Farce en vers· À deux personnages, c'est à savoir
Sermon Joyeux de Bien Boire
Personnages
- LE PRÊCHEUR
- LE CUISINIER
LE PRÊCHEUR, commence
Bibite et comedite. Mathei undecima secunda. Messeigneurs, faites paix. Hola ! Les paroles ci proposées Si furent jadis composées Dedans le fonds d'un beau sellier, Comme récite Saint Valier, Écrites d'or en lettre jaune, Sur un tonneau de vin de Beaune Au quart livre ad Epheseos, Et furent racontés et dites Du tout et de nouveau écrites Undecimo ad Hebreos, Là où dit monseigneur Saint Pou Qu'on doit boire jusques au clou, Tandis qu'on a denier ne maille, Et puis après, vaille que vaille, Dominus, providebis nos.Bibite : désinence du verbe boire en latin.
Saint-Vallier : Valère de Langres, archidiacre et Martyr chrétien mort en 411.
Beaune : Ville de Bourgogne, situé à 150km au nord de Lyon, célèbre pour son vin.
LE CUISINIER
Et qui est ce videur de pots Qui nous vient ici empêcher De chanter ? Voise ailleurs prêcher. Mais avisez quel champion Or est-il le plus franc pion Qui soit point d'ici en Bourgogne.LE CUISINIER
Il y aurait beaucoup à faire ; Me tairé-je pour une ivraies ? Quel vaillant prêcheur de mes braies Ne sait pas son De profundis.De profundis, premier mots latins du Psaume 130, tiré du Livre des Psaumes de la Bible.
LE PRÊCHEUR
Seigneurs, entendez à mes dits. Dieu pourvoira toujours ceux-là Qui croiront ces articles là Que qui bien boit, dire le vueil, Tant que la larme vient à l'oeil, Ceux sont cousins germains de Dieu, Comil recite en celui [ce lieu ?] Hebrei sunt et ego. Dieu le dit de sa bouche ergo, Au matin te dois avancer De boire pour bien commencer, Et, pour mieux réjouir ton sang, Fais une rostie au vin blanc, Et puis, pour trouver le goût bon Pren(e)s moi la cuisse d'un jambon, Dont tu mangeras un petit. Cela te donnera appétit Et tu bevras mieux tout le jour De beau vin claret ; sans séjour, Bois après jusques à minuit.Vueil : vouloir, volonté.
LE CUISINIER
Dépêche toi, car il m'ennuie ; Ne nous fais point long prêchement. Il a tant bu, par mon serment, Qu'il ne sait qu'il fait ne qu'il dit.LE PRÊCHEUR
Dieu a commandé de sa main Qu'on se doit au matin lever Pour bien arroser le gosier Car qui bien boit longuement vit, Ainsi que le note Davit, Media nocte surgebam. Pourquoi ? Pour arroser la dent Car qui veut es saints cieux aller Lui convient souvent avaler Bonum vinum et optimum.LE CUISINIER
Écoutez quel vaillant sermon. L'autre jour but tant, se m'ait dieux, Qu'il perdit presque l'un des yeux, Et de l'autre n'était pas sain. Tenez, quel nés de Saint-Poursain, Enluminé de vin de Beaune !LE CUISINIER
Il a bien haussé la bavière ; Tenez, il ne sait où il n'est.Bavière : ou bavette. Sorte de fraise, de colerette. [Godefroy]
LE PRÊCHEUR
Seigneurs, écoutez, s'il vous plaît, Exposer la loi de vinum, Qui est écrite, se dit-on, En Digeste, au douzième livre ; Ne cuidez pas que je sois ivre.Cuider : vieux mot qui signifiait autrefois « penser ». [F]
LE CUISINIER
Non, mais il est niais ; tenez, Qui lui tordrait un peu le nez De vin rendrait une cimaise.LE PRÊCHEUR
Et paix que vous ayez la goutteLE CUISINIER
Sera à mon prochain voisin.LE PRÊCHEUR
Tu as bien mangé du raisin.LE CUISINIER
Je ne bois fors que du meilleur.LE PRÊCHEUR
Notre Dame.LE CUISINIER
Notre Seigneur.LE PRÊCHEUR
Mourir puisses de malle toux !LE CUISINIER
Je suis sauvé, priez pour vous.LE PRÊCHEUR
Pour dieu, qu'on fasse paix meshuyt.LE PRÊCHEUR
Dieu te mette en très male année Tu ne dusses point boire (de) vin Mais qui tous jours boit du plus fin Ne peut avoir que bon courage.LE CUISINIER
Mourir puisses de malle rage L'autre jour but par tel délit Qu'il en pissa dedans son lit, Sauf l'honneur de la compagnie.LE PRÊCHEUR
Tu as menti, je te le nie.LE CUISINIER
Je m'en rapporte à son hôtesse ; Car en cuidant faire une vesse Il fit tant du prim et du gros Qu'il lui faillit payer deux gros Pour lui avancer de blancs draps.Vesse : Pet malodorant et silencieux.
LE PRÊCHEUR
Or en dis ce que tu voudras Mais tu es du tout en effet Le plus fort ivrogne parfait Qui soit d'ici en Avignon.LE PRÊCHEUR
Or écoutez, se bon vous semble ; Oyez, s'il vous est acceptable, Que dit un bon docteur notable La loi Vinum n'est pas éthique ; Elle choit souvent en pratique. Si tu es en mélancolie, Bois bon vin, et sans moquerie, Tu seras en bon point tantôt Spécialement le mois d'août Et aussi en toute saison, On doit boire vin à foyison Sans point y mettre de aqua Car il dit que le rebequa D'y mettre eau, c'est trop méfait Dépecer ce que Dieu a fait, On en doit être bien repris.LE CUISINIER
Aussi ne l'as-tu pas appris ? Soit au dîner, ou quand on goutte, Vraiment, s'il en met une goutte, Je veux être tué d'un vouge ; Il lui pert bien à son nez rouge, Qui est si très plein de bubettes ; S'il ne porte encor les cliquettes, Je suis content d'être tondu.Vouge : arme d'hast médiéval de 2 mètres de long.
Bubette : petite pustule.
Cliquette : instrument de bois servant à faire du bruit lors de la liturgie exhortant à la charité.
LE PRÊCHEUR
Vas, tu puisses être pendu ! Le très puissant roi divin Dit qu'on boive du meilleur vin, Et nous défendde boire l'eau, Car autant en fait un chevau Chevau : cheval. Quant on le mène à la rivière. Et le prophète nous declare Nolite fieri sicut equus et mulus Quibus non est intellectus. Le prophète a déclaré Qu'on boive muscadet, claré, Ypocras et vin de pineau, Et dit qu'on n'y mette point d'eau. Qui jure, se tu y [en] mets, Vraiment, tu n'entreras jamais En paradis ; crois cet article, Car il est écrit en la Bible, Undecimo libri Regum.LE CUISINIER
Il n'y a d'ici en Aragon Un plus fort ivrogne qu'il est, Et aussi, on voit bien que c'est Il fut en jeunesse nourri De vin, tant qu'il en est pourri, Et ressemble droit un meseau.Aragon : région du nord de l'Espagne à l'ouest de la Catalogne.
Meseau : mesel, c'est à dire lépreux.
LE CUISINIER
Mais bien votre sanglant visage Car il ne fut anuit lavé.Anuit : ou anuyt, aujourd'hui. [Parler angevin]
LE PRÊCHEUR
Ceci et voilà trop bavé.LE CUISINIER
Regardez ce seigneur notable.LE PRÊCHEUR
Or vous taisez, de par le diable.LE CUISINIER
Qui vous puisse rompre le col.LE CUISINIER
Plus honnête suis que tu n'ais. Le vez-vous là, ce babouin ? Vraiment, il put tant le vin Que je sens d'ici son haleine.Vez : voyez.
LE PRÊCHEUR
Et tu fais ta fièvre quartaine.Fièvre quartaine : Fièvre quarte ; Fièvre qui ne vient que le quatrième jour, et qui laisse deux jours de repos. [F]
LE PRÊCHEUR
Ceci.LE CUISINIER
Cela.LE PRÊCHEUR
Tant de mines.LE CUISINIER
Tant de caquet.LE PRÊCHEUR
Je te ferai.LE CUISINIER
Manger un pet.LE PRÊCHEUR
En ton nez.LE CUISINIER
Mais bien en ta gorge.LE PRÊCHEUR
Tais-toi ; feras ?LE CUISINIER
On te le forge.LE PRÊCHEUR
N'es-tu pas content que je prêche ?LE PRÊCHEUR
Écoutez que dit Saint Bernard De pardon mille quarantaines Auront ceux qui grands tasses pleines De vin boiront tout à un trait. Aussi je le trouve extrait En un sien livre, où il dit Bene bibens Deum videbit. Sont toutes paroles dorées. En mon livre les ai trouvées, Où n'ai mis grand peine à le lire, Et pourtant vous ose bien dire Quod ille qui bene bibat, Par raison bene pissat, S'il n'a la vessie étoupée. Et pour tant la bonne purée (À) mes amis, je vous recommande À bien boire chacun ensemble Tant qu'on pourra signer de croix, Qui faites gosiers si étroits, Faute de bien les arroser. Buvons jusques aux yeux pleurer, Car qui boit bien, bien se gouverne, Et qui ne va à la taverne Lui faut envoyer son varlet. S'il est aigre, nihil valet. À l'avaler délicieux, J'en bois si fort que vers les cieux Fais tourner les yeux de ma tête.Étoupé : remplit d'étoupe. Voir Ronsard, vers 7 du sonnet "Je n'ai plus que les os".
Varlet : Fils de chevalier, page, simple gentilhomme. [L]
LE CUISINIER
Et cet ivrogne déshonnête Fera-il hui que caqueter ? Mais que pouvez-vous conquêter À lui ? Le me vez-vous là bien ?LE PRÊCHEUR
Se dit un théologien : Bon vin, selon cours de nature, Fait grand bien à la créature. Par autorité je le prouve. Je suis si aise quand je trouve Un très bon vin emmy ma voie Un bon vin jamais ne dévoie, Ainsi que fait un vin petit. Quant j'ai vin à mon appétit, Je m'y porte aussi vaillant Que fit Olivier et Roland En bataille qu'ils firent oncques. Or, je vous pris, buvons fort doncques. Et aussi Dieu nous avisa De bien boire et nous devisa, Et nous dit ce mot : Sitio.LE CUISINIER
Et ho, de par le diable, ho Durera meshuy ce langage De parler fors que du breuvage ? Le paillard n'a autre mémoire Fors à gourmander et à boire. Soit au dîner ou quant on soupe, Il est ivre comme une soupe, Et s'en va coucher tout vêtu.Meshuy : désromais, tantôt. [F]
Fors : Terme vieilli pour lequel on dit hors, hormis, excepté. [L]
LE PRÊCHEUR
Mais écoutez ce fol têtu. Com(me) souffrez-vous tel fol coquard ? Vous vez que ce n'est qu'un paillard, Un coquillart et un ivrogne.Coquard : Fig. et familièrement, fou, benêt. [L]
LE PRÊCHEUR
De la fièvre sois-tu miné.LE CUISINIER
Mais votre corps et votre tête.LE PRÊCHEUR
Je fais à tous humble requête Que vous oyez grands et menus, Un proverbe de Martinus. Martinus fuit bonus homo (Et) ad bibendum totus primo. Chacun n'entend pas bien latin, Car il fut fait d'étain trop fin, Engendré d'un vieil pot de cuivre ; Nul ne l'entend si n'est bien ivre ; Consommé fut de vieil laiton, Et le fit le docteur Platon En son dernier quolibet.LE CUISINIER
Il fit ton sanglant gibet. T'appartient-il prêcher en chaire ? Or te dût en une rivière Guetter, qui ferait son devoir.LE PRÊCHEUR
Bonne fête ne peut avoir, Comme je trouve en réthorique S'il n'y a de bon vin qui pique. Vous savez que notre seigneur A dit qu'on boive du meilleur ; Je le puis témoigner par lui. Aussi, quant le vin fut failli Aux noces de Archedeclin, Ne mua[-t-]il pas l'eau en vin ? Bonum vinum bibat illam.LE CUISINIER
Et paix Dieu te mette en mal Sanglant paillard, an, ivrognibus. Il nous tient ci en ces abus, Et tout ce qu'il dit ne vaut rien. Le vez-vous, cet homme de bien ? Aussitôt qu'il a un liard, Par ma foi, la gorge lui ard Qu'il ne le porte au tavernier.LE PRÊCHEUR
Mais toi qui n'as pas un denier, À ces voisins je m'en rapporte. Avisez quel habit il porte. Est-il habile compagnon ? S'amie est en Avignon ; Ses chausses tirent contrebas. Au fort, laissons tous ces débats. Cathon note et met avant Qu'on se doit tremper bien souvent En bon vin, quant il s'avisa Dire Vino te tempera. Or, omnibus, attendite, Et venons à comedite ; Se voulez es saints cieux aller, Et non pas en bas dévaler, Se faites, ainsi que j'entends, Que ne jeûnez point en nul temps S'on ne vous fait jeûner par force. Es chroniques du roi d'Escosse Il est écrit en droit civil Qu'il est notable, non pas vil, Les jeunes sont à debouter Du droit civil, sans en douter. Mais quoi ? Sais-tu que tu feras ? À double jeune doubleras Et feras doubles tes morceaux.LE PRÊCHEUR
Encore mais tairas-tu ?LE CUISINIER
Non.LE PRÊCHEUR
Et pourquoi ?LE CUISINIER
Il ne me plaît pas. À bas, de par le diable, à bas ; Car vous ne savez que vous dites. Tout son fait ne sont que redites Toujours parle sur la vendange.LE CUISINIER
Tu es bien sot.LE PRÊCHEUR
Tu es bien nice : Laisse m'achever mon sermon.Nice : Terme vieilli. Qui ne sait pas, simple par ignorance.
LE CUISINIER
Et diables après.355 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica