Farce en vers· À quatre personnages,c'est à savoir
Farce Nouvelle Fort Joyeuse du Pont aux Anes
Personnages
- LE MARI
- SA FEMME
- MESSIRE DOMINE DE
- LE BÛCHERON
SCÈNE I. Le Mari, La Femme.
LE MARI, commence
Où êtes-vous, haï, dame Niche ? Si vous fussiez gente et faictice, Il fut bien temps que je dînisse.LA FEMME
Votre ménage est si très misse Qu'il n'y a céans pain ni miche, Et de quoi faire soupe grasse.LE MARI
Saint Jean, si a, c'est votre grâce. Devant que a ma journée allasse, J'ai trouvé des pois là-dedans.LA FEMME
Mais des fèves.LA FEMME
Allez faire bouillir le pot.LA FEMME
Dia, c'est office de varlet.Varlet : Il s'est dit, dans les temps de l'ancienne chevalerie, à peu près comme se dit page aujourd'hui. [L]
LE MARI
Si servirez-vous.LA FEMME
Si me plaît.LE MARI
C'est la raison, tant que vivrez, Que de nous vous portez la peine. Aussi en ce point le ferez, Ou bien battue vous serez.LA FEMME
Je ferai, ta fièvre quartaine.Fièvre quartaine : Fièvre quarte ; Fièvre qui ne vient ue le quatrième jour, et qui laisse deux jours de repos. [F]
LE MARI
Femmes doivent couvrir la table, Mettre dessus linge honorable Aux gens de bien, s'on les amène, Montrer un semblant aimable Et faire chère convenable.LE MARI
Femmes doivent pour leur honneur Tenir leurs barons en douceur, Et faire loyauté certaine Et, si leur font quelque rigueur, Ils prennent le diable à seigneur.LE MARI
Aussi vrai comme l'Évangille, Et qu'alouettes sont grenouilles, Il est, au livre des quenouilles, Recité en catholicon...Catholicon : Terme de pharmacie. Électuaire de séné et de rhubarbe qu'on croyait propre à toutes sortes de maladies. [Mais aussi] Verbiage, salmigondis. [L]
LA FEMME
Et quoi ?LA FEMME
La croix bieu, si je tiens les lettres, Ils seront en aussi mal an Entrez que le cul quoniam Qu'on reforma derrainement. Somme, dessus l'appointement, Je mets une opposition.Quaniam : sexe féminin. (Dic. Moyen Français)
Derrainement : dernièrement.
LE MARI
C'est un arrêt de parlement ; Il va sans appellation. Il faut que nous seigneurions. Droit le veut et force l'emporte.LA FEMME
Et est-ce ton opinion ? Me veux-tu punir de tel sorte ? Ce sera quand je serai morte Doncques que je t'obéirai Car tant que l'âme du corps me parte, Un pas pour toi ne passerai.LE MARI
Si obéiras-tu.LA FEMME
Non ferai.LE MARI
Si feras.LE MARI
Si obéiras-tu.LA FEMME
Se je file.LE MARI
Tu obéiras.LE MARI
Tire du vin.LA FEMME
C'est tout acquêt.Acquêt : Terme de jurisprudence. Chose acquise par donation ou testament.
LA FEMME
Ils sont tout cuits.LE MARI
Dînerai-je point ?LA FEMME
À l'autre huis Frappe tes varlets par les fesses.Huis : Terme vieilli qui signifie porte. [L]
LA FEMME
Ils sont mangées.LE MARI
Cha donc, des pois.LE MARI
Et mon_Dieu, je suis bien détruit, Bien peneux, bien tablativé. Or dit un proverbe approuvé Que besoin fait la vieille trotter. Je n'y vois plus du cul frotter Car je suis au bout de mon sens. Aurai-je des pois ?LA FEMME
Ha sont binés. Il ne les faut qu'empotager.vers 86 on lit "baynes" en fin de vers. On préfère le verbe biner.
LE MARI
Il me cuide faire enrager. Par mon serment, si Dieu ne m'aide, Ha, vraiment, j'y mettrai remède, Devant qu'il soit trois jours d'ici.LA FEMME
Je ne te crains.SCÈNE II. Messire Domine De, Le Mari.
MESSIRE DOMINE DE
Jo so la persona prudente Acouchat à notre amante Fresto jam de tantI quante In amoriante vallente.MESSIRE DOMINE DE
Jo so la persona prudente Acouchat à notre amante Fresto jam de tanti quante In amoriante vallente.LE MARI
Si Dieu me le devait de rente, Ou qu'il eut forme de soleil, Pour me donner quelque conseil Il me servira à ma guise.MESSIRE DOMINE DE
Ve qui a donc malle prisse, Que homo per mo je reprisse Comme lo parfait amante Debet servir ; en sa devise Dio lo commande et l'Eglise.LE MARI
C'est messire Domine de.MESSIRE DOMINE DE
Si queré juga de mestrisse, La dosne debet estre prinse De lui proximi parente, Et s'elle no sa couta ne misse Comme servante s'y amisse.LE MARI
C'est messire Domine de.MESSIRE DOMINE DE
Per scientia tant esquisse De longtemps a me contisse Jo so mestro cognossente ; De Calabriafina puisse Tout y segreite sy de vist.LE MARI
C'est messire Domine de. Ah, Seigneur, le bien abordé, Le bien venant en cette terre, Par amour je vous viens requerre De conseil, sans aller plus loin.MESSIRE DOMINE DE
Emin, te clames-tu ?LE MARI
Besoin.LE MARI
Helas, Monsieur, pour votre peine, Je suis bien content qu'il me coûte Écu par dessus le coûte, Puis qu'il faut jouer d'être mie.LE MARI
Hélas c'est à notre maison Un diable, monsieur, un diable ; Par ma foi, il est véritable Je suis mort si n'est conjuré. [C'est ma femme elle a juré] L'ennemi, le pape et le roi. Qu'elle ne fera jamais pour moi Un pas, quelque petit qui soit, Et que je serve tort ou droit, Et que je batte et que je vanne.Battre et vanner sont des activités agricoles.
MESSIRE DOMINE DE
Vade, tenez le pont aux ânes.LE MARI
Dia, monsieur, il y a bien pis. Il me faut tirer l'eau au puits, S'on veut mettre le pot au feu. Chacun mot elle désavoue Dieu Qu'elle ne fera ne lit ni couche, Et faut qu'en dépit de ma bouche Que je fasses les fèves baynes.MESSIRE DOMINE DE
Vade, tenez le pont aux ânes.LE MARI
Le diable m'emporte, monsieur, S'elle (ne) me porte nom plus d'honneur Qu'elle ferait à notre chien. Mais pourtant je ne vous dis rien Je vous requiers bouche cousue Il n'est chose qui ne soit sue Elle est plus tristesse que ganes.MESSIRE DOMINE DE
Vade, tenez le pont aux ânes.LE MARI
Et bien doncq, pour vous complaire, J'irai voir que ces ânes font, Et c'on leur fait dessus ce pont. Et puis je vous dirai, beau sire.MESSIRE DOMINE DE
Basta tant qui debet suffire.SCÈNE III. Le Bûcheron, Le Mari.
LE BÛCHERON
Sus, Nolly, sus, tire avant, tire. Hury, ho ! Le diable y ait part, Tant tu me donnes de martyre ; Sus, Nolly, sus, tire avant, tire.Le nom du personnage est graphié LE BOSCHERON.
Nolly a l'air d'être le nim de l'âne.
LE BÛCHERON
Sus, Nolly, [sus] tire avant, tire, Hury, ho ! Le diable y ait part, Et da, hai, que de malle hart, Ou des loups soies-tu étranglée ; Sus, Nolly, [sus] tire avant, tire.Hart : Grosse branche.
LE MARI
Elle ne marchera plus avant.LE BÛCHERON
Et sus, Nolly, [tire avant] tire.LE BÛCHERON
Et da, hai, que la clavelée Vous puis serrer le musel. Agarez, le chemin est bel. Et si ne marchera jà pas.Clevelée : Terme de vétérinaire. Maladie éruptive et contagieuse propre aux bêtes à laine, et qui paraît avoir beaucoup d'analogie avec la petite vérole.
Musel : museau.
Agarer : regarder.
LE BÛCHERON
Il frappe.
Et hai, de par le diable, hai ! Tout aussi bien vous irez. Puisque j'ai ce bâton de houx, Je vous frotterai les côtés Trottez, Nolly, trottez, trottez ; Vous avez trouvé votre maître.LE BÛCHERON
Trottez, Nolly, trottez, trottez. Gens mariés, notez, notez Tout s'explique en cette lettre. Trottez, Nolly, trottez, trottez ; Vous avez trouvé votre maître.LE MARI
Et ne faut-il que bois de hêtre Pour frotter les côtés (de) sa femme ? Ha, par le saint jour Dieu, no dame, Vous vous sentirez de la fête. Par mon serment, je suis bien bête Voilà le propre enseignement, Et j'ai bien pou d'entendement, Dont le sage homme me parla, Ho, saint Jourd'hui, est-ce cela ? J'en aurai tantôt la raison. Ça, ça, qui est en ma maison ? Que je soie servi à souper.SCÈNE IV. La Femme, Le Mari.
LA FEMME
Et qui vous a fait tant truper ; Méchant, les fèves étaient baynes.Truper : mot inconnu. Supposé traîner.
LE MARI
Dia, j'ai été aux pont aux ânes, Où j'ai appris un tour de maître. Sus, tôt, qu'on vous voie entremettre De me servir à l'oeil et au doigt. Dépêchez-vous.LA FEMME
Pour qui, notre maître ?LA FEMME
Pour qui, notre maître ?LA FEMME
Hélas je suis morte, Johannes.LE MARI
Dia, j'ai été au pont aux ânes. Ferez-vous point les fèves baines ? Hen, quoi, ferez-vous le pot cuire ? Dia, j'ai été au pont aux ânes. Je sais comme il les faut conduire.LA FEMME
Hélas ! Besoin, je les vois frire, Et si (je) vois allumer le feu. Pardonnez-moi, au nom de Dieu, Et je ferai vos volontés.LA FEMME
Hélas ! Épargnez mes côtés.286 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica