Vaudeville en vers et en prose
Mademoiselle Lange
Représenté, pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 13 juillet 1816.
Personnages
- SIMON, carrossier M. LECLERC
- LÉOPOLD, son fils M. PIERRON
- UN DOMESTIQUE, M. LANSOY
- MADEMOISELLE LANGE, actrice de la Comédie-Française Mlle DAUBRUN
- JULIE CANDEILLE, Mlle JULIETTE
- MARIETTE, femme de chambre de Mlle Lange. Mlle VICTORINE
MADEMOISELLE LANGE
SCÈNE PREMIÈRE. Mariette, Léopold, entrant par une croisée.
MARIETTE
Ciel ! Vous ?
LÉOPOLD
Oui, moi.
MARIETTE
Par la croisée !
LÉOPOLD
Puisqu'elle m'a défendu sa porte.
MARIETTE
Quel serpent !
LÉOPOLD
Tiens, vois-tu, Mariette, si tu ne me dis pas le motif de mon exil, je me porte à quelque violence fatale... Je t'embrasse.
MARIETTE
Mais je vous répète que je ne le sais pas moi-même...
LÉOPOLD
Un rival, n'est-ce pas ?
MARIETTE
Bonté divine ! La femme la plus sage, la plus vraie, la plus sincère.
LÉOPOLD
Eh ! Je sais tout cela ; aussi, n'est-ce pas la jalousie qui me ramène ici malgré ses ordres, mais le désespoir. Tu m'as fermé la porte, je suis entré par la fenêtre ; si tu m'avais fermé la fenêtre, j'aurais mis le feu à la maison.
MARIETTE
Mais c'est donc un incendiaire que cet homme !
LÉOPOLD
Cet homme, c'est un amant, un mari qui n'a qu'une pensée à la tête, un sentiment au coeur, pensée qui le domine, sentiment qui l'écrase, et le fera mourir si on le dédaigne, Mariette, je t'en conjure par ton premier amour, par ton dernier caprice, par tout ce que tu as aimé dans ton existence de jolie fille, reçois moi, garde-moi, cache-moi quelque part, à l'office, au grenier... dans ta chambre...
MARIETTE
Miséricorde ! Un étudiant dans ma chambre !... Tenez, monsieur Léopold, demandez-moi l'impossible, mais pas ça... Désobéir à ce point à Mademoiselle, c'est m'exposer à être renvoyée, et j'aime mieux votre exil que le mien ; d'ici du moins, je pourrai encore vous protéger.
LÉOPOLD
Elle ne m'aime donc plus ?
MARIETTE
Elle vous a aimé ? Elle vous l'a dit ?
LÉOPOLD
Oui.
MARIETTE
Oh ! Alors, elle vous aime encore.
LÉOPOLD, l'embrassant
Tu es la plus ravissante des soubrettes.
SCÈNE II. Mariette, Léopold, Julie.
JULIE, entrant
Eh bien ! Eh bien ! C'est ainsi qu'on se console ?
LÉOPOLD
C'est ainsi qu'on remercie.
JULIE
Monsieur Léopold, vous me paraissez un peu trop reconnaissant... et Mariette est vraiment une trop jolie fille pour qu'on lui fasse payer les dettes des autres ?
LÉOPOLD
Que voulez-vous.
AIR : Mon cheval qui galopait encore.
Quand je doute de sa tendresse, Adieu plaisir, adieu bonheur ; Son sourire c'est ma richesse Et ses larmes sont ma douleur. Mais aussi ma joie est extrême, Les cieux pour moi seul sont ouverts, Et quand on me dit qu'elle m'aime J'embrasserais tout l'univers.JULIE, gravement
Monsieur_Léopold, étiez-vous chez vous, ce matin... Il a deux heures ?
LÉOPOLD
Non, Mademoiselle.
JULIE
Allez, vous y trouverez une lettre.
LÉOPOLD
D'elle ?
JULIE
Allez, allez, vous méditerez bien son contenu ; il y a là des choses qui tuent les passions les plus robustes.
LÉOPOLD
Mais vous me désespérez.
JULIE
Partez, Monsieur_Léopold, et donnez-nous de vos nouvelles.
LÉOPOLD, à part
De mes nouvelles... seront-elles heureuses ou malheureuses ? Et maintenant, allons rejoindre mon adversaire.
SCÈNE III. Julie, Mariette.
JULIE, appelant
Mariette ! Qu'a fait, hier, ta maîtresse, en rentrant de la Comédie-Française ?
MARIETTE
Elle a pleuré.
JULIE
Et ce matin en se levant ?
MARIETTE
Elle a pleuré.
JULIE
Elle est donc changée en fontaine ?
MARIETTE
En fleuve, Mademoiselle ; le Rhône n'est rien auprès.
JULIE
Qu'est-il donc arrivé ?
MARIETTE
Il est arrivé une lettre de Bruxelles.
JULIE
Du père de Léopold !... Je comprends alors pourquoi on l'a sifflée.
MARIETTE, indignée
On l'a sifflée !
JULIE
Eh ! Oui, la tête n'y était plus. Aussi point de mémoire, point de verve, point de sensibilité, point de grâce.
Verve : Chaleur d'imagination qui anime le poète, l'orateur, l'artiste, dans la composition. Il se dit quelquefois d'excitation due à d'autres impulsions que la chaleur de la composition. [L]
MARIETTE
Oh ! L'amour !... Voyez comme ça nous change !
JULIE
Un seul homme a protesté contre les sifflets, et cet homme, c'est Monsieur_Léopold, qui a bondi comme un lion et s'est élancé comme une panthère.
MARIETTE
Il a applaudi ?
JULIE
Oui, sur la joue du mécontent.
MARIETTE
Grand Dieu ! Mais c'est un duel alors !
JULIE
Le moyen de le prévenir... Le siffleur était le comte_de_Mauléon.
MARIETTE
Le dernier amoureux congédié par Mademoiselle.
JULIE
Le plus adroit bretteur de Paris.
MARIETTE
Et le plus maladroit soupirant. Voici mademoiselle.
SCÈNE IV. Julie, Mademoiselle Lange.
MADEMOISELLE LANGE
Oh ! Le public ! Le public !... Une souffrance physique... Un tourment moral... Et il nous relire sa faveur... Il oublie nos études, nos succès... Entre-t-il pour quelque chose dans nos émotions de la journée ? Nous tient-il compte de nos peines, de nos terreurs, de nos désillusions ?
JULIE
Amélie,ne sois pas injuste ; à chacun son état. Le public est public, le comédien est comédien, ce sont là deux corps distincts séparés par une rampe, l'un avec du fard à la joue, l'autre sans rouge au front, sans pitié dans l'âme.
MADEMOISELLE LANGE
À qui le dis-tu ?
JULIE
Un homme a tort, tous les hommes ont raison, et voilà pourquoi nous aimons une salle comble depuis le parterre jusqu'au cintre.
MADEMOISELLE LANGE
Mais quand du milieu de cette foule compacte s'échappe le cri de l'ignorance, de la cruauté, alors un coeur généreux s'élance, un bras se lève, il frappe... Mais hâte-toi donc de me parler de lui ; l'as-tu vu ?
JULIE
Ici, tout à l'heure.
MADEMOISELLE LANGE
Je lui avais défendu ma porte.
JULIE
Aussi a-t-il été obéissant, il est entré par la fenêtre.
MADEMOISELLE LANGE
L'imprudent ! Parle-t-on de duel ?
JULIE
Vaguement.
MADEMOISELLE LANGE
Je viens de lui écrire, je lui ai défendu de se battre ; c'est la première lettre de moi qu'il a reçue, ce sera la dernière, je ne le verrai plus.
JULIE, après une pause et avec malice
Que lui diras-tu demain ?
MADEMOISELLE LANGE
Tu es cruelle ! Mais tu ne sais donc pas combien les ordres de son père sont menaçants ! S'il revient, s'il m'épouse, il est déshérité.
JULIE
Et Léopold est homme à mépriser les millions paternels.
MADEMOISELLE LANGE
C'est ce que je ne veux pas ; et cependant une vengeance me serait permise... Tiens, lis, lis la lettre du père !
JULIE
Voyons. Dieu de Dieu ! Quels caractères ! Ils percent le papier... Cet homme écrit à coups de marteau...
Elle lit.
« Comédienne. »
Parlé.
Comédienne !... Est-ce que si tu lui réponds, tu l'appelleras manant ?
MADEMOISELLE LANGE
Poursuis.
JULIE, lisant
« Comédienne. »
Parlé.
Paltoquet !...
Elle lit.
« J'apprends du fond de mon magasin de carrosses que vos joues fardées et vos petites mines ont enjôlé mon fils ; je sais qu'après avoir joué la comédie sur les planches vous la jouez chez vous pour abuser d'un brave garçon que vous avez illusionné. »
Parlé.
Illusionné avec un h, et un z à la fin... enfin...
Elle lit.
« Eh bien ! Je vous préviens, moi, qu'il recevra une lettre de rappel, et que s'il ne vient pas, je le déshérite et lui donne ma malédiction ainsi qu'à vous, comédienne, ainsi qu'à toutes vos semblables !... »
Parlé.
Cheval de carrosse, je t'apprendrai, moi, comment ses semblables châtient un manant de ton espèce !... Lui, le père de Léopold ? Mais ça n'est pas vrai, et les registres de l'état civil ont menti.
Paltoquet : Terme familier. Un homme grossier. [L]
MADEMOISELLE LANGE
Calme-toi, je t'en prie.
JULIE, indignée
Comédienne !... Vieux constructeur de pataches... À ta place j'épouserais demain, aujourd'hui.
Patache : Barque qui porte des lettres ou des passagers sur quelques fleuves, sur quelques rivières. Par extension, voiture de transport, non suspendue et coûtant peu. Voyager par les pataches. [L]
MADEMOISELLE LANGE
Tais-toi. On monte rapidement l'escalier, c'est Léopold.
JULIE
Tu le vois, point de duel ; crois-moi, épouse.
MADEMOISELLE LANGE
Je ne veux pas le voir, je ne le dois pas...
JULIE
Mais écoute donc.
MADEMOISELLE LANGE
Non, non... J'ai trop peur de ses larmes et de ses soupirs.
Elle entre chez elle.
JULIE, la suivant
Lange ! Lange ?...
À part.
En vérité il devrait être défendu d'aimer comme ça.
Elle la suit.
SCÈNE V. Simon, parcourant la scène en ouvrant les placards et cherchant partout ; Mariette.
MARIETTE
Mais Monsieur, vous voudrez bien me dire...
SIMON
Rien, rien !
MARIETTE, à part
Est-ce qu'il court après des souris ?...
Haut.
Monsieur cherche...
SIMON, toujours très brusquement
Oui, je cherche.
MARIETTE
Qui ? Quoi ?...
SIMON
Quelqu'un à qui je veux laver la tête.
MARIETTE
Monsieur est coiffeur ?
SIMON
Je suis père, mademoiselle.
MARIETTE
Pas possible !
SIMON
Je le suis.
MARIETTE
Vous devez l'être.
SIMON
Oui,je suis père, et je cherche mon fils que vous tenez ici en charte privée, que vous gâtez, que vous illusionnez, et que j'emmènerai en dépit de vos grimaces... Je sais que chez vous c'est comme au théâtre, où l'on ne vit qu'au milieu de secrets, de trappes, de portes cachées, et voilà pourquoi je furette partout ; je veux mon fils.
Fureter : Fig. Fouiller, chercher partout. [L]
MARIETTE
Et vous le cherchez dans nos placards, au milieu de nos confitures ?
SIMON
Je le cherche partout.
MARIETTE
Son nom ?
SIMON
Léopold !
SCÈNE VI. Simon, Mariette, Julie.
JULIE, avec dignité
Qui parle ici de monsieur_Léopold ?
SIMON, à part, en voyant Julie
Ah ! Voici sans doute la matoise. Tiens, Liens, cette femme a l'air d'un brave garçon...
Haut.
Madame ou mademoiselle...
Matois : erme familier. Qui a, comme le renard, la ruse et la hardiesse. [L]
JULIE
Dites Mademoiselle.
SIMON
Je le veux bien. Madame, où es mon fils ?
MARIETTE
Suis-je de trop ici ?
SIMON
Vous n'êtes pas de trop... Sortez.
JULIE
Laissez-nous.
SCÈNE VII. Simon, Julie.
SIMON, brusquement
Je voudrais bien savoir, madame ou mademoiselle, où est mon fils Léopold ?... Vous n'entendez pas.
Long silence.
Est-ce à Mademoiselle_Lange que je m'adresse ?
JULIE, à part
Laissons-le dans le doute.
SIMON
Eh bien ! Point de réponse ?
JULIE, avec dignité
À Paris, Monsieur, cité des convenances, nous autres, dames ou demoiselles, comédiennes ou femmes du monde, nous n'avons pas l'habitude de répondre à qui nous adresse la parole le chapeau sur la tête.
SIMON, se découvrant
Soit, découvrons mon chef. Où est mon fils ?
JULIE
Voulez-vous, Monsieur, vous donner la peine de vous asseoir ?
SIMON
Volontiers, c'est un moyen de s'entendre.
Il va prendre une chaise et s'assied dessus ; puis sur un mouvement de Julie, il lui offre sa chaise et va en chercher une autre.
JULIE
Vous êtes ici, monsieur, chez Mademoiselle_Lange, artiste de la Comédie-Française ; vous occupez là une place que les plus grands seigneurs vous envieraient, et où j'ai vu souvent votre fils bien craintif et bien heureux à la fois.
SIMON
C'est pour lui enlever ce bonheur et cette crainte que vous me voyez à Paris. Je suis riche... riche de près de deux millions, je n'ai pas d'autre héritier, et je ne veux pas que sa fortune se dissipe avec une... comédienne.
JULIE, un peu irritée
Monsieur, vous êtes ici chez Mademoiselle_Lange, comédienne ordinaire du roi.
SIMON
Oui, très ordinaire.
JULIE
Assez en effet, Monsieur, pour tourner la tête à tous les hauts barons de la capitale, et à tous les fils de carrossiers de Belgique. Croyez-moi, monsieur, ne méprisez aucun état, il y a des talents qui les ennoblissent tous ; et le nom de Mademoiselle_Lange est salué en tous lieux avec amour et respect.
SIMON, à part
Elle n'est pas mal vaniteuse, la gaillarde !
JULIE
Cultive-t-on les arts à Bruxelles ?
SIMON
On cultive les roues de carrosses.
JULIE
C'est beaucoup pour aller vite, ça n'est pas assez pour aller à la gloire.
SIMON, à part
Elle a réponse à tout.
JULIE
Enfin, Monsieur pour ne pas prolonger un entretien où nous nous comprendrions difficilement, concluons... Vous voulez votre fils ?
SIMON
Oui, oui, oui !
JULIE
Prenez-y garde ; la violence réussit rarement.
SIMON
Oh ! La crainte d'être déshérité enlaidira sa belle.
JULIE
Que vous connaissez peu le coeur de l'homme... du jeune homme, surtout.
SIMON
Parbleu ! S'il était plus âgé, je tremblerais moins.
JULIE
Vous redoutez donc bien son mariage...
SIMON
Si je... Tenez, j'aimerais mieux vous épouser à sa place.
Ils se saluent.
JULIE
Voilà une déclaration à_brûle-pourpoint, et il n'est pas généreux de se faire ainsi le rival de son fils... Pourquoi êtes-vous venu après lui ?
SIMON
Après ? Mais je suis venu avant, je vous prie de le croire.
Julie le regarde en souriant.
Ah ! Pardon, j'ai dit une bêtise !
JULIE
C'est vrai.... Tenez, monsieur, signons un pacte ; gardez votre fortune, et laissez à Monsieur_Léopold son bonheur.
SIMON
Il est donc heureux ?
JULIE
Heureux de tout, d'une espérance, d'un regard, d'une parole.
SCÈNE VIII. Simon, Julie, Un Domestique.
LE DOMESTIQUE
Une lettre pour Mademoiselle_Lange.
JULIE
De qui ?
LE DOMESTIQUE
De Monsieur_Léopold.
SIMON
De mon fils ! Donnez....
Il la lui arrache, le Domestique sort.
Lisons vite !
JULIE
Mais elle n'est pas à votre adresse ?
SIMON
Oh ! N'importe.
Il lit.
« Amélie, dans une heure je cesserai de vivre ou j'aurai puni un insolent ; un sifflet a osé protester hier contre votre talent si pur, contre votre conduite si noble... J'ai frappé, j'ai donné un soufflet, je prends mes armes. Ma dernière pensée est à vous... Consolez mon père... Léopold. »
- Malheureux ! Qu'a-t-il fait ?... Si on me le tue... Ah !... Je cours !... Mais comment le rejoindre ?... Où sont-ils ?...
JULIE
Je l'ignore...
SIMON
AIR de Wallace.
Dans cet obscur mystère Qui donc me conduira ? N'importe, je suis père... Mon coeur me guidera.JULIE
Dans cet obscur mystère Qui donc le conduira ? N'importe, il est son père. Son coeur le guidera.SIMON et JULIE
Dans cet obscur mystère Qui donc me conduira ? N'importe, je suis père... Mon coeur me guidera.Il s'élance au dehors.
JULIE
Voyez pourtant, il y a un coeur de père dans cette poitrine de carrossier.
SCÈNE IX. Julie, Mademoiselle Lange.
MADEMOISELLE LANGE, accourant très émue
J'ai tout entendu, j'allais m'élancer... Mon_Dieu ! Quel malheur me menace encore ?
JULIE
Calme-toi, Amélie !
MADEMOISELLE LANGE
J'ai donné l'ordre à Michel d'aller à sa recherche, d'interroger tout le monde.
JULIE
Y songes-tu ! Te compromettre ?
MADEMOISELLE LANGE, avec élan
Eh ! Ne sait-on pas que je l'aime ?... Mon_Dieu ! Qu'il vive et qu'on nous sépare... N'y a-t-il pas encore du bonheur dans la pensée, puisqu'il y a de l'espérance ?... Mais la mort !... Il a frappé... Tu vois bien que je veux des consolations...
JULIE
Voyons, tous les duels n'ont pas une fatale issue ; Léopold a de l'adresse, du coeur...
MADEMOISELLE LANGE
Je le sais, mais ce n'est pas ce que je te demande... - Dis-moi qu'ils ne se battront pas, que ce duel est impossible. Si son père pouvait l'empêcher... Tais-toi, ne vient-on pas m'annoncer...
JULIE
Rien, personne... Rentre, mon amie... C'est lui !
SCÈNE X. Julie, Mademoiselle Lange, Léopold.
MADEMOISELLE LANGE, allant très vite à Léopold
Blessé ?
LÉOPOLD
Non, l'insolent !... Lui seul !... Pardon de l'inquiétude...
MADEMOISELLE LANGE, avec larmes
Mais c'étaient des angoisses mortelles, Monsieur ! Ce duel est-il fini, bien fini ?
LÉOPOLD
Mon adversaire et moi, nous nous sommes serré la main ; il viendra s'humilier à vos pieds après sa guérison.
MADEMOISELLE LANGE, avec joie
Oh ! Je le pardonne et je l'aime pour toute la douleur que je n'éprouve plus.
LÉOPOLD
Oui, tout est fini... Et ce soir, le public, revenu de son injustice comme mon adversaire, vous rendra sa faveur, ses bravos, ses couronnes.
MADEMOISELLE LANGE
Ce soir !... Vous me rappelez... Oh ! Je ne jouerai pas... Je ne pourrai pas jouer... Et je vais... Non... Toi, Julie, va au théâtre, dis-leur...
JULIE, souriant
Je sais ce que j'ai à dire... Tu es malade... Très malade... Tu ne peux voir personne... Je connais ça... Causez, chers enfants... mais ne prenez aucune résolution avant mon retour... N'oubliez pas que dans le drame que nous jouons, vous n'êtes que les amoureux, et que je conduis l'intrigue.
Elle sort.
SCÈNE XI. Mademoiselle Lange, Léopold.
MADEMOISELLE LANGE, avec tendresse
Point blessé, n'est-ce pas ?
LÉOPOLD
Non, point blessé ; j'avais trop d'avantages sur lui, je vous défendais ; puis, votre souvenir me protégeait contre le coup mortel.
MADEMOISELLE LANGE
Que vous êtes noble, Léopold !
LÉOPOLD
Je suis heureux, voilà tout.
MADEMOISELLE LANGE, avec tristesse
Et cependant un malheur nous menace, votre père est ici.
LÉOPOLD
Je l'ai appris ; il vous a parlé ?
MADEMOISELLE LANGE
Julie seule s'est trouvée avec lui ; il veut absolument que vous quittiez Paris, que vous m'abandonniez.
LÉOPOLD, avec exaltation
Veut-il aussi que je vous oublie ? Le pouvoir d'un père ne peut aller jusque-là... Je vous aime, parce qu'il était dans ma nature de vous aimer, parce que mon amour est ma vie et mon bonheur à la fois ; et vous ne m'aimeriez pas, vous, ô la plus généreuse des femmes, que je trouverais encore dans mon amour un refuge contre le désespoir.
AIR : Plaignez-moi.
Ce que j'aime en vous, ma boudeuse, Ce ne sont pas vos yeux d'azur, Votre chevelure soyeuse, Ni l'éclat de ce front si pur... Ce que j'aime en vous c'est la femme Qui soumet les coeurs à sa loi... Ce que j'aime en vous c'est votre âme, Tout ce que j'aime en vous... c'est toi ! Enfin ce que j'aime c'est toi !...MADEMOISELLE LANGE, douloureusement
Mais si votre père vous déshérite ?
LÉOPOLD
Eh ! Qu'importe.
MADEMOISELLE LANGE
S'il vous maudit ?
LÉOPOLD
La malédiction d'un père ne s'échappe jamais que de ses lèvres.
MADEMOISELLE LANGE
Comme vous savez jeter un baume consolateur sur ma blessure encore saignante ! Mais, ne m'en veuillez pas, mon ami, votre père ne comprend guère, ce me semble, certaines délicatesses de l'âme... Il m'a écrit une lettre horrible.
LÉOPOLD
Pardonnez, c'est mon père.
MADEMOISELLE LANGE
Ses paroles ne m'ont point offensée, elles m'ont effrayée seulement, et je n'ai tremblé que devant cette volonté absolue qui tient à vous éloigner de moi.
LÉOPOLD
Nous vaincrons sa résistance.
MADEMOISELLE LANGE, avec amertume
Si pourtant elle est inébranlable ?
LÉOPOLD
Je suis plus croyant que vous, et j'espère... A-t-il appris mon duel ?
MADEMOISELLE LANGE
Oui, ici même, par votre lettre, et il est parti comme s'il avait déjà votre mort à déplorer.
LÉOPOLD
Vous voyez bien que je suis toujours son fils.
MADEMOISELLE LANGE, s'animant par degrés
Oui, son fils damné par une comédienne, car c'est ainsi qu'il m'appelle, mon pauvre Léopold... Comédienne, c'est-à-dire, être fatal à soi-même et à ceux qui nous approchent, coeur fardé comme les joues, tête folle n'ayant de pensées que celles qu'on lui prête, existence vénale dont chacun veut sa part à l'éclat d'un lustre, dont chacun se rit, que chacun a le droit d'attrister... Comédienne ! C'est-à-dire paria des grandes cités, où on ne l'accueille que pour l'amusement de tous, et dont le titre seul est un outrage... Léopold, je suis comédienne, vous voyez donc bien que vous vous dégradez par votre amour.
LÉOPOLD
Ah ! Plus vous voulez vous humilier par vos paroles, plus vous vous relevez à mes yeux... Le monde vous calomnie, je vous honore... des jaloux vous insultent, je vous défends... mon père vous repousse, je vous accueille... Soyez ma femme.
MADEMOISELLE LANGE, avec dignité
Léopold, votre amour a rempli sa tâche... C'est à mon tour à vous prouver si je vous aime... Non, je ne dois pas vous faire partager ma proscription ; non, je ne saurais vous exposer sans cesse à l'épée des insolents ; non, je ne veux pas me placer entre le fils et le père...
LÉOPOLD
Mon père ?
MADEMOISELLE LANGE
Il vous cherche... Il sait votre duel... Il s'inquiète... Il pleure... Léopold, allez le rassurer... Mon ami, ma raison l'emporte sur ma tendresse... Écoutez mes dernières paroles... que votre père approuve votre choix, et je suis heureuse de me donner à vous... qu'il persiste dans ses refus, et la maison de mademoiselle Lange vous est fermée à jamais.
LÉOPOLD
Ah ! Par pitié !
MADEMOISELLE LANGE, sévèrement
Allez retrouver votre père.
LÉOPOLD
Vous le voulez, j'obéis.
AIR : Valse de Giselle.
SCÈNE XII.
MADEMOISELLE LANGE, seule
Il m'en a coûté, mais j'ai rempli mon devoir... Oh ! Notre amour a tous deux est bien pur, le sien pour lui avoir rendu tous les sacrifices possibles... Le mien pour m'avoir rendue forte contre mon propre coeur.
Elle s'assied tristement.
SCÈNE XIII. Mademoiselle Lange, Julie, Mariette, une lettre à la main.
JULIE, entrant
Tu es très malade... L'affiche va l'annoncer à tout Paris... Mais, où donc est notre amoureux ?
MADEMOISELLE LANGE
Il est parti, et je lui ai fait comprendre qu'il ne devait plus revenir.
JULIE, follement
Ma foi, si tu veux que je te le dise, tu as eu tort ; un fils est un fils, c'est vrai, mais un père est aussi un père ; et si l'un doit souvent obéir, l'autre ne doit pas toujours commander.
MADEMOISELLE LANGE
Mariette, l'as-tu vu quand il sortait ?
MARIETTE
Sans doute, et il disait comme ça : ô malheur ! Mon coeur est brisé, et puis il a levé les yeux au ciel, et puis encore il a ajouté :
Avec emphase.
Et pourtant, elle m'aime !
MADEMOISELLE LANGE
Il avait raison.
MARIETTE
Quand j'aime quelqu'un, moi, je ne le mets pas à la porte, ça n'entre pas dans mes moeurs.
JULIE
Cette fille a plus d'esprit que toi.
MADEMOISELLE LANGE
Elle a moins de raison... Il m'a compris, lui... Il m'a obéi.
JULIE
Je le crois bien... Ordonne-lui d'aller détrôner l'Empereur_du_Céleste_Empire, et demain il partira pour le pays des magots.
MARIETTE
Tiens... et moi qui oubliais... Une lettre pour vous, Mademoiselle.
JULIE
Il parait que c'est le jour aux missives.
MADEMOISELLE LANGE, l'ouvrant
De Monsieur_le_comte_de_Mauléon... de son adversaire ; je ne sais si je dois...
JULIE
Je n'ai pas tes scrupules, moi.
Elle lit.
« Mademoiselle. »
Parlé.
À la bonne heure, il ne t'appelle pas comédienne, celui-là.
Lisant.
« Un pardon, un oubli, c'est tout ce que j'implore ; hier je fus coupable, mais je souffre moins de ma blessure que de celle que Léopold a reçue de moi. »
MADEMOISELLE LANGE, effrayée
Il est blessé !... Et il se taisait !...
JULIE, continuant de lire
« Je guérirai moins vite de son bras que de ma poitrine... Pardon encore une fois, Mademoiselle, pour le sacrilège dont je suis doublement puni... »
MADEMOISELLE LANGE, prenant la lettre et appelant
Mariette ! Mariette !...
Mariette parait.
JULIE
Que fais-tu ?...
MADEMOISELLE LANGE, à Mariette et écrivant
Tu vas porter cette lettre.
JULIE
À Monsieur_le_comte_de_Mauléon ?
MADEMOISELLE LANGE
Non... à lui.
Elle écrit et lit en même temps.
« Léopold, ma tendresse n'est plus un mystère pour vous... Il faut que tout le monde la connaisse... Vous avez été blessé pour moi ; je veux vous voir, vous témoigner toute la reconnaissance dont mon âme est remplie... Accourez, je vous attends. »
Elle plie la lettre.
Ah ! Je me révolte, à la fin... Tiens, Mariette, va...
Mariette sort avec la lettre. Avec chaleur.
N'est-ce pas, Julie, qu'il faut céder à une passion qui se témoigne par tout ce qu'il y a de noble et de généreux, par les sacrifices de toute sorte, par la discrétion dans le dévouement ? N'est-ce pas qu'un tel amour doit s'avouer à tous, au grand jour, sans honte et sans regret ?
JULIE
À la bonne heure donc !... Les préjugés, mon Amélie... Il faut les fouler aux pieds... Pour les âmes bien trempées, ce sont des esclaves et non, des despotes !
AIR : Le luth galant.
Soupirs et pleurs ne sont plus de saison, Au monde entier tu dois cette leçon... Sachons nous relever devant qui nous offense, Rappelle-toi ce vers rempli de circonstance : L'injustice à la fin produit l'indépendance. Voltaire avait raison, Il a toujours raison.Moi, vois-tu, j'épouserais un duc, un prince, un roi... Un empereur !... Si je l'aimais.
MADEMOISELLE LANGE
Ah ! Que tu es heureuse de prendre tout gaiement, d'envisager les plus graves événements de la vie avec. cette tranquillité !
JULIE
À la ville comme au théâtre, le genre sérieux ne me va pas... Je serais pitoyable dans le rôle d'Hermione.
SCÈNE XIV. Les mêmes, Mariette.
MADEMOISELLE LANGE, voyant entrer Mariette
Eh bien... L'as-tu vu ?... Qu'a-t-il dit ?... Va-t-il venir ?... Ma lettre...
MARIETTE
Il ne l'a pas lue.
MADEMOISELLE LANGE
Que dis-tu ?...
MARIETTE
Monsieur son père était là... Je présente votre poulet... Crac !... Le carrossier s'en saisit... Cet homme-là a la fureur de vous arracher les lettres des mains...
Grossissant la voix.
Soubrette,qu'il me dit de sa douce voix, va annoncer ma visite à ta maîtresse, cela la flattera... J'ai voulu répliquer, il m'a fait tourner sur mes talons, et me voici.
MADEMOISELLE LANGE
Son père !... Je ne veux pas le voir !...
JULIE
Et tu as raison... Charge-moi des affaires de ton coeur... Laisse-moi avec le carrossier.
MADEMOISELLE LANGE
Je m'en rapporte à ton amitié.
MARIETTE, au fond
Entendez-vous ces gros pas qui montent l'escalier ? C'est notre homme !
MADEMOISELLE LANGE
Je te laisse.
MARIETTE
Moi, je me sauve.
JULIE
Moi, je reste...
La porte s'ouvre.
Voici la tempête !...
SCÈNE XV. Julie, Simon.
SIMON, arrivant très joyeux et riant
Eh bien !...
JULIE
Eh bien ?...
SIMON
Eh bien, je viens de l'apprendre... Il s'est battu !...
JULIE
Qui ?
SIMON
Lui.
JULIE
Qui, lui ?
SIMON
Mon fils, mon César de fils, mon Alexandre de fils !... Il est sorti vainqueur de la bataille... Il a percé son adversaire de part en part, et je vais l'écrire à tous mes amis de la Belgique. Les journaux en parleront, n'est-ce pas ?...
JULIE
Plutôt deux fois qu'une.
SIMON
Oh ! Les braves journaux ! Quel noble fils !... Je l'ai embrassé déjà, je l'embrasserai encore de bon coeur.
JULIE
Et moi, donc !
SIMON
Comment, vous aussi ?
JULIE
Sans doute !... À Rome, les vestales embrassaient les vainqueurs.
SIMON
Oui, les vestales... Mais tout vainqueur qu'il soit, il a été blessé, et vous comprenez bien que pour votre bon plaisir, pour lutter avec tous vos godelureaux, je ne veux pas lui laisser continuer ce genre d'exercice... Il est certain que vous êtes belle, que vos yeux sont beaux, que votre bouche est ravissante, que votre taille est divine... Mais vous n'êtes pas de ces... Romaines dont vous parliez tout à l'heure, et vous pourriez sauver mon fils sans l'épouser...
JULIE
Je ne comprends pas. Si vous m'aidiez un peu ?
SIMON
Je le veux bien... Attendez... J'y suis... Une idée !...
JULIE
Une idée à vous ?
SIMON
À moi.
JULIE
Vous m'étonnez !
SIMON
Je m'étonne aussi... Êtes-vous riche ?...
JULIE
De mon talent.
SIMON
Je comprends... Elle meurt de faim... Aimez-vous l'or ?
JULIE
J'aime mieux la gloire...
SIMON
Maigre chère !... Voyons, si je vous offrais la somme de cent_mille livres ?...
JULIE
Je refuserais !
SIMON
La somme de deux_cent_mille livres ?
JULIE
Je refuserais.
SIMON
La somme de trois_cent_mille livres ?
JULIE
Quelle bête de somme !...
SIMON
Ainsi donc, rien ne peut vous toucher, rien ne peut vous convaincre ?... Si j'allais jusqu'à cinq cent mille livres ?...
JULIE
Vous ne seriez pas plus heureux...
SIMON
C'est fini... La cervelle est détraquée !...
À lui-même.
Il n'y a donc pas moyen de sauver ce pauvre enfant !... Eh bien, si, il y en a un !... Une seconde idée !...
JULIE
Encore de vous ?
SIMON
Encore de moi.
JULIE
Quel génie !
SIMON
Vous m'illusionnez.
JULIE
Avez un H ?
SIMON
Avec vos yeux. Y a-t-il près d'ici un notaire ?
JULIE
À deux pas, vis-à-vis.
SIMON
Son nom ?
JULIE
Maître_Godin.
SCÈNE XVI. Simon, Julie, Mariette.
SIMON
Maître_Godin...
Allant écrire.
Faites venir votre soubrette, je vous prie.
JULIE, sonnant
Qu'est-ce qu'il rumine ?
MARIETTE
Voici, Mademoiselle.
JULIE
Attends... Monsieur_Simon prépare quelque folie nouvelle.
SIMON
Tenez, péronnelle, portez ceci à Maître_Godin, le notaire, et revenez aussitôt.
Péronnelle : Terme de dénigrement. Jeune femme sotte et babillarde. [L]
MARIETTE
Pardon, Monsieur, j'obéis à qui me paye.
SIMON
C'est juste...
Il lui donne des pièces d'or.
MARIETTE
À la bonne heure !... Ça vaut mieux que des rebuffades !... Mademoiselle, je crois qu'il est en progrès.
SIMON
Voilà qui est fait !
JULIE
Qu'est-ce qui est fait ?
SIMON
Vous le saurez tout à l'heure. Mais d'abord, veuillez me répondre.
Se posant devant Julie.
Comment me trouvez vous ?
JULIE
D'où ?
SIMON
De la cime.
JULIE
Les yeux camards, le nez bien fendu, le front parfaitement orné... Ah ! Pardon ! Il y a amphibologie...
Camard : Qui a le nez plat et écrasé. [L]
Amphibologie : Arrangement des mots d'où résulte un sens douteux. [L]
SIMON
Bravo ! Et de la base ?
JULIE, regardant à ses pieds
Qu'est-ce que c'est que ça ?
SIMON
Des souliers.
JULIE
Des bateaux plats, Monsieur, dans lesquels on peut faire une descente en Angleterre.
SIMON
Il est certain que je n'ai pas un pied mignon comme le vôtre. Mais n'importe. Dès ce jour, je prends le meilleur coiffeur de la capitale, le meilleur bottier, le meilleur tailleur, le meilleur professeur de bon ton.
AIR :
J'aurai demain, mademoiselle. Un habit de drap superfin, Un gilet du plus beau modèle, Une cravate de satin. C'est toute une métamorphose, En large, en long, en haut, en bas ; Oui, j'aurai l'air de quelque chose...SIMON
Voyez-vous, c'est téméraire, ce que je vais faire là ; mais mon fils avant tout... Voulez-vous me prendre pour mari ?
JULIE
Vous le rival de votre fils ?
SIMON
C'est pour le sauver ; si vous l'aimez vous devez m'accepter.
JULIE
Vous trouvez donc qu'une comédienne...
SIMON
Oh ! Une comédienne comme vous a son mérite, et puis j'ai besoin d'oublier ma première femme.
JULIE
Elle n'était pas comédienne ?
SIMON
Elle était bordeuse_de_chapeaux. Voyons... M'acceptez-vous, moi et mes millions ?
JULIE, minaudant
Et votre fils ?
SIMON
Pour lui cinq ou six_cent_mille livres au moins.
JULIE
Il aura de quoi se consoler.
SIMON
Est-ce fait ?
JULIE
Il m'accusera d'ingratitude, de félonie, de cupidité.
SIMON
On pardonne aisément à qui nous sauve la vie.
JULIE
Vous êtes pressant.
SIMON
C'est que je suis pressé.
JULIE
Et qui me répondra de la sincérité de votre parole ?
MARIETTE, entrant
Voici la réponse.
SIMON, prenant le papier
Qui vous répondra de la sincérité de ma parole ?... Ma signature.
JULIE
Par devant notaire.
SIMON
La voilà...
Il signe.
C'est paraphé, votre nom seul est en blanc... Signez.
JULIE
Au fait, c'est original, j'aime l'impromptu... Et puis ça arrange tout.
SIMON
C'est dit ! C'est fait !
JULIE
C'est fait.
SCÈNE XVII. Julie, Simon, Léopold.
LÉOPOLD
Mon père !
SIMON
Ah ! Te voilà !
LÉOPOLD
Oui, j'étais impatient, j'attendais... Et je viens savoir...
SIMON
Ce qui se passe ? Eh bien, mon garçon, il y a du nouveau... Oh ! Tu vas être bien surpris, tu vas tomber des nues.
LÉOPOLD
Cédez-vous à mes désirs ?... Me permettez-vous de reparaître en ces lieux ?
SIMON
Tant que tu voudras, mon enfant, tu as le droit de rester chez nous.
LÉOPOLD
Chez nous ?
SIMON
Chez moi.
LÉOPOLD
Comment !
SIMON
Oui, mon ami, j'épouse ton épouse.
LÉOPOLD
Que dites-vous ?
SIMON
La vérité.
LÉOPOLD
C'est impossible.
SIMON
Il est possible que ce soit impossible, mais cela est.
LÉOPOLD
Cela ne sera pas.
JULIE
C'est un fait accompli, Monsieur, voici l'acte.
LÉOPOLD
Je le mettrai en lambeaux.
SIMON
Tu n'y toucheras pas.
LÉOPOLD
Mais, vous avez plus de deux fois mon âge.
SIMON
Mais j'ai plus de dix fois ta fortune.
LÉOPOLD
Mademoiselle_Lange n'aspire qu'à un coeur.
SIMON
Et à deux millions.
LÉOPOLD
Vous la calomniez, mon père.
SIMON
'acte est consenti, conclu, ratifié.
LÉOPOLD
Ah ! Ce serait la plus infâme trahison du monde !... Je vais de ce pas...
SIMON
Mais, Mademoiselle, dites-lui donc que vous acceptez ma main, que vous voulez être ma femme.
LÉOPOLD, revenant sur ses pas
Eh ! Quoi... Vous épousez mon père ?
JULIE
Oui, Monsieur.
SIMON, à part
Il va la tuer.
LÉOPOLD
Et le contrat ne peut être résilié...
JULIE
Rien ne peut l'anéantir.
SIMON
Il va l'anéantir.
LÉOPOLD
Dès lors, je suis libre de me marier aussi ?
SIMON
Oui, mais pas avec ma femme.
LÉOPOLD, l'embrassant
Ah ! Mon père, mon excellent père ! Que Dieu protège votre union, qu'il vous donne une postérité aussi nombreuse que les grains de sable de la mer.
SIMON
Allons, pas d'exagération.
À part.
Il perd la tête, il est fou.
LÉOPOLD
Et vous, Mademoiselle, rendez le bienheureux ; c'est le père le plus tendre...
JULIE
J'en fais mon affaire.
SIMON, à part
C'est fini, il a des papillons au cerveau.
LÉOPOLD, appelant
Amélie ! Vite, vite, le bonheur est ici !
SCÈNE XVIII. Léopold, Simon, Julie, Mariette, Mademoiselle Lange.
MADEMOISELLE LANGE
Le bonheur, dites-vous ?
LÉOPOLD, avec joie
Oui, un bonheur immense, ineffable.
SIMON, à part, regardant Mademoiselle Lange
Quelle jolie personne !
LÉOPOLD
Mon père épouse Mademoiselle... Je vous bénissais tout à l'heure, mon père, j'attends de vous le même bienfait, je vous présente Mademoiselle_Lange.
SIMON
Ciel ! Et ma femme ?...
JULIE
Un démon ! Julie_Candeille.
SIMON
J'épousais, et je ne savais pas le nom de ma femme ?
MARIETTE, à part
Jugé !...
JULIE
Un honnête homme n'a que sa parole... et sa signature... que voilà !
SIMON, regardant Julie et Mademoiselle Lange alternativement
À la bonne heure, et tout bien considéré, l'une vaut l'autre... Ai-je perdu ?... Ai-je gagné ?... Ma foi ! Au petit bonheur.
CHOEUR
AIR :
Quand par le mariage On peut se rendre heureux, N'est-il donc pas plus sage Alors d'en faire deux ?MADEMOISELLE LANGE, au public
AIR : Lorsque brillait dans la céleste voûte.
Pour notre auteur, tremblant dans la coulisse, J'allais, messieurs, demander votre appui ; Mais il m'a dit : Implorez pour l'actrice, Une autre fois vous quêterez pour lui. Quand sur la foi d'une brillante étoile Mon faible esquif fait route vers ce bord, D'un souffle heureux, Messieurs, enflez sa voile, Et guidez-nous tous les deux dans le port.72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica