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un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Pièce en un Acte Mêlée d'Ariettes

La Ressource Comique

Louis Anseaume· créée en 1772· 2 actes· 326 vers· 8 personnages

Représentée pour la première fois au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, le 22 Août 1772.

Personnages

  • LE CHEVALIER, M. Royer
  • LA MARQUISE, Mlle. Desglands
  • LE PEINTRE, M. Thomassin
  • LE POÈTE, M. Desbrosses
  • LE MUSICIEN, M. Véronese
  • LA RANCUNE, Comédien. M. Marignan
  • L'ÉPINE, Valet du Chevalier. M. Julien
  • LISETTE, Suivante de la Marquise. Mlle. Gaut

PROLOGUE,

SCÈNE PREMIÈRE.

LE CHEVALIER, seul

Non, Je ne crois, pas qu'il soit possible de rien voir de semblable. Qu'on est malheureux d'avoir affaire à de tels animaux ! Peintre, Poète et Musicien sont faits aujourd'hui pour me faire damner.

SCENE II. Le Chevalier, La Marquise.

LA MARQUISE

Ah ! Vous voilà, Monsieur le Chevalier ; je vous cherchais. Où en sommes-nous ?

LE CHEVALIER

Hélas ! Madame la Marquise, je n'en sais rien. La tête me tourne.

À part.

Les bourreaux ne paraissent point ?

LA MARQUISE

Avez-vous donné tous les ordres nécessaires ?

LE CHEVALIER

Oui, Madame, j'ai tout ordonné.

À part.

Ah ! Si je les tenais !

LA MARQUISE

Vous savez ce que je vous ai demandé.

LE CHEVALIER

Oui... oui... Ah, les traîtres !

LA MARQUISE

Quelque chose de léger, de galant, de délicat. Vous connaissez le goût de Monsieur_le_Marquis. Vous savez que c'est ce qu'il aime.

LE CHEVALIER

Sans doute...

À part.

J'enrage.

LA MARQUISE

Qu'avez-vous donc ? À peine daignez-vous écouter ce que je vous dis.

LE CHEVALIER

J"ai.... j'ai.... j'ai, Madame, qu'il n'y a rien de prêt ; du moins j'ai tout lieu de le croire.

LA MARQUISE

Rien de prêt, Monsieur ! Ah ! Le tour est sanglant ! Comment ! Vous savez que mon époux arrive incessamment de l'armée ; que j'ai envie de célébrer son retour, par une petite fête ; vous vous offrez à me seconder avec une chaleur, qui, attire toute ma confiance, et au moment de l'exécution, il n'y a rien de prêt ! Il fallait me le dire plutôt, Monsieur ; j'aurais fait mes affaires moi-même.

LE CHEVALIER

Mais, Madame, ce n'est pas ma faute : j'ai fait un projet de fête, vous l'avez vu, vous l'avez approuvé ; mais pour l'exécuter, il me fallait le secours des artistes, des gens à talents. Je me suis adressé à ceux qui ont le plus de réputation dans leur partie ; ils m'ont promis monts et merveilles, et je n'entends point parler d'eux.

LA MARQUISE

Et ne sait-on où les prendre ? Ces gens-là font quelque part sans doute.

LE CHEVALIER

Je m'imagine bien où ils pourraient être ; mais, en vérité, je n'irai pas les chercher là, moi.

LA MARQUISE

Eh bien ! Monsieur, envoyez-y vos gens : en vérité, vous êtes d'une tranquillité qui ne ressemble à rien.

LE CHEVALIER

Et c'est ce que j'ai fait, Madame ; et je ne vois plus ni les uns ni les autres. L'Épiné, lui, est allé au-devant de nos Comédiens, de peur qu'ils ne s'égarent dans la route ; mais là, là, ne vous effrayez pas : je vois déjà notre décorateur.

SCÈNE III. Le Chevalier, La Marquise, Le Peintre.

LE CHEVALIER, au Peintre

Ah ! Monsieur, vous voilà ; et vos camarades, où sont-ils ?

LE PEINTRE

Mes camarades ? Qu'entendez-vous par-là ?

LE CHEVALIER

Ces deux Messieurs à qui j'ai parlé, comme à vous pour la fête que nous préparons.

LE PEINTRE

Ah ! Oui , je fais : un poète, n'est-ce pas ? Un musicien ?

LE CHEVALIER

Eh bien ?

LE PEINTRE

Eh bien : mais, Monsieur, ces gens-là ne sont point mes camarades ; je suis peintre, moi.

LE CHEVALIER

Je le sais.

LE PEINTRE

Et, de plus, le premier, de mon art, soir dit sans me vanter.

LE CHEVALIER

Où sont ils enfin ? Voilà ce que je vous demande.

LA MARQUISE

Allons, aillons, ils se trouveront ; voyons toujours avec Monsieur ce qu'il a fait.

LE PEINTRE

Madame s'intéresse donc à la chose ?

LE CHEVALIER

Oui, Monsieur : c'est Madame qui donne la fête à Monsieur_le_Marquis son époux.

LE PEINTRE

Ah ! Madame, vous ne pouviez mieux faire que de donner à Monsieur le soin de la conduire. C'est un homme de goût, connaisseur en talents...

LA MARQUISE

Monsieur vous emploie, c'est tout dite, Mais enfin qu'avez-vous fait ? Voyons.

LE CHEVALIER

Avez-vous saisi mon idée ?

LE PEINTRE

Si je l'ai saisie ! Ah ! Vous en jugerez. J'ai plus fait. Je l'ai rectifiée. Je l'ai embellies ; car voilà ce que l'on trouve avec moi, et ce dont peu d'artistes font capables. La plupart asservis fidèlement aux canevas qu'on leur donne, ne mettent au jour que des productions sèches, stériles, pourquoi ? Parce que cette partie-là...

Se touchant le front.

leur manque. Incapables de rien créer par eux-mêmes, ils croient avoir tout fait, quand ils ont suivi de point, en point les idées qu'on leur a tracées. Le bel effort ! Et quel est le barbouilleur qui n'en ferait pas autant ? Mais-moi, moi Madame, Monsieur me parle, me dit : nous voulons ceci, nous voulons cela ; pour qui ? Pour célébrer le retour de Monsieur_le_Marquis ; un Militaire distingué. Aussitôt mon esprit s'échauffe, mon génie prend l'essor, j'imagine, je dispose mon sujet, je dessiné, je trace, les couleurs se fondent sous ma main ; mon pinceau, en se promenant légèrement sur la toile, semble donner la vie à tous les objets qu'il représente, et je produis un chef d'oeuvre.

LE CHEVALIER

Mais nous ne voulions qu'une bagatelle, un petit bout de décoration.

LE PEINTRE

J'entends bien, une décoration. Oh ! C'est en quoi je brille, et vous, allez voir si je suis au fait. D'abord j'avais dessein de faire un salon exagone.

LA MARQUISE

Et l'avez-vous fait ce salon ?

LE PEINTRE

Non, Madame.

LA MARQUISE

Tant mieux.

LE PEINTRE

J'ai senti tout de suite que ce n'était pas là ce qu'il fallait. L'espace était trop borné, je n'aurais pas eu de quoi m'étendre. J'ai donc fait un temple, mais un temple magnifique. Nous n'avons rien dans l'antique ni dans le moderne qui puisse en approcher. Et je le consacre, devinez.... Au Dieu Mars.

LE CHEVALIER

Comment ! Monsieur, je vous demande un paysage pour jouer une Pastorale, et, vous m'allez faire un temple !

LE PEINTRE

Un paysage, Monsieur ; c'est trop peu.

LA MARQUISE

Mais, Monsieur, encore une fois, c'est tout ce que nous voulions.

LE PEINTRE

Eh bien ! Madame je vous en ferai un. Et, tenez, si vous voulez, j'ai ce qu'il vous faut dans mon atelier ; c'est un paysage... Ah ! Mais il faut le voir en place. Il y a de quoi jouer trente pastorales pour une.

LA MARQUISE

Mais, s'il est trop grand, il ne pourra pas nous servir.

LE PEINTRE

J'en suis fâché ; mais pour tout l'or du monde, je n'en rognerais pas une feuille d'arbre. Imaginez-vous que ce soit les Champs-Élysées. J'y ai mis des ruisseaux dont les bords sont émaillés de fleurs, de vastes prairies où règne un printemps éternel, une foule innombrable d'ombres heur[eus]es qui s'y promènent...

LE CHEVALIER

Allez vous y promener aussi ; allez, que je n'entende plus parler de vous.

LE PEINTRE

Cette idée-là ne vous plaît donc pas ?

LA MARQUISE

Non, Monsieur, non. On vous dit que non.

LE PEINTRE

Cela ne m'étonne point ; mais que voulez-vous. J'ai le malheur de ne voir les choses que dans le beau, dans le grand dans le noble. Adieu, Monsieur : mes talents seront à votre service, quand vous saurez en connaître le prix.

Il sort.

SCÈNE IV. Le Chevalier, La Marquise.

LA MARQUISE

Voilà pourtant de vos gens, Monsieur !

LE CHEVALIER

Mais, Madame, quand vous m'accablerez, il n'en fera ni plus ni moins : ce n'est, après tout, qu'une décoration qui nous manque ; on y suppléera du mieux que l'on pourra. L'essentiel est la pièce. Et pourvu que nous l'ayons... Voici, je crois, le poète qui s'en est chargé.

SCÈNE V. Les Mêmes, Le Poète, La Marquise.

LA MARQUISE

Eh bien, Monsieur ? Notre Pastorale, vous rapportez sans doute ?

LE POÈTE

Madame, je prévois que vous ne serez pas contente ; mais je vous assure qu'il ne m'a pas été possible de faire autrement.

LA MARQUISE

Que vous ayez fait de votre mieux, c'est tout ce que je demande.

LE POÈTE

L'entreprise, Madame, n'est pas aisée. Suivant le programme que l'on m'a donné, c'est une tendre épouse qui célèbre le retour de son mari. Quelles idées voulez-vous que la poésie me fournisse là-dessus ? Quels sentiments puis-je faire valoir ? L'Amour conjugal ! Ne voilà-t-il pas quelque chose de bien intéressant ?

LA MARQUISE, au Chevalier

Quel auteur est-ce donc là ? C'est un impertinent.

LE CHEVALIER

Que voulez-vous, Madame ? Il faut les prendre avec leurs défauts. À cela près, voyons toujours.

LE POÈTE

Quoi ?

LA MARQUISE

Votre Pastorale.

LE POÈTE

Madame, elle n'est point faite.

LA MARQUISE, au Chevalier

Vous l'entendez, Monsieur... Ah ! Que je vous en veux !

SCÈNE VI. Les Mêmes, Le Musicien ,ivre.

LE MUSICIEN, dans la coulisse

Une pinte de vin Vaut mieux qu'une maîtresse.

LE CHEVALIER

Patience, Madame, j'entends notre Musicien ; sa gaieté me donne bonne espérance.

LE MUSICIEN, au poète

Parbleu ! Mon cher ami, vous êtes un plaisant original.

Aux autres.

Je vous demande pardon, Monsieur et Madame ; je vous dirai deux mots tout-à-1'heure, quand j'aurai un peu lavé la tête à ce petit Monsieur-là.

LA MARQUISE

Parlez-nous d'abord, s'il vous plaît ; causons un peu de nos affaires.

LE MUSICIEN

Je n'ai point d'affaires, moi ; je n'ai que du plaisir. Les affaires embrouillent l'esprit. Le plaisir le di.... le dilate.

LE CHEVALIER

Juste Ciel ! Il est gris.

LE MUSICIEN

Doucement donc, vous m'avez fait, peur :

Au Poète qui veut s'en aller.

un moment, un moment ; demeurez là.

LE POÈTE

Mais, Monsieur...

LE MUSICIEN

Vous êtes un bélître, mon ami, un paresseux. J'ai attendu pendant huit jours les vers que vous m'aviez promis. Me faire attendre huit jours de mauvaises paroles !... Savez-vous bien que ça ne convient pas. Mais je n'en ai pas été la dupe, moi. J'ai toujours fait ma besogne, à bon compte.

LE POÈTE

C'est de bonne besogne, je crois.

LE MUSICIEN

Meilleure que la tienne, je m'en vante.

LE POÈTE

Il ne doit sortir que de l'excellent d'une tête aussi raisonnable, aussi sensée...

LE MUSICIEN

Ah çà ! Monsieur le poète à la glace, tais-toi, je t'en prie. Ne parle d'un Musicien qu'avec respect, entends-tu ? Je suis Musicien, moi.

LA MARQUISE

Nous le voyons bien.

LE MUSICIEN

Ah ! Madame, vous tirez sur moi, parce que j'ai bu un petit coup ; mais c'est le zèle que j'avais pour vous qui en est la cause. Quand j'ai vu que je ne voyais pas mon homme aux paroles, j'ai pris le parti d'en faire moi-même. C'est tout simple çà ; de cette façon, comme vous voyez, j'ai travaillé pour deux, et j'ai... et j'ai bu de même.

LA MARQUISE

Voilà ce qu'il ne falloir pas.

LE MUSICIEN

Pardonnez-moi, Madame, pardonnez-moi ; quand on veut faire du bon, voyez-vous, on ne doit rien négliger... Aussi c'est du nanan ; heureusement que je me suis souvenu du sujet ; et, plein des idées mâles qu'il m'inspirait, j'ai mis sur mon clavecin deux bonnes bouteilles de vin.

LE POÈTE

Bonne précaution.

LE MUSICIEN

Apparemment. Cela vaut ; bien, je crois, l'eau de cette fontaine où vous allez vous abreuver, vous autres rimeurs... Je me suis mis à chanter les louanges de notre héros ; j'ai voulu entrer un peu dans le détail de ses exploits guerriers. À mesure qu'ils s'offraient à mon imagination, je buvais un petit, coup. Insensiblement mes bouteilles se sont trouvées vides ; et si, je n'ai fais qu'effleurer le sujet.

LE POÈTE

C'est dommage que vous ne l'ayez pas épuisé.

LE CHEVALIER

Et tout en buvant un petit coup, vous nous avez bâti une Pastorale, n'est-ce pas ?

LE MUSICIEN

Une Pastorale ! Oh ! Non, non ; j'ai fait autre chose.

LA MARQUISE

Quoi donc ? Un Opéra ?

LE MUSICIEN

Un Opéra ! Non, ce n'est pas.... un Opéra.

LA MARQUISE

Une Comédie, peut-être ?

LE MUSICIEN

J'y ai pensé... Tout ce qui m'a retenu, c'est que je n'en sais pas faire.

LE CHEVALIER

Ah ! Je vois ce que c'est.... Une Cantate ?

LE MUSICIEN

Ce n'est plus la mode.

TOUS

Quoi donc ?

LE MUSICIEN

Une Ronde.... C'est gai, c'est plaisant ; ça vaut mieux que des louanges fades.

LE CHEVALIER

Mais une Ronde se chante à table, et ne peut pas fournir un spectacle.

LE MUSICIEN

Oh ! C'est un spectacle que vous voulez ! Oh ! C'est différent.

LA MARQUISE, au Chevalier

Avouez, Monsieur, que, quand vous vous mêlez de quelque chose, vous réussissez à merveille.

Au Poète et au Musicien.

Adieu, Messieurs, adieu. Que je fuis malheureuse !

LE MUSICIEN, sort en chantant

Paisibles bois , vergers délicieux, etc.

SCÈNE VII. Le Chevalier, La Marquise.

LE CHEVALIER

Où est donc le mal de tout cela, Madame ? Nos Comédiens font en chemin, ils ne peuvent pas - tarder ; ils nous donneront une de leurs pièces.

LA MARQUISE

Et, sont-ils bons ces comédiens-là ?

Tout ceci, jusqu'à la fin de la Scène IX, est tiré du Prologue des petits Comédiens de Pannard, tome 2, page 132.

LE CHEVALIER

Comment ! Ce font des acteurs de réputation ; qui ne connaît le célèbre la Rancune, l'incomparable Ragotin ?... Mais j'aperçois L'Épine, nous allons en savoir des nouvelles.

SCÈNE VIII. Les Mêmes, L'Épine.

LE CHEVALIER

Eh bien, les Comédiens viennent-ils ?

L'ÉPINE

Oui, Monsieur.

LA MARQUISE

Les aurons-nous bientôt ?

L'ÉPINE

Non, Madame.

LE CHEVALIER

Qu'est-ce que cela veut dire ?

L'ÉPINE

Hélas ! Monsieur.

LA MARQUISE

Explique-toi donc.

L'ÉPINE

Hélas ! Madame.

LA MARQUISE

Eh bien ?

L'ÉPINE

La voiture est brisée, et la Troupe est embourbée.

LE CHEVALIER

Que nous dis-tu là ?

L'ÉPINE

Ce que j'ai vu de mes yeux.

LA MARQUISE

Comment cela est-il arrivé ?

L'ÉPINE

Voici l'illustre la Rancune qui va vous en faire le récit.

SCÈNE IX. Les Mêmes.

LA RANCUNE, un bras en écharpe et une emplâtre sur la joue

Il déclame.

Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse. Nos plus heureux succès font mêlés de tristesse. Madame, je comptais que ma Troupe, aujourd'hui, De cet heureux séjour viendrait chasser l'ennui. Chacun s'était flatté de la douce espérance D'étaler à vos yeux son art et sa science. Mais un malheur subit a trahi nos désirs, Renversé notre espoir, et détRuit vos plaisirs. Nous avions, presque fait les trois quarts, du voyage, Et nous voyions déjà les clochers du village, Quand un maudit Chasseur, que le ciel en courroux, Pour punir nos forfaits, fit approcher de nous, Voit un oiseau perché sur la branche d'un hêtre, Sa main, dans le moment, met l'amorce au salpêtre ; Il approche, il ajuste, et, d'un coup effrayants, Fait voler dans les airs le métal foudroyant. La terre s'en émeut, les antres en frémissent ; De nos coursiers fringants tous les crins se hérissent. La terreur les saisit, et, de colère ardents, Soudain nous les voyons prendre le mords au dents. Du Guide consterné la voix faible et tremblante Tâche en vain d'apaiser leur fougue violente. La voiture, entraînée au gré de leur fureur, Va donner contre un roc d'une énorme grosseur. L'essieu crie et se rompt. Ô spectacle terrible, Capable d'attendrir l'âme la moins sensible ! Dans un marais bourbeux, Ragotin renversé, Et, dans ses brodequins lui-même embarrassé, Après avoir longtemps, dans un confus mélange De livres, de paquets, de poussière et de fange, Lutté contre la mort, la fortune et les dieux, Reste à la fin sans force, et périt à nos yeux. J'ai vu, Seigneur, j'ai vu les ronces dégoutantes Porter de ce héros les dépouilles sanglantes. Comme lui maint acteur dans son sang est baigné, Et c'est moi que le sort a le plus épargné.

LA MARQUISE

C'est fâcheux. Voilà un accident qui est venu bien mal-à-propos ; et quelle pièce comptiez-vous nous donner ?

LA RANCUNE

L'Iphigénie de Racine.

LA MARQUISE

C'est ma pièce favorite. Oh ! Il nous la faut, il nous la faut absolument.

LE CHEVALIER

Oui, dussiez-vous tous mourir sur la scène.

LA MARQUISE

Air de la Palite.

Vous la jouerez.

SCÈNE X. Le Chevalier, La Marquise, L'Épine.

LA MARQUISE

Autre incident ! Comment faire à présent ?

LE CHEVALIER

Madame, j'imagine une ressource. Vous savez bien cette petite pièce que vos gens ont jouée le Carnaval dernier ?

LA MARQUISE

Ah ! Fi donc ; c'était de la drogue.

LE CHEVALIER

Je l'ai trouvé fort gentille, moi. Et, après tout, cela vaudra mieux que rien, si nous en pouvons tirer parti. Voyons... Lisette.

SCÈNE XI. Les Mêmes, Lisette.

LISETTE

Que souhaitez-vous, Monsieur ?

LE CHEVALIER

Comment appeliez-vous cette petite drôlerie que vous avez jouée cet hiver.

L'ÉPINE

Et mais, j'y ai joué aussi, moi.

LE CHEVALIER

Eh !... Sans doute. Comment ça s'appelait-il ?

LISETTE

Cela s'appelait la Ressource Comique, Monsieur.

LE CHEVALIER

Plaisant titre !

LA MARQUISE

Quand je vous dis, Chevalier, que cela ne vaudra rien.

LE CHEVALIER

Doucement, Madame... Cette Ressource Comique-là pourra devenir la nôtre. C'est que nous voudrions en régaler Monsieur_le_Marquis à son retour. Combien étiez-vous d'acteurs ?

L'ÉPINE

Nous étions six.

LE CHEVALIER

Vous voyez bien, Madame, six personnes sont aisées à rassembler.

L'ÉPINE

Il est vrai, mais c'est que... L'amoureux nous manquera.

LE CHEVALIER

Ah, ah !

L'ÉPINE

Et l'amoureuse aussi.

LA MARQUISE

Pourquoi donc ?

L'ÉPINE

Ils ont pris le dénouement de la pièce à la lettre, Madame. Ils sont décampés tous deux, et n'ont plus reparu.

LE CHEVALIER

Ce que c'est que saisir l'esprit d'un rôle ! Et leur vieille tante qui jouait si plaisamment ?

LISETTE

Monsieur, elle ne peut plus jouer.

LA MARQUISE

Et pourquoi ?

LISETTE

Elle est morte de chagrin, Madame ; grand flandrin, qui jouait l'Assesseur, est retourné dans son pays de Falaise.

LA MARQUISE

Cela suffit. Je renonce à tout. Qu'on ne me parle plus de rien.

LISETTE

Cela n'empêche pas, Madame. Et, pour peu que cela vous fasse plaisir, l'Épine et moi nous jouerons la pièce.

LA MARQUISE

À vous deux ?

LISETTE

Oui, Madame.

LE CHEVALIER

Vous ferez six rôles à vous deux ?

LISETTE

Oui, Monsieur. Je fais toute la pièce, d'abord.

L'ÉPINE

Et moi aussi.

LA MARQUISE

Allons, allons ; il y a de la folie.

LE CHEVALIER

Prenons-les au mot, Madame ; la singularité de la chose en fera le mérite.

LA MARQUISE

Je vous laisse faire ; mais...

LISETTE

Que craignez-vous, Madame ? Nous allons répéter devant vous. Et, si cela ne vous plaît pas, nous en resterons-là.

LA MARQUISE

En ce cas-la, je n'ai plus rien à dire.

LE CHEVALIER

Courage, mes enfants ; votre zèle me rassure.

L'ÉPINE

Allez donc vous placer, si vous le voulez bien, et laissez-nous le champ libre...

LISETTE, au Public

Dans la petite pièce que nous allons hasarder mon camarade et moi,

AIR : Du Précepteur d'amour.

Nous allons tâcher de remplir Trois rôles, fans en rien rabattre. S'il le fallait, pour vous servir , Messieurs, on se mettrait en quatre.

LA RESSOURCE COMIQUE

SCÈNE PREMIÈRE. Frontin, Lisette.

Duo.

LISETTE

Le Rival ?

LISETTE

Oh ! Doucement, Monsieur Frontin.

FRONTIN

Ne fais donc pas tant la revêche.

LISETTE

Ne sois donc pas si empressé.

FRONTIN

C'est que je ne suis point d'humeur à travailler gratis, vois-tu ! Il y a bien six jours que Monsieur Valère, mon Maître, a trouvé moyen de me faire entrer dans cette maison, où j'ai le plaisir d'être ton camarade : laisse-moi jouir des revenants bons de ma place, ou j'abandonne tout, d'abord.

LISETTE

Et la promesse que je t'ai faite, la comptes-tu pour rien ?

FRONTIN

Oh ! Si fait. C'est bien quelque chose en espérance ; mais j'aime la réalité, moi.

LISETTE

Mets-toi donc en état de la mériter ; presse le plus que tu pourras le mariage de ton Maître, et puis nous parlerons. Voyons, où en es-tu ?

FRONTIN

En buvant avec le Jardinier, j'ai su lui escamoter la clef de la petite porte du jardin : Valère doit s'y rendre dans un quart-d'heure ; je ferai en sorte de l'introduire secrètement dans ce cabinet, pour lui procurer une entrevue avec sa Maîtresse. Et toi Lisette, à quoi as-tu exercé ton merveilleux génie ?

LISETTE

J'ai préparé cette armoire, de façon qu'en cas de surprise, Valère puisse s'y mettre à couvert.

FRONTIN

Madame Argante n'a donc qu'à se bien tenir ; mais aussi de quoi s'avise-t-elle de vouloir donner sa nièce à Monsieur Platinet ?

LISETTE

Platinet ! Voilà un nom qui me dégoûterait du mariage pour toute ma vie.

FRONTIN

Un benêt de Praticien du pays de Caux, qui a fait fortune je ne sais comment y qui parle toujours le langage de la Basoche : fi ! au Diable ; en vérité, quand je n'aurais aucun intérêt à travailler pour Lucile, la pitié me ferait agir pour elle.

Pays de caux : Partie maritime de la Normandie au nord de la Seine.

LISETTE

Tu as pourtant bon coeur, Frontin ; et cela me fait plaisir.

FRONTIN

Ah ! Çà, il est temps que j'aille ouvrir à Valère.

LISETTE

Oui. Va vite.

FRONTIN, va et revient

Ah ! À propos : écoute donc.

LISETTE

Quoi ?

FRONTIN

Mais... Motus.

LISETTE

Eh bien ?

FRONTIN

Tu ne sais pas.

LISETTE

Non. Quoi ?

FRONTIN

Approche, que je te dise. ...

LISETTE

Parle donc.

FRONTIN

C'est qu'il me faut...

LISETTE

Quoi ?

FRONTIN

Cela.

Il l'embrasse à la dérobée.

LISETTE

Monsieur Frontin, nous nous brouillerons : je vous le dis sérieusement ; je n'aime point ces façons-là.

LISETTE

Eh ! Va-t-en donc. Si ton Maître t'attend, veux-tu le faire impatienter ?

FRONTIN

Je cours où le rendez-vous m'appelle. Toi, reste ici pour recevoir Valère. Sans adieu, mon adorable.

Il sort.

SCÈNE II.

LISETTE, seule

Courage, Lisette : l'affaire est en bon train. Nous n'avons que deux ennemis à combattre, et nous sommes six ; Valère, Lucile, Monsieur Richard son Tuteur, Frontin, l'Amour et moi. Oui, Madame Argante ; oui, c'est moi qui, malgré vos beaux projets pour marier Lucile à Monsieur Platinet, prétends absolument la donner à Valère.

ARIETTE.

Je le veux, et cela suffit. Que la Tante Se tourmente, Qu'elle peste, qu'elle crie ; Que m'importe sa furie ? Je l'ai mis là.

Se touchant le front.

Tout est dit. Elle a beau faire du bruit ; Je le veux, et cela suffit.

Au bout du compte, qu'est-ce que je risque dans tout ceci ? Mon congé ; voilà le pis. En tout cas, Monsieur Valère est homme à me dédommager de tout. Allons, allons, plus de réflexions.

VALÈRE, dans la coulisse,

Frontin, demeure-là, pour observer tout ce qui se passe... Écoute, que je te dise un mot.

LISETTE

Le voilà justement. Préparons-lui notre compliment, et faisons bien notre devoir de soubrette. II n'y a que les honteux qui perdent, une fois.

AIR : Donnez, Amants, mais donnez bien.

Pour réussir en amourette, Jamais il ne faut ménager. Le vrai moyen pour engager, C'est d'accompagner la fleurette.

VALÈRE, continuant de parler à Frontin dans la coulisse

Entends-tu ? Fais bien ce que je te dis.

SCÈNE III. Lisette, Valère.

VALÈRE

Bonjour, Lisette. Te voilà de bonne humeur, mon enfant.

LISETTE

Monsieur, c'est une chanson que j'aime à la folie.

Donnez, Amants, mais donnez bien...

La jolie pensée ! On n'en fait plus comme cela.

VALÈRE

Dis-moi, ma chère amie ; aurai-je bientôt le bonheur d'entretenir Lucile ?

LISETTE

Oui, Monsieur Frontin vous a sans doute informé...

VALÈRE

Il m'a rendu compte de ton zèle et de tes talents ; je te suis obligé.

LISETTE, à part

Voilà une obligation bien sèche.

Haut.

Monsieur Frontin se connait en mérite. Ce qu'il dit de vous en est une preuve. Par exemple, il m'a assuré que vous êtes l'homme du monde... Le plus.... généreux...

VALÈRE

Je t'entends.

Il lui donne une bourse.

Tiens, Lisette, et cours avertir Lucile.

LISETTE

Je crois qu'elle n'est pas encore de retour.

VALÈRE

Comment ! Elle est sortie ?

LISETTE

Oui, Monsieur. Elle est allée à deux pas d'ici avec Madame sa tante. Je ne me souviens pas bien de l'endroit. Ah !... Je sais, je sais. Tenez, Monsieur, c'est proche de cet horloger, où vous vouliez l'autre jour m'acheter une montre.

VALÈRE

Oui-dà !

À part.

La fine mouche !

LISETTE

Oh dame ! Monsieur, je suis reconnaissante, comme vous voyez ; je me souviens non seulement du plaisir qu'on m'a fait ; mais encore de celui qu'on m'a voulu faire.

VALÈRE

C'est ce qui me paraît. Tiens, prends celle-ci en attendant.

Il lui donne sa montre.

VALÈRE

Ma chère Lisette, je t'en conjure, va voir si Lucile est rentrée. Dis-lui que Valère l'attend ici, pour lui jurer un amour éternel.

LISETTE

J'y cours. Pour vous amuser, en attendant lisez , cette pièce d'éloquence que j'ai trouvée tantôt sur la toilette de Madame. C'est un chef d'oeuvre de l'art, dont votre rival a régalé Lucile à son lever.

VALÈRE

Quel est ce rival ?

LISETTE

Le personnage dont Frontin a dû vous parler... Monsieur Platines, dont vous verrez les surnoms et qualités dans cette merveilleuse production de fou génie. Je reviens dans l'instant.

Elle sort.

VALÈRE

Que les moments sont longs, quand on attend ce que l'on aime ! Voyons donc ce que c'est que cela. Comment ! C'est une Requête. À Mademoiselle, Mademoiselle Lucile... Supplie humblement...

LISETTE, revenant

Monsieur, Monsieur....

VALÈRE

Eh bien, Lisette ?

LISETTE

Votre Maîtresse va rentrer. Je l'ai vue par la fenêtre qui revient avec Madame Argante. Ah ! À propos, j'avais oublié de vous montrer cette armoire. Nous vous y avons préparé une retraite, en cas que quelques fâcheux viennent troubler votre entretien. Vous n'aurez qu'à tirer ce rideau sur vous ; il vous sera facile de tout entendre, sans être vu.

Elle sort.

VALÈRE

La précaution est bien imaginée.

SCÈNE IV.

VALÈRE

Je vais donc voir enfin l'objet d'où dépend ma félicité. Il faut aimer pour concevoir tout ce que j'éprouve en ce moment.

ARIETTE.

De l'amant le plus tendre, Daigne, Amour, daigne entendre Les voeux ardents. Rends mes désirs contents. Enivré de tes flammes, Que j'en goûte enfin la douceur. Prouve-moi que les traits dont tu blesses les âmes, Ne partent de tes mains, que pour notre bonheur. De l'amant le plus tendre, etc,

Lucile ne paraît point encore. Lisons donc, en attendant, cette supplique amoureuse. Le style m'en paraît neuf. Supplie... (Peut-on voit plus d'impertinences ?) Gilles Nicodème Platinet, disant que la Dame Argante lui aurait cédé... La propriété de fa nièce.... aux clauses et conditions dont les parties font convenues. Ce considéré , il vous plaise, Mademoiselle, octroyer au suppliant votre consentement, pour procéder aux fins dudit acte, et se mettre, dès ce jour, en possession de votre personne... Le tout, ainsi qu'il se poursuit et comporte, et vous ferez bien ; Platinet. Ma foi, l'ouvrage est digne de l'Auteur.

LUCILE, dans la coulisse

Lisette, êtes-vous-là ?

LISETTE, dans la coulisse

Oui, Mademoiselle.

VALÈRE

Ah ! C'est Lucile ! Je n'en puis, douter au mouvement que sa voix excite dans mon coeur.

LUCILE, dans la coulisse

Venez me déshabiller.

LISETTE, dans la coulisse

Eh non ! Mademoiselle, vous n'avez pas le temps. Valère vous attend ; allez, allez. Je vais trouver Madame votre tante, de peur qu'elle ne vienne vous troubler.

SCÈNE V. Valère, Lucile.

VALÈRE

Charmante Lucile, il m'est donc enfin permis de vous voir ! Que mes peines font bien payées par le plaisir que je ressens ! Vous paraissez inquiète ; venez, ne craignez point d'approcher du plus fidèle des amants.

LUCILE

Valère, la démarche que je fais aujourd'hui, vous prouve ma confiance. Je me flatte que vous n'en abuserez pas.

VALÈRE

Par quels serments faut-il ?...

LUCILE

Je vous en dispense ; je vous connais trop bien pour douter de vos sentiments. Tout ce qui me fait de sa peine, c'est de voir que nous ayons tant d'obstacles à surmonter. Je crains que votre constance ne se lasse...

VALÈRE

Jusqu'à présent, nous avons tout lieu d'espérer. Je viens de chez Monsieur Richard qui m'a paru dans les meilleures dispositions du monde. Il m'a protesté qu'il se livrerait aux dernières extrémités, plutôt que de souffrir que mon rival vous épouse.

LUCILE

Le connaissez-vous, votre rival ? Savez-vous à quel point il est redoutable ?

VALÈRE

Je sais ce qu'il sait faire. Lisette m'a montré de son ouvrage. Comment donc ! Il attaque votre coeur, comme la Justice attaque une succession !

LUCILE

Paix, taisez-vous. J'entends quelqu'un. C'est Monsieur Platinet, c'est lui-même.

VALÈRE

Tout de bon ?

LUCILE

Motus, Cachez vous vite dans cette armoire.

VALÈRE, se cache

M'y voilà. Tâchez de vous en défaire au plutôt.

SCÈNE VI. Lucile, Platinet.

LUCILE, bas, du coté de l'armoire

Le début est galant ; l'entendez-vous ?

PLATINET

Vous ne répondez rien.... Je suis pourtant fondé en titre, dà. Sachez, qu'en vertu de l'ordonnance de Madame votre tante, j'ai hypothèque spéciale sur votre coeur.

LUCILE

Je le sais.

PLATINET

J'attends une réponse définitive. Protestant, qu'en cas de refus, je me pourvoirai par toutes les voies dues et raisonnables. Prononcez donc, s'il vous plaît.

LUCILE, naïvement

Monsieur...

PLATINET

Oh ! Je suis comme cela, moi ; dans le même jour je vous lâche l'exploit ; j'obtiens sentences ; je vous la signifie ; je passe outre à l'exécution, nonobstant appellation, oui, appellation quelconque, et je vous appréhende au corps.

Il va l'embrasser.

LUCILE

Doucement, doucement, Monsieur ! De la façon dont vous vous y prenez, il n'est pas possible de vous rien refuser. Je vous avouerai donc, puisque vous l'exigez, que ce jour est pour moi un des plus heureux de ma vie, et qu'il m'a fait voir tout ce que j'aime au monde.

PLATINET

Ah ! Eh bien ! Voilà l'aveu que je demandais. On sait à quoi s'en tenir.

LUCILE, riant du côté de l'armoire

Il le prend bien.

PLATINET

Qu'avez-vous ?

LUCILE, naïvement

Je suis si troublée de l'aveu que je viens de vous faire, que je n'ose presque plus vous regarder. Jamais je n'en ai tant dit à personne, non.

PLATINET, riant d'un air nigaud

La pauvre fille ! Elle m'aime à la folie... Tu me charmes, mon petit coeur : quand veux-tu terminer ? Le cas requiert célérité.

LUCILE, affectueusement, du côté de l'armoire

Dès aujourd'hui, si nous pouvons.

PLATINET

Oh dame ! C'est que tu feras heureuse avec moi ; je ne suis pas un amoureux du commun.

LUCILE

Je le vois.

PLATINET

Pour du bien, nous en avons, et du meilleur : sans compter de grosses prétentions. Ainsi, mon enfant, je compte, qu'en faveur du futur, par considération pour le mérite dont il est doué, et les avantages qu'il t'apporte, tu renonceras à la coutume de Paris ; c'est-à-dire, que tu feras douce, sage, économe.

LUCILE

C'est bien mon intention.

PLATINET

Que tu te donneras toute entière à lui, sans restriction ni réserve aucune.

LUCILE

Il peut bien y compter.

PLATINET rit, en lui prenant la main

Eh ! eh ! eh ! Te voila engagée ; il n'y a plus à s'en dédire.

LUCILE

J'en serais bien fâchée.

PLATINET

Mais, là... Regarde moi donc un peu ; tu as toujours les yeux tournés du côté de cette armoire ; c'est la cachette aux écus de Madame Argante : tu voudrais bien avoir ce qu'il y a dedans, n'est-ce pas ?

LUCILE

Je compte bien le posséder un jour.

PLATINET

La bonne femme a toujours été ménagère ; je parie qu'il y a là-dedans un bon trésor.

LUCILE

Meilleur que vous ne pensez.

Bas.

Je vais le congédier.

Haut.

Monsieur Platinet, si vous êtes dans l'intention de m'épouser ; il est temps d'agir sérieusement. Hâtez-vous de conclure avec ma tante : je souffre de vous voir. J'ai passé des moments précieux en discours inutiles.

PLATINET

C'est bien dit, mignonne ; je cours presser Madame Argante de mettre la dernière main à nos conventions matrimoniales.

SCÈNE VII. Lucile, Valère, caché.

LUCILE

Qu'il est sot ! Heureusement, j'en suis débarrassée. Hé bien ! Valère, vous le connaissez ce rival redoutable. N'a-t-il pas de quoi vous alarmer ? Mais... rassurez-vous.

ARIETTE.

Non, non, Valère, entre vous deux, Ne croyez pas que je balance ; Opposons toujours la constance Aux coups d'un destin rigoureux. Non, non, Valère, entre vous deux, Ne croyez pas que je balance. Votre amour seul flatte mon coeur. Peut-être, hélas ! À mon vainqueur Je devrais cacher mon ardeur ; Mais je parle comme je pense. Non, non, Valère, entre vous deux, Ne croyez, pas que je balance.

J'entends heurter, chut, cachez vous bien ; c'est Frontin ; son empressement me donne de l'inquiétude. Voyons, ce que c'est. Je vous en rendrai compte.

SCÈNE VIII. Lucile, Frontin, Valère, caché.

FRONTIN

Ouf !

LUCILE

Te voilà bien essoufflé ; quelles nouvelles ?

FRONTIN

De très mauvaises. La mèche est découverte ; le jardinier a dit à Madame qu'il avait vu entrer un inconnu dans le jardin. Elle est actuellement à fureter dans tous les bosquets.

LUCILE

Ciel !

FRONTIN

Ne vous alarmez point ; Monsieur Richard vient de me donner cette lettre. Allez la communiquer à votre amant, tandis que je ferai le guet.

Il sort.

SCÈNE IX. Lucile, Valère, caché.

LUCILE

Cruelle destinée ! Hélas ! Un secret pressentiment m'avait avertie de ce malheur. Qu'allons-nous devenir ! Voyons, consultons-nous.

Elle approche de l'armoire.

Mon cher Valère, nous sommes perdus ; ma tante fait que vous êtes dans sa maison.

VALÈRE

J'ai tout entendu. Mais ma chère Lucille, il faut faire tête au malheur. Que veut dire la lettre que Frontin vous a remise ?

LUCILE

La voici : elle est de mon tuteur.

Elle lit.

Ma chère Pupille, j'apprends avec douleur la situation cruelle où vous réduit l'injustice de votre tante ; si elle s'obstine à vouloir forcer votre, inclinations, ne balancez point à venir me trouver avec Valère ; je connais sa probité. Vous trouverez l'un et l'autre, dans ma maison, un asile contre vos persécuteurs.

VALÈRE

Belle Lucile ! Si vous m'aimez, c'est aujourd'hui qu'il faut m'en donner des preuves. Allez trouver votre tuteur.

LUCILE

Mon coeur est assez de cet avis ; mais je n'ose.

VALÈRE

Et pourquoi ?

LUCILE

C'est ma tante qui m'a élevée, qui m'a tenu lieu de mère ; il y auroit de l'ingratitude à l'abandonner ainsi ; et d'ailleurs la bienséance...

VALÈRE

Quoi ! Lucile, votre Tuteur vous autorise ; vous n'avez que ce moyen pour vous conserver à moi, et vous balancez ! Ah Lucile ! Vous ne m'aimez point.

LUCILE

Mais, quand je ferai partie, que deviendrez vous ?

VALÈRE

Faites dire à Lisette qu'elle m'envoie un de ses habits : sous ce déguisement, je m'échapperai à la faveur des ténèbres, et j'irai vous rejoindre.

SCÈNE X. Frontin, Lucile, Valère, caché.

LUCILE

C'est toi, Frontin ? Que fait ma tante ?

FRONTIN

Le décompte de Lisette. Le mien est déjà fait ; et, pour le solder, la très honnête Dame vient de m'appliquer une couple de soufflets... Ah !... Les meilleurs qu'on puisse jamais donner... Tudieu, comme elle appuie.

LUCILE

C'est-à-dire que vous êtes tous deux congédiés.

FRONTIN

Dans les formes. Nous n'avons plus qu'un quart d'heure à rester ici ; profitez-en.

LUCILE

Va dire à Lisette qu'avant son départ, elle ne manque pas d'apporter un de ses habits à Valère, pour faciliter son évasion.

FRONTIN

Cela est dit.

LUCILE

Comment ?

FRONTIN

La même idée nous est venue à Lisette et à moi ; nous sommes convenus qu'elle apporterait ici dans un moment ce qu'il faut à mon maître pour le travestir. Vous pouvez, sans inquiétude, vous retirer chez votre tuteur.

LUCILE

J'y vais : fais de ton mieux, pour empêcher que Valère ne soit surpris.

FRONTIN

J'en aurai soin, soyez tranquille.

SCÈNE XI. Frontin, Valère, caché.

FRONTIN

Mais un petit moment donc. J'ai oublié quelque chose ; ah ! Je m'en souviens... Mademoiselle, un petit mot, je vous prie : vous avez la clef de l'armoire ; donnez-la moi pour mettre notre prisonnier en liberté.

LUCILE, dans la coulisse

Tiens, remets-la à Valère, et dis-lui que je pars.

SCENE XII. Mme. ARGANTE ; VALERE , cacke*

MADAME ARGANTE

ARIETTE.

Je suis satisfaite ; Frontin et Lisette Ne sont plus céans. Je suis satisfaite ; J'ai fait maison nette. Me Voilà défaite De deux garnements. Comment ! L'impudente, Soubrette intrigante, Quand je suis absente, Nourrit et fomente L'espoir d'un amant ; Et, sans mon agrément, Par l'appas d'un présent, Que sans doute elle attend, Fait cacher le galant. Oh ! oh ! qu'elle y vienne, Je la recevrai. Oui, oui, pour sa peine Je l'arrangerai.

Mais ce n'est pas tout ; il y a encore ici quelqu'un de trop. J'ai entendu parler d'un certain Valère, que l'on voulait faire évader, en lui donnant des habits de femme... Où peut-il être caché ? J'ai visité toute la maison sans le découvrir. Sans doute, il est ici... Et cette armoire que je vois, pourrait bien être le lieu de sa retraite. Il me vient une idée. Contrefaisons la voix de Lisette : le godelureau avec qui elle est d'intelligence, ne manquera pas de donner dans le piège... Essayons... Hem... hem.... Monsieur.

VALÈRE

Est-ce toi, Lisette ?

MADAME ARGANTE

Oui, c'est moi.

VALÈRE

M'apportes-tu l'habit en question ?

MADAME ARGANTE

Oui, Monsieur.

À part.

Mon stratagème réussit.

VALÈRE

Où es-tu ? Je ne te vois pas. D'où vient n'as-tu pas de lumière ?

MADAME ARGANTE

C'est que j'avais peur d'être vue de Madame Argante ; vous savez qu'elle m'a congédiée.

VALÈRE

Tu n'y perds pas beaucoup. C'est une folle... Que j'aurai de plaisir à l'attraper ! Ah, ah, ah, ah.

MADAME ARGANTE, à part

Et oui, oui, nous allons bien rire.

VALÈRE

Elle va être bien surprise, quand elle apprendra que je suis maître de Lucile.

MADAME ARGANTE, à part

Tu ne l'es pas encore.

VALÈRE

Que je la hais, cette Madame Argante ! Mon aversion pour elle est aussi forte que mon amour pour sa nièce.

MADAME ARGANTE

Vous n'avez pas affaire à une ingrate ; je vous en réponds.

VALÈRE

Autant Lucile est aimable ; autant sa tante est vieille, laide et méchante.

VALÈRE

Lisette, tu me fais bien attendre ; donne-moi cet habit.

MADAME ARGANTE

Je vais chercher de la lumière : vous ne verriez-pas à vous habiller.

VALÈRE

Depuis le départ de Lucile, ce gîte-ci m'ennuie fort. Tu m'impatientes. Viens donc, tu veux.

MADAME ARGANTE

Me voilà.

VALÈRE

Tiens, prends la clef, ouvre.

MADAME ARGANTE

Tout-à-l'heure.

VALÈRE, sortant

Ma chère, que je jette, que je te fuis !... Ouf !

MADAME ARGANTE

Eh bien, Monsieur le beau galant ! Riez donc. Faites nous voir le plaisir, que vous auriez d'attraper cette vieille folle.

VALÈRE, regardant de tout coté

Madame... Tâchons de nous échapper.

MADAME ARGANTE

Merci de ma vie ! Si je ne craignais de faire tort à la réputation de ma nièce, je vous apprendrais le respect que vous me devez.

VALÈRE, reculant

Madame... Certainement... Je n'ignore point... L'embarras.... Je suis bien votre serviteur, Madame.

Il se sauve.

SCÈNE XIII.

SCÈNE XIV. Madame Argante, Monsieur Platinet.

MADAME ARGANTE

Soyez le bienvenu, notre bon ami.

PLATINET

Madame, j'ai l'honneur de vous saluer très respectueusement. Je vous trouve une gaieté extraordinaire ; que vous est-il arrivé ?

MADAME ARGANTE

Quelque chose qui vous sera fort agréable. Victoire, mon cher enfant, victoire ! Le champ de bataille est à nous.

PLATINET

Qu'entendez-vous par-là, s'il vous plaît ?

MADAME ARGANTE

Mon laquais et ma femme de chambre, d'intelligence avec un je ne sais qui, l'avaient caché chez moi pour vous supplanter ; je viens de les chasser tous trois.

PLATINET

Comment ! Trois personnes font sorties de chez vous aujourd'hui ?

MADAME ARGANTE

Tout autant.

PLATINET

Vous ne savez pas encore tout, Madame Argante.

MADAME ARGANTE

Qu'est-ce à dire ?

PLATINET

À ces trois personnes qui vous trompaient, et qui viennent de déloger, vous en pouvez joindre une quatrième, Madame Argante.

MADAME ARGANTE

Un quatrième ! Eh qui donc ?

PLATINET

Votre nièce.

MADAME ARGANTE

Plaît-il ?

PLATINET

Oui, votre nièce ; Lucile elle-même. La pauvre petite Agnès a changé de domicile. Le rendez-vous général est chez Monsieur Richard. Je vous en avertis, Madame Argànte..

MADAME ARGANTE

Que dites-vous-là ? Serait-il possible ? Suivez-moi, Monsieur Platinet : c'est ici qu'il faut se servir de la plume ; cette affaire vous intéresse autant que moi. Lucile est à vous, je vous l'ai donnée. Il faut qu'elle vous soit rendue ;

PLATINET

Madame, je suis bien votre serviteur.

AIR. Tu croyais, en aimant Colette.

Puisque votre nièce s'absente, J'y vais renoncer pour toujours. Je ne veux point d'une innocente Qui fait jouer de pareils tours.

Je n'épouse point par Procureur, moi.

MADAME ARGANTE

Quoi ! Vous sur qui j'ai toujours compté ?

PLATINET

Adieu, Madame Argante. Hors de cour et de procès, dépens compensés ; je suis le cinquième qui prends la poudre d'escampette, Madame Argante.

Escampette : Terme familier. usité seulement dans cette phrase : prendre la poudre ou de la poudre d'escampette, s'enfuir. [L]

Il sort.

SCÈNE XV.

MADAME ARGANTE, seule

Madame Argante ! Le nigaud !... Tout m'abandonne, et me voilà sans secours. Quel parti prendre ? À qui recourir ? Ma foi, tout bien considéré, dans l'état où sont les choses, je crois que je ne puis me dispenser de consentir à l'union de Valère avec Lucile.

ARIETTE.

Oui, je vais, Oui, je vais de ma nièce Couronner la tendresse, Et combler les souhaits,

À la cantonade.

Préparez un carrosse, Et partons pour la noce. Que faire ici ? Mourir, Languir, Périr D'ennui. Le chagrin, à mon âge, Cause trop de dommage. Eh ! Vive le plaisir ! Je mènerai la danse : Ta, la, la, la.

Elle danse comiquement.

Pour sauter en cadence, Malgré mes cheveux gris, Je vaux encor mon prix. Le chagrin, à mon âge, Cause trop de soucis. Je mènerai la danse, etc.

Ah ! Ah ! N'est-ce pas vous, Monsieur, qui êtes Monsieur Valère ?

SCÈNE XVI ET DERNIÈRE. Madame Argante, Valère.

VALÈRE, hésitant

Madame... Pardonnez... Vous me voyez confus de tout ce qui s'est passé.

MADAME ARGANTE

N'en parlons plus. Ma nièce est chez Monsieur Richard ?

VALÈRE

Elle est au désespoir de cette démarche où mon amour l'a engagée. Son tuteur et moi, nous avons beau la presser, elle ne veut absolument rien terminer...

MADAME ARGANTE

Comment ! Elle ne veut en terminer ! Cela est plaisant ! Quoi ! L'on me contredira sans cesse ! Oh ! Nous allons voir. N'êtes-vous-pas son amant ?

VALÈRE

Oui, Madame, et j'en fais gloire.

MADAME ARGANTE

Ne s'est-elle pas échappée de mes mains, pour se remettre dans les vôtres ?

VALÈRE

Oui ; mais elle se le reproche continuellement. Son attachement pour vous, qui ne s'est jamais démenti... La crainte...

MADAME ARGANTE

Ta, ta, ta, l'attachement, la crainte, le reproche, voilà bien des raisons ! C'est moi qui veux à présent qu'elle vous épouse. C'est moi qui le veux. Entendez-vous ?

VALÈRE

Mais, Madame, écoutez-moi, je vous en prie. Je vous dis que Lucile, par respect pour vous, ne veut consentir à rien, qu'elle n'ait votre agrément.

MADAME ARGANTE

Par respect pour moi ?

VALÈRE

Oui ? Vous dis-je, par respect, par attachement, par reconnaissance pour toutes les bontés que vous avez eues pour elle.

MADAME ARGANTE

Voilà qui est charmant ! Cette chere enfant ! Où est-elle que je l'embrasse ? C'est mon enfant : oui, c'est, moi qui l'ai élevée. Aussi je l'aime.... Ah ! Çà, je vous la donne, voilà qui est fini. Mais songez à la rendre heureuse ; car elle le mérite.

DUO.

326 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0