Comédie-parade en vers· Comédie-Parade en un Acte et en vers
Le Tableau Parlant
Représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le Mercredi 20 septembre 1769.
Personnages
- CASSANDRE
- ISABELLE
- COLOMBINE, Suivante d'Isabelle
- LÉANDRE, Neveu de Cassandre, amoureux d'Isabelle
- PIERROT, Valet de Léandre
LE TABLEAU PARLANT
Le Tableau qui représente le portrait de Monsieur Cassandre est posé sur un chevalet dans le fond du Théâtre.
SCÈNE PREMIÈRE.
ISABELLE, seule
ARIETTE.
Je suis jeune, je suis fille ; On me trouve allez gentille ; Je possède quelque bien, On me courtise, on me vante. Je devrais être contente : Mais, hélas ! Il n'en est rien. En secret mon coeur soupire : J'entends bien ce qu'il veut dire ; Mais je n'en fais pas semblant. La maudite bienséance M'impose un cruel silence. Quelle gêne ; quel tourment ! Je suis jeune, etc. Sans contredit je suis dans l'âge Où l'on porte aisément le joug du mariage ; J'en ai tout_à_la_fois et désir et besoin. Mais depuis que Monsieur Léandre, Le seul homme pour qui j'ai pu devenir rendre Est parti, pour aller je ne sais où... bien loin ; Un funeste trépas me ravit père et mère. Le vieux Cassandre mon Tuteur, Malgré ses cheveux gris, entreprend de me plaire Et prétend m'engager dans un hymen trompeur. Pour sortir d'embarras, je ne fais comment faire. Il faut pourtant prendre un parti. Mais Colombine, ma suivante Est une fille intelligente. Il faut la consulter... Jugement, la voici.SCÈNE II. Isabelle, Colombine.
COLOMBINE, entre en chantant
Fragment d'une Ariette de la Veuve indécise.
Il nous faut au village Un mari jeune et dodu. À cela près, femme sageISABELLE
Prend le premier venu. De grâce, modérez ces transports d'allégresse ; Vous voyez que votre maîtresse À la tristesse dans la coeur ; Respectez du moins sa douleur.COLOMBINE
Est-ce ma faute si vous soupirez sans cesse ? Que ne faites-vous comme moi ?Elle chante.
Je ris toujours, je chante, je badine...ISABELLE
Je t'ai confié mes secrets. Dans mon coeur comme moi tu sais ce qui se passe. Tu sais pour qui l'amour me fait sentir ses traits Conseille-moi, voyons. Que faut-il que je fasse ?ISABELLE
Explique-toi. Restez...COLOMBINE
Restez fille.COLOMBINE
Courez les champs. Allez par voie et par chemin Chercher votre amoureux. Peut-être qu'à la fin.ISABELLE
Colombine, je suis une fille bien née ; Malgré mon inclination Je me souviens toujours de l'éducation Que mes chers parents m'ont donnée.COLOMBINE
Prenez Cassandre pour époux.ISABELLE
Il est bien vieux.COLOMBINE
Nous y voilà. On a tout dit quand on a dit cela. Faut-il donc pour si peu lui faire une querelle ? Allez, allez, Mademoiselle.Ariette.
Il est certains barbons Qui sont encore très bons. Il n'ont pas le caquet D'un jeune freluquet ; Ils n'en ont pas les mines, Les grâces enfantines ; Ils ont je ne fais quoi, Qui vaut mieux, selon moi. Et ne vaut-il pas mieux Être Dame et Maîtresse, Et commander sans cesse, Avec un mari vieux, Que de se voir l'esclave D'un pimpant qui vous brave, Qui promène en tous lieux Sa tendresse et ses voeux, Tandis que sa moitié Pleure et sèche sur pied. Il est certains barbons Qui sont encore très bons.ISABELLE
Mais ce je ne fais quoi, du moins il faut l'avoir, Et... regarde Monsieur Cassandre Et dis-moi si on peut s'attendre...COLOMBINE
Patience donc, il faut voir.COLOMBINE
Oui, le voilà...ISABELLE
Prends garde ; il est encore tout frais. Demain, pour le finir, le Peintre vient exprès. Jusques-là, le bon homme a demandé par grâce, Que l'on n'y touche point, et qu'on le laisse en place.ISABELLE
Tu badines toujours. Mais, parlons vrai, dis-moi ; Supposons, c'est toi qu'on marie ; L'original dont voilà la copie, Serait-il à tes yeux un objet bien tentant ?COLOMBINE
Oh bien ! Tentant, c'est autre chose. C'est un époux qui se propose. Il faudrait l'aimer, mais.... je n'exige pas tant. Sachez feindre, il sera content.ISABELLE
Je le sais, puisqu'enfin c'est un point nécessaire ; Depuis quelques jours moins sévère, J'écoute ses propos galants, Et j'affecte pour lui de plus doux sentiments.COLOMBINE
Pas encore assez bien.ISABELLE
C'est que l'on a beau faire ; Quand naturellement on a le coeur sincère, Et qu'il faut en venir à cette extrémité...COLOMBINE
Je vous plains bien en vérité.ISABELLE
Mais je ne suis point à mon aise. Déjà tout occupé du bonheur qu'il attend, Le bonhomme devient plus vif et plus ardent. Si tu savais combien cela me pèse, Combien je prends sur moi, dans de certains instants, Pour résister à mon impatience, Quand il vient me conter d'un air de complaisance, Tout le fade jargon des amours du vieux temps.ARIETTE.
Tiens, ma Reine, je soupire ; Vois l'excès de mon amour. Si tu ne veux que j'expire, Sois donc sensible à ton tour. Quelquefois d'un pas incertain, Et d'un allure chancelante, Il m'aborde, il me prend la main, Que par pitié je lui présente ; Alors ce sont des transports, Des transports à faire rire : Il fait les plus grands efforts, Pour me prouver son martyre ; Tiens, ma Reine, etc.COLOMBINE
Eh !... Que lui dites-vous ?ISABELLE
Je demeure interdite, Je veux répondre et je ne puis. Il croit qu'amour pour lui m'agite, Quand je succombe à mes ennuis.COLOMBINE
À tout cela, je n'ai qu'un mot à dire. C'est l'arrêt du destin, c'est à vous d'y souscrire. Quand on n'a pas le choix... Le voici. Taisons-nous.ISABELLE
Qui donc ?...COLOMBINE
Songez à suivre ma leçon.SCÈNE III. Isabelle, Colombine, Cassandre.
COLOMBINE, à Isabelle
Fort bien. Répondez donc.CASSANDRE
Colombine... Vois qu'elle est belle ! Ses beaux yeux dans mon coeur, font naître le plaisir Et rien qu'en la voyant, je me sens rajeunir...À Isabelle.
Mais elle ne dit rien ! Qu'avez-vous donc ?À Colombine.
Qu'a-t-elle !CASSANDRE
Quoi ! Tout de bon !ISABELLE, à part
Comme elle ment ?CASSANDRE
Mais certainement tu me charmes.À Isabelle.
Et toi confirme moi ce gracieux aveu, Si tu veux sans retour dissiper mes alarmes.ISABELLE
Colombine exagère un peu.COLOMBINE, à Cassandre
Pures façons.. la modestie... Vous savez ce que c'est, Monsieur, et quels combats Éprouve dans son coeur une fille attendrie, Qui voudrait s'exprimer et qui ne l'ose pas.CASSANDRE, riant
Mais à la fin. Il vient un temps où l'honneur même L'oblige à confesser qu'elle aime, Et ce temps va bientôt venir. Tel que le loup pressé qu'une faim dévorante, L'hymen guette déjà la brebis innocente. Et sous sa dent cruelle est prêt à la saisir... Tu ris... tu ne crains pas ce loup-là...ISABELLE
Tout comme vous voudrez.CASSANDRE
Ariette.
Cet aveu charmant Répand dans mon âme Une vive flamme, Un feu ravissant. L'enfant de Cythère, Vois-tu bien, ma chère ; L'enfant de Cythère Veut être caressé : La moindre contrainte Lui porte une atteinte, Dont il est offensé : Mais il prend l'essor Dès qu'il se voit maître. Je le sens au transport Qu'en moi tu fais naître. Cet aveu charmant Répand dans mon âme, etc.COLOMBINE
C'est de bon coeur, je vous assure.CASSANDRE, à part
Plus j'en vois, plus je veux poursuivre l'aventure Et les projets que j'ai conçus.Haut.
Je vais vous causer de la peine, Et j'en suis affligé tout le premier.COLOMBINE
Comment !ISABELLE
À l'heure même ?CASSANDRE
Dans l'instant. C'est pour une pressante affaire. Tous les notables du pays Y sont mandés pour donner leur avis. Vous voyez bien...COLOMBINE
Oui, oui.CASSANDRE
Que j'y suis nécessaire, J'ai toujours différé ; mais enfin, l'on m'attend ; Et je ne puis faire autrement.CASSANDRE
Dans trois jours au plus tard je serai de retour, Pour ne plus m'occuper que de mon seul amour. Dans nos adieux du moins une chose me flatte, C'est que votre tendresse éclate.COLOMBINE
Vous nous jouez un vilain tour.À Isabelle.
Allons donc vous. Quelque douce parole. Vous êtes là comme une idole.ISABELLE
À Colombine.
Laissez-moi faire. La circonstance... Qui me suffoque...À Cassandre.
Assurément Le tourment... Et puis les craintesCOLOMBINE, bas à Isabelle
Bien, bien.CASSANDRE
Fille pleure, je crois. Chère petite calme-toi. Tu m'attendris trop par tes plaintes.TRIO.
CASSANDRE
Il faut partir, ô peine extrême !COLOMBINE
S'éloigne-t-on de ce qu'on aime ?ISABELLE
Hélas ! Que faire seule ici !CASSANDRE
Console-toi, ma toute belle.COLOMBINE
Que je la plains, pauvre Isabelle !ISABELLE
Pouvez-vous me quitter ainsi ?CASSANDRE
Ma toute belle !ISABELLE
Pouvez-vous me quitter ainsi ?CASSANDRE
Quel bonheur de te plaire ainsi ! Rassure-toi, chère Isabelle : De ton amant le coeur fidèle Auprès de toi toujours sera.COLOMBINE
La friponne ! L'entend-elle ? Pour le peu qu'elle s'en mêle. Des maris elle trompera, Tout autant qu'elle en trouvera.CASSANDRE
Il faut partir ! etc.ISABELLE, bas à Colombine
Tais-toi donc, laisse-le partir.COLOMBINE
Non, non.ISABELLE
Non ; j'appréhenderais que cette complaisance Ne fit tort à votre prudence, Et l'amour doit se taire où parle la raison.ISABELLE
Oui, partez.CASSANDRE
Si pourtant..COLOMBINE, à part
Pars donc, maudit barbon.ISABELLE
Et revenez en diligence.CASSANDRE, à part
J'entrevois du mic-mac, mais voyons jusqu'au bout,À Isabelle.
Dans votre appartement rentrez, ma chère amie ; Rentre avec elle aussi, Colombine et surtout, Tiens lui fidèle compagnie.ISABELLE
Allons.... adieu, Monsieur.CASSANDRE
Adieu, consolez-vous.ISABELLE
Prenez bien garde aux voleurs.COLOMBINE
Aux filous.COLOMBINE
Vos pistolets sont-ils en bon état ?COLOMBINE
Adieu Monsieur.SCÈNE IV.
CASSANDRE
J'en reviens toujours là. Tout ceci n'est qu'un jeu. Un changement si promet cache quelque mystère. Après tant de rigueur, de rebuts, de mépris, Si cette douleur est sincère, Oh ! Pour le coup je serais bien surpris. Mais à quoi bon cette maudite ruse ? Eh ! N'est-ce pas assez que cela les amuse ? Elles font jeunes toutes deux, Et d'un sexe... moi je suis vieux... Cela suffit. Il faut que je sois leur victime, Et m'épargner serait un crime.ARIETTE.
Pour tromper un pauvre vieillard, Il n'est détour que l'on n'invente ; Il n'est effort que l'on ne tente. Enfants, neveux, valet, servante, Chacun brûle d'y prendre part On le dorlote, on le mitonne... Tout cela n'est que trahison. Tantôt c'est une main friponne Qu'on lui passe sous le menton... Le bon homme enchanté s'écrie, « Ah ! Quel bonheur ! ma chère amie... Encor... Encor... » Tu ne vois, pas pauvre butor, Que cette main qui te caresse, Qui de plaisir sait t'enivrer. Cachant le fer dont elle blesse ? Te flatte pour te déchirer. Pour tromper un pauvre vieillard ? Il n'est détours que l'on n'invente, Il n'est effort que l'on ne tente. Enfants, neveux, valet, servante, Chacun brûle d'y prendre part. Pour mol qui, grâce au Ciel, ai vécu plus d'un jour ; Je connais les ruses d'amour, Et malgré mon air imbécile. Peut-être qu'à tromper je serai difficile. Déjà par un voyage à plaisir inventé Je leur laisse à dessein liberté toute entière. Et dans ce cabinet secrètement posté, Je verrai de quelle manière... Qu'entends-je... des ris, des éclats ! Ah ! Tant mieux, le chagrin ne les maigriras pas. Mais pourquoi ce nouveau délire ?...Il appelle.
Colombine...SCÈNE V. Cassandre, Colombine.
COLOMBINE
Non, vraiment... c'est... que nos deux serins. Qu'on avait mis ensemble en cage, Le mâle est échappé... Vous jugez quel chagrin... La femelle gémit, Isabelle en enrage, Et dans l'excès de sa douleur. Dit, en sanglotant, qu'un malheur Ne vas jamais sans l'autre.CASSANDRE
Et toi ?COLOMBINE
Je la console.CASSANDRE
En riant ?COLOMBINE
Quoi ! Vous en doutez !CASSANDRE
J'exigerais Qu'étant à m'épouser ainsi déterminée, L'amour fit les honneurs de ce doux hyménée, Et qu'elle ne m'épousât pas Dans l'espoir d'être bientôt veuve.CASSANDRE
Quand on voit une jeune fille Épouser un vieillard ; on croit toujours que c'est Quelque raison secrète, ou motif d'intérêt, Qui la guide, et cela fait que l'on en babille. Je ne veux point donner matière aux médisants. Dans ma femme je veux trouver les sentiments Qu'inspire une tendresse extrême. Je veux enfin, je veux être aimé pour moi-même ; Tout comme si je n'avais que vingt ans.Babiller : Parler beaucoup, facilement, et surtout pour le seul plaisir de parler. Dire du mal. [L]
COLOMBINE
C'est votre dernier mot ?COLOMBINE
Non.CASSANDRE
Pourquoi ?COLOMBINE
C'est qu'il n'est pas possible. Ah ! ça, Monsieur Cassandre, ayez de la raison. Est-ce à vous d'être si sensible ? On veut bien vous aimer ; et qu'importe comment ?CASSANDRE
Vous prétendez apparemment Que j'ai tort d'aspirer à plaire, Moi que dans tous les temps pour modèle on cita, Moi qui fut autrefois le plus vaillant compère...COLOMBINE
Moi qui fus... moi qui fus.. et que nous fait cela ?ARIETTE.
Vous étiez ce que vous n'êtes plus. Vous n'étiez pas ce que vous êtes : Et vous aviez pour faire de conquêtes, Et vous aviez ce que vous n'avez plus. Ils sont passés ces jours de fêtes, Ils sont passés, ils ne reviendront plus. Rendez-vous donc plus de justice, Et si l'amour vous est propice, Goûtez en paix Ses doux bienfaits. N'en cherchez pas la quintessence, Contentez-vous de l'apparence Qui veut trop voir Et trop savoir Trouve souvent plus qu'il ne pense.COLOMBINE
C'est fort bien l'entendre !COLOMBINE
Moi, je vous le conseille.CASSANDRE
Pour être sûr de mon fait.COLOMBINE
À merveilleCASSANDRE
Vois-tu bien ces yeux-là ?COLOMBINE
Ce sont des yeux d'Argus.COLOMBINE
Vous partez donc !CASSANDRE
Tout_à_fait.SCÈNE VI.
COLOMBINE, seule
À qui diable en a t'il avec son radotage ! Il est des gens d'une drôle d'humeur ! Les moindres refus les irritent. On leur accorde plus cent fois qu'ils ne méritent, Ils ne sont pas contents. Il faut en leur faveur Oublier que le temps laisse après lui des traces ; Sur un front tout ridé voir folâtrer les grâces, Et dans un corps usé trouver de la fraîcheur Vous vous moquez ! Monsieur, cela n'est pas possible, La nature a sur nous une force invincible. Elle indique à nos coeurs tout ce qui nous convient Par un charme qui nous attire ; Et si sur votre compte elle ne nous dit rien, C'est qu'elle n'a rien à nous dire. Je lui parle, ma foi, comme s'il était là. Mais c'est qu'aussi... Mais c'est que le voilà...... Le voilà peint à s'y méprendre.Elle regarde le Tableau.
Bonjour.... Bonjour... Monsieur Cassandre. Vous voulez qu'on vous aime, oui, l'on vous aimera Et si vous voulez même, on vous adorera.SCÈNE VII. Colombine, Pierrot.
PIERROT, en dehors
Holà, hé, la maison... Picard... Lafleur, Lapierre.COLOMBINE, étonnée
Qui diantre fait ce carillon.Carillon : Sonnerie de cloches accordées à différents tons. Fig. et familièrement, tapage, crierie. [L]
PIERROT, courant dans la chambre
Pas un laquais ici, pas une chambrière... ! Eh bien personne ne répond !Chambrière : Femme attachée au service de la personne et des chambres. On dit maintenant femme de chambre. [L]
COLOMBINE
Eh ?... mais... je connais cette mine. Eh !... c'est Pierrot, c'est Pierrot que je vois. Parle donc.PIERROT
Hein !COLOMBINE
Oui.COLOMBINE
C'est toi ?PIERROT
C'est moi.COLOMBINE
C'est moi.COLOMBINE
C'est notre demeure ordinaire.COLOMBINE
Ni l'un ni l'autre. Il est encore en vie ; Amoureux comme un enragé ; Et dans trois jours il se marie.PIERROT
Il se marie ! ô ciel qu'ai-je entendu ? Serait-ce toi par hasard qu'il épouse ? Si je le savais, tiens, vois-tu ? Dans les transports de ma fureur jalouse..,PIERROT
Non !COLOMBINE
C'est de ma maître Isabelle.PIERROT
Isabelle est ici ?COLOMBINE
Sans doute.PIERROT
Qu'y fait-elle ?PIERROT
Bon !COLOMBINE
Elle a perdu son père et sa mère.COLOMBINE
Léandre est avec toi ?COLOMBINE
Pourquoi ?PIERROT
Pourquoi ? Comment mordi ! Mon maître Va se voir enlever sa maîtresse à ses yeux Et... je pourrais fort bien n'être pas plus chanceux ! La mienne autant de séquestré peut-être.COLOMBINE
Tu m'aimes donc toujours !COLOMBINE
Je ne sais pas.PIERROT
Comment.COLOMBINE
Mais, oui. Méritez-vous qu'on ait de la constance, Vous qui, depuis deux ans d'absence N'avez pas seulement daigné de temps en temps Nous informer si vous étiez morts ou vivants.PIERROT
Ah ! Mon enfant, la fortune inhumaine Avait guidé mes pas au bout de l'univers. J'ai parcouru les terres et les mers : En un mot je viens de Cayenne.Cayenne : ville de Guyane en Amérique du Sud. La colonisation de la Guyane remonte au XVIIème siècle.
COLOMBINE
C'est donc bien loin ?PIERROT
Je t'en réponds.COLOMBINE
Qu'avez-vous trouvez-là, le Pérou ?PIERROT
Rien de bon ; Des sauvages fort malhonnêtes, Gens grossiers, très peu délicats, Qui, ma foi ne méritent pas Que pour les visiter, on brave les tempêtes.PIERROT
Oh ! Vraiment : une fière Qui nous a ballottés une journée entière, Je n'y saurais penser encor sans en frémir.PIERROT
Volontiers. Des dangers que l'on a pu courir, En voyage comme à la guerre, On aime assez à discourir. Écoute-donc... ce que tu vas ouïr.ARIETTE.
Notre vaisseau, dans une paix profonde, Sur le vaste Océan, Voguait légèrement, Et les zéphirs en se jouant Caressaient tendrement la surface de l'onde. Tout-à-coup le ciel s'obscurcit, Le jour fait place à la nuit, Les vents entr'eux se font la guerre, On entend gronder le tonnerre ; Chacun de nous tremble et pâlit. Le Pilote interdit Dans sa boussole Cherche le pôle, Et n'y voit goutte en plein midi ; Jouet des flots, Le vaisseau danse, Et jusqu'aux cieux monte et s'élance. Les matelots Sans espérance Gardent tous un affreux silence Qu'interrompent les hurlements, Les jurements, Les sifflements Des éléments..... Et le tracas.... Et le fracas... À chaque instant, un gouffre d'eau, Une cascade menaçante, À nos yeux effrayés présente Tout à la fois la mort et le tombeau... Mais enfin après l'orage, On voit venir le beau temps, Et parmi tout l'équipage Les plaisirs vont renaissants. La joie et le bon vin. Du danger chassent l'image, La joie et le bon vin Dissipent notre chagrin...COLOMBINE, riant
Pierrot, mon cher ami tu viens de loin.PIERROT
N'importe ; Me voilà sain et sauf, assez léger d'argent. Mais plein d'amour, et prêt à finir le roman ; Pour le peu que ton coeur s'y porte.PIERROT
Et que ferons-nous de Léandre, Mon pauvre maître, à quoi doit-il s'attendre ? Sans espoir de retour sera-t-il supplanté ?COLOMBINE
Non. C'est contre son gré que la tendre Isabelle Se prête à la nécessité. Mais dans le fond du coeur elle est toujours fidèle.COLOMBINE
Va, va, pour les rendre contents, Il n'est rien que je n'entreprenne. Le bonhomme est absent.PIERROT
Bon ! Tant mieux.PIERROT, prenant la main de Colombine
C'est bien dit, mes amoursCOLOMBINE, retirant sa main
Tais-toi donc.PIERROT, batifolant
Oui, mon coeur.COLOMBINE, le repoussant
Veux-tu bien être sage !PIERROT
Sans doute, car enfin... Ah ! mais.... Le mariage. Si tu m'en crois, formons bien vite ce lien.COLOMBINE
J'y consens si tu m'aimes bien.PIERROT
Je pourrais bien sur toi former le même doute, Mais mon coeur se refuse à de pareils soucis, Et je crois qu'à l'amour que tu m'avais promis Tu n'as jamais fait banqueroute.COLOMBINE
Non, Pierrot, et jamais... jamais aucune ardeur Ne pourra seulement égratigner mon coeur.DUO.
COLOMBINE
Je brûlerai d'une flamme éternelle.COLOMBINE
J'en atteste les Dieux.PIERROT
J'en jure par tes yeux.COLOMBINE
Non, jamais je ne changerai.COLOMBINE
Doucement, tu me mords.COLOMBINE
Au désespoir abandonnée...COLOMBINE
Quel excès de tendresse !PIERROT
Ô ma chère maîtresse ?COLOMBINE
De cette main je te poignarderais.PIERROT
De mes deux mains, moi je t'étranglerais. Mais ce n'est pas le tout. Mon maître Ne ressent point.COLOMBINE
Où peut-il être ?PIERROT
Il est allé Ce mettre en habit plus décent Pour rendre ces devoirs au bon Monsieur_Cassandre. À son oncle.PIERROT
Oui.SCÈNE VIII. Pierrot, Léandre.
LÉANDRE
As-tu fait ma commission ?PIERROT, à part
Je ne m'attendais pas à cette bonne aubaine.LÉANDRE
Pierrot, as-tu vu le Daron ? Sait-il que je reviens tout exprès de Cayenne Pour le voir, l'embrasser et pour en hériter !Daron : Le maître de la maison. [L]
PIERROT, à part
Ah ! Quel plaisir !PIERROT, vivement
Ah ! Vous voilà, Monsieur, votre bonne fortune Vous amène en ces lieux ; vous n'y trouvez point Ce que vous y cherchez : mais sur un autre point. Un heureux hasard vous rejoint... Et nous avons ici chacun notre chacune.PIERROT
Vous êtes plus heureux que rage. Vous avez un rival, mais le mal n'est pas grand. Je vous protège moi, vous aurez l'avantage.LÉANDRE
As-tu donc perdu la cervelle ? Tu sais quel est l'objet, je t'en ai fait l'aveu, Pour qui malgré le temps et l'absence cruelle, D'une flamme toujours nouvelle Je brûle encore à petit feu. Ne te souvient-il plus quand certaine négresse, Que le Diable avait fait amoureuse de moi, Prétendit me forcer à vivre sous sa loi, Combattu par l'honneur, la pitié, la tendresse, Pied-à-pied disputant ma foi, Je te dis... Ce n'est pas... Ce n'est pas Isabelle ?PIERROT
Mais c'est elle aujourd'hui, c'est elle. M'entendez-vous ?... C'est Isabelle, Qui vous aime toujours, qui vous attend ici, Ici dedans.LÉANDRE
Où donc est elle ?PIERROT
La voilà.SCÈNE IX. Léandre, Pierrot, Isabelle, Colombine.
ISABELLE, courant au devant de Léandre
Est-ce vous que je vois cher amant ?LÉANDRE
Chère amante !ISABELLE
N'est-ce point un enchantement ?LÉANDRE
J'avouerai qu'en ces lieux, je ne vous cherchez pas. Mais de vous y trouver mon plaisir est extrême. J'y venais voir mon oncle.LÉANDRE
Vous pouviez m'oublier !ISABELLE
Malgré moi, je vous jure. Colombine vous le dira. Son sentiment était qu'en cette conjoncture Je devais en passer par-là.LÉANDRE, à Colombine
Pourquoi lui conseiller une insigne parjure ?COLOMBINE
Dame ! Monsieur, vous n'étiez pas ici : À Madame il lui faut un mari. C'est un point décidé : son tuteur se présente : Le vieux bonhomme a la marche pesante, Il n'a pas comme vous, les grâces du maintien : Mais un Cassandre enfin vaut encore mieux qu'un rien.LÉANDRE
Oui.ISABELLE, à Léandre
Je ne le pouvais pas décemment, moi ami. Le monde est trop méchant, pour un rien l'on nous glose.ISABELLE
Non, non bannissez toute crainte. Léandre seul pouvait devenir mon vainqueur ; Et son image dans mon coeur Était trop vivement empreinte.ARIETTE.
La nuit dans les bras du sommeil, Je rêvais de mon cher Léandre. Je croyais le voir et l'entendre, Je l'appelais à mon réveil, Et je disais d'un ton si tendre ! Ah ! Léandre, mon cher Léandre, Veux-tu donc me faire mourir !DUO.
LÉANDRE
Votre amant souffrait même peine Et son coeur était à la gêne. Loin de vos charmes, Dans les alarmes Que j'ai passé des tristes jours !ISABELLE
Mais l'amour, sensible nos larmes. Vient calmer nos tendres alarmes. D'un long martyre, Par un sourire, Ce Dieu charmant finit le cours.ENSEMBLE
Ah ! Nos coeurs sont faits l'un pour l'autre ! Par le mien je juge du vôtre. Même souffrance, Même espérance, Même désirs, Même plaisirs.ISABELLE
Fais ce que tu voudras !PIERROT
La cuisine est-elle fondée ?COLOMBINE
Doux pour toi.ISABELLE, à Léandre
Mais vous m'avez cherché querelle Sur la fidélité que l'on doit en amour Pourrais-je savoir à mon tour Si vous avez toujours été fidèle ?PIERROT
Monsieur_Léandre ?... C'est... un héros de tendresse.Bas à Léandre.
Parlerai-je de la négresse ?LÉANDRE, bas à Pierrot
Coquin, si tu dis un seul mot...À lsabelle.
Je vous dirai bien plus. Une telle victoire N'ajoute pas beaucoup à votre gloire. Le sexe, en ces lointains climats, Est si gauche, si laid, si dépourvu d'appas ; Qu'un homme comme il faut, que l'honneur sollicite ? Dans le fonds n'a pas grand mérite À se garantir de ces lacs.Lacs : Piége, embarras dont on a de la peine à se tirer. [L]
LÉANDRE
Fi donc, ne croyez pas cela. Pour faire excuser leur folies, Des voyageurs, hâbleurs, menteurs, En font de beautés accomplies : Qui d'un regard charment les coeurs. Vains discours, récits infidèles. J'en ai vu beaucoup, et de près, Et n'ai pas sujets d'admirer leurs attraits. Elles n'ont ni vos gentillesses, Ni vos grâces enchanteresses, Ni ce goût délicat qui donne à la beauté Plus de piquant et de vivacité, Et dont je vois ici de si charmants modèles. Comment peut-on les trouver belles ?COLOMBINE, à Pierrot
Que fais-tu donc-là ?LÉANDRE, regardant avec une loupe
Mais je dois croire.... et je crois en effet Que c'est mon très cher oncle. Oui, lui-même en personne.ISABELLE
Eh bien ! Qu'en dites-vous ?COLOMBINE, à Pierrot
Colombine et Pierrot posent le tableau vis-à-vis la seconde coulisse du côté de la Reine.
Posons le près de cette table.LÉANDRE, considérant le tableau
Oui voilà bien sa mine véritable.COLOMBINE
Ah ça, tandis qu'on met le couvert. Sans façons quittez-nous la place. Votre présence ici nous embarrasse Allez dans le jardin tous les deux prendre l'air.Isabelle et Léandre sortent.
SCÈNE X. Colombine, Pierrot.
PIERROT
C'est bien dit : hâtons-nous. Car la faim me talonne. Pourrons cette table à nous deux.Ils apportent au milieu du Théâtre une table couverte d'une nappe, et de quatre couverts.
Des lumières dessus.On pose deux bougies sur la Table et Colomb ine apporte un pâté.
Un pâté ! Bon, tant mieux. Nous lui dirons deux mots. Ah ! Charmante friponne !COLOMBINE
Si je te laisse ici, tu ne pourras sans doute T'empêcher d'y porter la main : Viens avec moi chercher du vin.Elle sort avec Pierrot.
SCÈNE XI.
CASSANDRE, seule
Il sort tout doucement du Cabinet où il était caché.
Sortir par une porte, rentrer par un autre, En même temps être absent et présent, C'est un tour.... C'est un tour....Voyant la table mise etc.
Celui-ci vaut le nôtre. Avec tant de fracas est-ce moi qu'on attend ? Non ; le couvert est mis pour quatre, Et l'on me croit bien loin. Quand je serais ici, Nous ne sommes que trois, il en faudrait rabattre. Mais non ; je suis tout_à_fait dans l'oubli : Pour d'autre que pour moi la fête est préparée......Il compte sur ses doigts.
Colombine, Isabelle..... Ah ! C'est partie_carrée : Elles n'auront pas lieu de se reprocher rien, Chacune, chacune a le sien.ARIETTE.
C'est donc ainsi que l'on m'abuse. Coeurs faux, coeurs doubles, coeurs ingrats !... Mais, non, je vous demande excuse : Non, non ; vous ne me trompiez pas. Quand j'ai feint de quitter ces lieux, Vous avez fait bien des grimaces, Des pleurs ont coulé de vos yeux... J'en vois ici des belles traces Les apprêts d'un festin joyeux ! C'est donc ainsi que l'on m'abuse, Coeurs faux, coeurs doubles, coeurs ingrats !.... Mais, non, je vous demande excuse : Non, non ; vous ne me trompiez pas. Je m'en doutais, j'étais certain.... La trahison était trop claire Mais qui... mais qu'est-ce ... mais enfin ... Quel est celui qu'on me préfère ?. Je le verrai... fin contre fin.... Je percerai tout ce mystère. Mais le diable est-il plus malin ?... C'est donc ainsi que l'on m'abuse, etc. Mais pourquoi mon portrait est-il changé de place ! Qui l'a mis là pour quel sujet ?... Ils voudraient me narguer et m'insulter en face... Et ma figure au moins remplira leur objet. Pour les contrecarrer, usons de stratagèmes : Et tournons, s'il se peut, la ruse contre eux-mêmes. Mais comment m'y prendre ! Voyons. Me montrer tout-à-coup... Ils auront des raisons. Pour démentir ses apparences. J'aurai tort... Ils reviennent... Non... Non... Pour avoir plus d'assurances, Cachons-nous à quelque part... Sous cette table... Non.Il se met derrière le Tableau. J
Ici je serai mieux.... Ah ! Le tour serait bon... Oui, c'est une excellente idée.... J'adopte vos projets... Bien plus, Je renchérirai par dessus. C'est une affaire décidée. Vous aimez à me voir, et bien vous me verrez ; Non tel que vous me croyez, mais d'une autre manière : Ce fera moi : oui, moi, sans voile, sans mystère.... Et de tout ce que vous ferez Je serai témoin oculaire. Point de quartier.... Que vais-je faire ?... Découper ce tableau !... Pourquoi le ménager !... Il est à moi ! Je puis bien sans danger...Il découpe et enlève la tête du portrait.
Oui, puisqu'enfin la perfidie S'apprête à me porter le coup le plus fatal, Aux dépens de la copie Je sauverai l'original. L'obscurité me favorise Et la prétention qui les aveuglera Peut bien encor aider à la méprise. En tout cas j'agirai comme l'on agira.Il se place derrière le tableau et passe sa tête par l'ouverture qu'il a faite.
SCÈNE DERNIÈRE. Léandre, Pierrot, Isabelle, Colombine.
Cassandre dans le Tableau.
LÉANDRE, à Isabelle
Comment ! Trois jours plus tard je perdais ma Maîtresse.CASSANDRE, à part
Je connais ces visages-là.ISABELLE
Assurément.COLOMBINE
Bon, bon ! Oublions tout cela ; D'un fâcheux souvenir bannissons la tristesse Et ne songeons plus qu'au plaisir. À table, à table ; allons point de cérémonie.ISABELLE
M'y voilà.PIERROT
M'y voilà.LÉANDRE, assis à table
Comptez, ma chère amie...PIERROT
Goûtons d'abord le vin...LÉANDRE
Eusse-je dû périr. Mon fortuné rival eut payé de sa vie Le bonheur de jouir de vos divins appas.ISABELLE
Quoi ! Votre oncle !CASSANDRE, à part
On me tient.LÉANDRE
Ah ! Lui c'est différent. Comme il n'a pas longtemps à vivre, J'eusse attendu sa mort assez patiemment.CASSANDRE, à part
Le méchant garnement !ISABELLE, à Léandre
Buvez donc.CASSANDRE, à part
Ah ! Ciel, mon vin !ISABELLE, à Léandre
De tout mon coeur.COLOMBINE
Plus que je ne devais.ISABELLE, à Léandre
De quoi vous plaignez-vous Pendant deux ans votre silence M'avait ôté toute espérance. Par raison, par devoir ; je prenais un époux. Mais je ne l'aimais point. En devenant sa femme ; Quand ma bouche feignait de répondre à sa flamme ; D'approuver ses tendres désirs, C'est à vous qu'en secret j'adressais mes soupirs.CASSANDRE, à part
Où m'allais-je fourrer ?COLOMBINE
Le plaisant de l'affaire, C'est que ce vieux penard...Penard : Terme de dénigrement. Vieux penard, ou, simplement, penard, vieillard usé. [L]
CASSANDRE, à part
J'étouffe de colère.COLOMBINE
Est difficile à contenter. Avec sa face de carême, Il prétend, de plus il ose se flatter, Comme un beau Céladon, d'être aimé pour lui-même.Céladon : Familièrement et ordinairement avec ironie, amant délicat et langoureux. [L]
CASSANDRE, à part
La coquine.COLOMBINE, à Pierrot en lui donnant un soufflet
Faquin !PIERROT, surpris
Est-ce pour plaisanter 1ISABELLE
Vous êtes Colombine.PIERROT, tenant sa joue
Je ne lui dirais rien.PIERROT
Je n'ai plus d'appétit.LÉANDRE, à Isabelle
Si nous faisions chorus ?ISABELLE
Avec plaisir.CASSANDRE, à part
J'enrage.LÉANDRE
En attendant le mariage....COLOMBINE
Quand vous auriez juré vos grands Dieux, c'est bien pis ; Il n'en serait pas davantage. Serment d'amour, serment d'usage, Qui ne se fond jamais que sous condition Et dont on se dédit suivant l'occasion, Quand on trouve son avantage.PIERROT
Fort bien imaginé.CASSANDRE, à part
J'étais le pis_aller !COLOMBINE
Oui, oui, Madame il faut parler. Léandre est de retour, cela change la thèse. N'allez pas faire ici la sotte et la niaise, Je vous conseille moi...LÉANDRE
Nous l'aurons.ISABELLE
Je crains...LÉANDRE
Soyez-en sûre. Il est bonhomme au fond ... et... voyez sa figure... Elle n'annonce rien de dur, ni de méchant.ISABELLE
Parler à ce portrait ! Ah ! Qu'elle extravagance ! Il faudra donc que je lui dise ainsi.Elle se lève de table.
ISABELLE
Les yeux baissés !LÉANDRE
Fort bien.ISABELLE
Je ne saurais.COLOMBINE ET PIERROT
Si, si.ISABELLE, s'adressant au Tableau
Monsieur, voilà l'amant que mon coeur a choisi, Je ne saurais aimer que lui : Consentez-vous à me le donner ?CASSANDRE, forçant sa voix
Oui.Le texte est présenté ensuite sous forme d'un tableau à quatre colonne.
ISABELLE
Ô Ciel ! Ô Ciel ! Quel tour cruel. Est-il croyable ? Mais c'est le diable. Maudit vieillard, Qu'on croit parti, Qui dans l'instant se trouve ici ! Il a tout vu, Tout entendu. Qui l'aurait cru Tout est perdu. Il va crier, pester, jurer, Il va vouloir nous séparer, Nous séparer, Nous désunir. Ah ! Pourriez-vous y consentir Jamais, jamais, Je ne pourrais Plutôt mourir, Plutôt mourir.LÉANDRE
Ô Ciel ! Ô Ciel ! Quel tour cruel. Est-il croyable ? Mais c'est le diable. J'en suis, j'en suis tout interdit. Tout stupéfait, Tout déconfit Il a tout vu, etc.Comme Isabelle.
CASSANDRE
Ah ! j'ai tout vu, Tout entendu. Un tour semblable Est-il croyable ? Qui l'aurait cru ?Bis.
J'en doute encor, Moi qui l'ai vu. Vous voilà pris Au dépourvu. Quoi ! votre coeur Est abattu ! Il ne faut pas désespérer Vous saurez bien vous en tirer. Vous ne cherchiez qu'à me trahir. Et moi j'ai su vous prévenir. Ah ! ah ah !ah ! ah ! Ah ! Quel plaisir, etc.COLOMBINE
Ô Ciel ! Ô Ciel ! Quel tour cruel ! Est-il croyable ? Mais c'est le diable. Maudit vieillard qu'on croit parti. Qui dans l'instant se trouve ici ! Il a tout vu, Tout entendu. De son courroux Je crains les coups, Il va crier, pester, jurer. Où me cacher ? Où me fourrer ? À ses regards Comment m'offrir ? Comment le fuir ? Que devenir ? Jamais, jamais, Je n'oserais, Je ne pourrais Le démentir.PIERROT
Ô Ciel ! Ô Ciel ! Quel tour cruel ! Est-il croyable ? Mais c'est le diable. J'en suis, j'en suis tout interdit Tout stupéfait, Tout déconfit ; Il a tout vu, Tout entendu, etc.Comme Colombine.
CASSANDRE, à Isabelle
Eh bien ! Vous ne dites plus mot ! Quel est donc à prêtent le soin qui vous occupe ?LÉANDRE
Monsieur...ISABELLE, d'un air sournois
Monsieur... C'est malgré moi... Je ne prévoyais pas. Et j'espérais si peu ... pour sortir d'embarras... Ma résolution... Parle toi. Colombine.CASSANDRE
Et que dira cette coquine ?...COLOMBINE
Puisque vous savez tout, il faut vous l'avouer. Ce que l'on en faisait, c'était pour vous jouer. On se moquait de vous, Monsieur je le confesse. On ne le fera plus, vous avez trop d'adresse.CASSANDRE
La plus noire des trahisons !...PIERROT
Monsieur, un peu de patience. Nous ne l'avons pas fait sans de grandes raisons. L'amour.... ce petit Dieu... qui fait par sa puissance... Et... Extravaguer l'adolescence ... Conduit la vieillesse aux petites maisons...Petites-maisons : nom donné autrefois à un hôpital de Paris où l'on renfermait les aliénés. [F]
CASSANDRE
Eh bien !PIERROT
Eh bien ! Monsieur... lorsque sa flamme brille... Ça fait qu'on ne voit goutte... et la chaleur du feu... Enfin c'est pour votre neveu ; Ça ne sort pas de la famille.CASSANDRE
C'est à merveille ... mais de mon juste courroux Vous devez éprouver les coups. Je veux, quoique vous puissiez dire, Être enfin le dernier à rire... Je vous unis tous deux pour me venger de vous.COLOMBINE, à Cassandre
Nous ne sommes pas moins coupables. Nous avons machiné ces complots détestables.Montrant Pierrot.
Voulez-vous nous punir aussi ?CASSANDRE
Mariez-vous. Allez au Diable.COLOMBINE, faisant la révérence
Grand-merci.VAUDEVILLE.
TOUS, hors Cassandre
Le Dieu de la tendresse Sourit à la jeunesse. Il fuit avec courroux Les vieux et les jaloux. De l'amour En, ce jour, Goûtons l'aimable ivresse. Ses ardeurs Dans nos coeurs Ne portent que des coups Doux.CASSANDRE
Du Dieu de la tendresse, Heureux qui peut sans cesse Affronter le courroux, Braver, braver les coups. De l'amour, En ce jour, Je suis la voix traîtresse. Ses douceurs, Ses ardeurs Bientôt, nous rendent tout Fous.CASSANDRE
L'amour est un enfant Fier et doux par caprice. Ce qu'il donne, à l'instant Il le reprend. Après quelque service, Il vous met hors de lice. Il ne fait nul état D'un vieux soldat.Tous reprennent le Rondeau.
LÉANDRE et ISABELLE, en Duo
L'amour de nos souhaits A comblé la mesure. Célébrons à jamais Ses doux bienfaits. Ce moment nous assure Une volupté pure. Pour qui sait en jouir Ah ! Quel plaisir !On reprend le Rondeau.
COLOMBINE
Le bonheur de Pierrot....PIERROT
Est dans sa Colombine.COLOMBINE
Colombine en Pierrot....PIERROT
Trouve un bon lot.COLOMBINE
Cette oeillade assassinePIERROT
Cette peste de mise...COLOMBINE
Promet, promet beaucoup.1 008 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica