Farce en vers
Farce Nouvelle Tres Bonne et Fort Joyeuse à Trois Personnages d'un Pardonneur d'un Triacleur et d'une Tavernière
Personnages
- LE TRIACLEUR
- LE PARDONNEUR
- LA TAVERNIÈRE
LE PARDONNEUR
SCÈNE I. Le Pardonneur, Le Triacleur.
LE PARDONNEUR commence
Saintes paroles pacifiques Soient entre vous résidents Par vertu de saintes reliques Qui reposent ici dedans. Messieurs, il y a longtemps Que ne visitai ce pays ; Mais, s'il plaît à Dieu, je prétends De vous faire tous éjouis. J'apporte ici de[s] ouïes De Saint Couillebault confesseur Et de Sainte Velue, sa soeur, Dont il appert de grands miracles. Je vous vueil compter les obstacles Et les miracles qu'ils ont fait. Au pays d'Afrique tout à fait Cestuy monsieur Saint Couillebault, Délivra je le vous afferme Une juive étant à l'assaut D'enfant et n'était à terme. Item après [ouez] que fit Sainte Velue, prudente et sage À une autre j'en suis tout sûr, Elle rendit sou pucelage, Et si avait grand passage De membres, je le vous assure. Elle mit hors de servage, Par bien, en moins de demi-heure. Maintenant faut que labeure À nommer les paroissiens Et les confrères anciens Qui furent de leur confrérie.Il nomme.
Jehan Pigault, Bietrix Barbarie, Colin Mulet et Jelian Bigace, Jenin Gringecte, Jehan La Gace, Tassin Pigard, Perrin Bicorne, Jehan Sousseron, Jehanne La Sorne, Martin Marteaulx, Regnault Frasie, Pierre Sourys et sa maignie. Or vous orrez sa confrérie, Seigneur, de vos anciens pères ; Vous orrez vos oncles, vos frères Vos parents, vos cousins germains. Prenez congé à jointes mains, Et venez gagner les pardons. Apportez flèches et lardons, Jambons, échinées, côtelettes, Fusées, nappes, touaillons, Chausses, robes, chapeaux, cornettes. Cuidez-vous qne ce soient sornettes Des pardons de Saint Couillebault ? Nenni dea, veez en ci lettres Et les grands pardons généraux ; Regardez, veez en ci les seaux Impétrez par Mélusine Au grand château de généraux En la grand terre sarrasine. Voire, et le Turc m'en raisine Son droit touchant sa seigneurie.Éjouir (s') : Se livrer à la joie. [L]
Labeurer : travailer, trimer.
Orrez : du verbe ouïr, entendre, écouter.
Touaillon : Serviette, torchon. [DMF]
Raisiner : saigner
LE TRIACLEUR
Vierge Marie, Vierge Marie, Croit-on en ta cabusion ?Adoncq il monstre une anguille au lieu d'une couleuvre, et dit
Arrière, arrière, arrière, mesgnie ! Sa, Margot, sa, se musequin, Saluez cette compagnie.Triacleur : Terme vieilli. Vendeur de thériaque ; charlatan, saltimbanque. [L]
Cabusion : Fait de tromper. [DMF]
Musequin : Jeune homme ou jeune femme à la mode. [DMF]
LE PARDONNEUR
Et voilà belle moquerie. Le fait-on par dérision ? Je n'ai point à pris qu'on crie Devant ma prédication. J'ai ci la tête Saint-Pion Et les noms de tous les confrères ; Je crois qui furent vos grands pères. Attendez, je les nommerai Jehan Beaufort, Tassin le Brun, Jehan Fort-en-gueule.LE TRIACLEUR
Ça, messeigneurs, J'ai ci des oingnements plusieurs, Touchant...Oignement : probablement huile. verbe oindre, sub. onguent.
LE PARDONNEUR
Et par bieu, tu es bien truand ; Dusses-tu pas avoir grand honte ? Vela, on ne fait plus de compte Des bons saints ni de leurs miracles. Menteurs et approuveurs Ont le bruit.LE TRIACLEUR
Tais-toi.LE PARDONNEUR
Mais toi-mêmes.LE PARDONNEUR
Ha qu'il soit entré en mal an Qui le croira. Quel lanternier.Lanternier : celui qui est chargé des lanternes publiques. Fig. et familièrement. Homme irrésolu, indéterminé en toutes choses. [L]
LE TRIACLEUR
Laisse-moi faire mon métier. Suis-je pas en ville jurée ? Si suis, ou le diable t'emporte. J'avais ma santé recouverte Avant qu'aller à cette porte Car il n'y a poison si forte, Soit régal ou arsenic, Avant que vous eussiez dit pic Vous seriez guéri très tôt sain. Et, fussiez-vous mord[u] d'un aspic, Par bieu, il n'est rien plus certain.LE PARDONNEUR
Mes amis, pour le peuple humain, Pour vous garder de grand essoyne, Je vous ai apporté le groin Du pourceau monsieur Saint Antoine.Essoyne : peine, fatigue, souci.
LE TRIACLEUR
Messeigneurs, voici l'oeuf d'un moine Qui fut pondu en Barbarie, Qui est plein quand la lune est pleine, Et tari quand elle est tarie. Encore ai-je de droguerie Beaucoup, que je vous montrerai.LE PARDONNEUR
Il ment, le ribaud, croyez lai, Sangbieu, ce n'est que joncherie Tout partout y a tromperie, Fors a gens de notre métier.Ribaud : Homme de mauvaise vie, pillard, débauché. [DMF]
Joncherie : Tromperie, plaisanterie trompeuse. [DMF]
LE TRIACLEUR
Cuidez-vous qu'il est fort ouvrier ? Il cuide faire les gens bêtes.Cuider : vieux mot qui signifiait autrefois « penser ». [F]
LE PARDONNEUR
Je vous vueil montrer la crête Du coq qui chanta chez Pilate ; Et la moitié d'une latte De la grand arche de Noé.Pilate : Ponce Pilate, préfet romain qui aurait fait condamner Jésus de Nazareth. Dans l'évangile de Jean [18-27], Jésus est amené à Pila après le chant du coq.
LE TRIACLEUR
Seigneurs, voici de l'oignement Qui croit emprès la Sainte Terre.Emprès : prép. près de.
LE TRIACLEUR
Il a menti. Dieu le maudi[ss]e, Si ce n'est vraie médecine Que j'ai pris au Mont de Turgine, En la montagne d'Arcana.LE TRIACLEUR
Tenez, quel prêtre ! Par la chair bien, on le dut mettre En bonne prison. Comme(nt) il jure Mais est-ce pas bien grand injure À un prêtre d'ainsi jurer ?LE PARDONNEUR
Comment ne sais-tu endurer Et attendre que j'aie fait Ma collation ? En effet, Si tu ne te tais, j'en appelle. Regardez, Seigneurs, voici l'aile D'un des séraphins d'emprès Dieu. Ne cuidez pas que ce soit jeu Voilà là, afin qu'on la voie.LE TRIACLEUR
Sang bieu, c'est la plume d'une oie Qu'il a mangée à son dîner. Ha ! que tu sais bien affiner Et abuser les bonnes gens.LE TRIACLEUR
Tenez, est-ce juré cela ? Je pense que oui pour un coup. Je porte des drogues beaucoup. J'ai ci, en mes deux petits caques De la tête de Cerberus, Que je conquis le jour de Pâques Es parties d(e l)'infernal palus.Cerbère est le chien à trois têtes qui garde les Enfers dans la Mythologie grecque.
Palus : terres humides, marais.
LE TRIACLEUR
Et j'ai ci tout pareillement De la barbe de Proserpine, Et si ai ci d'une racine De quoi on joue d'arquemie, Et l'ai prise, je vous affie, En la racine jusqu'au fonds, Et m'y portèrent mes griffons, Qui sont tous duis à cella faire.Arquemie : alchimie ?
Affier : Asurer, promettre, jurer.
LE TRIACLEUR
J'ai [i]ci tout pareillement Du premier fruit d'une châtaigne, Que j'ai prise en un mouvement Au fonds de la grand mer d'Espagne.LE PARDONNEUR
Écoutez, cuidez-vous qui plaigne A bien mentir ? Corps bleu, nenni. Que plut à Dieu qui fut ennui À la grand rivière de Seine, Attaché d'une bonne chêne, Au moins tant que j'eusse prêché. J'ai ci, seigneurs, d'un couvre-chef De Notre-Dame-de-Laval.Il existe deux églises de ce nom l'une en Aveyron l'autre dans les Pyrénées Atlantiques et une chapelle dans le Loire.
LE TRIACLEUR
Voici du pied de Hannibal Et de la tête et des cuisses.Hannibal Barca, célèbre général carthaginois des guerres puniques du IIIème avant J.C.
LE TRIACLEUR
Ça qui veut avoir du triacle ? J'en ai ici du medragan, J'ai l'oreille d'un pélican, Et les pieds de quatre phénix, Et les ai pris dedans les niez Près [de] la montagne d'Artos.Triacle : animal fabuleux.
LE PARDONNEUR
Je vous vueil ci montrer les os De la tête de Bigourdin L'un est de monsieur Saint Boudin, Voici l'autre de Sainte Fente.Bigourdin : bigourdan, Qui appartient au Bigorre, région du sud de la France.
LE TRIACLEUR
J'apporte du pays de Tarente La dent (de) Geoffroy à la grand dent, Qui va tout le monde mordant. Pour Dieu, reculez-vous arrière. Je la pris à une foudrière, En la vallée de Golgotas. J'ai ci encore un grand tas De coque-grues d'outre-mer. J'ai du chevron qui porte l'air Et du pied qui porte la lune.Foudrier(e) : Ouvrier qui fait les tonneaux ou foudres à renfermer les produits alcooliques. [L]
LE TRIACLEUR
Voici du bois du tabourin De quoi David joue devant Dieu.Tabourin : tambour de petite taille.
SCÈNE II. La Tavernière, Le Triacleur, La Pardonneur
LA TAVERNIÈRE
Dea, il ne vient plus nuls buveurs Je perds toute ma chalandise. Tous ces triacleurs de Venise Et ses pardonneurs d'Amiens, Qui cueillent d'église en église, Soulaient tous venir céans.Chalandise : Affluence de chalands, vogue.
LE TRIACLEUR
Messieurs,j'ai beaucoup de biens, Dieu merci, de beaux et de bons. Seigneurs, voici un des crampons De l'huis qui soutient tout le monde, Et voici une pierre ronde, Que jamais aveugle ne vit ; C'est la pierre de quoi David Tua Goliath le géant.LE TRIACLEUR
Que veux-tu donc ? Irons-nous boire ? Je te prie, allons-y, beau sire. Nous ne faisons qu'entrenuire, Se nous ne faisons quelque accord. Tu sais, par ton même record, Que deux coquins ne valent rien À un huis.Entrenuire : Se nuire réciproquement l'un à l'autre. [L]
LE PARDONNEUR
Tu dis très bien. Il nous faut aller gourmander ; A quelqu'un nous fault demander Où est le bon vin d'Orléans.Gourmander : Fig. Réprimander avec dureté ou vivacité, par extension du sens de ronger comme un gourmand qu'a ce verbe.
LE PARDONNEUR
De quoi ? Nous sommes pardonneur, Dame, à votre commandement. Au moins moi véritablement ; Mais cestui ci est triacleur.LE TRIACLEUR
Par Saint Jehan, je me tiens Si sûr, mon mari était ici, Certes, il serait bien marri Si très bien ne vous festoyait Car aussi certes il soûlait Se mêler du même métier.LE TRIACLEUR
Comme quoi ?LE PARDONNEUR
Sang bieu, il étoit de nos gens.LA TAVERNIÈRE
Ha c'était mon ; j'en suis bien aise. Or, messieurs, ne vous déplaise, Faites [donc] tous deux bonne chére Vous ne demourrez pas derrière Par ma foi jusques à un écu.Demourrer : rester, s'arrêter, retarder, retenir.
LE PARDONNEUR
Je crois que nous avons vécu Céans, dame, à vos dépens. Il y a choses ici dedans Qui est, certes, un grand trésor ; Il vaut plus d'un million d'or ; S'il vous plaît, vous le garderez.LA TAVERNIÈRE
Et qu'est-ce ?LE PARDONNEUR
Vous le saurez C'est, ainsi comme je l'entends, Le béguin d'un des Innocents. Gardez-le nous bien à point ; Mais ne le développez point.LA TAVERNIÈRE
Comment est-il si précieux ?LE TRIACLEUR
Oui dea.LA TAVERNIÈRE
Adieu, seigneurs, qui vous conduise.LE TRIACLEUR
Et benoîte soit tromperie ; Le corps bieu elle en a pour une.Benoît : Par ironie, qui affecte une dévotion doucereuse. [L]
LA TAVERNIÈRE
Et n'est-il manière aucune Que je puisse voir qu'est ceci ? Par bieu, j'en suis à grand souci Que ferai-je ? Y regarderai-je ? Oui, nenni lequel ferai-je Et si ferai par mon serment. Mais je prie premièrement A Dieu que point ne me punisse. Et, mon_Dieu, que je suis nice Frêle et de propre nature, Si je regarde d'aventure Ce qu'il y a ici dedans, Pardonnez-moi car je prétends N'y faire aucune violence. Or ça, il faut que je m'avance De voir cette noble relique. Vierge Marie, et qu'est-ce sique ? Se sont brayes, par ma conscience, De quelqu'un mon_Dieu, patience ; Vierge Marie, qu'ils sont bréneuses Que de finesses cauteleuses Se font aujourd'hui par le monde ! Je prie à Dieu qui les confonde. Je le dirai à mon mari ; Je m'y en vois adieu, vous dis, Et prenez en gré, je vous prie, Adieu, toute la compagnie.Bréneux : Sali de bran, de matière fécale. [L]
Cauteleux : Qui a de la cautèle. Précaution mêlée de défiance et de ruse.
322 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica