Comédie en vers et en prose· Pièce en un Acte Mêlée d'Ariettes
La Ressource Comique
Représentée pour la première fois au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, le 22 Août 1772.
Personnages
- LE CHEVALIER, M. Royer
- LA MARQUISE, Mlle. Desglands
- LE PEINTRE, M. Thomassin
- LE POÈTE, M. Desbrosses
- LE MUSICIEN, M. Véronese
- LA RANCUNE, Comédien. M. Marignan
- L'ÉPINE, Valet du Chevalier. M. Julien
- LISETTE, Suivante de la Marquise. Mlle. Gaut
PROLOGUE,
SCÈNE PREMIÈRE.
LE CHEVALIER, seul
Non, Je ne crois, pas qu'il soit possible de rien voir de semblable. Qu'on est malheureux d'avoir affaire à de tels animaux ! Peintre, Poète et Musicien sont faits aujourd'hui pour me faire damner.
SCENE II. Le Chevalier, La Marquise.
LA MARQUISE
Ah ! Vous voilà, Monsieur le Chevalier ; je vous cherchais. Où en sommes-nous ?
LE CHEVALIER
Hélas ! Madame la Marquise, je n'en sais rien. La tête me tourne.
À part.
Les bourreaux ne paraissent point ?
LA MARQUISE
Avez-vous donné tous les ordres nécessaires ?
LE CHEVALIER
Oui, Madame, j'ai tout ordonné.
À part.
Ah ! Si je les tenais !
LA MARQUISE
Vous savez ce que je vous ai demandé.
LE CHEVALIER
Oui... oui... Ah, les traîtres !
LA MARQUISE
Quelque chose de léger, de galant, de délicat. Vous connaissez le goût de Monsieur_le_Marquis. Vous savez que c'est ce qu'il aime.
LE CHEVALIER
Sans doute...
À part.
J'enrage.
LA MARQUISE
Qu'avez-vous donc ? À peine daignez-vous écouter ce que je vous dis.
LE CHEVALIER
J"ai.... j'ai.... j'ai, Madame, qu'il n'y a rien de prêt ; du moins j'ai tout lieu de le croire.
LA MARQUISE
Rien de prêt, Monsieur ! Ah ! Le tour est sanglant ! Comment ! Vous savez que mon époux arrive incessamment de l'armée ; que j'ai envie de célébrer son retour, par une petite fête ; vous vous offrez à me seconder avec une chaleur, qui, attire toute ma confiance, et au moment de l'exécution, il n'y a rien de prêt ! Il fallait me le dire plutôt, Monsieur ; j'aurais fait mes affaires moi-même.
LE CHEVALIER
Mais, Madame, ce n'est pas ma faute : j'ai fait un projet de fête, vous l'avez vu, vous l'avez approuvé ; mais pour l'exécuter, il me fallait le secours des artistes, des gens à talents. Je me suis adressé à ceux qui ont le plus de réputation dans leur partie ; ils m'ont promis monts et merveilles, et je n'entends point parler d'eux.
LA MARQUISE
Et ne sait-on où les prendre ? Ces gens-là font quelque part sans doute.
LE CHEVALIER
Je m'imagine bien où ils pourraient être ; mais, en vérité, je n'irai pas les chercher là, moi.
LA MARQUISE
Eh bien ! Monsieur, envoyez-y vos gens : en vérité, vous êtes d'une tranquillité qui ne ressemble à rien.
LE CHEVALIER
Et c'est ce que j'ai fait, Madame ; et je ne vois plus ni les uns ni les autres. L'Épiné, lui, est allé au-devant de nos Comédiens, de peur qu'ils ne s'égarent dans la route ; mais là, là, ne vous effrayez pas : je vois déjà notre décorateur.
SCÈNE III. Le Chevalier, La Marquise, Le Peintre.
LE CHEVALIER, au Peintre
Ah ! Monsieur, vous voilà ; et vos camarades, où sont-ils ?
LE PEINTRE
Mes camarades ? Qu'entendez-vous par-là ?
LE CHEVALIER
Ces deux Messieurs à qui j'ai parlé, comme à vous pour la fête que nous préparons.
LE PEINTRE
Ah ! Oui , je fais : un poète, n'est-ce pas ? Un musicien ?
LE CHEVALIER
Eh bien ?
LE PEINTRE
Eh bien : mais, Monsieur, ces gens-là ne sont point mes camarades ; je suis peintre, moi.
LE CHEVALIER
Je le sais.
LE PEINTRE
Et, de plus, le premier, de mon art, soir dit sans me vanter.
LE CHEVALIER
Où sont ils enfin ? Voilà ce que je vous demande.
LA MARQUISE
Allons, aillons, ils se trouveront ; voyons toujours avec Monsieur ce qu'il a fait.
LE PEINTRE
Madame s'intéresse donc à la chose ?
LE CHEVALIER
Oui, Monsieur : c'est Madame qui donne la fête à Monsieur_le_Marquis son époux.
LE PEINTRE
Ah ! Madame, vous ne pouviez mieux faire que de donner à Monsieur le soin de la conduire. C'est un homme de goût, connaisseur en talents...
LA MARQUISE
Monsieur vous emploie, c'est tout dite, Mais enfin qu'avez-vous fait ? Voyons.
LE CHEVALIER
Avez-vous saisi mon idée ?
LE PEINTRE
Si je l'ai saisie ! Ah ! Vous en jugerez. J'ai plus fait. Je l'ai rectifiée. Je l'ai embellies ; car voilà ce que l'on trouve avec moi, et ce dont peu d'artistes font capables. La plupart asservis fidèlement aux canevas qu'on leur donne, ne mettent au jour que des productions sèches, stériles, pourquoi ? Parce que cette partie-là...
Se touchant le front.
leur manque. Incapables de rien créer par eux-mêmes, ils croient avoir tout fait, quand ils ont suivi de point, en point les idées qu'on leur a tracées. Le bel effort ! Et quel est le barbouilleur qui n'en ferait pas autant ? Mais-moi, moi Madame, Monsieur me parle, me dit : nous voulons ceci, nous voulons cela ; pour qui ? Pour célébrer le retour de Monsieur_le_Marquis ; un Militaire distingué. Aussitôt mon esprit s'échauffe, mon génie prend l'essor, j'imagine, je dispose mon sujet, je dessiné, je trace, les couleurs se fondent sous ma main ; mon pinceau, en se promenant légèrement sur la toile, semble donner la vie à tous les objets qu'il représente, et je produis un chef d'oeuvre.
LE CHEVALIER
Mais nous ne voulions qu'une bagatelle, un petit bout de décoration.
LE PEINTRE
J'entends bien, une décoration. Oh ! C'est en quoi je brille, et vous, allez voir si je suis au fait. D'abord j'avais dessein de faire un salon exagone.
LA MARQUISE
Et l'avez-vous fait ce salon ?
LE PEINTRE
Non, Madame.
LA MARQUISE
Tant mieux.
LE PEINTRE
J'ai senti tout de suite que ce n'était pas là ce qu'il fallait. L'espace était trop borné, je n'aurais pas eu de quoi m'étendre. J'ai donc fait un temple, mais un temple magnifique. Nous n'avons rien dans l'antique ni dans le moderne qui puisse en approcher. Et je le consacre, devinez.... Au Dieu Mars.
LE CHEVALIER
Comment ! Monsieur, je vous demande un paysage pour jouer une Pastorale, et, vous m'allez faire un temple !
LE PEINTRE
Un paysage, Monsieur ; c'est trop peu.
LA MARQUISE
Mais, Monsieur, encore une fois, c'est tout ce que nous voulions.
LE PEINTRE
Eh bien ! Madame je vous en ferai un. Et, tenez, si vous voulez, j'ai ce qu'il vous faut dans mon atelier ; c'est un paysage... Ah ! Mais il faut le voir en place. Il y a de quoi jouer trente pastorales pour une.
LA MARQUISE
Mais, s'il est trop grand, il ne pourra pas nous servir.
LE PEINTRE
J'en suis fâché ; mais pour tout l'or du monde, je n'en rognerais pas une feuille d'arbre. Imaginez-vous que ce soit les Champs-Élysées. J'y ai mis des ruisseaux dont les bords sont émaillés de fleurs, de vastes prairies où règne un printemps éternel, une foule innombrable d'ombres heur[eus]es qui s'y promènent...
LE CHEVALIER
Allez vous y promener aussi ; allez, que je n'entende plus parler de vous.
LE PEINTRE
Cette idée-là ne vous plaît donc pas ?
LA MARQUISE
Non, Monsieur, non. On vous dit que non.
LE PEINTRE
Cela ne m'étonne point ; mais que voulez-vous. J'ai le malheur de ne voir les choses que dans le beau, dans le grand dans le noble. Adieu, Monsieur : mes talents seront à votre service, quand vous saurez en connaître le prix.
Il sort.
SCÈNE IV. Le Chevalier, La Marquise.
LA MARQUISE
Voilà pourtant de vos gens, Monsieur !
LE CHEVALIER
Mais, Madame, quand vous m'accablerez, il n'en fera ni plus ni moins : ce n'est, après tout, qu'une décoration qui nous manque ; on y suppléera du mieux que l'on pourra. L'essentiel est la pièce. Et pourvu que nous l'ayons... Voici, je crois, le poète qui s'en est chargé.
SCÈNE V. Les Mêmes, Le Poète, La Marquise.
LA MARQUISE
Eh bien, Monsieur ? Notre Pastorale, vous rapportez sans doute ?
LE POÈTE
Madame, je prévois que vous ne serez pas contente ; mais je vous assure qu'il ne m'a pas été possible de faire autrement.
LA MARQUISE
Que vous ayez fait de votre mieux, c'est tout ce que je demande.
LE POÈTE
L'entreprise, Madame, n'est pas aisée. Suivant le programme que l'on m'a donné, c'est une tendre épouse qui célèbre le retour de son mari. Quelles idées voulez-vous que la poésie me fournisse là-dessus ? Quels sentiments puis-je faire valoir ? L'Amour conjugal ! Ne voilà-t-il pas quelque chose de bien intéressant ?
LA MARQUISE, au Chevalier
Quel auteur est-ce donc là ? C'est un impertinent.
LE CHEVALIER
Que voulez-vous, Madame ? Il faut les prendre avec leurs défauts. À cela près, voyons toujours.
LE POÈTE
Quoi ?
LA MARQUISE
Votre Pastorale.
LE POÈTE
Madame, elle n'est point faite.
LA MARQUISE, au Chevalier
Vous l'entendez, Monsieur... Ah ! Que je vous en veux !
SCÈNE VI. Les Mêmes, Le Musicien ,ivre.
LE CHEVALIER
Patience, Madame, j'entends notre Musicien ; sa gaieté me donne bonne espérance.
LE MUSICIEN, au poète
Parbleu ! Mon cher ami, vous êtes un plaisant original.
Aux autres.
Je vous demande pardon, Monsieur et Madame ; je vous dirai deux mots tout-à-1'heure, quand j'aurai un peu lavé la tête à ce petit Monsieur-là.
LA MARQUISE
Parlez-nous d'abord, s'il vous plaît ; causons un peu de nos affaires.
LE MUSICIEN
Je n'ai point d'affaires, moi ; je n'ai que du plaisir. Les affaires embrouillent l'esprit. Le plaisir le di.... le dilate.
LE CHEVALIER
Juste Ciel ! Il est gris.
LE MUSICIEN
Doucement donc, vous m'avez fait, peur :
Au Poète qui veut s'en aller.
un moment, un moment ; demeurez là.
LE POÈTE
Mais, Monsieur...
LE MUSICIEN
Vous êtes un bélître, mon ami, un paresseux. J'ai attendu pendant huit jours les vers que vous m'aviez promis. Me faire attendre huit jours de mauvaises paroles !... Savez-vous bien que ça ne convient pas. Mais je n'en ai pas été la dupe, moi. J'ai toujours fait ma besogne, à bon compte.
LE POÈTE
C'est de bonne besogne, je crois.
LE MUSICIEN
Meilleure que la tienne, je m'en vante.
LE POÈTE
Il ne doit sortir que de l'excellent d'une tête aussi raisonnable, aussi sensée...
LE MUSICIEN
Ah çà ! Monsieur le poète à la glace, tais-toi, je t'en prie. Ne parle d'un Musicien qu'avec respect, entends-tu ? Je suis Musicien, moi.
LA MARQUISE
Nous le voyons bien.
LE MUSICIEN
Ah ! Madame, vous tirez sur moi, parce que j'ai bu un petit coup ; mais c'est le zèle que j'avais pour vous qui en est la cause. Quand j'ai vu que je ne voyais pas mon homme aux paroles, j'ai pris le parti d'en faire moi-même. C'est tout simple çà ; de cette façon, comme vous voyez, j'ai travaillé pour deux, et j'ai... et j'ai bu de même.
LA MARQUISE
Voilà ce qu'il ne falloir pas.
LE MUSICIEN
Pardonnez-moi, Madame, pardonnez-moi ; quand on veut faire du bon, voyez-vous, on ne doit rien négliger... Aussi c'est du nanan ; heureusement que je me suis souvenu du sujet ; et, plein des idées mâles qu'il m'inspirait, j'ai mis sur mon clavecin deux bonnes bouteilles de vin.
LE POÈTE
Bonne précaution.
LE MUSICIEN
Apparemment. Cela vaut ; bien, je crois, l'eau de cette fontaine où vous allez vous abreuver, vous autres rimeurs... Je me suis mis à chanter les louanges de notre héros ; j'ai voulu entrer un peu dans le détail de ses exploits guerriers. À mesure qu'ils s'offraient à mon imagination, je buvais un petit, coup. Insensiblement mes bouteilles se sont trouvées vides ; et si, je n'ai fais qu'effleurer le sujet.
LE POÈTE
C'est dommage que vous ne l'ayez pas épuisé.
LE CHEVALIER
Et tout en buvant un petit coup, vous nous avez bâti une Pastorale, n'est-ce pas ?
LE MUSICIEN
Une Pastorale ! Oh ! Non, non ; j'ai fait autre chose.
LA MARQUISE
Quoi donc ? Un Opéra ?
LE MUSICIEN
Un Opéra ! Non, ce n'est pas.... un Opéra.
LA MARQUISE
Une Comédie, peut-être ?
LE MUSICIEN
J'y ai pensé... Tout ce qui m'a retenu, c'est que je n'en sais pas faire.
LE CHEVALIER
Ah ! Je vois ce que c'est.... Une Cantate ?
LE MUSICIEN
Ce n'est plus la mode.
TOUS
Quoi donc ?
LE MUSICIEN
Une Ronde.... C'est gai, c'est plaisant ; ça vaut mieux que des louanges fades.
LE CHEVALIER
Mais une Ronde se chante à table, et ne peut pas fournir un spectacle.
LE MUSICIEN
Oh ! C'est un spectacle que vous voulez ! Oh ! C'est différent.
LA MARQUISE, au Chevalier
Avouez, Monsieur, que, quand vous vous mêlez de quelque chose, vous réussissez à merveille.
Au Poète et au Musicien.
Adieu, Messieurs, adieu. Que je fuis malheureuse !
LE MUSICIEN, sort en chantant
Paisibles bois , vergers délicieux, etc.SCÈNE VII. Le Chevalier, La Marquise.
LE CHEVALIER
Où est donc le mal de tout cela, Madame ? Nos Comédiens font en chemin, ils ne peuvent pas - tarder ; ils nous donneront une de leurs pièces.
LA MARQUISE
Et, sont-ils bons ces comédiens-là ?
Tout ceci, jusqu'à la fin de la Scène IX, est tiré du Prologue des petits Comédiens de Pannard, tome 2, page 132.
LE CHEVALIER
Comment ! Ce font des acteurs de réputation ; qui ne connaît le célèbre la Rancune, l'incomparable Ragotin ?... Mais j'aperçois L'Épine, nous allons en savoir des nouvelles.
SCÈNE VIII. Les Mêmes, L'Épine.
LE CHEVALIER
Eh bien, les Comédiens viennent-ils ?
L'ÉPINE
Oui, Monsieur.
LA MARQUISE
Les aurons-nous bientôt ?
L'ÉPINE
Non, Madame.
LE CHEVALIER
Qu'est-ce que cela veut dire ?
L'ÉPINE
Hélas ! Monsieur.
LA MARQUISE
Explique-toi donc.
L'ÉPINE
Hélas ! Madame.
LA MARQUISE
Eh bien ?
L'ÉPINE
La voiture est brisée, et la Troupe est embourbée.
LE CHEVALIER
Que nous dis-tu là ?
L'ÉPINE
Ce que j'ai vu de mes yeux.
LA MARQUISE
Comment cela est-il arrivé ?
L'ÉPINE
Voici l'illustre la Rancune qui va vous en faire le récit.
SCÈNE IX. Les Mêmes.
LA RANCUNE, un bras en écharpe et une emplâtre sur la joue
Il déclame.
Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse. Nos plus heureux succès font mêlés de tristesse. Madame, je comptais que ma Troupe, aujourd'hui, De cet heureux séjour viendrait chasser l'ennui. Chacun s'était flatté de la douce espérance D'étaler à vos yeux son art et sa science. Mais un malheur subit a trahi nos désirs, Renversé notre espoir, et détRuit vos plaisirs. Nous avions, presque fait les trois quarts, du voyage, Et nous voyions déjà les clochers du village, Quand un maudit Chasseur, que le ciel en courroux, Pour punir nos forfaits, fit approcher de nous, Voit un oiseau perché sur la branche d'un hêtre, Sa main, dans le moment, met l'amorce au salpêtre ; Il approche, il ajuste, et, d'un coup effrayants, Fait voler dans les airs le métal foudroyant. La terre s'en émeut, les antres en frémissent ; De nos coursiers fringants tous les crins se hérissent. La terreur les saisit, et, de colère ardents, Soudain nous les voyons prendre le mords au dents. Du Guide consterné la voix faible et tremblante Tâche en vain d'apaiser leur fougue violente. La voiture, entraînée au gré de leur fureur, Va donner contre un roc d'une énorme grosseur. L'essieu crie et se rompt. Ô spectacle terrible, Capable d'attendrir l'âme la moins sensible ! Dans un marais bourbeux, Ragotin renversé, Et, dans ses brodequins lui-même embarrassé, Après avoir longtemps, dans un confus mélange De livres, de paquets, de poussière et de fange, Lutté contre la mort, la fortune et les dieux, Reste à la fin sans force, et périt à nos yeux. J'ai vu, Seigneur, j'ai vu les ronces dégoutantes Porter de ce héros les dépouilles sanglantes. Comme lui maint acteur dans son sang est baigné, Et c'est moi que le sort a le plus épargné.LA MARQUISE
C'est fâcheux. Voilà un accident qui est venu bien mal-à-propos ; et quelle pièce comptiez-vous nous donner ?
LA RANCUNE
L'Iphigénie de Racine.
LA MARQUISE
C'est ma pièce favorite. Oh ! Il nous la faut, il nous la faut absolument.
LE CHEVALIER
Oui, dussiez-vous tous mourir sur la scène.
LA MARQUISE
Air de la Palite.
Vous la jouerez.
LA RANCUNE
Eh ! Comment
Satisfaire votre envie ? Peut-être dans ce moment On trépane Iphigénie. Si vous voyiez en quel état est Agamemnon !AIR : Pierrot se plaint que sa femme.
Pouvons-nous sur le théâtre Mettre un Roi tout fracassé ; Achille porte une emplâtre, Ulysse à le bras cassé ; De notre Orchestre Le pupitre s'est brisé Sur Clytemnestre.II sort.
SCÈNE X. Le Chevalier, La Marquise, L'Épine.
LA MARQUISE
Autre incident ! Comment faire à présent ?
LE CHEVALIER
Madame, j'imagine une ressource. Vous savez bien cette petite pièce que vos gens ont jouée le Carnaval dernier ?
LA MARQUISE
Ah ! Fi donc ; c'était de la drogue.
LE CHEVALIER
Je l'ai trouvé fort gentille, moi. Et, après tout, cela vaudra mieux que rien, si nous en pouvons tirer parti. Voyons... Lisette.
SCÈNE XI. Les Mêmes, Lisette.
LISETTE
Que souhaitez-vous, Monsieur ?
LE CHEVALIER
Comment appeliez-vous cette petite drôlerie que vous avez jouée cet hiver.
L'ÉPINE
Et mais, j'y ai joué aussi, moi.
LE CHEVALIER
Eh !... Sans doute. Comment ça s'appelait-il ?
LISETTE
Cela s'appelait la Ressource Comique, Monsieur.
LE CHEVALIER
Plaisant titre !
LA MARQUISE
Quand je vous dis, Chevalier, que cela ne vaudra rien.
LE CHEVALIER
Doucement, Madame... Cette Ressource Comique-là pourra devenir la nôtre. C'est que nous voudrions en régaler Monsieur_le_Marquis à son retour. Combien étiez-vous d'acteurs ?
L'ÉPINE
Nous étions six.
LE CHEVALIER
Vous voyez bien, Madame, six personnes sont aisées à rassembler.
L'ÉPINE
Il est vrai, mais c'est que... L'amoureux nous manquera.
LE CHEVALIER
Ah, ah !
L'ÉPINE
Et l'amoureuse aussi.
LA MARQUISE
Pourquoi donc ?
L'ÉPINE
Ils ont pris le dénouement de la pièce à la lettre, Madame. Ils sont décampés tous deux, et n'ont plus reparu.
LE CHEVALIER
Ce que c'est que saisir l'esprit d'un rôle ! Et leur vieille tante qui jouait si plaisamment ?
LISETTE
Monsieur, elle ne peut plus jouer.
LA MARQUISE
Et pourquoi ?
LISETTE
Elle est morte de chagrin, Madame ; grand flandrin, qui jouait l'Assesseur, est retourné dans son pays de Falaise.
LA MARQUISE
Cela suffit. Je renonce à tout. Qu'on ne me parle plus de rien.
LISETTE
Cela n'empêche pas, Madame. Et, pour peu que cela vous fasse plaisir, l'Épine et moi nous jouerons la pièce.
LA MARQUISE
À vous deux ?
LISETTE
Oui, Madame.
LE CHEVALIER
Vous ferez six rôles à vous deux ?
LISETTE
Oui, Monsieur. Je fais toute la pièce, d'abord.
L'ÉPINE
Et moi aussi.
LA MARQUISE
Allons, allons ; il y a de la folie.
LE CHEVALIER
Prenons-les au mot, Madame ; la singularité de la chose en fera le mérite.
LA MARQUISE
Je vous laisse faire ; mais...
LISETTE
Que craignez-vous, Madame ? Nous allons répéter devant vous. Et, si cela ne vous plaît pas, nous en resterons-là.
LA MARQUISE
En ce cas-la, je n'ai plus rien à dire.
LE CHEVALIER
Courage, mes enfants ; votre zèle me rassure.
L'ÉPINE
Allez donc vous placer, si vous le voulez bien, et laissez-nous le champ libre...
LISETTE, au Public
Dans la petite pièce que nous allons hasarder mon camarade et moi,
AIR : Du Précepteur d'amour.
Nous allons tâcher de remplir Trois rôles, fans en rien rabattre. S'il le fallait, pour vous servir , Messieurs, on se mettrait en quatre.LA RESSOURCE COMIQUE
SCÈNE PREMIÈRE. Frontin, Lisette.
Duo.
LISETTE
Quoi ! Tout de bon ?FRONTIN
On la trompera.LISETTE
Le Rival ?FRONTIN
On le bernera.LISETTE
Et ton Maître ?FRONTIN
Mon Maître épousera.LISETTE
Quoi ! La Tante ?FRONTIN
Oui, la Tante.LISETTE
Et Lisette ?...LISETTE
Je le veux bien.LISETTE
Oh ! Doucement, Monsieur Frontin.
FRONTIN
Ne fais donc pas tant la revêche.
LISETTE
Ne sois donc pas si empressé.
FRONTIN
C'est que je ne suis point d'humeur à travailler gratis, vois-tu ! Il y a bien six jours que Monsieur Valère, mon Maître, a trouvé moyen de me faire entrer dans cette maison, où j'ai le plaisir d'être ton camarade : laisse-moi jouir des revenants bons de ma place, ou j'abandonne tout, d'abord.
LISETTE
Et la promesse que je t'ai faite, la comptes-tu pour rien ?
FRONTIN
Oh ! Si fait. C'est bien quelque chose en espérance ; mais j'aime la réalité, moi.
LISETTE
Mets-toi donc en état de la mériter ; presse le plus que tu pourras le mariage de ton Maître, et puis nous parlerons. Voyons, où en es-tu ?
FRONTIN
En buvant avec le Jardinier, j'ai su lui escamoter la clef de la petite porte du jardin : Valère doit s'y rendre dans un quart-d'heure ; je ferai en sorte de l'introduire secrètement dans ce cabinet, pour lui procurer une entrevue avec sa Maîtresse. Et toi Lisette, à quoi as-tu exercé ton merveilleux génie ?
LISETTE
J'ai préparé cette armoire, de façon qu'en cas de surprise, Valère puisse s'y mettre à couvert.
FRONTIN
Madame Argante n'a donc qu'à se bien tenir ; mais aussi de quoi s'avise-t-elle de vouloir donner sa nièce à Monsieur Platinet ?
LISETTE
Platinet ! Voilà un nom qui me dégoûterait du mariage pour toute ma vie.
FRONTIN
Un benêt de Praticien du pays de Caux, qui a fait fortune je ne sais comment y qui parle toujours le langage de la Basoche : fi ! au Diable ; en vérité, quand je n'aurais aucun intérêt à travailler pour Lucile, la pitié me ferait agir pour elle.
Pays de caux : Partie maritime de la Normandie au nord de la Seine.
LISETTE
Tu as pourtant bon coeur, Frontin ; et cela me fait plaisir.
FRONTIN
Ah ! Çà, il est temps que j'aille ouvrir à Valère.
LISETTE
Oui. Va vite.
FRONTIN, va et revient
Ah ! À propos : écoute donc.
LISETTE
Quoi ?
FRONTIN
Mais... Motus.
LISETTE
Eh bien ?
FRONTIN
Tu ne sais pas.
LISETTE
Non. Quoi ?
FRONTIN
Approche, que je te dise. ...
LISETTE
Parle donc.
FRONTIN
C'est qu'il me faut...
LISETTE
Quoi ?
FRONTIN
Cela.
Il l'embrasse à la dérobée.
LISETTE
Monsieur Frontin, nous nous brouillerons : je vous le dis sérieusement ; je n'aime point ces façons-là.
FRONTIN
Tu veux faire l'innocente, et cela ne te va pas ; va, mon enfant, laisse-là les grimaces, et fais comme moi. Tiens, vois-tu ! J'y vais tout franchement.
ARIETTE.
Avec moi sois sans façon, Et trêve du badinage. Tu me plais, je suis bon garçon. Que veux-tu chercher d'avantage ? Si nous n'avons pas de biens, Mes talents, aidés des tiens, Feront les frais du ménage. Va, quand on en sait faire usage, Les talents valent du bien. Nous ne manquerons de tien. Avec moi fois fans façon, etc.LISETTE
Eh ! Va-t-en donc. Si ton Maître t'attend, veux-tu le faire impatienter ?
FRONTIN
Je cours où le rendez-vous m'appelle. Toi, reste ici pour recevoir Valère. Sans adieu, mon adorable.
Il sort.
SCÈNE II.
LISETTE, seule
Courage, Lisette : l'affaire est en bon train. Nous n'avons que deux ennemis à combattre, et nous sommes six ; Valère, Lucile, Monsieur Richard son Tuteur, Frontin, l'Amour et moi. Oui, Madame Argante ; oui, c'est moi qui, malgré vos beaux projets pour marier Lucile à Monsieur Platinet, prétends absolument la donner à Valère.
ARIETTE.
Je le veux, et cela suffit. Que la Tante Se tourmente, Qu'elle peste, qu'elle crie ; Que m'importe sa furie ? Je l'ai mis là.Se touchant le front.
Tout est dit. Elle a beau faire du bruit ; Je le veux, et cela suffit.Au bout du compte, qu'est-ce que je risque dans tout ceci ? Mon congé ; voilà le pis. En tout cas, Monsieur Valère est homme à me dédommager de tout. Allons, allons, plus de réflexions.
VALÈRE, dans la coulisse,
Frontin, demeure-là, pour observer tout ce qui se passe... Écoute, que je te dise un mot.
LISETTE
Le voilà justement. Préparons-lui notre compliment, et faisons bien notre devoir de soubrette. II n'y a que les honteux qui perdent, une fois.
AIR : Donnez, Amants, mais donnez bien.
Pour réussir en amourette, Jamais il ne faut ménager. Le vrai moyen pour engager, C'est d'accompagner la fleurette.VALÈRE, continuant de parler à Frontin dans la coulisse
Entends-tu ? Fais bien ce que je te dis.
SCÈNE III. Lisette, Valère.
VALÈRE
Bonjour, Lisette. Te voilà de bonne humeur, mon enfant.
LISETTE
Monsieur, c'est une chanson que j'aime à la folie.
Donnez, Amants, mais donnez bien...La jolie pensée ! On n'en fait plus comme cela.
VALÈRE
Dis-moi, ma chère amie ; aurai-je bientôt le bonheur d'entretenir Lucile ?
LISETTE
Oui, Monsieur Frontin vous a sans doute informé...
VALÈRE
Il m'a rendu compte de ton zèle et de tes talents ; je te suis obligé.
LISETTE, à part
Voilà une obligation bien sèche.
Haut.
Monsieur Frontin se connait en mérite. Ce qu'il dit de vous en est une preuve. Par exemple, il m'a assuré que vous êtes l'homme du monde... Le plus.... généreux...
VALÈRE
Je t'entends.
Il lui donne une bourse.
Tiens, Lisette, et cours avertir Lucile.
LISETTE
Je crois qu'elle n'est pas encore de retour.
VALÈRE
Comment ! Elle est sortie ?
LISETTE
Oui, Monsieur. Elle est allée à deux pas d'ici avec Madame sa tante. Je ne me souviens pas bien de l'endroit. Ah !... Je sais, je sais. Tenez, Monsieur, c'est proche de cet horloger, où vous vouliez l'autre jour m'acheter une montre.
VALÈRE
Oui-dà !
À part.
La fine mouche !
LISETTE
Oh dame ! Monsieur, je suis reconnaissante, comme vous voyez ; je me souviens non seulement du plaisir qu'on m'a fait ; mais encore de celui qu'on m'a voulu faire.
VALÈRE
C'est ce qui me paraît. Tiens, prends celle-ci en attendant.
Il lui donne sa montre.
LISETTE
Vous ne sauriez croire le profit qu'elle vous fera à présent.
ARIETTE.
Une montre est nécessaire À qui sert les amants. Dans l'amoureux mystère, II faut saisir le temps. La vôtre me paraît bonne ; J'aurai soin qu'elle sonne, Sans se déranger, L'heure du berger.VALÈRE
Ma chère Lisette, je t'en conjure, va voir si Lucile est rentrée. Dis-lui que Valère l'attend ici, pour lui jurer un amour éternel.
LISETTE
J'y cours. Pour vous amuser, en attendant lisez , cette pièce d'éloquence que j'ai trouvée tantôt sur la toilette de Madame. C'est un chef d'oeuvre de l'art, dont votre rival a régalé Lucile à son lever.
VALÈRE
Quel est ce rival ?
LISETTE
Le personnage dont Frontin a dû vous parler... Monsieur Platines, dont vous verrez les surnoms et qualités dans cette merveilleuse production de fou génie. Je reviens dans l'instant.
Elle sort.
VALÈRE
Que les moments sont longs, quand on attend ce que l'on aime ! Voyons donc ce que c'est que cela. Comment ! C'est une Requête. À Mademoiselle, Mademoiselle Lucile... Supplie humblement...
LISETTE, revenant
Monsieur, Monsieur....
VALÈRE
Eh bien, Lisette ?
LISETTE
Votre Maîtresse va rentrer. Je l'ai vue par la fenêtre qui revient avec Madame Argante. Ah ! À propos, j'avais oublié de vous montrer cette armoire. Nous vous y avons préparé une retraite, en cas que quelques fâcheux viennent troubler votre entretien. Vous n'aurez qu'à tirer ce rideau sur vous ; il vous sera facile de tout entendre, sans être vu.
Elle sort.
VALÈRE
La précaution est bien imaginée.
SCÈNE IV.
VALÈRE
Je vais donc voir enfin l'objet d'où dépend ma félicité. Il faut aimer pour concevoir tout ce que j'éprouve en ce moment.
ARIETTE.
De l'amant le plus tendre, Daigne, Amour, daigne entendre Les voeux ardents. Rends mes désirs contents. Enivré de tes flammes, Que j'en goûte enfin la douceur. Prouve-moi que les traits dont tu blesses les âmes, Ne partent de tes mains, que pour notre bonheur. De l'amant le plus tendre, etc,Lucile ne paraît point encore. Lisons donc, en attendant, cette supplique amoureuse. Le style m'en paraît neuf. Supplie... (Peut-on voit plus d'impertinences ?) Gilles Nicodème Platinet, disant que la Dame Argante lui aurait cédé... La propriété de fa nièce.... aux clauses et conditions dont les parties font convenues. Ce considéré , il vous plaise, Mademoiselle, octroyer au suppliant votre consentement, pour procéder aux fins dudit acte, et se mettre, dès ce jour, en possession de votre personne... Le tout, ainsi qu'il se poursuit et comporte, et vous ferez bien ; Platinet. Ma foi, l'ouvrage est digne de l'Auteur.
LUCILE, dans la coulisse
Lisette, êtes-vous-là ?
LISETTE, dans la coulisse
Oui, Mademoiselle.
VALÈRE
Ah ! C'est Lucile ! Je n'en puis, douter au mouvement que sa voix excite dans mon coeur.
LUCILE, dans la coulisse
Venez me déshabiller.
LISETTE, dans la coulisse
Eh non ! Mademoiselle, vous n'avez pas le temps. Valère vous attend ; allez, allez. Je vais trouver Madame votre tante, de peur qu'elle ne vienne vous troubler.
SCÈNE V. Valère, Lucile.
VALÈRE
Charmante Lucile, il m'est donc enfin permis de vous voir ! Que mes peines font bien payées par le plaisir que je ressens ! Vous paraissez inquiète ; venez, ne craignez point d'approcher du plus fidèle des amants.
LUCILE
Valère, la démarche que je fais aujourd'hui, vous prouve ma confiance. Je me flatte que vous n'en abuserez pas.
VALÈRE
Par quels serments faut-il ?...
LUCILE
Je vous en dispense ; je vous connais trop bien pour douter de vos sentiments. Tout ce qui me fait de sa peine, c'est de voir que nous ayons tant d'obstacles à surmonter. Je crains que votre constance ne se lasse...
VALÈRE
Ah Lucile ! Que dites-vous-là ?
DUO.
Ma tendresse S'augmente pour vous sans cesse ; Et l'espoir du bonheur Anime mon ardeur.VALÈRE
Oui, malgré tous les jaloux, Je ne respire que pour vous. Mon hommage Ne sera jamais volage. Constant dans mon choix, À vivre sous vos lois Je borne mes désirs, Et mes plaisirs. Ma tendresse S'augmente pour vous fans cesse ; Et l'espoir du bonheur Anime mon ardeur.VALÈRE
Jusqu'à présent, nous avons tout lieu d'espérer. Je viens de chez Monsieur Richard qui m'a paru dans les meilleures dispositions du monde. Il m'a protesté qu'il se livrerait aux dernières extrémités, plutôt que de souffrir que mon rival vous épouse.
LUCILE
Le connaissez-vous, votre rival ? Savez-vous à quel point il est redoutable ?
VALÈRE
Je sais ce qu'il sait faire. Lisette m'a montré de son ouvrage. Comment donc ! Il attaque votre coeur, comme la Justice attaque une succession !
LUCILE
Paix, taisez-vous. J'entends quelqu'un. C'est Monsieur Platinet, c'est lui-même.
VALÈRE
Tout de bon ?
LUCILE
Motus, Cachez vous vite dans cette armoire.
VALÈRE, se cache
M'y voilà. Tâchez de vous en défaire au plutôt.
LUCILE, avec impatience
Paix donc, paix donc. S'il allait vous entendre, tout serait perdu ; fermez bien le rideau. Bon : je défierais à présent un Argus de vous voir. Notre homme ne paraît point... Se serait-il retiré : nous ne sommes pas si heureux.
ARIETTE.
Ah ! ah ! ah ! ah ! Le voilà qui s'avance : Qu'il est charmant, qu'il a belle prestance ! II est fait pour charmer. D'un galant aussi tendre Qui pourrait se défendre ? Mon coeur va s'enflammer. Qu'est-ce donc qui l'arrête ? Ah ! Le trait est nouveau. C'est qu'il fait sa toilette Pour paraître plus beau, Devant toutes les glaces, Comme il fait des grimaces Pour régler son maintien ! Fort bien ! Fort bien ! Fort bien ! Sa démarche empesée, Son allure posée , D'un grave Magistrat Lui donnent tout l'éclat. C'est Fier-en-fat. C'est Fier-en-fat. C'est Monsieur Fier-en-fat, Brillant dans son éclat. Ah ! ah ! ah ! ah ! Le voilà qui s'avance, etc.Si son langage est aussi comique que sa figure ; je vais bien m'amuser. Il faut l'avouer, un pareil choix fait honneur au goût de ma tante.
SCÈNE VI. Lucile, Platinet.
PLATINET
ARIETTE.
De l'ordre exprès d'un petit Dieu, Qui met pour vous mon coeur en feu, Par-devant vous je comparais, Pour rendre hommage à vos attraits. Daignez ouïr bénignement Les voeux ardents d'un tendre amant, Et, par un doux consentement, Dans tous les droits d'heureux époux, L'introniser auprès de vous.LUCILE, bas, du coté de l'armoire
Le début est galant ; l'entendez-vous ?
PLATINET
Vous ne répondez rien.... Je suis pourtant fondé en titre, dà. Sachez, qu'en vertu de l'ordonnance de Madame votre tante, j'ai hypothèque spéciale sur votre coeur.
LUCILE
Je le sais.
PLATINET
J'attends une réponse définitive. Protestant, qu'en cas de refus, je me pourvoirai par toutes les voies dues et raisonnables. Prononcez donc, s'il vous plaît.
LUCILE, naïvement
Monsieur...
PLATINET
Oh ! Je suis comme cela, moi ; dans le même jour je vous lâche l'exploit ; j'obtiens sentences ; je vous la signifie ; je passe outre à l'exécution, nonobstant appellation, oui, appellation quelconque, et je vous appréhende au corps.
Il va l'embrasser.
LUCILE
Doucement, doucement, Monsieur ! De la façon dont vous vous y prenez, il n'est pas possible de vous rien refuser. Je vous avouerai donc, puisque vous l'exigez, que ce jour est pour moi un des plus heureux de ma vie, et qu'il m'a fait voir tout ce que j'aime au monde.
PLATINET
Ah ! Eh bien ! Voilà l'aveu que je demandais. On sait à quoi s'en tenir.
LUCILE, riant du côté de l'armoire
Il le prend bien.
PLATINET
Qu'avez-vous ?
LUCILE, naïvement
Je suis si troublée de l'aveu que je viens de vous faire, que je n'ose presque plus vous regarder. Jamais je n'en ai tant dit à personne, non.
PLATINET, riant d'un air nigaud
La pauvre fille ! Elle m'aime à la folie... Tu me charmes, mon petit coeur : quand veux-tu terminer ? Le cas requiert célérité.
LUCILE, affectueusement, du côté de l'armoire
Dès aujourd'hui, si nous pouvons.
PLATINET
Oh dame ! C'est que tu feras heureuse avec moi ; je ne suis pas un amoureux du commun.
LUCILE
Je le vois.
PLATINET
Pour du bien, nous en avons, et du meilleur : sans compter de grosses prétentions. Ainsi, mon enfant, je compte, qu'en faveur du futur, par considération pour le mérite dont il est doué, et les avantages qu'il t'apporte, tu renonceras à la coutume de Paris ; c'est-à-dire, que tu feras douce, sage, économe.
LUCILE
C'est bien mon intention.
PLATINET
Que tu te donneras toute entière à lui, sans restriction ni réserve aucune.
LUCILE
Il peut bien y compter.
PLATINET rit, en lui prenant la main
Eh ! eh ! eh ! Te voila engagée ; il n'y a plus à s'en dédire.
LUCILE
J'en serais bien fâchée.
PLATINET
Mais, là... Regarde moi donc un peu ; tu as toujours les yeux tournés du côté de cette armoire ; c'est la cachette aux écus de Madame Argante : tu voudrais bien avoir ce qu'il y a dedans, n'est-ce pas ?
LUCILE
Je compte bien le posséder un jour.
PLATINET
La bonne femme a toujours été ménagère ; je parie qu'il y a là-dedans un bon trésor.
LUCILE
Meilleur que vous ne pensez.
Bas.
Je vais le congédier.
Haut.
Monsieur Platinet, si vous êtes dans l'intention de m'épouser ; il est temps d'agir sérieusement. Hâtez-vous de conclure avec ma tante : je souffre de vous voir. J'ai passé des moments précieux en discours inutiles.
PLATINET
C'est bien dit, mignonne ; je cours presser Madame Argante de mettre la dernière main à nos conventions matrimoniales.
SCÈNE VII. Lucile, Valère, caché.
LUCILE
Qu'il est sot ! Heureusement, j'en suis débarrassée. Hé bien ! Valère, vous le connaissez ce rival redoutable. N'a-t-il pas de quoi vous alarmer ? Mais... rassurez-vous.
ARIETTE.
Non, non, Valère, entre vous deux, Ne croyez pas que je balance ; Opposons toujours la constance Aux coups d'un destin rigoureux. Non, non, Valère, entre vous deux, Ne croyez pas que je balance. Votre amour seul flatte mon coeur. Peut-être, hélas ! À mon vainqueur Je devrais cacher mon ardeur ; Mais je parle comme je pense. Non, non, Valère, entre vous deux, Ne croyez, pas que je balance.J'entends heurter, chut, cachez vous bien ; c'est Frontin ; son empressement me donne de l'inquiétude. Voyons, ce que c'est. Je vous en rendrai compte.
SCÈNE VIII. Lucile, Frontin, Valère, caché.
FRONTIN
Ouf !
LUCILE
Te voilà bien essoufflé ; quelles nouvelles ?
FRONTIN
De très mauvaises. La mèche est découverte ; le jardinier a dit à Madame qu'il avait vu entrer un inconnu dans le jardin. Elle est actuellement à fureter dans tous les bosquets.
LUCILE
Ciel !
FRONTIN
Ne vous alarmez point ; Monsieur Richard vient de me donner cette lettre. Allez la communiquer à votre amant, tandis que je ferai le guet.
Il sort.
SCÈNE IX. Lucile, Valère, caché.
LUCILE
Cruelle destinée ! Hélas ! Un secret pressentiment m'avait avertie de ce malheur. Qu'allons-nous devenir ! Voyons, consultons-nous.
Elle approche de l'armoire.
Mon cher Valère, nous sommes perdus ; ma tante fait que vous êtes dans sa maison.
VALÈRE
J'ai tout entendu. Mais ma chère Lucille, il faut faire tête au malheur. Que veut dire la lettre que Frontin vous a remise ?
LUCILE
La voici : elle est de mon tuteur.
Elle lit.
Ma chère Pupille, j'apprends avec douleur la situation cruelle où vous réduit l'injustice de votre tante ; si elle s'obstine à vouloir forcer votre, inclinations, ne balancez point à venir me trouver avec Valère ; je connais sa probité. Vous trouverez l'un et l'autre, dans ma maison, un asile contre vos persécuteurs.
VALÈRE
Belle Lucile ! Si vous m'aimez, c'est aujourd'hui qu'il faut m'en donner des preuves. Allez trouver votre tuteur.
LUCILE
Mon coeur est assez de cet avis ; mais je n'ose.
VALÈRE
Et pourquoi ?
LUCILE
C'est ma tante qui m'a élevée, qui m'a tenu lieu de mère ; il y auroit de l'ingratitude à l'abandonner ainsi ; et d'ailleurs la bienséance...
VALÈRE
Quoi ! Lucile, votre Tuteur vous autorise ; vous n'avez que ce moyen pour vous conserver à moi, et vous balancez ! Ah Lucile ! Vous ne m'aimez point.
LUCILE
Mais, quand je ferai partie, que deviendrez vous ?
VALÈRE
Faites dire à Lisette qu'elle m'envoie un de ses habits : sous ce déguisement, je m'échapperai à la faveur des ténèbres, et j'irai vous rejoindre.
LUCILE
Eh bien ! Valère, vous l'emportez, et je prends mon parti.
ARIETTE.
Rien ne doit me retenir, Quand la fuite est nécessaire ; Rien ne doit me retenir. Devoir cruel, laisse l'amour agir. Du joug de ta loi sévère, En ce moment, j'ose m'affranchir ; Mais c'est pour t'obéir ; Mais c'est pour te servir, À l'avenir, D'une façon plus chère. Rien ne doit me retenir Quand la fuite est nécessaire ; Rien ne doit me retenir. Devoir cruel, laisse l'amour agir.SCÈNE X. Frontin, Lucile, Valère, caché.
LUCILE
C'est toi, Frontin ? Que fait ma tante ?
FRONTIN
Le décompte de Lisette. Le mien est déjà fait ; et, pour le solder, la très honnête Dame vient de m'appliquer une couple de soufflets... Ah !... Les meilleurs qu'on puisse jamais donner... Tudieu, comme elle appuie.
LUCILE
C'est-à-dire que vous êtes tous deux congédiés.
FRONTIN
Dans les formes. Nous n'avons plus qu'un quart d'heure à rester ici ; profitez-en.
LUCILE
Va dire à Lisette qu'avant son départ, elle ne manque pas d'apporter un de ses habits à Valère, pour faciliter son évasion.
FRONTIN
Cela est dit.
LUCILE
Comment ?
FRONTIN
La même idée nous est venue à Lisette et à moi ; nous sommes convenus qu'elle apporterait ici dans un moment ce qu'il faut à mon maître pour le travestir. Vous pouvez, sans inquiétude, vous retirer chez votre tuteur.
LUCILE
J'y vais : fais de ton mieux, pour empêcher que Valère ne soit surpris.
FRONTIN
J'en aurai soin, soyez tranquille.
SCÈNE XI. Frontin, Valère, caché.
FRONTIN
Mais un petit moment donc. J'ai oublié quelque chose ; ah ! Je m'en souviens... Mademoiselle, un petit mot, je vous prie : vous avez la clef de l'armoire ; donnez-la moi pour mettre notre prisonnier en liberté.
LUCILE, dans la coulisse
Tiens, remets-la à Valère, et dis-lui que je pars.
FRONTIN
Malepeste ! Nous avions oublié le principal. Monsieur, ne vous impatientez pas. Lisette ne doit pas tarder.
Il prête l'oreille, comme si Valère lui parlait.
ARIETTE.
Hem ! hem ! Sans doute je l'ai ; Silence, silence. La clé ? Eh bien ! Je l'ai. Modérez ce transport. Hem ! hem ! ne sortez pas encor. Lisette va venir : Paix donc, il faut vous travestir. Lisette va bientôt venir : Vous sortirez tout à loisir. Chut ! chut ! La tante en courroux S'en vient droit à nous. Je l'entends à sa toux. Hou , hou ; entendez-vous sa toux ? J'entends... Mais, Monsieur, cachez-vous. Paix donc, voulez-vous bien finir. La tante va venir : J'entends... Mais sachez vous tenir. Hou, hou ; entendez-vous sa toux ? Monsieur, la tante vient à nous.Je me sauve ; car, après le congé qu'elle m'a donné, il ne ferait pas bon ici pour moi.
Il sort.
SCENE XII. Mme. ARGANTE ; VALERE , cacke*
MADAME ARGANTE
ARIETTE.
Je suis satisfaite ; Frontin et Lisette Ne sont plus céans. Je suis satisfaite ; J'ai fait maison nette. Me Voilà défaite De deux garnements. Comment ! L'impudente, Soubrette intrigante, Quand je suis absente, Nourrit et fomente L'espoir d'un amant ; Et, sans mon agrément, Par l'appas d'un présent, Que sans doute elle attend, Fait cacher le galant. Oh ! oh ! qu'elle y vienne, Je la recevrai. Oui, oui, pour sa peine Je l'arrangerai.Mais ce n'est pas tout ; il y a encore ici quelqu'un de trop. J'ai entendu parler d'un certain Valère, que l'on voulait faire évader, en lui donnant des habits de femme... Où peut-il être caché ? J'ai visité toute la maison sans le découvrir. Sans doute, il est ici... Et cette armoire que je vois, pourrait bien être le lieu de sa retraite. Il me vient une idée. Contrefaisons la voix de Lisette : le godelureau avec qui elle est d'intelligence, ne manquera pas de donner dans le piège... Essayons... Hem... hem.... Monsieur.
VALÈRE
Est-ce toi, Lisette ?
MADAME ARGANTE
Oui, c'est moi.
VALÈRE
M'apportes-tu l'habit en question ?
MADAME ARGANTE
Oui, Monsieur.
À part.
Mon stratagème réussit.
VALÈRE
Où es-tu ? Je ne te vois pas. D'où vient n'as-tu pas de lumière ?
MADAME ARGANTE
C'est que j'avais peur d'être vue de Madame Argante ; vous savez qu'elle m'a congédiée.
VALÈRE
Tu n'y perds pas beaucoup. C'est une folle... Que j'aurai de plaisir à l'attraper ! Ah, ah, ah, ah.
MADAME ARGANTE, à part
Et oui, oui, nous allons bien rire.
VALÈRE
Elle va être bien surprise, quand elle apprendra que je suis maître de Lucile.
MADAME ARGANTE, à part
Tu ne l'es pas encore.
VALÈRE
Que je la hais, cette Madame Argante ! Mon aversion pour elle est aussi forte que mon amour pour sa nièce.
MADAME ARGANTE
Vous n'avez pas affaire à une ingrate ; je vous en réponds.
VALÈRE
Autant Lucile est aimable ; autant sa tante est vieille, laide et méchante.
MADAME ARGANTE
L'insolent ! Est-ce que je suis si laide qu'il le dit ?
ARIETTE.
Suis-je digne qu'on me déteste ? Non vraiment : le traître à grand tort. Sans me flatter, j'ai certain reste Qui pourrait bien passer encor.VALÈRE
Lisette, tu me fais bien attendre ; donne-moi cet habit.
MADAME ARGANTE
Je vais chercher de la lumière : vous ne verriez-pas à vous habiller.
VALÈRE
Depuis le départ de Lucile, ce gîte-ci m'ennuie fort. Tu m'impatientes. Viens donc, tu veux.
MADAME ARGANTE
Me voilà.
VALÈRE
Tiens, prends la clef, ouvre.
MADAME ARGANTE
Tout-à-l'heure.
VALÈRE, sortant
Ma chère, que je jette, que je te fuis !... Ouf !
MADAME ARGANTE
Eh bien, Monsieur le beau galant ! Riez donc. Faites nous voir le plaisir, que vous auriez d'attraper cette vieille folle.
VALÈRE, regardant de tout coté
Madame... Tâchons de nous échapper.
MADAME ARGANTE
Merci de ma vie ! Si je ne craignais de faire tort à la réputation de ma nièce, je vous apprendrais le respect que vous me devez.
VALÈRE, reculant
Madame... Certainement... Je n'ignore point... L'embarras.... Je suis bien votre serviteur, Madame.
Il se sauve.
SCÈNE XIII.
MADAME ARGANTE, seule
ARIETTE.
Ah ! ah ! Monsieur le freluquet ! C'est qu'avec moi, malheur à qui raisonne. Çà, convenez du fait ; J'ai rabattu votre caquet. Ah ! vraiment la niche était bonne ; Mais, ma foi, j'en sais autant que personne. Et depuis longtemps Je connais les détours des amants. Le pauvre homme ! Il ne savait plus que faire ; De nos pimpants, De nos fringants, C'est l'allure ordinaire. On les rend Plus souples qu'un gant, Lorsque l'on s'y prend D'une certaine manière. Venez, venez, beaux mignons. Ah ! ah ! ah ! Nous verrons. Ah ! ah ! Monsieur le freluquet ! etc.Elle appelle.
Lucile, Lucile ! Je veux savoir la part qu'elle a dans tout ceci. Lucile !... Elle ne répond point ; qu'est-ce que cela signifie ? Oh bien ! Je m'en vais la chercher moi-même. Mais, voici Monsieur Platinet ; je suis ravie de le voir ; il ne pouvoir, venir plus à propos.
SCÈNE XIV. Madame Argante, Monsieur Platinet.
MADAME ARGANTE
Soyez le bienvenu, notre bon ami.
PLATINET
Madame, j'ai l'honneur de vous saluer très respectueusement. Je vous trouve une gaieté extraordinaire ; que vous est-il arrivé ?
MADAME ARGANTE
Quelque chose qui vous sera fort agréable. Victoire, mon cher enfant, victoire ! Le champ de bataille est à nous.
PLATINET
Qu'entendez-vous par-là, s'il vous plaît ?
MADAME ARGANTE
Mon laquais et ma femme de chambre, d'intelligence avec un je ne sais qui, l'avaient caché chez moi pour vous supplanter ; je viens de les chasser tous trois.
PLATINET
Comment ! Trois personnes font sorties de chez vous aujourd'hui ?
MADAME ARGANTE
Tout autant.
PLATINET
Vous ne savez pas encore tout, Madame Argante.
MADAME ARGANTE
Qu'est-ce à dire ?
PLATINET
À ces trois personnes qui vous trompaient, et qui viennent de déloger, vous en pouvez joindre une quatrième, Madame Argante.
MADAME ARGANTE
Un quatrième ! Eh qui donc ?
PLATINET
Votre nièce.
MADAME ARGANTE
Plaît-il ?
PLATINET
Oui, votre nièce ; Lucile elle-même. La pauvre petite Agnès a changé de domicile. Le rendez-vous général est chez Monsieur Richard. Je vous en avertis, Madame Argànte..
MADAME ARGANTE
Que dites-vous-là ? Serait-il possible ? Suivez-moi, Monsieur Platinet : c'est ici qu'il faut se servir de la plume ; cette affaire vous intéresse autant que moi. Lucile est à vous, je vous l'ai donnée. Il faut qu'elle vous soit rendue ;
PLATINET
Madame, je suis bien votre serviteur.
AIR. Tu croyais, en aimant Colette.
Puisque votre nièce s'absente, J'y vais renoncer pour toujours. Je ne veux point d'une innocente Qui fait jouer de pareils tours.Je n'épouse point par Procureur, moi.
MADAME ARGANTE
Quoi ! Vous sur qui j'ai toujours compté ?
PLATINET
Adieu, Madame Argante. Hors de cour et de procès, dépens compensés ; je suis le cinquième qui prends la poudre d'escampette, Madame Argante.
Escampette : Terme familier. usité seulement dans cette phrase : prendre la poudre ou de la poudre d'escampette, s'enfuir. [L]
Il sort.
SCÈNE XV.
MADAME ARGANTE, seule
Madame Argante ! Le nigaud !... Tout m'abandonne, et me voilà sans secours. Quel parti prendre ? À qui recourir ? Ma foi, tout bien considéré, dans l'état où sont les choses, je crois que je ne puis me dispenser de consentir à l'union de Valère avec Lucile.
ARIETTE.
Oui, je vais, Oui, je vais de ma nièce Couronner la tendresse, Et combler les souhaits,À la cantonade.
Préparez un carrosse, Et partons pour la noce. Que faire ici ? Mourir, Languir, Périr D'ennui. Le chagrin, à mon âge, Cause trop de dommage. Eh ! Vive le plaisir ! Je mènerai la danse : Ta, la, la, la.Elle danse comiquement.
Pour sauter en cadence, Malgré mes cheveux gris, Je vaux encor mon prix. Le chagrin, à mon âge, Cause trop de soucis. Je mènerai la danse, etc.Ah ! Ah ! N'est-ce pas vous, Monsieur, qui êtes Monsieur Valère ?
SCÈNE XVI ET DERNIÈRE. Madame Argante, Valère.
VALÈRE, hésitant
Madame... Pardonnez... Vous me voyez confus de tout ce qui s'est passé.
MADAME ARGANTE
N'en parlons plus. Ma nièce est chez Monsieur Richard ?
VALÈRE
Elle est au désespoir de cette démarche où mon amour l'a engagée. Son tuteur et moi, nous avons beau la presser, elle ne veut absolument rien terminer...
MADAME ARGANTE
Comment ! Elle ne veut en terminer ! Cela est plaisant ! Quoi ! L'on me contredira sans cesse ! Oh ! Nous allons voir. N'êtes-vous-pas son amant ?
VALÈRE
Oui, Madame, et j'en fais gloire.
MADAME ARGANTE
Ne s'est-elle pas échappée de mes mains, pour se remettre dans les vôtres ?
VALÈRE
Oui ; mais elle se le reproche continuellement. Son attachement pour vous, qui ne s'est jamais démenti... La crainte...
MADAME ARGANTE
Ta, ta, ta, l'attachement, la crainte, le reproche, voilà bien des raisons ! C'est moi qui veux à présent qu'elle vous épouse. C'est moi qui le veux. Entendez-vous ?
VALÈRE
Mais, Madame, écoutez-moi, je vous en prie. Je vous dis que Lucile, par respect pour vous, ne veut consentir à rien, qu'elle n'ait votre agrément.
MADAME ARGANTE
Par respect pour moi ?
VALÈRE
Oui ? Vous dis-je, par respect, par attachement, par reconnaissance pour toutes les bontés que vous avez eues pour elle.
MADAME ARGANTE
Voilà qui est charmant ! Cette chere enfant ! Où est-elle que je l'embrasse ? C'est mon enfant : oui, c'est, moi qui l'ai élevée. Aussi je l'aime.... Ah ! Çà, je vous la donne, voilà qui est fini. Mais songez à la rendre heureuse ; car elle le mérite.
DUO.
MADAME ARGANTE
Du tendre amour Suivez, en ce jour, Le doux empire. Bien loin de vous nuire, Je prétends couronner vos feux.VALÈRE
Du tendre amour, Je suis, en ce jour, Le doux empire. Pour nous tout conspire ; Vous daignez combler tous nos voeux.MADAME ARGANTE
Oui, oui, j'y consens de bon coeur. Sensible à votre ardeur, Cher Valère, Je veux faire Votre bonheur.326 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0