Comédie en prose
Le Jus du Pelerin
Personnages
- LE PÉLERIN
- GAUTIER, appelé d'abord le Vilain
- GUIOS
- , WARNIERS.
- RAGAUS
LE JUS DU PELERIN
LE PÉLERIN
Or paix, or paix ! Seigneurs, et écoutez-moi : je vous dirai, si (vous) attendez un peu, nouvelles par lesquelles le pire de vous sera amendé. Or taisiez-(vous) tous, (tenez-vous) coi, et ne m'interrompez pas. Seigneurs, je suis pèlerin, et j'ai fait maint voyage par villes, par châteaux, par cités, par défilés, et j'aurais bien besoin d'avoir du repos, car je n'ai pas très bien trouvé ma nourriture partout. Il y a bien trente cinq ans que je n'ai pas arrêté, et j'ai depuis été en maint bon lieu et vers maint saint, j'ai été au Sec-Arbre et jusqu'à Duresté, je remercie Dieu qui m'en a prêté l'esprit et le pouvoir. J'ai été en Faménie, en Syrie et à Tyr ; Je suis allé dans un pays où l'on est si véridique que l'on y meurt sur l'heure quand on y veut mentir, et cela est tout à fait commun.
LE VILAIN
Je t'en veux démentir, car, à nous qui t'écoutons, (tu) nous fait vessie pour lanterne. Vous aimeriez mieux être assis en la taverne que d'aller au moûtier.
Moûtier : Vieux mot qui signifie monastère et qui ne s'emploie plus que dans le style plaisant ou familier ou archaïque. [L]
LE PÉLERIN
Péché fait qui me frappe, car je suis très las ; j'ai été à Luzerne, en Terre de Labour, en Toscane, en Sicile ; je m'en revins par le Pouille ou l'on s'entretint beaucoup d'un clerc net et subtil, gracieux et noble, et qui n'avait pas son pareil au monde ; il fut natif de cette ville ; il était ici appelé maître Adam le Bossu, et là, Adam d'Arras.
LE VILAIN
Très mal venu soyez, sire, comme vous avez pelé nos aulx ! Est-il pour gueuser très bien entripaillé ? Allez vous en d'ici, mauvais vilain puant, car je sais de source certaine que vous êtes un truand : or fuyez tôt, ne tardez pas, ou vous le paierez.
LE PÉLERIN
Vous êtes trop turbulent ; attendez un peu à cette heure que j'aie fait mon récit. Or paix, pour (l'amour de) Dieu, Seigneur ! Ce clerc dont je vous conte était aimé et prisé du Comte d'Artois, et je dirais bien à quel propos : ce maître Adam savait composer dits et chants, et le Comte désirait trouver un tel homme. Quand il fut en rapport avec lui, il l'alla prier de lui faire un dit pour éprouver son esprit. Maître Adam, qui sut bien en venir à bout, en fit un qui doit très bien se souvenir ; car il est très bien à ouïr et bon à retenir. Le COmte n'aimerait pas mieux cinq cents livres. À cette heure maître Adam est mort ; que Dieu lui fasse merci ! J'ai été à sa tombe, et j'en remercie Jésus-Christ. Le COmte me la montra (grâces lui soient rendues !) quand j'y fut l'année passée.
LE VILAIN
Vilain, fuyez d'ici ! Ou vous serez très bien battu et déshabillé ; vous serez autrement revêtus au logis.
LE PÉLERIN
Et comment vous nomme-t-on, (vous) qui êtes si têtu ?
LE VILAIN
Comment, sire vilain ? Gautelos_le_Têtu.
LE PÉLERIN
Or veuillez un peu, beau doux ami, attendre ; car on m'en a fait entendre bien long (au sujet) de cette fille, (et) qu'en l'honneur du clerc que Dieu a voulu prendre, l'on doit ici dire et apprendre ses dits ; et je me suis pour cela ici arrêté.
GAUTIER
Fuyez ! Ou vous serez battu, car diables vous rapporté. Je vous ai tantôt trop bien traité, car je ne vous ai pas chapriné, et ces saint ne sont pas enfoncés ; ils ont vu maint roi en France
LE PÉLERIN
Hé ! Vrai Dieu, envoyez souffrance à tous ceux qui me font tort.
GUYOT
Warnier, as-tu ouï le discours e ce paysans, et comment il nous va disant les bourdes qu'il nous souffle à la figure ?
WARNIER
Oui. Donne-lui un soufflet ; je sais bien que c'est un mauvais homme.
GUIOT
Tenez, maintenant allez au logis, et be venez plus ici, vilain.
ROGAUT
Rogaut, il s'en faut de peu que je ne crève, tant sa parole m'ennuie.
ROGAUT
Taisez-vous, Warnier ; il parle de maître Adam, le clerc honorable, le gai, le large donneur, qui était plein de toutes les vertus ; de tout le monde (il) doit être plaint, car (il avait mainte belle grâce, et par dessus tout (il) savait faire de beaux dits, et était parfait chanteur.
WARNIER
Savait-il donc enchanter les gens ? Or, prisé-je bien moins son affaire.
ROGAUT
Nenni, mais (il) savait chansons faire, jeux-partis et motet entés ; il eut fit en grande abondance, et ballades, je ne sais combien.
WARNIER
Je te prie donc de m'en chanter une qui soit quelque peu commune.
ROGAUT
Volontiers vraiment ; j'en saisi une qu'il fit, que je te chanterai.
WARNIER
Or dis, et je t'écouterai, et finissons tous nos débats.
WARNIER
Elle est l'é... de votre mère : doit-on priser telle chanson ? Par le c...-Dieu ! J'en appris hier une qui en vaut les quarante.
ROGAUT
Par amour (pour moi), Warnier, maintenant chante-la.
WARNIER
Volontiers, fois que dois à mon amie.
Il chante
Se je n'i alloie, je n'iroi-e lie.De tel chant se doit-on vanter.
ROGAUT
Par (ma) foi ! Tu as aussi bonne grâce à chanter qu'un ours à souffler.
WARNIER
Mais c'est vous qui êtes l'ours...
ROGAUT
Par (ma) foi ! À cette heure je suis fort courroucé de votre humeur terrible ; je ferais aujourd'hui grand' folie si je partageais vos idées. Beau prud'homme, mon avis est que (vous) ne fassiez ici plus de bruit.
LE PÉLERIN
(Me) conseillez-vous donc que je m'en aille ?
ROGAUT
Oui vraiment.
LE PÉLERIN
Et je m'en irai, je ne dirai plus mot ; car je n'ai (pas) besoin qu'on me frappe.
GUIOT
Hé, Dieu ! Je ne mangerai (pas) depuis tierce, et (il) est déjà plus que nonne de la journée, et je ne puis rester si je ne bois, ou dorme, ou mâche. Je m'en vais, j'ai fait ma tâche, et je n'ai ici plus rien à faire.
ROGAUT
Warnier !
WARNIER
Quoi ?
ROGAUT
Veux-tu bien faire ? Allons vers Ayette à la foire.
Ayette : petit village du Pas-de-Calais à 10km au sud d'Arras.
WARNIER
Soit ! Mais auparavant je veux aller boire : malheur ait qui n'y viendra !
2 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0