Antiope, Atropos !ARMAND
Tranchons le mot, peut-on rien trouver de plus bête, Que ce dieu Jupiter qui fait fendre sa tête Pour en faire sortir la déesse Pallas, Armée de haut en bas ?ÉDOUARD
Et que m'importe, à moi, le passé, tous ses faits ? Laissons, laissons les morts reposer tous en paix. Pourquoi, par des récits, pour ma part, que j'abhorre, Venir troubler ici ceux qui vivent encore ? Fi ! du livre d'histoire ; on peut vivre sans toi.Il le jette sur la table.
Allons donc, file vite, ou bien prends garde à moi.CLÉMENT, montrant la géographie
Et ce bouquin, amis, c'est la géographie, L'Afrique, l'Amérique et puis l'Océanie, Qu'il faut, bon gré, mal gré, mettre dans son cerveau ; J'en suis tout dégoûté, ah ! J'en ai plein le dos. À quoi sert, dites-moi, de connaître l'Afrique, Climat diabolique, Peuplé d'hommes camards et de teints bigarrés, Noirs, jaunes et bronzés, olives, bleus, cuivrés ; Capables d'effrayer, par leur laideur extrême, Les hôtes des enfers et Lucifer lui-même ?RAYMOND
Et ces mots : Négritie et Monomotapa, Barbarie ou Congo, Cafrerie, Angola ? C'est fait pour rendre un enfant pulmonique.HENRI
C'est vrai, c'est assommant ; il n'est que l'Amérique Qui soit digne d'attention, Qui nous donne du sucre avec profusion.RAYMOND
Laisse-moi donc tranquille avec ton Amérique ; Moi, je la hais autant que l'Asie et l'Afrique, Iroquois, Algonquins, Canada, Candabord, Puis Lahore, Esquimaux, Rio, Chandernagor, C'est avec ces doux noms qu'on me casse la tête ; Si je ne l'étais pas, c'est à me rendre bête.ÉDOUARD
Ce n'est pas tout ; écoutez un instant : Indoustan, Kurdistan et Houang et Kiang. Il faut du courage Pour lire seulement un semblable ramage.RAYMOND
Puis viendra Kalmouck, Chibouk et Fernambouc, Et jamais musique pareille A-t-elle, dites-moi, caressé votre oreille ? Vous n'êtes pas au bout, et Nangozakiki, Kanischalka et puis Mississipi, Luxembourg, Mecklembourg...ROBERT
« Pauvre élève, faut-il te prouver l'avantage D'une science dont l'usage Te prouve mieux que moi toute l'utilité ? Sans elle pourrais-tu, loi, petit entêté, Comprendre seulement la moitié d'une page Des trois quarts des récits d'un journal, d'un voyage ? »RAYMOND
Mais irons-nous jamais visiter ces peuplades, Les pieds noirs, les pieds blancs de ces troupes nomades, Péruviens, Canadiens, Tonkinois et Chinois, Lapons et Patagons et tous les Iroquois ? Ah ! De noms si charmants, hélas ! Qu'on me délivre ! Qu'on ne me vante plus ces leçons ni ce livre, Et, s'il ne veut avoir des malédictions, Qu'il s'en aille au plus vite, ou nous le maudissons !Il le jette sur la table.
Va-t'en joindre au plus tôt tes autres camarades ; Ne te relève pas.... où bien la bastonnade !ROBERT
Eh quoi ! Parler ainsi, petits lutins, moutards, L'on saura vous châtier et punir vos écarts ! Vous méritez tous cinq, pour agir de la sorte, Vous méritez le f.... ou tout au moins la porte, Force pensums d'abord, puis être consignés.HENRI
Moi, plus que la géographie, J'aime le dessin linéaire ; Ainsi que la géométrie, Ces s[c]iences, amis, doivent aussi vous plaire.LOUIS
Moi, j'aime le dessin de tête, de paysage ; De celui-ci j'ai fait quelque petit ouvrage ; C'est amusant, au moins utile, j'en réponds ; Mais vos lignes, vos ronds ! Triangle, angle, carré, trapèze et rhomboïdes, Eptagone, octogone ou bien trapézoïde. Mon Dieu, à quoi bon, Abîmer sa mémoire avec un tel jargon !ROBERT
Toujours de quelques noms le bizarre assemblage ! Cessez, messieurs, cessez tout votre verbiage ; On voit que vous n'avez d'autre raisonnement, Pour critiquer, blâmer un bon enseignement. Sans le dessin et la géométrie, Y pourrait-il avoir, dites-moi, je vous prie, Un seul bon arpenteur, un mécanicien, Un habile architecte, un seul opticien ? Ne méprisez jamais, vous sans expérience, De ces arts précieux l'utile convenance.ÉDOUARD
Ah ! Trêve de morale et de conseils aussi ; Laissons à d'autres temps les chagrins, le souci ; Nous faisons nos adieux aux leçons, à l'école ; Pour trente jours, au moins, chacun de nous s'envole ; Nous sommes en vacance, il faut en profiter, Il nous faut ce bon temps pour nous ravigoter.ROBERT
C'est ainsi que l'élève et léger et frivole Préfère un passe-temps et ses jeux à l'école ; Songez qu'on ne recueille, au déclin de ses ans, Que ce qu'on a semé les jours de son printemps. Que vous conserverez, selon ce vieil adage, Les vices, les vertus de votre premier âge.ÉDOUARD, d'un ton touché
Oui, je vois que, séduit par de trompeurs appas, Je faisais fausse route et j'égarais mes pas ; Amis, convaincu que l'instruction, la science, Pour tout homme ici-bas vaut une autre naissance, À l'étude, au travail, nous voulons, dès ce jour, Après quelque repos nous livrer sans retour. Nous avons salué le beau temps des vacances, Et nous allons goûter ces douces jouissances. Mais nous reviendrons tous, dans cet asile heureux, Nous former au vrai bien, nous rendre vertueux.294 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica