Monologue en vers· Prix : 10 centimes
La Complainte de la Femme Coupée en Morceaux
Personnages
- LE NARRATEUR
LA COMPLAINTE DE LA FEMME COUPÉE EN MORCEAUX
Air de Fualdès
Depuis que le monde est monde,
Jamais il ne s'était fait
Un aussi triste forfait
Sur notre machine ronde ;
Écoutez-en le récit,
Gens du Nord et du Midi.
Un jour qu'ils longeaient la Seine,
À Clichy, près de Paris,
Deux jeunes gens très bien mis
Virent une forme humaine ;
Un cadavre dans les flots,
Un cadavre en deux morceaux.
C'était celui d'une dame
De trente_années environ :
Cheveux courts, visage rond,
Vêtements de pauvre femme.
Le tronc était ficelé
Tout comme un petit poulet.
À la Morgue on l'a portée,
Cette victime du sort
Morte de si triste mort ;
Et pour voir le Macchabée
Bien découpé par quartiers,
On vient de tous les quartiers.
On jase, et chacun s'escrime
A trouver la vérité.
Les uns n'ont pas hésité
A dire que c'est un crime.
On ne peut se suicider,
Et puis après se couper.
Cependant, d'autres soutiennent
Qu'il se peut qu'un accident
Incroyable, surprenant,
Soit la cause ; ils le maintiennent.
On pourrait se laisser choir
De très haut sur un rasoir.
Environ vingt mille femmes
Ayant vu les deux morceaux
De la victime en lambeaux,
Ont jeté des feux, des flammes,
Et poussé toutes ce cri :
« Çà, c'est l'oeuvre d'un mari.
Il a scié la malheureuse
Parce qu'il était jaloux ;
Ces gueux d'hommes, ces époux,
Nous font une peur affreuse.
On ne saurait qu'en tremblant
Avoir un peu d'agrément. »
Et nous, tristes pour la frime,
Nous, hommes, allions le soir
À la Morgue, pleins d'espoir :
Si c'était la légitime,
Pensions-nous,le coeur content.
On était triste en sortant.
La douleur la plus amère
Se lisait dans tous les yeux
Des gendres très malheureux :
C'était pas leur belle-mère !
Ils partaient désappointés
Et faisaient un fichu nez.
Chacun pour bien voir se hausse
Songeant : quel est l'assassin ?
Où se cache ce coquin ?
Il l'a mise dans la sauce,
Si c'est pas un charcutier,
C'est sans doute un cuisinier.
Devant la douleur publique,
Un monsieur à l'oeil profond,
Sans un cheveu sur le front,
Dit que c'est la république :
Elle fait couper ce corps
Pour faire oublier ses torts.
Pendant ce temps la police
Interroge les passants
Et demande à tous les vents
Au moins le nom du complice.
Faut savoir la vérité
Pour notre postérité.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica