Dialogue en vers et en prose· Recueil de Tirades et Dialogues à l'Usage des Amusements du Carnaval
Nouveau Catéchisme Poissard
Personnages
- LE MALIN
- LE COCHER
- LA POISSARDE
- LE FORT
- L'HOMME DE LOI
- LA BERGÈRE
- POLICHINELLE
- LA CUISINIÈRE
- LA FRUITIÈRE
- UN LOCUTEUR
NOUVEAU DES AMUSEMENTS DU CARNAVAL
RENCONTRE DE DEUX VOITURES DE MASQUES.
UN MALIN
Où vas-tu donc comme ça, cocher de hasard, avec un équipage de pacotille.
LE COCHER
Qui qui lui parle à ce faux malin ; t'en as l'uniforme et, v'là tout ; les hommes font les babils, mais l'habit ne fait pas l'homme ; tu n'es ni gros ni lourd, et si tu ne tais pas ta gueule, tu vas voir avec queu brosse je m'étrille.
LE MALIN
Toi, cocher de malheur ! Vois-tu ces bras-là, c'est de la bonne acier, et si tu fais l'insolent, tu vas voir comment je mouche.
LE COCHER
Va donc, malin de carnaval, je vois ben pourquoi tu m'attaques i c'est pour dégueuler ton catéchisme ; eh ben commence et tu verras si j'sommes dans l'cas de t'répondre.
LE MALIN
M'entreprendre avec toi, cocher de fabrique, va apprendre à manier ton étrille, ruineux de loueux de voitures ; ce serait trop d'honneur à te faire, et comme j'ne ve veux pas perdre mon temps davantage avec un garnement de ton espèce, continue à brouter la faignante compagnie, chacun dans sa circonférence.
UNE POISSARDE
Ah ça, dis-donc, auras-tu bientôt fini ? D'où vient ton humeur taquine ? Su[r] quelle herbe que t'as marché ce matin ? enfin à qui que t'en as et qu'est-ce qui l'a seriné un peu ?
LE MALIN
À coup sûr, ce n'est pas toi, créature du petit peuple : j'n'irai pas à si mauvaise école.
LA POISSARDE
Tiens c'marpeau ! N'dirait-ou pas à l'entendre qu' c'est le fils d'un duc et pair. Apprends, museau d'chien, que ne vient pas à mon école qui veut, et qu' pour être admis dans not' société ; il faut savoir â qui qu' l'on tient.
LE MALIN
Pardine, v'là-t-il une belle société ! Ah ben : je l'conseille dé la vanter ! Grâce aux p'lures qui vous couvrent, vous trompez queuq's uns ; mais j'vais vous faire connaître à l'estimable public qui m'entoure :
Toi, infernal' gueule à soupape, Poissarde qui a tant de jappe Tu t'promène en carrosse, catin, Tu f'rais mieux d'l'assurer du pain. Voyez c'te puante carogne Que dévot' la teigne et la rogne.LA POISSARDE
Crois-tu, rouchi, que t'as la puissance De pouvoir m'imposer silence ; Y faudrait avoir, sur ma foi, Un' bien meilleur' platin' que toi ; Apprends que la mienne est ferrée, Et qu'à Maubeuge on l'a trempée. T'a cru qu'avec tous les médires, J'allais m'laisser abasourdir. Va, vilain chien, vieux paltoquet. Va, bats en r'trait' vilain caniche.LE MALIN
Reprends donc haleine pour cracher, Et j' vas un p'tit brin te r'moucher. Tu vas attraper la pipie, Car tu jacass'là comm' un' pie. Va-t-en plutôt boire un coup d' cric, Pour le renforcer l'alambic.LA POISSARDE
J't'avons dit à peu près ton fait, T'es donc pas encore satisfait ? Eunuque, tu n'rougis de rien ; Dis-mois z'à quoi qu' t'es bon, vaurien ? Mais c'est trop longtemps discourir Avec queuq'z'un qui n'sait quoi que dire ; J'ai pitié de ton impuissance, Car sans ça tu aurais un' danse ! Adieu, beau valet du grand turc ; Ailleurs va t'fair' friser la nuque.UN FORT ET UNE POISSARDE.
LE FORT
Eh bien ! la rencontre est heureuse ; Est-c' ben toi que j'vois double gueuse. Eh mon_Dieu oui, je n' me tromp' pas, C'est c'te têt' d' la rue du Haut-Pas. Diabl', comm' te v'ià ben requinquée ! Comme un' châss' te v'là toute parée. Où donc qu' tas eu ces biaux habits, Dis-moi donc ça, vilain' toupie ?LA POISSARDE
Dis-donc, maquereau est-ce que j'ai des comptes à t'rendre ; faut y pas dire à c' beau morceau qu'est-c' qui l'a fait ; qu'est-c' qui l'a pondu ? C'pendant comm' j'suis bonn' fille, j'veux ben m'abaisser jusqu'à z'entrer en colloque avec un particulier d'ton espèce. Tu sauras donc sac à vin, que si j'ons queuqu'chose ; c'est que j'l'on gagné loyalement ; de tout c'que tu portes, pourrais-tu en dire autant, mangeux d'blanc ; d'puis qu'tu n'es plus sur l'sable, comme tu es insolent et détestable. T'as déjà eu ben des hauts et des bas, et tu n'es pas quittes de l'embarras. Tu crois qu'tout l'monde est comme toi, parc'que de t'voir ben bichonné, tu t' trouv' tout glorifié ; savoir comment ça t'est z'arrivé, j'men vais te l'fiché par le nez. Vous saurez donc, respectable société, que 1' moigneau qui m'a s'apostrophée, est le plus grand grugeur de toutes les poupées, le plus lâche de tous les poissons, et qu'il suffit de lui parler d' front pour lui faire baisser l'ton, il d'vient doux comme u[n] mouton, mais s'il a affaire à un queuq'gonse, faut voir comme il s'annonce et comme y fait contribuer les pauv' petits miches que séduit sa poupée. Laut'jour un gros anglais dans son r'paire entraîné, fut entièrement dévalisé, et v'là pourquoi ce maquereau est aujourd'hui si faraud.
LE FORT
À mon tour, bell' poissarde Tu vas voir si ma gueule est camarde ; Or, je me sens d'humeur gaillarde, Sans m'amuser à la moutarde, Sachez, honorabl' assistants, Et frémissez d'étonnement : La caqu' sent toujours le hareng ; C'est un dicton du bon vieux temps, Et c'te goton que vous voyez Nous en donne la vérité. D'abord, j'veux qu' tout le monde sache Et sans que personne se fâche, C'que c'est que c'te Marie_Touillon, Surnommée la boile à bouillon ; Elle est fill' de Marie_la_Coine Et son père était Papavoine. Auparavant l'âge de dix ans, Elle agaçait tous les passants, Et tous les jours, rue Frépillon On la voyait fair' ses factions. Un soir, un vieux monsieur, dit-on, Fut raccroché par c'te souillon ; Comme elle avait sur la figure Au moins un' livre de peinture Une fauss' gorge, un faux chignon, Des dents postich', un polisson, Il crut voir un objet de r'cette. Dieu sait si son ardeur fut muette En voyant tout' c'te contrebande ! Un jour, un bon luron ayant la tête grise, Poussé par trop de nourriture, Fut entraîné dans c' nid d'ordure. La gueus' voulut mettre en pratique Sa déloyale mécanique.La rue Frépillon est une partie de l'actuelle rue Volta dans le 3ème arrondissement.
LA POISSARDE
As-tu dégoisé assez d' menteries, vilain habitant d' Barbarie ; Dieu ! C'que c'est qu'la jalousie ! Voyez, n'est-il pas comme une harpie. Tu mériterais ben queuq' taloche, si tu valais la peine que j' le les décoche. Sauv'-toi, grand déhanché, vieux manche de gigot, bouquet sans queue, restant de bagne, visage de crocodile. Adieu, tête de veau ; à là première rencont', mon bichon nous boirons un canon.
UN MALIN ET UN HOMME DE LOI.
LE MALIN
V'là z'un avocat de causes perdues ; Y cherch' des clients dans les rues. M'est avis qu' c'nest pas un grand clerc : Il port' des lunett' pour voir clair ; Il faut l'envoyer à l'école Étudier Cujas et Barthole, Les Pandect's elle Cod' civil, Ça l'rendra tant soit peù subtil. Son bonnet, sa large perruque, Qui couvr' ses oreill' et sa nuque, N'suffisent' pas pour être au Palais Un docteur, un aigle, un profès ! Un plaideur qui jug' sur la robe, Je l'savons, trop souvent la gobe, Et qui s'laiss' prend' à cet appât N'trouv' qu'un ân' revêtu d'un bât.L'HOMME DE LOI
Monsieur croit dire des merveilles ! À le juger par ses oreilles ; On voit qu'il est de ces grisons Qui se nourrissent de chardons. Comme il est là bouche béante ! Ici quelque chose le tente ; Eh ! Chez le grainetier voisin Payons-lui donc un picotin. Celle promesse doit lui plaire Et nous allons l'entendre braire. D'Arcadi' c'est un rossignol, Il va chanter en si-bémol... En si beau chemin tu t'arrêtes ! Un effort, maître Aliboron ! Soutiens ta réputation Et ne perds ainsi là tête.Picotin : Mesure pour donner de l'avoine aux chevaux. [L]
LE MALIN
Petit robin, tu veux rallier, Eh bien ! Nous allons chamailler. Embryon de l'art oratoire, Méchant soldat de l'écritoire, Tu veux faire le Cicéron. Va, tu n'est qu'un triste avorton. Tu crois briller lorsque tu brailles, Et quand tu plaides, chacun bâille ; Le moindre petit clerc d'huissier, Pourrait t'apprendre ton métier. Tu pens', nigaud, à l'audience Qu'c'est pour loi qu'on fait du silence ? C'est que tout l'auditoire dort, Et sur ce chacun est d'accord. On voit réduits à la misère Ceux que par malheur tu défends ; Père et mère : et tous les enfants. Je le répète, sur la terre, La peste fait bien moins de mal.L'HOMME DE LOI
Parbleu ! C'est un sot animal Qu'un bavard qui, de l'éloquence, Se rend l'arbitre effrontément ; Mais on pardonne à l'ignorance, Et c'est le propre du talent. Apprends, butor, que Démosthènes, Qui faisait la gloire d'Athènes, Quand il commença son état, N'était qu'un très mince avocat ; Que, pour se délier la langue Dans sa bouche il mit des cailloux.LE MALIN
Je connais queuqu'chose d'plus doux ; Quand tu débites une harangue, Dans la tienne mets donc du bran, Et de ton ennuyeux quanquan, Que tu crois de belles merveilles, Tu n'nous rompras plus les oreilles.L'HOMME DE LOI
De monsieur, ménagez l'tympan ; Il est aussi fier qu'Artaban ! Qu'il a bon air, quelle tournure ! Faut l'envoyer à Martinet, Pour faire une caricature, Le modèl' me semble parfait. Ce serait ma foi bien dommage. De ne pas conserver l'image D'un aussi joli Cupidon. Dans l'vinaig, comme un cornichon, On t'gardera, magot d'ta Chine C'est ta vraie place, j'imagine. Ah ! Ah ! pour l'apprendre à gouailler, Si tu crève' j'te ferons empailler Ni plus ni moins qu'un' vieill' momie ; Afin d'garder ton effigie. J'te verrons un jour sur ma foi, Figurer au Jardin du Roi. Eh bien ! T'as donc la langue gelée, Tu restes-là le bec en l'air Comme un' huitr' qu'attend la marée ; Tu n'as plus l'maintien aussi fier. R'tourne, fiston, dans ton village, Je vois bien qu'tu mang' du fromage. Pour te frotter à nous, c'est sûr Tu n'as pas le croc assez dur.UN FORT ET UNE BERGÈRE.
LE FORT
Hé ! Dis-donc, gentille bergère, ousque tu dirige donc tes pas ? Si tu vas à Cythère et que lu sois seule pour faire le voyage, j'me propose pour l'accompagner.
LA BERGÈRE
Quand je ferai ce voyage , je ne prendrai pas pour compagnon un bambocheur, un coureur comme toi, un trompeur de femmes, entends-tu, vilain monstre ?
LE FORT
Quien ! Dous que tu m'connais, toi, dis donc, Estele moderne, reine de mon coeur.
LA BERGÈRE
Ah ben, j'aurais un beau royaume ! Je n'risquerai rien avant d'en prendre possession que d'mettre en réquisition tous les médecins et les pharmaciens pour le purifier.
LE FORT
Ah çà, dis donc, la petite, t'es ben libre de m'accepter ou d'me refuser ; mais la parole ne te donne pas l'droit d'insolence, et si tu m'dis des compliments en manière d'injures, j'm'en va t'en dégoiser pus que tes oreilles n'en voudront entendre ; rions, badinons, mais.... N'insultons personne, ou morgué, tu verras qu't'as pas affaire à un efféminé, et si je m'livre à mon incohérence d'humeur ; t'auras pas beau jeu.
LA BERGÈRE
Oh ! Je n'crains rien, et les menaces sont pour mon chat, entends-tu, amoureux des onze mille vierges, adonisse de la halle.
LE FORT
Ah ! Tu commences ! T'en veux donc ? Eh ben ! Tu vas en avoir !
Ôtez-lui tout son fard, Vous verrez son teint blafard. Les taches qu'elle a sur la figure Sont autant d'égratignures Que fit l'autre jour son amant Qu'elle avait mordu jusqu'au sang. N'croirait-on pas voir l'innocence Avec tout son aimable engeance ; Désabusez-vous : sous c'maintien Il n'y a qu'une rusée catin Sortie depuis hier matin, De l'h'ospice des Capucins. On pourrait bien à c'te femelle Qui fait la sage demoiselle, Donner l'bon Dieu sans confession, Et pardessus l'absolution ; Mais ce serait un sacrilège Que d'tomber dans un pareil piège. De répondre ell' n'est pas tentée, Ell'sait que j'dis la vérité, Et que j'pourrais ben sur son dos Parler jusqu'à Quasimodo. Mais comme la vérité zoffense, C'est pour ça qu'elle n'a pas de défense Et qu'ell' prend sag'mént son parti De n'pas répondre à tout c'que j'dis.LA BERGÈRE
Ah ! Tu crois ça, Monsieur d'la force, Elle ne vaut rien ton amorce ! Tu voudrais ben que je me tusse ; De joie t'en saut'ràis comme un'pucc. Sans t'interrompre' j'ai écouté, Ainsi ne viens pas m'embêter ; En queuque mots, vilain paillasson J'men vais te faire changer d'ton ; Quoiqu' d'engueuler j'n'ons pas coutume Et qu'j'ai pour l'heure un très grand rhume, Il faut c'pendant qu'à tous les yeux J'montr' que tu n'es qu'un mauvais gueux, Un escroc, un chien, un pendard, Un vrai filou, un franc gueusard. Et que c'est Ion humeur jalouse Qui fit périr ta pauvre épouse Parce qu'elle avait, j'avoue son tort, Cédé, z'aux passions d'un beau fort. Fallait-il, susceplibl' sans bornes, Pour t'avoir fait porter des cornes, Châtier d'un' manier' si cruelle C'te pauvre épouse encor d'moiselle ; C'est c'qui d'vrait arriver toujours Aux maris qui n'ont pas d'amour, Sans pour cela que leurs moitiés Par ces gueux pussent être assommées, Alors y aurait d'Ia justice Et d'ia sorte pas tant d'c'vices. Ah ! si jamais les femm's r'font le code, Il n'y aura rien dedans qui gode, Et on n'verrait pas si souvent Not' sexe battu impunément : Car n'est ce pas un'chose affreuse D'voir' encore c'te figure hideuse, Qui du bourreau devrait avoir D'puis long-temps reçu son pourboire. Mais avec Thémis on n'perd rien, Et tôt ou tard on r'çoit son gain. Seul'ement, je crains pour mon pays, Que le trépas de ce maudit Empoisonne la terre, et l'onde Et amène la fin du monde, Car le corps.de c'te pourriture Empestera toute la nature.Goder : En parlant d'une étoffe, faire un pli un peu en rond là où l'étoffe doit être à droit fil. [L]
POLICHINELLE ET UNE POISSARDE.
POLICHINELLE
Que nous veut c'te vieille stockfiche. Qu'a le poil frisé comme une caniche.Stockfiche : Toute sorte de poisson salé et séché, et, plus particulièrement, une espèce de morue séchée à l'air. [L]
LA POISSARDE
Voyez l'donc là cet argousin, Y s'croit un empereur romain, Auprès de ce méchant cocher d'fiacre ; Va, t'as beau faire vilain polacre, Avec ton grand chapeau pointu De mauvais clinquant tout cousu, Ton habit tout barriolé Ta perruque mal alignée, Ton grand nez qui fait carillon Avec ton recourbé menton ; Mais ce qui porte à la riance C'est de voir tes deux éminences. J'sais ben qu'ell's ont l'double agrément De tenir chaud derrière et d'vant ; Mais ça te donne un air tout drôle, Avec ton cou dans les épaules ; J'y vois c'pendant un avantage, Ça t'sert de balancier, je gage Et tu n'peux pas tomber, je crois, Puisque ça fait un contre-poids ; Enfin l'as l'air double Mayeux D'vouloir t'enfler gros comm' les boeufs ; N'oublie pas surtout tes guiboles Car ell' me paraissent un peu molles Pour soutenir le lourd fardeau De ta carcasse à double dos, Et pour traîner tes longu's galoches, Que tu n'peux pas mettr' dans tes poches, À moins d'risquer d'être engueulé Et d'être traité de va-nu-pieds.Argousin : Bas officier des bagnes, chargé de la garde des forçats. [L]
Qui porte à la riance : probablement "qui porte à rire".
Galoche : Familièrement. Menton de galoche, menton long et recourbé. [L]
POLICHINELLE
Dis-donc,figur d'épouvantail, Comme aujourd'hui t'as la gueul' forte ; Faut qu'taies mangé un cent d'bott' d'ail, Sans ça tu n'jaserais pas d'la sorte. Viens donc, figur' de hareng-pec D'mon poing j'te vas caresser l'bec ; Essuie-le, ma fill', car tu baves ; T'as l'cuir vermeil comme un' bett'rave ; Ta gueule est l'porlrait d'un égoût ! Qu'ça doit avoir un joli goût ! Auprès d'ton halein' la vidange Sent, je l'parie, la fleur d'orange. Elle est sèche comm' un vieux coucou ; J'suis sûr, guenon, qu'dans ton vieux trou ; Qui est aussi profond qu'un' citerne, Si l'on mettait un lumignon Ta carcass' servirait d'lanterne. M'entends-tu bien, Marie Graillon ? J'suis bon peintre ; d'après nature Tu vois qu'j'trac' ta portraiture. D'ta gorge j'f'rons un havresac Ou bien des blagu' pour du tabac. Va, j'te mépris' comm' un' veill' chique, Tu m'purge ainsi qu'un' noix vomique.Lumignon : Bout de la mèche d'une bougie, d'une chandelle ou d'une lampe allumée. [L]
Havre-sac : Anciennement, nom du grand sac de peau que les fantassins portaient sur le dos dans les marches. [L]
LA POISSARDE
C'est ben heureux, t'as donc fini ! De sottis's tu m'a agoni', J'm'en moque ainsi que d'un' grimace Ça gliss' sur nous comm' sur d'ia glace. J'ons d'l'honneur encore plus d'vertu ! On n'nous r'proch'rais pas un fétu. J'ons, Dieu merci, bonn' renommée, J'allons partout tête levée ; Et toi, qui fait ici l'fendant, Tu n'pourrais pas en dire autant ; Je m'moqu' que tu m'blàm' ou qu'tu m'loue, On est sali que par la boue. Entends-tu, chinois d'paravant ; Acroch'ça, toujours en passant. Tu l'vois ben, figure à taloche, J'n'avions pas la langu' dans not' poche.POLICHINELLE
J' pourrions la placer un peu mieux Dans un endroit qui est pus meilleux. J'savons que t'aimes la confiture ; C'est d'ia bonn' qualité j't'assure, Et j'suis sûr qu'au Fidel' Berger N'y en a pas d'meilleure à manger : L'un de ces jours, ma cher' poupée, J't'en enverrai un' pt'tit' potée. ;POLICHINELLE
Pas si bête ! v'là z'un' bonn' réplique, Je n'dis pas mieux, moi qui m'en pique, Mais facil'ment tu goberas ça, N'y a pas d'arrêt' dans c'poisson-là. Pour toi queu jouissanc', queu joie ! Ton gosier prêt' comme un bas d'soie ! Tout' tes ouvertur', la maman, Sont mod'lées sur un four à ban, Adieu, volaille, adieu, patache ; Va donc te faire mettre un attache Chez l'racomodeux d'pot cassé, On m'a dit que dimanch' passé On fit brèche à ton embrasure. Adieu, schabraque, adieu, masure ; Tu vois que pour le Carnaval, J'te fournis un joli régal.LA CUISINIÈRE ET LA FRUITIÈRE.
LA CUISINIÈRE
J'voudrais avoir des champignons, Des épinards, un' bott' d'ognons, Du persil, de la chicorée, Qu'elle soit blanche et bien frisée.LA FRUITIÈRE
J'allons voir tout d'suit' l'honneur De vous servir, mon petit coeur, Mais dit' moi donc mamzell' Fanchette, Chaque jour vous devenez plus drôlette ; J'vous trouv' comm' ça, en vérité.LA CUISINIÈRE
Vous me donneriez d'la vanité, Mais je me connais. En conséquence,, Vous allez dir' combien j'vous dois ; J'vous acorde la préférence, Et d'après cela, je le crois, Vous allez m'traiter en pratique. J'achalande votre boutique, Ça s'mont', voyons.LA FRUITIÈRE
À trent' quat' sous.LA CUISINIÈRE
Je n'vous dis pas ça, mais enfin...LA FRUITIÈRE
Enfin comme en gros ; mademoiselle, J' n'avons pas besoin d'un' chandelle Pour découvrir qu'à noire honneur Vous fait' z'un tort...LA CUISINIÈRE
Ah ! Quel malheur ! Prenez garde de blesser Madame. Comme ell' le prend sur un haut ton.LA FRUITIÈRE
J' vous 1' dis tout net, mamzell' Fanchon Dans not'état j'avons de l'âme Malgré les méchants, les envieux, On n' m' fera pas baisser les yeux.LA CUISINIÈRE
Ni moi non plus.LA FRUITIÈRE
C'est autre chose.LA CUISINIÈRE
Quoiqu' ell' dit donc ?...LA FRUITIÈRE
Sur vous on glose.LA CUISINIÈRE
Ah ! Vot' chapitre est assez long ; Mais on sait qu'vous n'manquez pas d'front, Et vot' mari, c'te bonne grosse bête, En a joliment sur la tête.LA FRUITIÈRE
Voyez un peu, mamzell' Souillon, Qui prend chaqu'jour 1' premier bouillon, Qui fait son beurr' sur c' quelle achète. C' n'est pas pour briller en toilette Qu'ell' fait danser l'ans' du panier, Mais c'est pour un beau guernadier. Ah ! Le luron fait ses bamboches : Et Fanchon lui garnit ses poches Et 1' gousset : enfin son amant Est 1' plus calé du régiment. Et sans respect pour sa maîtresse, L' bourgeois l'y fricass' la tendresse. J' savons ben, soit dit entre nous, Qu' tu lui fais aussi les yeux doux, Mais c'est pour mieux jouer d' la grippe. L' meilleur morceau c'est toi qui 1'frippe : Tu n' diras pas qu' c' sont des cancans.LA CUISINIÈRE
J' m'bats l'oeil d'tout les médisants. Dès qu'on est tant soit peu jolie, On n' manqu' pas qui vous calomnie. J' plum' la poul' sans la fair' crier, Au reste, chacun son métier. Pour toi ; si t'es un' gross' fruitière, On sait bien de quelle manière Tu t'engraiss', mignonne, à quel jeu. On connaît milord Pot-au-Feu, Celui qui vient à la sourdine S'chauffer le soir dans là cuisine, Quand ton mari fait des fagots. Y glisse en tapinois queuqu'mots Et puis tu grimp' dans ta soupente. Je m'tais parc'qu'je n'suis pas méchante. D'ailleurs, si j'avons un amant, C'est permis ; n'y a pas d'sacrement Qui s'oppose à c'q'une fille s'amuse ; De ce qu'on a faut bien qu'on use ; Ce plaisir n'est pas défendu, Mais faut y joindre un peu d'vertu. Si j'me marie, comme j'l'espère, Va, mes enfants n'auront qu'un père, Au lieu qu'les tiens, l'fait est certain, Ressembl' à l'habit d'Arlequin.LA FRUITIÈRE
Tu me l'paieras : à ta bourgeoise J'vais aujourd'hui fair' la leçon. Tu m'baille un' fèv', t'es t'un' sournoise, De mes pois j'te garde un litron : Demain tu s'ras mise à la porte. Je veux que le diable m'emporte Si je n'te vois pas dans huit jours Avoir en gage tous tes atours, Et faire chit-chit au coin d'un' borne ; Allons, sors d'ici, maritorne.À UN PIERROT.
LE LOCUTEUR
Hé, Pierrot les grosboutons, pitre de tireur de cartes, amasseur de badauds, faiseur de dupes à la journée ; qui donc que ton maître a dévalisé pour te fournir de quoi rouler en sapin. Je gage qu'c'est encore un tour de ton métier ; c'est pour attraper le public et pour faciliter les moyens d'travailler à tes escrocs associés ; car si comme eux tu ne changes pas d'déguisements, c'est que t'as aux poignets les marques de certains bracelets qui t'force' à porter des manches aussi longues. Avec ta mine pâle et blême, t'as l'air d'un oiseau de carême : tu t'mets du blanc d'Espagne sur la figure pour te rendre méconnaissable à ceux qui t'ont vu sur le théâtre de la Cité. Mais l'as beau faire, tu n'échapperas pas au sort qui t'attend, mauvais chenapan, et tu finiras ta chienne de vie autre part que dans ton ch'nil.
À UN ARLEQUIN.
LE LOCUTEUR
Dis donc ; valet d'tout' les couleurs, Que fais-tu avec ces engueuleurs, Toi qui toujours as la gueul' morte, Qu'es toujours prêt à prendre la porte, Et qui, à tout ce qu'on te dit, N'répond que par sangodémi ; Chevalier de la triste figure, Tu as là une drôle d'armure, Car d'après ce que j'aperçois, Tu as Une latte de pliant bois. Je crois que pour mieux te coiffer, T'as pris un' machine à filtrer, Ton habit qui n'est pas nouveau N'est que de pièces et de morceaux ; Pavoisé comm' navire en rade, Tu n'es là que pour la parade.À UNE MÈRE ANGOT.
LE LOCUTEUR
Tenez ; r'gardez donc c'te mère Angot, c'est comme une vache avec ses veaux, en tourée de maquereaux et de poupées, d'ordure c'est un vrai trophée, de tous les enfants qu'elle a pondus, eh ben ! Pas un n'a atteint son but, et après avoir fait les cent coups, elle vole maintenant les hommes saouls. Jadis elle fut assez gentille, aujourd'hui ce n'est qu'une guenille, et malgré les habits antiques qui couvrent c'te vieille bique, je gagerions qu'un chiffonnier ne voudrait pas d'elle dans son panier.
À UN SAVOYARD.
LE LOCUTEUR
Parle donc, hai ! Savoyard, ces jours-ci sont-ils faits pour se promener ? Queu métier qu'tu fais donc maint'nant, on n'te voit plus sous les piliers ; tu quittes l'éventaire pour prendre le râcloir, et de marchande sans honneur tu l'as fait ramoneur. Sous ce déguisement, t'as pt'êt' plus de chalands. Comme les cordonniers de campagne tu chausses les hommes et les femmes ; des boxons d'la Cité tu ramones toutes les cheminées, et d'la suie qui en provient tu l'avales tous les matins. C'est-y cette, ample recette qui le rend joliette, ou ben tout' c'te peinture que tu as sur la figure. Aussi pour fair' tomber c'biau teint, il ne faut pas et ben malin, car c'te beauté n'a pas de bail, et, au moyen d'une gousse d'ail on verra ta vilaine face, et chacun f'ra la grimace ; alors tout l'monde reconnaîtra c'te donneuse de nouvell' à la main, qui a tué plus d'hommes pendant l'hiver, que tout' les g'lées n'ont détruit de ver. Va t'cacher, commode à tout usage, amusement d'enfants de tout âge, pilier de Paul Niquet, vas-t'en pie sans caquet.
448 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica