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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Mélisse

Anonyme· imprimée en 1879· 6 actes· 2 189 vers· 10 personnages

Personnages

  • PÉNÉE, fleuve de Thessalie (Prologue)
  • MELISSE, bergère
  • ORANTE, amie de Melisse
  • ALEXIS, berger
  • PHILENE, amoureux de Melisse
  • ALCANDRE, grand prêtre
  • TIRCIS, assistant d'Alcandre
  • DAMON, assistant d'Alcandre
  • AEGON, messager
  • TROUPE de bergers et bergeres.
PRÉFACE

Lorsque je rédigeais le Catalogue raisonné de la Bibliothèque dramatique de M. Soleinne, en 1843, j'eus l'occasion de parcourir la tragi-comédie de MELISSE, que personne peut-être n'avait lue avant moi, ou dont la lecture n'avait frappé, émerveillé, préoccupé personne. En effet, cette pièce de théâtre ne figure que dans la table des RECHERCHES SUR LES THÉATRES DE FRANCE, par Beauchamps (Paris, Prault, 1785, in-4), et elle se trouve seulement mentionnée, sous l'année 1658, dans la BIBLIOTHÈQUE DU THÉATRE FRANÇOIS (Dresde, Michel Groell, 1768, 3 vol. in-8), qui n'est qu'une description analytique de la Bibliothèque dramatique du Duc de La Vallière, laquelle est entrée, pour la plus grande partie, dans la Bibliothèque du Marquis de Paulmy, acquise par le Comte d'Artois en 1784, et devenue aujourd'hui la Bibliothèque de l'Arsenal.

Je ne fis alors qu'examiner à la hâte cette pièce, inconnue de tous les bibliophiles (sans nom de lieu ni d'imprimeur, et sans date, in-12, de 4ff. préliminaires, avec un simple faux titre, et de 80 pages), et je fus tellement étonné d'y trouver des pensées délicates, des vers admirablement venus, des passages de style excellent, qui me rappelaient la langue de Molière, que je n'ai pas hésité à soupçonner, dans cette oeuvre ignorée, un des premiers essais de notre grand poète comique. Voici la note que j'écrivis au-dessous de l'article de MELISSE, que j'avais cru devoir placer sous la date de 1639, au lieu de celle de 1658, que l'abbé Rive avait indiquée approximativement au duc de La Vallière :

Il est bien singulier que les bibliographes du théâtre qui ont cité cette pièce, dont tous les exemplaires commencent par un faux titre, ne se soient pas arrêtés sur un ouvrage aussi remarquable. Le sujet est assez peu de chose par lui-même, et le genre d'une pastorale a toujours certaine fadeur que l'habile arrangement des scènes ne corrige pas même dans ce chef-d'oeuvre inconnu. Oui, chef-d'oeuvre, surtout si on le compare à tout ce qui paraissait sur la scène à cette époque. Qu'on se figure un langage harmonieux, élégant, facile, naturel ; un style toujours pur et toujours franc ; les qualités enfin qui caractérisent celui de Molière. Répétons-le avec assurance, il n'y a que Molière qui sut écrire de cette sorte avant Racine. Voici une citation prise au hasard :

Alexis, de l'amour le pouvoir est étrange : Un amant mille fois en un moment se change, Et de ses passions l'impétueux reflux Lui fait parfois haïr ce qu'il aime le plus. Au fort de la douleur, aveugle, il s'imagine Chasser facilement l'objet qui le domine, Et par le vain secours de sa faible raison Il croit rompre ses fers et briser sa prison ; Mais, s'il voit seulement les yeux qui le maîtrisent, Ses frivoles projets tout à coup se détruisent, Et de sa lâcheté tel est le repentir Qu'il redouble ses fers pour n'en jamais sortir.

Quel style ! Est-ce Colletet, est-ce Desmarets, est-ce Rotrou lui-même, qui trouvent ainsi la rime sans la chercher ? Il suffit de savoir reconnaître le caractère du style d'un écrivain pour penser aussitôt à Molière en lisant ces extraits d'une pièce qui date de 1640 à 1655. Que l'on compare ces portraits de femmes à ceux que Célimène trace si finement dans le Misanthrope. Ceux-ci sont moraux, ceux-là sont physiques ; mais le mouvement de la phrase est presque semblable dans les deux passages :

Nerine a les yeux bruns, AEglé le teint de lys ; Diane est complaisante,et douce Amarillis ; Galathée à danser a merveilleuse grâce, Et Cloris à chanter les rossignols surpasse ; Phillis est toute jeune, et, dans soit beau printemps, Arethuse a des traits encor bien éclatants ; Sylvie est enjouée, et la belle Caliste Ne laisse pas de plaire, encor qu'elle soit triste.

Combien de vers charmants, dignes de Molière !

Hélas ! On sait trop tôt ce qui doit affliger : Le bonheur est tardif, et le mal est léger. On ne plaint point son mal quand il est volontaire. On n'exprime pas bien une ardeur violente Que le coeur ne sent pas et dont l'âme est exempte.

Nous croyons donc que cette pièce est de Molière, qui composait alors des tragédies, et qui pouvait bien aborder les tragi-comédies pastorales ; mais celle-ci ne fut jamais publiée, et les quelques exemplaires qu'on en a vus ne servirent peut-être qu'à la représentation de la pièce sur l'Illustre-Théâtre ou chez le prince de Conti. Le prologue, où l'auteur promet à Louis XIII la défaite du croissant s'il veut entreprendre une croisade contre les Turcs, fut-il cause qu'on refusa le privilège nécessaire à la publication ?

« Cette pièce, en cinq actes, avec un prologue, renferme des vers élégants et faciles, qui prouvent que l'auteur n'était pas sans talent poétique. Nous ne pensons pas cependant qu'elle soit l'ouvrage deMolière, comme l'affirme M. Paul Lacroix dans le Catalogue de M. deSoleinne (n° 1180), où l'exemplaire, en veau marbré allemand, est coté 67 fr. 50 c. Le duc de La Vallière la place vers 1629, et M. P. Lacroix, après avoir dit qu'elle date de 1640 à 1655, a pensé que le prologue de l'auteur promet à Louis XIII la défaite du croissant s'il veut entreprendre une croisade contre les Turcs. Or, comme ce monarque est mort en mai 1643, la pièce ne peut être postérieure à l'année 1642, époque à laquelle Molière n'avait encore que vingt ans. D'ailleurs, est-il permis de croire que ce poète philosophe ait conseillé à son roi une croisade contre les Turcs ? Le second exemplaire de M. de Soleinne (2e Supplément, n° 189) n'a été vendu que 35fr., mais il a été payé 79fr. à la vente Solar. Cette même pièce est portée dans le Catalogue de La Vallière, par Nyon (n° 17,621), comme donnée en 1658. »

J'avais touché juste sur plus d'un point dans cette note, qui contenait plus d'une erreur que j'ai reconnue depuis. L'attribution que j'osais faire de la tragi-comédie de MELiSSE à Molière rencontra plus d'un adhérent, et l'opinion littéraire des connaisseurs se traduisit par le prix élevé auquel fut porté l'exemplaire de Soleinne aux enchères de la vente publique. Ce prix a été maintenu et surpassé depuis dans les ventes où MELISSE a reparu de loin en loin, et le savant auteur du MANUEL DU LIBRAIRE n'a pas oublié de donner place, dans son ouvrage, à cette pièce intéressante, en ajoutant à la mention qu'il en a faite une note très judicieuse (5e édition du MANUEL. 1862) :

« Cette pièce, en cinq actes, avec un prologue, renferme des vers élégants et faciles, qui prouvent que l'auteur n'était pas sans talent poétique. Nous ne pensons pas cependant qu'elle soit l'ouvrage de Molière, comme l'affirme M. Paul Lacroix dans le Catalogue de M. de Soleinne (n° 1180), où l'exemplaire, en veau marbré allemand, est coté 67 fr. 50 c. Le duc de La Vallière la place vers 1629, et M. P. Lacroix, après avoir dit qu'elle date de 1640 à i655, a pensé que le prologue de l'auteur promet à Louis XIII la défaite du croissant s'il veut entreprendre une croisade contre les Turcs. Or, comme ce monarque est mort en mai 1643, la pièce ne peut être postérieure à l'année 1642, époque à laquelle Molière n'avait encore que vingt ans. D'ailleurs, est-il permis de croire que ce poète philosophe ait conseillé à son roi une croisade contre les Turcs ? Le second exemplaire de M. de Soleinne (2e Supplément, n° 189) n'a été vendu que 35fr., mais il a été payé 79fr. à la vente Solar. Cette même pièce est portée dans le Catalogue de La Vallière, par Nyon (no 17,621), comme donnée en 1658. »

Mon jugement, ou plutôt mon instinct, ne m'avait pas trompé, lorsque j'avais proposé d'attribuer MELISSE à Molière. En étudiant de plus près la question, j'ai pu grouper an certain nombre d'inductions ou de faits qui viendraient à l'appui de cette attribution, faite d'abord un peu à la légère et sous l'influence d'une sorte de divination ou de pressentiment. Toutefois, Molière ne serait pas le seul auteur de cette tragi-comédie, qui présente beaucoup de mauvais vers et même des scènes imparfaites, écrites avec assez de négligence et remplies d'exagérations déclamatoires, à côté de scènes délicieuses, de vers exquis et de beautés incontestables. J'en suis donc venu actuellement à présumer que Molière avait eu un collaborateur, et que ce collaborateur était Madeleine Béjart, qui se mêlait aussi d'écrire des pièces de comédie en vers, et qui fit représenter un DON QUICHOTTE de sa façon sur le théâtre du Petit-Bourbon. Ce n'est d'ailleurs qu'une simple conjecture, pour expliquer, autant que possible les disparates de composition et de style, qu'on remarque dans la tragi-comédie de MELISSE.

Cette tragi-comédie a été peut-être composée et jouée sur des théâtres de province dès les premiers temps de l'association de Molière avec Madeleine Béjart, lorsqu'ils faisaient la comédie, dans les villes de l'ouest et du midi de la France, avec une troupe de campagne dont ils étaient les principaux sujets. On distingue en effet, dans MELISSE, un si grand nombre de vers traduits ou imités des BUCOLIQUES de Virgile, de L'ART D'AIMER d'Ovide et de LA NATURE DES CHOSES de Lucrèce, qu'on est tenté de croire que Molière, en écrivant les meilleurs morceaux de cette tragi-comédie, se laissait aller à des réminiscences classiques du collège des Jésuites, qu'il avait quitté depuis peu de temps.

Mais il est bien certain que l'impression de la pièce ne peut être antérieure à l'année 1658, comme l'abbéRive l'avait deviné, ou comme la tradition le lui avait appris. Cette date précise est constatée par le prologue que récite Pénée, fleuve de Thessalie. A cette époque, on songeait sérieusement à l'envoi d'une expédition française en Grèce, où les Turcs, qui assiégeaient Candie et qui ne parvenaient pas à s'emparer de cette ville, malgré des attaques continuelles, allaient se ravitailler sur les côtes de la Morée et ne cessaient de molester la population indigène. Ce n'est qu'en 1669 que LouisXIV envoya une escadre, commandée par le duc de Beaufort, secourir la ville de Candie, assiégée par des flottes ottomanes qui s'éloignaient et reparaissaient depuis vingt-cinq ans, sans parvenir à s'emparer de cette malheureuse ville, défendue par les chevaliers de Malte. Le prologue de MELISSE ne fait pas allusion à l'expédition confiée au duc de Beaufort en 1669, mais bien à la nomination de ce prince, fils aîné de César, duc de Vendôme, à la charge de grand amiral de France, que son père avait exercée avant lui. C'est bien en 1658 que le duc de Beaufort, qui avait joué pendant la Fronde le rôle d'un tribun populaire, rentra en grâce auprès du roi et fut mis à la tête de l'amirauté de France, en prévision des secoursqueLouis XIV voulait envoyer aux assiégés de Candie et d'une espèce de croisade projetée contre les Turcs et contre les corsaires algériens qui infestaient la Méditerranée. Telle est l'explication de ces vers du prologue de MELISSE, que j'avais mal compris à première vue, et dans lesquels je n'avais reconnu ni Louis XIV, ni son cousin François de Vendôme, duc de Beaufort :

Mais, ô bonheur plus grand ! Je vois de ce héros Un illustre surgeon paraître sur les flots Et porter jusqu'ici sa royale bannière ; Je vois par sa valeur ces coteaux, rétablis, Reprendre leur verdeur et leur grâce première, Et le croissant servir au monarque des lys. Mais je sens que le Ciel me ferme ses secrets. Hé bien ! Ne troublons pas l'ordre de ses décrets : Un heureux avenir nous les fera connaître.

Il faut, ce me semble, voir dans ces vers, un peu trop flatteurs pour le duc de Beaufort, qui sortait à peine de disgrâce, le motif d'un refus de privilège du roi pour l'impression de cette tragi-comédie, que la troupe de Molière et des Béjart, nouvellement établie à Paris au mois d'octobre de l'année 1658, avait peut-être représentée à l'hôtel de Vendôme. Le Registre de la Grange ne signale pourtant que deux visites des comédiens du Palais-Royal chef le duc de Vendôme, en 1660 et en 1661.

Quant à l'impression de MELISSE, on peut s'en tenir à la date de 1658. Cette édition est plus soignée que la première édition du SGANARELLE de Molière, qui fut imprimé chez Jean Ribou en 1660 ; mais il y a beaucoup de rapports entre les deux impressions, et les caractères employés sont les mêmes dans les deux éditions. Le fleuron elvézirien qui termine le prologue de MELISSE se retrouve d'ailleurs dans plusieurs éditions originales des pièces de Molière, et le fleuron qui figure à la fin de la pièce comme à la fin de l'argument appartient aussi aux imprimeries parisiennes de cette époque.

Il faudrait citer deux ou trois cents vers si l'on voulait faire un choix de tous ceux qui ont le cachet du style de Molière et qui portent, pour ainsi dire, sa marque de fabrique. Contentons-nous d'en extraire une trentaine :

Philene, notre amour ne dépend pas de nous : Nous prêtons notre coeur, nous recevons les coups ; Mais l'aveugle destin, que son caprice inspire, Tient sur nos volontés un tyrannique empire. Dans le moment fatal que se forment nos corps, Il y met des instincts, des penchants, des rapports, Et de nos ascendants la force souveraine Nous incline à l'amour ou nous porte à la haine.

(Acte II, sc. v.)

Qui se laisse amollir des soupirs d'une femme A bien moins de pitié que de faiblesse en l'âme. Le courage consiste à mépriser des pleurs Que l'on verse avec art pour émouvoir nos coeurs.

(Acte III, sc. I.)

Ah ! Généreux ami, quelle reconnaissance Peut à tant de bontés servir de récompense ? Quelles grâces te rendre, et pour un tel bienfait Quels termes ne sont pas au-dessous de l'effet ? Non, non, tous mes soupçons sont allez en fumée ; Ma raison a repris sa force accoutumée, Et je vois clairement que mon esprit jaloux Me faisait défier injustement de vous.

(Ibid.)

Ô bien heureux celui qui, dès son plus jeune age, A pu se garantir de l'amoureux servage, Et qui n'a point reçu dans son coeur ce poison Qui trouble des mortels la première saison, Qui ne s'est point laissé surprendre par les charmes D'un objet suborneur, source de mille alarmes, Et qui n'a point soumis au caprice d'autrui Un bonheur qui ne doit dépendre que de lui ! Il ne sait ce que c'est que soupirs et que plaintes ; 11 n'est point agité de soucis et de craintes, Et des cruels soupçons le redoutable essaim Ne mord point nuit et jour son misérable sein. Il n'est point en regrets consumé par l'absence ; Il n'est point de désirs flatté par la présence, Et n'a jamais connu les souris affectés, Ni les fausses faveurs, ni les feintes fiertés. Il goûte les plaisirs où l'âge le convie, Et voit ainsi couler heureusement sa vie.

(Acte III, sc. II.)

Il faudrait reproduire ici toute la scène III du troisième acte de MELISSE pour faire ressortir les ressources de la langue poétique et les raffinements de dialectique amoureuse que l'auteur a mis au service de la bergère Orante, pour démontrer par des tableaux pittoresques combien l'amour exerce d'empire sur tous les êtres animés. Ce sont là, sans doute, des figures de rhétorique ; mais l'expression brillante et colorée leur donne une valeur particulière, qu'on n'est pas accoutumé à trouver dans les meilleures poésies de ce temps-là. Ces qualités sont encore rehaussées par des imitations ou plutôt par des rejets de ces grands poètes anciens que Molière savait par coeur, Ovide, Virgile et Lucrèce. On ne saurait oublier que Molière avait traduit Lucrèce en vers libres. N'est-ce pas, par exemple, au début du poème de Lucrèce que semble nous reporter cette ingénieuse peinture des effets de l'amour dans le système du monde ?

Alexis, il n'est rien qui n'aime en la nature : Chaque chose en ressent l'agréable blessure, Et les membres épars de ce grand univers Ont chacun leur amour et leur penchant divers. Le Ciel aime la Terre, et d'une ardeur fidèle, Pour l'avoir, tous les jours il roule à l'entour d'elle, Sans que, depuis le cours de tant d'ans révolus, Il ait rien relâché de ses soins assidus. Ces brillants de la nuit, ces étoiles luisantes, Sont dans leur amitié si fermes, si constantes, Qu'elles n'ont point encor, changeant leur premier lieu Voulu se joindre à l'Ourse, ou penché vers l'Essieu. Ces errants argentez qui font notre fortune, Et qui courent sans règle une route commune, N'ont-ils pas leurs aspects, leurs regards amoureux, Leurs tendres unions et leurs noeuds si fameux ? Vois, vois les éléments : même ardeur les travaille, Et, quoi que bien souvent ils se livrent bataille Et fassent à nos yeux de terribles fracas, C'est pour se mieux unir qu'ils forment ces débats. Ce reflux de la mer, que tout le monde admire, Est l'effet d'un amour qui souffre et qui désire, Et ce fleuve qui tâche à surmonter son bord Veut caresser sa grève et restreindre plus fort. Est-il rien de plus dur qu'une roche hautaine ? Elle est pourtant sensible à l'amoureuse peine, Et ne peut écouter les plaintes d'un amant Qu'elle ne lui réponde et plaigne son tourment. Le fer plaît à l'aimant, et la paille amoureuse Saute d'un vol léger vers l'ambre précieuse.

Sans doute, ce n'est pas le ton ordinaire du dialogue dramatique ; mais c'est bien de la poésie, et de la poésie puisée aux sources de l'antiquité grecque et romaine.

Il y a en outre, dans MELISSE, un indice frappant de l'origine que nous lui avions attribuée : ce sont les analogies irrécusables qui existent entre cette tragi-comédie pastorale et la comédie-ballet de LA PRINCESSE D'ELIDE. Le sujet n'est sans doute pas exactement le même dans les deux pièces ; mais on peut reconnaître en plus d'un endroit que Molière, qui dut improviser LA PRINCESSE D'ELIDE en 1664, se souvenait de la MELISSE de 16 :8. Melisse aime un berger insensible, Alexis, qui résiste longtemps à l'amour et qui finit par céder à son pouvoir. La Princesse d'Elide aime Euryale, prince d'Ithaque, qui feint d'être insensible et de repousser les avances de cette princesse, pour mieux lui gagner le coeur et la forcer à le préférer à ses rivaux. Il est question aussi, dans les deux pièces, d'une chasse et d'un sanglier, qui amènent des scènes tragiques dans MELISSE, des scènes comiques dans LA PRINCESSE D'ELIDE. Enfin, ces vers, chantés dans le cinquième intermède de la comédie-ballet, résument à la fois le sujet des deux pièces et en sont en quelque sorte la moralité :

Usez mieux, ô beautés fières ! Du pouvoir de tout charmer ; Aimez, aimables bergères : Nos coeurs sont faits pour aimer. Quelque fort qu'on s'en défende, Il faut y venir un jour. Il n'est rien qui ne se rende Au doux charme de l'amour.

Il est sans doute difficile de découvrir dans deux pièces si différentes de genre et de style des similitudes complètes, des répétitions identiques d'idée et de forme ; cependant on peut en signaler quelques-unes qui viennent à l'appui de l'opinion que j'ai émise spontanément il y a trente-deux ans, et que je crois aujourd'hui pouvoir établir sur des preuves probables, sinon certaines. C'est bien Molière qui a remis en prose, dans LA PRINCESSE D'ELIDE, certains vers qu'il avait composés pour MELISSE. Il avait dit dans MELISSE (p. II) :

Mais qui peut bien de soy jusques là présumer De vouloir être aimée et de ne point aimer ?

Il fait dire à la princesse d'Elide (acte III, sc. IV) : « Sans vouloir aimer, on est toujours bien aise d'être aimé. »

Dans MELISSE (p. 37), Alexis proclame en ces termes soit insensibilité :

Je renonce à l'amour, et je n'accepte rien De tout ce que l'on m'offre au nom de ce lien.

Dans LA PRINCESSE D'ELIDE (acte III, sc. IV), Euryale fait la même profession de foi : « Rien n'est capable de toucher mon coeur ; ma liberté est la seule maîtresse à qui je consacre mes voeux. »

Melisse reproche à son Alexis de la leurrer d'un amour qu'il ne ressent pas (p. 61) :

Quelle gloire auras-tu de m'avoir abusée ? Ne feins point de m'aimer si tu ne m'aimes pas.

La princesse d'Élide répond à Euryale, qui se dépouille enfin de sa feinte indifférence (acte V, sc. II) : « Non, non, Prince, je ne vous sais pas mauvais gré de m'avoir abusée. »

Alexis proteste de sa passion pour Melisse (p. 61) :

L'amour, qui de nos coeurs absolument dispose, A fait en un moment cette métamorphose : Du berger insensible il a tout effacé.

Euryale exprime les mêmes sentiments à la princesse d'Élide (acte V, sc. II) : « Il faut lever le masque, et, dussiez-vous vous en prévaloir contre moi, découvrir à vos yeux les véritables sentiments de mon coeur. C'est vous, Madame, qui m'avez enlevé cette qualité d'insensible. »

Melisse adresse des reproches à l'amour qui la domine (p. 5) :

Agréable tyran, doux et cruel vainqueur, Qui, flattant mon orgueil, as captivé mon coeur ; Trop charmant ennemi dont je suis poursuivie, Amour, pourquoi si fort tourmentes-tu ma vie ?

La princesse d'Élide fait à peu près les mêmes reproches à l'amour (acte IV, sc. VII) :

« Si ce n'est pas de l'amour que ce que je sens maintenant, qu'est-ce donc que ce peut être ? Et d'où vient ce poison qui me court par toutes les veines et ne me laisse point en repos avec moi-même ? Sors de mon coeur, qui que tu sois, ennemi qui te caches ! »

Il ne faut pas perdre de vue que la pastorale tragi-comique était à la mode lorsque Molière débutait dans la double carrière de comédien et d'auteur dramatique. C'était un dernier écho de l'ASTRÉE de d'Urfé ; c'était aussi une nouvelle incarnation des bergers et des bergères, qui se montraient de nouveau, à côté des princes et des princesses, dans les longs romans d'amour de Mlle de Scudéry. Molière, comme le prouvent les intermèdes de ses comédies et les vers qu'il composait pour être mis en musique, avait le goût de la poésie amoureuse, qui convenait si bien à la pastorale. Il ne dédaigna pas de composer LA PASTORALE COMIQUE et MÉLICERTE après avoir fait DON JUAN et LE MISANTHROPE. On ne saurait donc s'étonner que, longtemps après avoir fait ces deux chefs-d'oeuvre, il ait composé MELISSE et joué le rôle d'Alexis dans cette tragi-comédie pastorale,

P. L. JACOB, bibliophile.

ARGUMENT DE LA PIÈCE

Tandis que la peste dépeuplait misérablement les troupeaux des vallées de Tempé en Thessalie, et qu'on attendait impatiemment la réponse de l'oracle, qu'on avait envoyé consulter pour tâcher d'apprendre le moyen de faire cesser ce malheur, Melisse, bergère de ce canton, était passionnément amoureuse d'Alexis, jeune berger du même pays, mais qui faisait gloire de fuir toute sorte d'engagement, et qui n'aimait que la chasse et les forêts. Cette bergère, tourmentée de sa passion, sort de grand matin du hameau, et va entretenir ses pensées amoureuses sur le bord du fleuve Pénée, où elle est rencontrée par Orante, son amie particulière, à qui elle déclare l'origine de son amour. Comme elles discourent, elles aperçoivent Alexis endormi au pied d'un arbre, et en même temps un sanglier furieux s'approche du berger pour le déchirer. Melisse prend l'épieu d'Alexis, combat la bête et la contraint à s'enfuir. Alexis se réveille, et Philene, autre berger éperdument amoureux de Melite, étant arrivé, ils prennent tous deux résolution de poursuivre la bête, pour la punir de l'insolence qu'elle a eue d'attaquer cette bergère. Melisse tâche à détourner Alexis de cette résolution, mais elle n'en peut venir à bout, et les deux bergers vont à la chasse du sanglier. Cependant Philene, ayant eu quelque soupçon que Melisse aimastAlexis, tâche à s'en éclaircir, et pour cet effet il feint qu'Alexis ait péri à la chasse et qu'il ait esté déchiré par le sanglier. Melisse fait alors de grandes plaintes, et découvre l'amour qu'elle a pour ce berger. Dans ce mesme moment, Alexis revient de la chasse ; elle le prend pour son ombre, et n'est qu'à peine désabusée par Philene, qui lui fait mille reproches et lui avoue qu'il lui a joué cette pièce pour découvrir si elle aimait Alexis. Melisse, voyant son secret découvert, et qu'indubitablement Philene conterait le tout à Alexis, son intime ami, prie Orante de le prévenir, et d'aller elle-même découvrir sa passion à ce berger et l'obliger à avoir quelque tendresse pour elle. Orante s'acquitte de sa commission, et tâche à prouver à Alexis qu'il faut aimer par tous les exemples et toutes les raisons qu'on allègue d'ordinaire sur ce sujet ; mais elle n'en peut venir à bout, ce qui désespère Melisse et lui fait prendre la résolution de mourir. Sur ces entrefaites, on apporte la réponse de l'oracle, qui porte que la peste ne finira point qu'un coeur insensible à l'amour ne brûle en sacrifice. Tout le monde jette les yeux sur Alexis, qui fait vanité de ne rien aimer, et on le destine au dernier supplice. Melisse vient à la traverse, qui prétend que c'est elle que l'oracle demande, parce qu'elle a été insensible à l'amour de Philene. Ce débat rend le grand prêtre irrésolu, et fait qu'il va prier les dieux, [dans le temple voisin, de déclarer par quelque signe lequel des deux bergers ils veulent être immolé. Pendant son absence, Alexis devient amoureux de Melisse, et l'Amour descend dans le temple, qui prononce qu'il faut unir les victimes. On croit que les dieux veulent qu'on sacrifie les deux bergers à l'amour. Tandis que les préparatifs se font, Alexis découvre par hasard l'amour qu'il a pour Melisse (ce que le grand prêtre ignorait, comme on a dit ci-dessus). Cela lui donne lieu de croire que l'oracle se doit entendre autrement qu'on a fait, et dans ce même temps deux prodiges arrivent, savoir la consommation du bûcher par le feu du ciel et la cessation de la peste : si bien qu'Alcandre ne doute plus que l'oracle ne soit tout à fait accompli et les dieux apaisés. Pour couronnement, il mène les deux bergers au temple pour y être unis du noeud de l'hyménée.

PROLOGUE

PÉNÉE, fleuve de Thessalie

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Melisse, Orante.

MELISSE

Écoute jusqu'au bout. M'ayant rendu le prix, Voici de quel propos l'accompagne Alexis : « Je vous donne, dit-il, cette offrande légère, Et comme à la plus belle, et comme à la plus fière, Et pour gage assuré que, tout ainsi que vous, Je méprise l'amour et ne crains point ses coups. » Ô caprice du sort ! Ô bizarre pensée ! Ce discours me choqua, je m'en tins offensée, Et crû qu'à mes appas c'était trop insulter Que d'un pareil orgueil à mes yeux se vanter. Je songeai donc dès lors, par une pure gloire, De soumettre ce coeur, d'en avoir la victoire, Et le percer de traits si puissants et si forts Que pour me résister il fit de vains efforts. Ce n'est pas que pour lui mon âme fut atteinte : Si je semblais aimer, ce n'était que par feinte. « Mais qui peut bien de soi jusques là présumer De vouloir être aimée et de ne point aimer ? » Ainsi donc, je poursuis mon aimable adversaire, Et par de petits soins je m'efforce à lui plaire. Quand il est dans le bois, quelquefois tout un jour Je garde son troupeau jusques à son retour ; Je caresse ses chiens, je vante leur courage, Et lui cueille des fruits des plus beaux du village. Mais, bien loin de toucher ce sauvage berger, Il a su sous ses lois lui-même me ranger ; Il a contre mon sein tourné mes propres armes, Et de mes vains appas triomphé par ses charmes. Cependant l'insensible, errant par ses forêts, Ignore que mon coeur soit blessé de ses traits. Tout autre, remarquant mon extrême tristesse, Me voyant le chercher et soupirer sans cesse : « Sans doute, aurait-il dit, dans le fond de son coeur Cette fille pour moi cache beaucoup d'ardeur. » Mais il ne comprend rien à l'amoureux langage, Et des tendres soupirs ne connaît point l'usage. Cent fois j'ai balancé d'embrasser ses genoux, Et lui dire : « Alexis, j'expire de tes coups. D'un regard de pitié soulage ta captive, Et retiens sur le bord mon âme fugitive ! » Mais ma bouche timide a refusé toujours D'accorder à mon coeur cet indigne secours. Connaissant de mes maux la fatale origine, Juge si j'ai raison de paraître chagrine.

SCÈNE III. Melisse, Orante, Alexis.

SCÈNE IV. Melisse, Orante, Alexis, Philene.

SCÈNE V. Melisse, Orante.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

PHILENE

Nos soins ont été vains : la bête défiante Par une prompte fuite a trompé notre attente ; Mais, quand elle se fut présentée à souhait. J'avais trop de chagrin, j'étais trop inquiet, Pour pouvoir occuper ma triste fantaisie Qu'à tout ce qui pouvait nourrir ma jalousie Ah ! Melisse, Melisse, à la fin j'ai compris D'où naissait ton orgueil et ton cruel mépris ! Tu paraissais de glace, et, selon l'apparence, Rien n'avait eu jamais autant d'indifférence. Un marbre était moins froid, plus sensible un rocher, Et bien plutôt que toi l'on les eut pu toucher. Tu brûles cependant, et l'ardeur qui t'enflamme Ne se contient qu'à peine au profond de ton âme. Un plus heureux berger t'a soumise à ses lois : Tu parlais d'être libre, et tu sers toutefois. Non, je n'en puis douter, la chose est assurée ! L'ingrate s'est à moi pleinement déclarée, Quand, avec un discours plein d'amoureux transports, D'arrêter Alexis elle a fait ses efforts. A-t-elle rien omis de touchant et de tendre, Et tout autre que lui n'eut-il pas dû se rendre ? Mais pouvait-elle mieux son ardeur exprimer Que quand son faible bras a su pour lui s'armer, Qu'elle a du sanglier affronté la furie, Et, pour le préserver, abandonné sa vie ? Je n'avais pas d'abord remarqué l'action, Mais j'ai fait sur ce point depuis réflexion : C'était au berger seul, dormant sous le feuillage, Que la bête voulait faire sentir sa rage. Melisse, par la suite, eut pu se garantir ; Mais son amour plus fort l'empêchait de partir. Alexis, me contant la chose en sa présence, M'a lui-même averti de cette circonstance ; Et depuis, avec lui en causant dans le bois, Il m'en a découvert plus que je n'en voulais. Sexe dissimulé, sexe rempli de ruses, Appelles-tu vertu lorsque tu nous abuses ? Mais Alexis est-il avec elle d'accord ? Conspirent-ils tous deux pour me donner la mort ? Aurait-il violé notre amitié si sainte, Et caché son amour sous une froideur feinte ? Extrémité cruelle, embarras malheureux, Et de tous les côtés également fâcheux ! Amour, conseille-moi. Qu'est-ce que je dois faire ? Accuser mon Ingrate, ou souffrir et me taire ? Je l'irrite par l'un, l'autre ronge mon sein, Et dans les deux partis le péril est certain. Mais Melisse s'approche. Essayons par adresse D'en tirer s'il se peut l'aveu de sa faiblesse ; Tâchons de la convaincre, et, quand nous aurons su.

SCÈNE II. Philene, Melisse.

PHILENE

Hélas !

MELISSE

Ne vous retenez plus dans le fond de mon coeur, Trop discret sentiment, respectueuse ardeur ! Esclave de la honte, ainsi que du silence, Tendresse déguisée avecque violence, Ne vous contraignez plus, voyez enfin le jour, Et faites éclater tout ce que j'eus d'amour ! Puisqu'Alexis n'est plus, n'ayons plus de contraintes. À quoi nous serviraient les scrupuleuses feintes ? Ne dissimulons plus ! Honneur, permets-le moi, Si je gardai jamais ta plus sévère loi. J'aimai mon Alexis. Ce berger adorable Soumit à ses appas mon orgueil indomptable ; Il régna dans mon coeur, je brûlai de ses feux, Et seul de nos bergers il mérita mes voeux. Au milieu toutefois d'une si grande flamme, Ma bouche lui cela ce que sentait mon âme ; Il ignora mon mal et ne sut point l'ardeur Ni les secrets tourments dont il était l'auteur. Mais, puisque des destins l'implacable furie A saoulé par sa mort sa noire barbarie, Que son ombre du moins et ses mânes chéris, S'ils entendent ma voix, s'ils écoutent mes cris, Sachent que le soleil ne vit jamais bergère Éprise d'une ardeur plus belle et plus sincère. Mais, aimable Alexis, ne t'imagine pas Que mon amour finisse avecque ton trépas : Il survivra ta cendre, et, pur comme fidèle, Brûlera dans mon coeur d'une flamme éternelle. Mes yeux, non plus des yeux, mais des sources de pleurs, Ta tombe arroseront de leurs moites liqueurs. J'y répandrai des fleurs nouvellement écloses, Des grenades, des lys, des oeillets et des roses ; J'apprendrai ton beau nom aux échos de ce bois, Et ferai qu'ils diront Alexis mille fois. Voilà quelle sera ma languissante vie, Jusqu'à ce que la mort, contentant mon envie. Mais quel est ce fantôme, et qu'est-ce que je vois ? C'est l'ombre d'Alexis qui s'apparaît à moi. De l'heureux Élysée il a quitté les plaines Exprès pour nous venir soulager dans nos peines.

SCÈNE III. Philene, Melisse, Alexis.

SCÈNE IV. Melisse, Philene.

PHILENE

Ah ! Coeur de diamant, coeur non d'une bergère, Mais bien d'une tigresse ou de quelque panthère ; Coeur qui n'as rien d'humain qu'un bel extérieur ! Et qui n'es au dedans que glace et que rigueur ! Non, tu ne fus jamais fille de Thamyrée, Tu naquis d'une roche, et fus d'elle engendrée ! Tu tétas une louve, et ce monstre cruel Se plût à t'allaiter de son poison mortel ! Voyant briller en toi l'espoir de mille charmes, Il t'apprit le secret de t'en faire des armes, De surprendre les coeurs, les âmes enflammer, Et nous faire périr en te faisant aimer : Car enfin, je l'avoue, au fort de ma furie, Sans te vouloir toucher d'aucune flatterie, Ton teint est en blancheur à la neige pareil ; Tes lèvres du corail effacent le vermeil ; Tes yeux brillent d'un feu plus pur que la lumière ; Ton air est engageant, tu plais sans vouloir plaire ; Mais tous ces grands appas, ces charmes sans égaux, Sont lâchement ternis par de plus grands défauts ! Alors que sous tes lois un pauvre amant se range, Ta douceur affectée en cruauté se change, Et tels sont tes mépris que, pour n'en plus souffrir, On souhaite en un jour mille fois de mourir. Rien ne te peut toucher, soupirs, plaintes, supplices, Et tu comptes pour rien les soins et les services. Je n'ai pas le dessein d'exagérer ici Ce que j'ai fait pour toi, mais je ne puis aussi, Succombant sous le faix de ta haine implacable, M'empêcher de t'en faire un crayon véritable. Sans moi, tes deux chevreaux eussent été perdus, Si ma main ne les eut promptement défendus. Songe combien de nuits et de longues journées J'ai gardé tes brebis, de loups environnées. J'ai gravé ta devise en mille arbres divers ; J'ai fait à ton honneur des chansons et des airs ; Aux fêtes de Palès j'ai soutenu contre elle Qu'elle avait moins d'appas et qu'elle était moins belle ; Enfin j'ai rebuté pour toi la jeune Iris, Et n'ai payé ses voeux qu'avecque des mépris, Quoi que de nos beautés Iris fut la seconde, Qu'Iris eût des troupeaux, qu'Iris même fut blonde. Je ne te dirai point les mortelles douleurs Que m'ont fait ressentir tes injustes rigueurs : On compterait plutôt les libyques arènes, Les ondes du Pénée et les épiques des plaines. Nous avons vu deux fois retourner les hivers Depuis le jour fatal que j'entrai dans tes fers. Quel est enfin le fruit de ce long esclavage ? Tu cours après un autre et me quittes, volage ! Mais sache que les dieux sont trop pleins d'équité Pour souffrir ce mépris avec impunité, Et que tu connaîtras, possible, par toi-même, Qu'aimer sans être aimée est un supplice extrême. Adieu. Je vais chercher un favorable écueil, Qui dérobe ma vie à ton farouche orgueil, Ne pouvant obtenir de mon âme rebelle De te pouvoir haïr ni de t'être infidèle.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Melisse, Orante.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Alexis, Philene.

SCENE II.

SCÈNE III. Alexis, Orante.

ALEXIS

De qui ?

ORANTE

Écoute, écoute-moi : c'est tout ce que je veux. Sans doute, on t'en a fait quelque portrait hideux. Alexis, il n'est rien qui n'aime en la nature : Chaque chose en ressent l'agréable blessure, Et les membres épars de ce grand univers Ont chacun leur amour et leur penchant divers. Le Ciel aime la Terre, et d'une ardeur fidèle Pour la voir, tous les jours il roule à l'entour d'elle, Sans que, depuis le cours de tant d'ans révolus, Il ait rien relâché de ses soins assidus. Ces brillants de la nuit, ces étoiles luisantes, Sont dans leur amitié si fermes, si constantes, Qu'elles n'ont point encor, changeant leur premier lieu, Voulu se joindre à l'Ourse, ou penché vers l'Essieu. Ces errants argentés qui font notre fortune, Et qui courent sans règle une route commune, N'ont-ils pas leurs aspects, leurs regards amoureux, Leurs tendres unions et leurs noeuds si fameux ? Vois, vois les Éléments : même ardeur les travaille, Et, quoi que bien souvent ils se livrent bataille Et fassent à nos yeux de terribles fracas, C'est pour se mieux unir qu'ils forment ces débats. Ce reflux de la mer, que tout le monde admire, Est l'effet d'un amour qui souffre et qui désire, Et ce fleuve qui tâche à surmonter son bord Veut caresser sa grève et l'étreindre plus fort. Est-il rien de plus dur qu'une roche hautaine ? Elle est pourtant sensible à l'amoureuse peine, Et ne peut écouter les plaintes d'un amant Qu'elle ne lui réponde et plaigne son tourment. Le fer plaît à l'amant, et la paille amoureuse Saute d'un vol léger vers l'ambre précieuse. Ce qui nous semble enfin dépourvu de tout sens Se sent forcé d'aimer par des instincts puissants.

ORANTE

Tu résistes encor, ô berger obstiné ! Quand des bois et des fleurs tu te vois condamné ! Mais confesse du moins que tout ce qui respire Reconnaît de l'amour l'inévitable empire, Et que, par un instinct en naissant imprimé, Pour un autre soi-même il se sent enflammé. N'as-tu point remarqué, dans la saison des roses, Qu'une douce chaleur anime toutes choses ? D'une jeune brebis un bélier amoureux Par mille bêlements lui témoigner ses feux ? Un chevreau soupirer d'une voix tremblotante, Et mugir un taureau d'une voix effrayante ? Tout cela n'est qu'amour, et ces puissants efforts Sont les effets du dieu qui se meut dans leurs corps. Ce cheval indompté qui bondit et qui rue, Et qui ne connaît point le joug ni la charrue, Il est déjà sensible aux amoureux plaisirs, Et va chercher bien loin l'objet de ses désirs. Entre dans tes forêts et tes retraites noires : L'amour jusqu'en ces lieux va porter ses victoires. Ce tyran Némée en auteur de mille maux, Ce lion furieux, l'horreur des animaux, Il aime toutefois, et lui-même s'étonne Que sa fureur se calme auprès de sa lionne. Ce loup fin et rusé, que travaille la faim ; Ce renard défiant, ce sanglier inhumain, Ce tigre parsemé, cet éléphant énorme, Ce léopard cruel, cet ours laid et difforme, Cette biche et ce cerf que l'on entend bramer. Se laissent adoucir par le plaisir d'aimer. Les poissons dans les eaux, sous leurs écailles dures, Ressentent de l'amour les secrètes blessures, Et ces dauphins qu'on voit se jouer sur les flots Nous montrent que l'amour les rend ainsi dispos. Avec moi, maintenant, viens dans ce vert bocage Entendre des oiseaux l'agréable ramage. Ils chantent les plaisirs que leur donne l'amour, Et commencent par là, par là ferment le jour. Ce charmant rossignol, qui d'arbre en arbre vole, Et qui fait cent fredons sans art et sans échoie. « J'aime, j'aime, dit-il, et mes plus doux accents Sont les heureux effets de l'amour que je sens. » Entends les sons plaintifs de cette tourterelle : Elle plaint de son pair l'infortune cruelle, Et dans le triste état de sa viduité Regrette le plaisir qu'elle a jadis goûté. Ce cygne au blanc plumage, à qui la mort prochaine Fait pousser de doux chants et renforce l'haleine ; Ce paon superbe et vain de ses belles couleurs, Qui ternissent l'éclat des plus brillantes fleurs, Tous deux ont de l'amour, et tout deux dans leurs veines Ressentent de ce feu les atteintes soudaines. Aime donc, Alexis, puisque le même jour Qui nous a donné l'être a causé notre amour.

ORANTE

Trop curieux berger, pourquoi viens-tu rouvrir Une vieille douleur que le temps dut guérir ? Sache donc qu'autrefois je suivis ta manière, Que, comme toi, je fus impitoyable et fière, Et qu'un jeune berger m'ayant offert ses voeux, J'affectai tes mépris et ton air dédaigneux. Hélas ! Il m'en souvient, ah ! Cruelle journée ! Lorsque mon Corydon, sur le bord du Pénée, Se jetant à mes pieds, me pressa doucement De vouloir consentir qu'il m'aimât seulement. Quoi qu'en secret pour lui mon âme fut atteinte, Je voulus jusqu'au bout pousser exprès la feinte. « Non, non, n'espère point, réponds-je avec aigreur, Que j'accepte jamais le présent de ton coeur. » Je m'enfuis aussitôt, et, lorsque je m'arrête, Je vois pencher son corps et s'abaisser sa tête. Je reviens sur mes pas, et, d'un lugubre ton : « Arrête, lui criai-je, arrête, Corydon ! » Mais il est sous les flots, et ma pitié tardive Ne le rencontre plus quand je suis sur la rive. Combien, depuis ce jour, ai-je versé de pleurs ! Combien ai-je accusé mes injustes rigueurs ! Combien, me promenant près ce même bocage, Me suis-je rappelé son air et son langage ! Il m'a dit mille fois ce qu'ici je te dis ; Mais il le disait mieux : il m'aimait, Alexis ! Quelquefois, dans le fort de sa douleur mortelle : « Orante, ajoutait-il, vous êtes jeune et belle, Vous avez mille attraits, vous avez mille appas ; Mais, Orante, après tout, ne vous y fiez pas : Les lys sont grands et beaux, les roses sont divines, Et cependant tous deux sèchent sur leurs racines. De même, la beauté ne dure qu'un matin ; Elle est fleur, et des fleurs elle suit le destin. » Ainsi, pour être beau, n'en sois pas plus sauvage : La fierté ne sied pas aux bergers de ton âge. Laisse donc tes forêts, et te rends à l'amour. Le temps passe, Alexis, et n'a point de retour.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Orante, Melisse.

SCÈNE VI. Melisse, Orante, Tircis.

SCÈNE VII. Melisse, Orante.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Alcandre, Tircis, Damon, Alexis, Philene, Troupe de bergers et bergères.

ALCANDRE

Qui donc ?

SCÈNE II. Alcandre, Tircis, Damon, Alexis, Philene, Melisse, Orante, Troupe de bergers et bergères.

MELISSE

C'est moi.

MELISSE

C'est moi.

ALEXIS

C'est moi.

SCÈNE III. Alexis, Melisse, Philene, Orante.

SCÈNE IV. Alexis, Melisse, Philene, Orante, Damon.

SCÈNE V. Philene, Orante.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Philene, Damon

PHILENE

Vers où ?

PHILENE

Qui donc ?

DAMON

Écoutez. Comme Alcandre Se fut en vain gêné pour l'oracle comprendre, Et qu'il eut admiré, par un combat nouveau, Deux bergers disputer la gloire du tombeau, Ne pouvant pénétrer dans une nuit si noire, Presque désespéré, vint tout d'un coup à croire Que l'on avait choqué la majesté du dieu En lisant son oracle en un profane lieu, Et que, pour nous punir de notre irrévérence, Il en avait exprès caché l'intelligence, Répandu sur nos yeux l'ombre et l'obscurité, Et de ces deux bergers le débat suscité. « Allons, dit-il, au temple, et n'ayons point de honte D'expier notre erreur par une amende prompte. Il marche le premier ; Tircis et moi suivons, Et dans l'enclos sacré tous trois seuls arrivons. Vous le savez. Alors Alcandre s'humilie, Et commence à prier les dieux de Thessalie, Les faunes, les sylvains, les satyres cornus, Le berger Apollon, la bergère Venus ; Mais surtout à l'Amour, dont tout ce qui respire Respecte le pouvoir et redoute l'empire, Il adresse sa voix, et tâche par ces mots L'obliger à vouloir débrouiller ce chaos : « Grand dieu, le plus puissant de la troupe divine, À qui doit l'univers sa première origine, Et qui, par des secrets et merveilleux ressorts, De cette grande masse entretiens les accords ; Toi qui règnes au Ciel, qui règnes sur la terre, Qui sais assujettir le maître du tonnerre, Et ne dédaignés pas de venir quelquefois Honorer nos hameaux et visiter nos bois ! Aimable déité, donne-nous quelque indice : Qui te doit être offert, Alexis ou Melisse ? En sauvant l'innocent, monstre le criminel, Et de son sang bientôt fumera ton autel. » Alcandre, ayant fini, se tait, s'arrête, écoute, Espérant que bientôt s'éclaircira son doute. Mais rien ne lui répond : tout est sourd à ses cris, Les faunes, les sylvains et le fils de Cypris. Dans ce triste embarras de surprise et de trouble, Alcandre recommence, et sa ferveur redouble ; Mais le Ciel est toujours inexorable et dur : Aussi sombre est la nuit, l'oracle autant obscur. Ce ministre des dieux ne sait que dire ou faire. Son esprit, à la fin, ce secret lui suggéré : Il veut que dans le temple on enferme avec nous Les auteurs incertains du céleste courroux, Espérant que les dieux, touchez par leur présence, Du criminel enfin donneraient connaissance, Nommeraient la victime, et par un juste choix Nous voudraient bien tirer de ces douteux abois. Je les viens donc quérir, suivant l'ordre d'Alcandre ; Mais, pendant le chemin, je les vois tous deux prendre Un conseil insolent, ainsi que furieux, De ne se point survivre après l'arrêt des dieux. Nous approchons du temple. Ils entrent... Ô surprise ! La masse tout d'un coup se choque, se divise ; L'on entend un grand bruit dans le vaste des airs, Et nos yeux sont frappez de lumineux éclairs. Nous ne doutons plus lorsque tous ces grands présages De l'approche du dieu ne soient des témoignages. Nous nous prosternons donc humblement, attendant Du suprême vouloir les signes évidents. Alors à ce grand bruit le silence fait place ; Un jour pur et serein ces faux brillants efface : Dans un nuage d'or se découvre l'Amour ; Les Grâces, les Plaisirs, les Jeux, sont à l'entour. Il tient son arc fatal ; son carquois pend derrière ; Un crêpe délié lui cache la lumière ; Zéphyr, à ses côtés, tient sa torche en sa main. Il nous rend à la fin cet oracle certain.

SCÈNE III.

PHILENE

Destins cruels, où me réduisez-vous, Et pourquoi dessus moi retombent tous vos coups ? Si sous mes propres maux je succombe moi-même, Pourquoi m'affligez-vous dans le sujet que j'aime, Et, condamnant Melisse à l'horreur du trépas, Paraissez inhumains et ne me vengez pas ? Si c'est contre moi seul qu'elle a commis l'offense, Quittez-moi donc le soin d'en tirer la vengeance. Me la laissant aimer, vous la punirez mieux, Puisque rien ne saurait plus déplaire à ses yeux. Mais, lâche sentiment, trop indigne tendresse, D'un coeur peu généreux peu séante faiblesse, Sortez, et faites place au juste repentir D'avoir pu si longtemps avec vous compatir ! Melisse aime Alexis ! Elle a pu, la cruelle ! Dédaigner le présent de notre amour fidèle, Et son traître berger, par ses attraits charmé, Pour elle s'est senti tout d'un coup enflammé ! Que nous faut-il donc plus, et qu'est-ce qui nous reste De plus injurieux, plus rude et plus funeste ? Tous deux sont criminels : haïssons-les tous deux, Elle pour n'aimer pas, lui pour être amoureux. Puisque les dieux en main prennent notre querelle, Conspirons avec eux et secondons leur zèle. Oui, je vous le promets, lâche couple d'amants, Je verrai d'un oeil sec vos plus cruels tourments ; J'assisterai moi-même à vos plus rudes gênes, Et n'aurai ni regret ni pitié de vos peines ! Ils s'approchent de nous, et ce couple odieux. Que mon coeur est troublé ! Que Melisse, à mes yeux, Paraît pleine d'appas, et, tout prêt de s'éteindre, Que cet astre est brillant ! Qu'il est encor à craindre ! Les dieux ont-ils rien fait qu'on lui puisse égaler ? Un seul de ses regards peut-il pas tout brûler ? Est-il à ses souris de colère indomptable, Et qui peut l'outrager n'est-il pas exécrable ? Ah ! Pardonnez, Melisse, excusez le transport Qu'a causé malgré moi mon trop malheureux sort. Ce poison qu'a vomi ma bouche criminelle N'a point gâté le coeur innocent et fidèle, Et, dans le même instant que de fureur grossi J'outrageais vos appas.

SCÈNE IV. Alcandre, Tircis, Alexis, Melisse, Orante, Philene, Troupe de bergers et bergères.

SCÈNE V. Alcandre, Tircis, Alexis, Melisse, Orante, Philene, Damon, Troupe de bergers et bergères.

SCÈNE VI. Alcandre, Tircis, Alexis, Melisse, Orante, Philene, Damon, AEgon, Troupe de bergers et bergères.

2 189 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica