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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Vaudeville en vers et en prose

Mademoiselle Lange

Jacques Arago· créée en 1701, imprimée en 1846· 72 vers· 6 personnages

Représenté, pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 13 juillet 1816.

Personnages

  • SIMON, carrossier M. LECLERC
  • LÉOPOLD, son fils M. PIERRON
  • UN DOMESTIQUE, M. LANSOY
  • MADEMOISELLE LANGE, actrice de la Comédie-Française Mlle DAUBRUN
  • JULIE CANDEILLE, Mlle JULIETTE
  • MARIETTE, femme de chambre de Mlle Lange. Mlle VICTORINE

MADEMOISELLE LANGE

SCÈNE PREMIÈRE. Mariette, Léopold, entrant par une croisée.

MARIETTE

Ciel ! Vous ?

LÉOPOLD

Oui, moi.

MARIETTE

Par la croisée !

LÉOPOLD

Puisqu'elle m'a défendu sa porte.

MARIETTE

Quel serpent !

LÉOPOLD

Tiens, vois-tu, Mariette, si tu ne me dis pas le motif de mon exil, je me porte à quelque violence fatale... Je t'embrasse.

MARIETTE

Mais je vous répète que je ne le sais pas moi-même...

LÉOPOLD

Un rival, n'est-ce pas ?

MARIETTE

Bonté divine ! La femme la plus sage, la plus vraie, la plus sincère.

LÉOPOLD

Eh ! Je sais tout cela ; aussi, n'est-ce pas la jalousie qui me ramène ici malgré ses ordres, mais le désespoir. Tu m'as fermé la porte, je suis entré par la fenêtre ; si tu m'avais fermé la fenêtre, j'aurais mis le feu à la maison.

MARIETTE

Mais c'est donc un incendiaire que cet homme !

LÉOPOLD

Cet homme, c'est un amant, un mari qui n'a qu'une pensée à la tête, un sentiment au coeur, pensée qui le domine, sentiment qui l'écrase, et le fera mourir si on le dédaigne, Mariette, je t'en conjure par ton premier amour, par ton dernier caprice, par tout ce que tu as aimé dans ton existence de jolie fille, reçois moi, garde-moi, cache-moi quelque part, à l'office, au grenier... dans ta chambre...

MARIETTE

Miséricorde ! Un étudiant dans ma chambre !... Tenez, monsieur Léopold, demandez-moi l'impossible, mais pas ça... Désobéir à ce point à Mademoiselle, c'est m'exposer à être renvoyée, et j'aime mieux votre exil que le mien ; d'ici du moins, je pourrai encore vous protéger.

LÉOPOLD

Elle ne m'aime donc plus ?

MARIETTE

Elle vous a aimé ? Elle vous l'a dit ?

LÉOPOLD

Oui.

MARIETTE

Oh ! Alors, elle vous aime encore.

LÉOPOLD, l'embrassant

Tu es la plus ravissante des soubrettes.

SCÈNE II. Mariette, Léopold, Julie.

JULIE, entrant

Eh bien ! Eh bien ! C'est ainsi qu'on se console ?

LÉOPOLD

C'est ainsi qu'on remercie.

JULIE

Monsieur Léopold, vous me paraissez un peu trop reconnaissant... et Mariette est vraiment une trop jolie fille pour qu'on lui fasse payer les dettes des autres ?

JULIE, gravement

Monsieur_Léopold, étiez-vous chez vous, ce matin... Il a deux heures ?

LÉOPOLD

Non, Mademoiselle.

JULIE

Allez, vous y trouverez une lettre.

LÉOPOLD

D'elle ?

JULIE

Allez, allez, vous méditerez bien son contenu ; il y a là des choses qui tuent les passions les plus robustes.

LÉOPOLD

Mais vous me désespérez.

JULIE

Partez, Monsieur_Léopold, et donnez-nous de vos nouvelles.

LÉOPOLD, à part

De mes nouvelles... seront-elles heureuses ou malheureuses ? Et maintenant, allons rejoindre mon adversaire.

SCÈNE III. Julie, Mariette.

JULIE, appelant

Mariette ! Qu'a fait, hier, ta maîtresse, en rentrant de la Comédie-Française ?

MARIETTE

Elle a pleuré.

JULIE

Et ce matin en se levant ?

MARIETTE

Elle a pleuré.

JULIE

Elle est donc changée en fontaine ?

MARIETTE

En fleuve, Mademoiselle ; le Rhône n'est rien auprès.

JULIE

Qu'est-il donc arrivé ?

MARIETTE

Il est arrivé une lettre de Bruxelles.

JULIE

Du père de Léopold !... Je comprends alors pourquoi on l'a sifflée.

MARIETTE, indignée

On l'a sifflée !

JULIE

Eh ! Oui, la tête n'y était plus. Aussi point de mémoire, point de verve, point de sensibilité, point de grâce.

Verve : Chaleur d'imagination qui anime le poète, l'orateur, l'artiste, dans la composition. Il se dit quelquefois d'excitation due à d'autres impulsions que la chaleur de la composition. [L]

MARIETTE

Oh ! L'amour !... Voyez comme ça nous change !

JULIE

Un seul homme a protesté contre les sifflets, et cet homme, c'est Monsieur_Léopold, qui a bondi comme un lion et s'est élancé comme une panthère.

MARIETTE

Il a applaudi ?

JULIE

Oui, sur la joue du mécontent.

MARIETTE

Grand Dieu ! Mais c'est un duel alors !

JULIE

Le moyen de le prévenir... Le siffleur était le comte_de_Mauléon.

MARIETTE

Le dernier amoureux congédié par Mademoiselle.

JULIE

Le plus adroit bretteur de Paris.

MARIETTE

Et le plus maladroit soupirant. Voici mademoiselle.

SCÈNE IV. Julie, Mademoiselle Lange.

MADEMOISELLE LANGE

Oh ! Le public ! Le public !... Une souffrance physique... Un tourment moral... Et il nous relire sa faveur... Il oublie nos études, nos succès... Entre-t-il pour quelque chose dans nos émotions de la journée ? Nous tient-il compte de nos peines, de nos terreurs, de nos désillusions ?

JULIE

Amélie,ne sois pas injuste ; à chacun son état. Le public est public, le comédien est comédien, ce sont là deux corps distincts séparés par une rampe, l'un avec du fard à la joue, l'autre sans rouge au front, sans pitié dans l'âme.

MADEMOISELLE LANGE

À qui le dis-tu ?

JULIE

Un homme a tort, tous les hommes ont raison, et voilà pourquoi nous aimons une salle comble depuis le parterre jusqu'au cintre.

MADEMOISELLE LANGE

Mais quand du milieu de cette foule compacte s'échappe le cri de l'ignorance, de la cruauté, alors un coeur généreux s'élance, un bras se lève, il frappe... Mais hâte-toi donc de me parler de lui ; l'as-tu vu ?

JULIE

Ici, tout à l'heure.

MADEMOISELLE LANGE

Je lui avais défendu ma porte.

JULIE

Aussi a-t-il été obéissant, il est entré par la fenêtre.

MADEMOISELLE LANGE

L'imprudent ! Parle-t-on de duel ?

JULIE

Vaguement.

MADEMOISELLE LANGE

Je viens de lui écrire, je lui ai défendu de se battre ; c'est la première lettre de moi qu'il a reçue, ce sera la dernière, je ne le verrai plus.

JULIE, après une pause et avec malice

Que lui diras-tu demain ?

MADEMOISELLE LANGE

Tu es cruelle ! Mais tu ne sais donc pas combien les ordres de son père sont menaçants ! S'il revient, s'il m'épouse, il est déshérité.

JULIE

Et Léopold est homme à mépriser les millions paternels.

MADEMOISELLE LANGE

C'est ce que je ne veux pas ; et cependant une vengeance me serait permise... Tiens, lis, lis la lettre du père !

JULIE

Voyons. Dieu de Dieu ! Quels caractères ! Ils percent le papier... Cet homme écrit à coups de marteau...

Elle lit.

« Comédienne. »

Parlé.

Comédienne !... Est-ce que si tu lui réponds, tu l'appelleras manant ?

MADEMOISELLE LANGE

Poursuis.

JULIE, lisant

« Comédienne. »

Parlé.

Paltoquet !...

Elle lit.

« J'apprends du fond de mon magasin de carrosses que vos joues fardées et vos petites mines ont enjôlé mon fils ; je sais qu'après avoir joué la comédie sur les planches vous la jouez chez vous pour abuser d'un brave garçon que vous avez illusionné. »

Parlé.

Illusionné avec un h, et un z à la fin... enfin...

Elle lit.

« Eh bien ! Je vous préviens, moi, qu'il recevra une lettre de rappel, et que s'il ne vient pas, je le déshérite et lui donne ma malédiction ainsi qu'à vous, comédienne, ainsi qu'à toutes vos semblables !... »

Parlé.

Cheval de carrosse, je t'apprendrai, moi, comment ses semblables châtient un manant de ton espèce !... Lui, le père de Léopold ? Mais ça n'est pas vrai, et les registres de l'état civil ont menti.

Paltoquet : Terme familier. Un homme grossier. [L]

MADEMOISELLE LANGE

Calme-toi, je t'en prie.

JULIE, indignée

Comédienne !... Vieux constructeur de pataches... À ta place j'épouserais demain, aujourd'hui.

Patache : Barque qui porte des lettres ou des passagers sur quelques fleuves, sur quelques rivières. Par extension, voiture de transport, non suspendue et coûtant peu. Voyager par les pataches. [L]

MADEMOISELLE LANGE

Tais-toi. On monte rapidement l'escalier, c'est Léopold.

JULIE

Tu le vois, point de duel ; crois-moi, épouse.

MADEMOISELLE LANGE

Je ne veux pas le voir, je ne le dois pas...

JULIE

Mais écoute donc.

MADEMOISELLE LANGE

Non, non... J'ai trop peur de ses larmes et de ses soupirs.

Elle entre chez elle.

JULIE, la suivant

Lange ! Lange ?...

À part.

En vérité il devrait être défendu d'aimer comme ça.

Elle la suit.

SCÈNE V. Simon, parcourant la scène en ouvrant les placards et cherchant partout ; Mariette.

MARIETTE

Mais Monsieur, vous voudrez bien me dire...

SIMON

Rien, rien !

MARIETTE, à part

Est-ce qu'il court après des souris ?...

Haut.

Monsieur cherche...

SIMON, toujours très brusquement

Oui, je cherche.

MARIETTE

Qui ? Quoi ?...

SIMON

Quelqu'un à qui je veux laver la tête.

MARIETTE

Monsieur est coiffeur ?

SIMON

Je suis père, mademoiselle.

MARIETTE

Pas possible !

SIMON

Je le suis.

MARIETTE

Vous devez l'être.

SIMON

Oui,je suis père, et je cherche mon fils que vous tenez ici en charte privée, que vous gâtez, que vous illusionnez, et que j'emmènerai en dépit de vos grimaces... Je sais que chez vous c'est comme au théâtre, où l'on ne vit qu'au milieu de secrets, de trappes, de portes cachées, et voilà pourquoi je furette partout ; je veux mon fils.

Fureter : Fig. Fouiller, chercher partout. [L]

MARIETTE

Et vous le cherchez dans nos placards, au milieu de nos confitures ?

SIMON

Je le cherche partout.

MARIETTE

Son nom ?

SIMON

Léopold !

SCÈNE VI. Simon, Mariette, Julie.

JULIE, avec dignité

Qui parle ici de monsieur_Léopold ?

SIMON, à part, en voyant Julie

Ah ! Voici sans doute la matoise. Tiens, Liens, cette femme a l'air d'un brave garçon...

Haut.

Madame ou mademoiselle...

Matois : erme familier. Qui a, comme le renard, la ruse et la hardiesse. [L]

JULIE

Dites Mademoiselle.

SIMON

Je le veux bien. Madame, où es mon fils ?

MARIETTE

Suis-je de trop ici ?

SIMON

Vous n'êtes pas de trop... Sortez.

JULIE

Laissez-nous.

SCÈNE VII. Simon, Julie.

SIMON, brusquement

Je voudrais bien savoir, madame ou mademoiselle, où est mon fils Léopold ?... Vous n'entendez pas.

Long silence.

Est-ce à Mademoiselle_Lange que je m'adresse ?

JULIE, à part

Laissons-le dans le doute.

SIMON

Eh bien ! Point de réponse ?

JULIE, avec dignité

À Paris, Monsieur, cité des convenances, nous autres, dames ou demoiselles, comédiennes ou femmes du monde, nous n'avons pas l'habitude de répondre à qui nous adresse la parole le chapeau sur la tête.

SIMON, se découvrant

Soit, découvrons mon chef. Où est mon fils ?

JULIE

Voulez-vous, Monsieur, vous donner la peine de vous asseoir ?

SIMON

Volontiers, c'est un moyen de s'entendre.

Il va prendre une chaise et s'assied dessus ; puis sur un mouvement de Julie, il lui offre sa chaise et va en chercher une autre.

JULIE

Vous êtes ici, monsieur, chez Mademoiselle_Lange, artiste de la Comédie-Française ; vous occupez là une place que les plus grands seigneurs vous envieraient, et où j'ai vu souvent votre fils bien craintif et bien heureux à la fois.

SIMON

C'est pour lui enlever ce bonheur et cette crainte que vous me voyez à Paris. Je suis riche... riche de près de deux millions, je n'ai pas d'autre héritier, et je ne veux pas que sa fortune se dissipe avec une... comédienne.

JULIE, un peu irritée

Monsieur, vous êtes ici chez Mademoiselle_Lange, comédienne ordinaire du roi.

SIMON

Oui, très ordinaire.

JULIE

Assez en effet, Monsieur, pour tourner la tête à tous les hauts barons de la capitale, et à tous les fils de carrossiers de Belgique. Croyez-moi, monsieur, ne méprisez aucun état, il y a des talents qui les ennoblissent tous ; et le nom de Mademoiselle_Lange est salué en tous lieux avec amour et respect.

SIMON, à part

Elle n'est pas mal vaniteuse, la gaillarde !

JULIE

Cultive-t-on les arts à Bruxelles ?

SIMON

On cultive les roues de carrosses.

JULIE

C'est beaucoup pour aller vite, ça n'est pas assez pour aller à la gloire.

SIMON, à part

Elle a réponse à tout.

JULIE

Enfin, Monsieur pour ne pas prolonger un entretien où nous nous comprendrions difficilement, concluons... Vous voulez votre fils ?

SIMON

Oui, oui, oui !

JULIE

Prenez-y garde ; la violence réussit rarement.

SIMON

Oh ! La crainte d'être déshérité enlaidira sa belle.

JULIE

Que vous connaissez peu le coeur de l'homme... du jeune homme, surtout.

SIMON

Parbleu ! S'il était plus âgé, je tremblerais moins.

JULIE

Vous redoutez donc bien son mariage...

SIMON

Si je... Tenez, j'aimerais mieux vous épouser à sa place.

Ils se saluent.

JULIE

Voilà une déclaration à_brûle-pourpoint, et il n'est pas généreux de se faire ainsi le rival de son fils... Pourquoi êtes-vous venu après lui ?

SIMON

Après ? Mais je suis venu avant, je vous prie de le croire.

Julie le regarde en souriant.

Ah ! Pardon, j'ai dit une bêtise !

JULIE

C'est vrai.... Tenez, monsieur, signons un pacte ; gardez votre fortune, et laissez à Monsieur_Léopold son bonheur.

SIMON

Il est donc heureux ?

JULIE

Heureux de tout, d'une espérance, d'un regard, d'une parole.

SCÈNE VIII. Simon, Julie, Un Domestique.

LE DOMESTIQUE

Une lettre pour Mademoiselle_Lange.

JULIE

De qui ?

LE DOMESTIQUE

De Monsieur_Léopold.

SIMON

De mon fils ! Donnez....

Il la lui arrache, le Domestique sort.

Lisons vite !

JULIE

Mais elle n'est pas à votre adresse ?

SIMON

Oh ! N'importe.

Il lit.

« Amélie, dans une heure je cesserai de vivre ou j'aurai puni un insolent ; un sifflet a osé protester hier contre votre talent si pur, contre votre conduite si noble... J'ai frappé, j'ai donné un soufflet, je prends mes armes. Ma dernière pensée est à vous... Consolez mon père... Léopold. »

- Malheureux ! Qu'a-t-il fait ?... Si on me le tue... Ah !... Je cours !... Mais comment le rejoindre ?... Où sont-ils ?...

JULIE

Je l'ignore...

JULIE

Voyez pourtant, il y a un coeur de père dans cette poitrine de carrossier.

SCÈNE IX. Julie, Mademoiselle Lange.

MADEMOISELLE LANGE, accourant très émue

J'ai tout entendu, j'allais m'élancer... Mon_Dieu ! Quel malheur me menace encore ?

JULIE

Calme-toi, Amélie !

MADEMOISELLE LANGE

J'ai donné l'ordre à Michel d'aller à sa recherche, d'interroger tout le monde.

JULIE

Y songes-tu ! Te compromettre ?

MADEMOISELLE LANGE, avec élan

Eh ! Ne sait-on pas que je l'aime ?... Mon_Dieu ! Qu'il vive et qu'on nous sépare... N'y a-t-il pas encore du bonheur dans la pensée, puisqu'il y a de l'espérance ?... Mais la mort !... Il a frappé... Tu vois bien que je veux des consolations...

JULIE

Voyons, tous les duels n'ont pas une fatale issue ; Léopold a de l'adresse, du coeur...

MADEMOISELLE LANGE

Je le sais, mais ce n'est pas ce que je te demande... - Dis-moi qu'ils ne se battront pas, que ce duel est impossible. Si son père pouvait l'empêcher... Tais-toi, ne vient-on pas m'annoncer...

JULIE

Rien, personne... Rentre, mon amie... C'est lui !

SCÈNE X. Julie, Mademoiselle Lange, Léopold.

MADEMOISELLE LANGE, allant très vite à Léopold

Blessé ?

LÉOPOLD

Non, l'insolent !... Lui seul !... Pardon de l'inquiétude...

MADEMOISELLE LANGE, avec larmes

Mais c'étaient des angoisses mortelles, Monsieur ! Ce duel est-il fini, bien fini ?

LÉOPOLD

Mon adversaire et moi, nous nous sommes serré la main ; il viendra s'humilier à vos pieds après sa guérison.

MADEMOISELLE LANGE, avec joie

Oh ! Je le pardonne et je l'aime pour toute la douleur que je n'éprouve plus.

LÉOPOLD

Oui, tout est fini... Et ce soir, le public, revenu de son injustice comme mon adversaire, vous rendra sa faveur, ses bravos, ses couronnes.

MADEMOISELLE LANGE

Ce soir !... Vous me rappelez... Oh ! Je ne jouerai pas... Je ne pourrai pas jouer... Et je vais... Non... Toi, Julie, va au théâtre, dis-leur...

JULIE, souriant

Je sais ce que j'ai à dire... Tu es malade... Très malade... Tu ne peux voir personne... Je connais ça... Causez, chers enfants... mais ne prenez aucune résolution avant mon retour... N'oubliez pas que dans le drame que nous jouons, vous n'êtes que les amoureux, et que je conduis l'intrigue.

Elle sort.

SCÈNE XI. Mademoiselle Lange, Léopold.

MADEMOISELLE LANGE, avec tendresse

Point blessé, n'est-ce pas ?

LÉOPOLD

Non, point blessé ; j'avais trop d'avantages sur lui, je vous défendais ; puis, votre souvenir me protégeait contre le coup mortel.

MADEMOISELLE LANGE

Que vous êtes noble, Léopold !

LÉOPOLD

Je suis heureux, voilà tout.

MADEMOISELLE LANGE, avec tristesse

Et cependant un malheur nous menace, votre père est ici.

LÉOPOLD

Je l'ai appris ; il vous a parlé ?

MADEMOISELLE LANGE

Julie seule s'est trouvée avec lui ; il veut absolument que vous quittiez Paris, que vous m'abandonniez.

LÉOPOLD, avec exaltation

Veut-il aussi que je vous oublie ? Le pouvoir d'un père ne peut aller jusque-là... Je vous aime, parce qu'il était dans ma nature de vous aimer, parce que mon amour est ma vie et mon bonheur à la fois ; et vous ne m'aimeriez pas, vous, ô la plus généreuse des femmes, que je trouverais encore dans mon amour un refuge contre le désespoir.

AIR : Plaignez-moi.

Ce que j'aime en vous, ma boudeuse, Ce ne sont pas vos yeux d'azur, Votre chevelure soyeuse, Ni l'éclat de ce front si pur... Ce que j'aime en vous c'est la femme Qui soumet les coeurs à sa loi... Ce que j'aime en vous c'est votre âme, Tout ce que j'aime en vous... c'est toi ! Enfin ce que j'aime c'est toi !...

MADEMOISELLE LANGE, douloureusement

Mais si votre père vous déshérite ?

LÉOPOLD

Eh ! Qu'importe.

MADEMOISELLE LANGE

S'il vous maudit ?

LÉOPOLD

La malédiction d'un père ne s'échappe jamais que de ses lèvres.

MADEMOISELLE LANGE

Comme vous savez jeter un baume consolateur sur ma blessure encore saignante ! Mais, ne m'en veuillez pas, mon ami, votre père ne comprend guère, ce me semble, certaines délicatesses de l'âme... Il m'a écrit une lettre horrible.

LÉOPOLD

Pardonnez, c'est mon père.

MADEMOISELLE LANGE

Ses paroles ne m'ont point offensée, elles m'ont effrayée seulement, et je n'ai tremblé que devant cette volonté absolue qui tient à vous éloigner de moi.

LÉOPOLD

Nous vaincrons sa résistance.

MADEMOISELLE LANGE, avec amertume

Si pourtant elle est inébranlable ?

LÉOPOLD

Je suis plus croyant que vous, et j'espère... A-t-il appris mon duel ?

MADEMOISELLE LANGE

Oui, ici même, par votre lettre, et il est parti comme s'il avait déjà votre mort à déplorer.

LÉOPOLD

Vous voyez bien que je suis toujours son fils.

MADEMOISELLE LANGE, s'animant par degrés

Oui, son fils damné par une comédienne, car c'est ainsi qu'il m'appelle, mon pauvre Léopold... Comédienne, c'est-à-dire, être fatal à soi-même et à ceux qui nous approchent, coeur fardé comme les joues, tête folle n'ayant de pensées que celles qu'on lui prête, existence vénale dont chacun veut sa part à l'éclat d'un lustre, dont chacun se rit, que chacun a le droit d'attrister... Comédienne ! C'est-à-dire paria des grandes cités, où on ne l'accueille que pour l'amusement de tous, et dont le titre seul est un outrage... Léopold, je suis comédienne, vous voyez donc bien que vous vous dégradez par votre amour.

LÉOPOLD

Ah ! Plus vous voulez vous humilier par vos paroles, plus vous vous relevez à mes yeux... Le monde vous calomnie, je vous honore... des jaloux vous insultent, je vous défends... mon père vous repousse, je vous accueille... Soyez ma femme.

MADEMOISELLE LANGE, avec dignité

Léopold, votre amour a rempli sa tâche... C'est à mon tour à vous prouver si je vous aime... Non, je ne dois pas vous faire partager ma proscription ; non, je ne saurais vous exposer sans cesse à l'épée des insolents ; non, je ne veux pas me placer entre le fils et le père...

LÉOPOLD

Mon père ?

MADEMOISELLE LANGE

Il vous cherche... Il sait votre duel... Il s'inquiète... Il pleure... Léopold, allez le rassurer... Mon ami, ma raison l'emporte sur ma tendresse... Écoutez mes dernières paroles... que votre père approuve votre choix, et je suis heureuse de me donner à vous... qu'il persiste dans ses refus, et la maison de mademoiselle Lange vous est fermée à jamais.

LÉOPOLD

Ah ! Par pitié !

MADEMOISELLE LANGE, sévèrement

Allez retrouver votre père.

LÉOPOLD

Vous le voulez, j'obéis.

AIR : Valse de Giselle.

MADEMOISELLE LANGE

À vous aussi mon coeur.

Reprise des quatre premiers vers.

SCÈNE XII.

MADEMOISELLE LANGE, seule

Il m'en a coûté, mais j'ai rempli mon devoir... Oh ! Notre amour a tous deux est bien pur, le sien pour lui avoir rendu tous les sacrifices possibles... Le mien pour m'avoir rendue forte contre mon propre coeur.

Elle s'assied tristement.

SCÈNE XIII. Mademoiselle Lange, Julie, Mariette, une lettre à la main.

JULIE, entrant

Tu es très malade... L'affiche va l'annoncer à tout Paris... Mais, où donc est notre amoureux ?

MADEMOISELLE LANGE

Il est parti, et je lui ai fait comprendre qu'il ne devait plus revenir.

JULIE, follement

Ma foi, si tu veux que je te le dise, tu as eu tort ; un fils est un fils, c'est vrai, mais un père est aussi un père ; et si l'un doit souvent obéir, l'autre ne doit pas toujours commander.

MADEMOISELLE LANGE

Mariette, l'as-tu vu quand il sortait ?

MARIETTE

Sans doute, et il disait comme ça : ô malheur ! Mon coeur est brisé, et puis il a levé les yeux au ciel, et puis encore il a ajouté :

Avec emphase.

Et pourtant, elle m'aime !

MADEMOISELLE LANGE

Il avait raison.

MARIETTE

Quand j'aime quelqu'un, moi, je ne le mets pas à la porte, ça n'entre pas dans mes moeurs.

JULIE

Cette fille a plus d'esprit que toi.

MADEMOISELLE LANGE

Elle a moins de raison... Il m'a compris, lui... Il m'a obéi.

JULIE

Je le crois bien... Ordonne-lui d'aller détrôner l'Empereur_du_Céleste_Empire, et demain il partira pour le pays des magots.

MARIETTE

Tiens... et moi qui oubliais... Une lettre pour vous, Mademoiselle.

JULIE

Il parait que c'est le jour aux missives.

MADEMOISELLE LANGE, l'ouvrant

De Monsieur_le_comte_de_Mauléon... de son adversaire ; je ne sais si je dois...

JULIE

Je n'ai pas tes scrupules, moi.

Elle lit.

« Mademoiselle. »

Parlé.

À la bonne heure, il ne t'appelle pas comédienne, celui-là.

Lisant.

« Un pardon, un oubli, c'est tout ce que j'implore ; hier je fus coupable, mais je souffre moins de ma blessure que de celle que Léopold a reçue de moi. »

MADEMOISELLE LANGE, effrayée

Il est blessé !... Et il se taisait !...

JULIE, continuant de lire

« Je guérirai moins vite de son bras que de ma poitrine... Pardon encore une fois, Mademoiselle, pour le sacrilège dont je suis doublement puni... »

MADEMOISELLE LANGE, prenant la lettre et appelant

Mariette ! Mariette !...

Mariette parait.

JULIE

Que fais-tu ?...

MADEMOISELLE LANGE, à Mariette et écrivant

Tu vas porter cette lettre.

JULIE

À Monsieur_le_comte_de_Mauléon ?

MADEMOISELLE LANGE

Non... à lui.

Elle écrit et lit en même temps.

« Léopold, ma tendresse n'est plus un mystère pour vous... Il faut que tout le monde la connaisse... Vous avez été blessé pour moi ; je veux vous voir, vous témoigner toute la reconnaissance dont mon âme est remplie... Accourez, je vous attends. »

Elle plie la lettre.

Ah ! Je me révolte, à la fin... Tiens, Mariette, va...

Mariette sort avec la lettre. Avec chaleur.

N'est-ce pas, Julie, qu'il faut céder à une passion qui se témoigne par tout ce qu'il y a de noble et de généreux, par les sacrifices de toute sorte, par la discrétion dans le dévouement ? N'est-ce pas qu'un tel amour doit s'avouer à tous, au grand jour, sans honte et sans regret ?

JULIE

À la bonne heure donc !... Les préjugés, mon Amélie... Il faut les fouler aux pieds... Pour les âmes bien trempées, ce sont des esclaves et non, des despotes !

AIR : Le luth galant.

Soupirs et pleurs ne sont plus de saison, Au monde entier tu dois cette leçon... Sachons nous relever devant qui nous offense, Rappelle-toi ce vers rempli de circonstance : L'injustice à la fin produit l'indépendance. Voltaire avait raison, Il a toujours raison.

Moi, vois-tu, j'épouserais un duc, un prince, un roi... Un empereur !... Si je l'aimais.

MADEMOISELLE LANGE

Ah ! Que tu es heureuse de prendre tout gaiement, d'envisager les plus graves événements de la vie avec. cette tranquillité !

JULIE

À la ville comme au théâtre, le genre sérieux ne me va pas... Je serais pitoyable dans le rôle d'Hermione.

SCÈNE XIV. Les mêmes, Mariette.

MADEMOISELLE LANGE, voyant entrer Mariette

Eh bien... L'as-tu vu ?... Qu'a-t-il dit ?... Va-t-il venir ?... Ma lettre...

MARIETTE

Il ne l'a pas lue.

MADEMOISELLE LANGE

Que dis-tu ?...

MARIETTE

Monsieur son père était là... Je présente votre poulet... Crac !... Le carrossier s'en saisit... Cet homme-là a la fureur de vous arracher les lettres des mains...

Grossissant la voix.

Soubrette,qu'il me dit de sa douce voix, va annoncer ma visite à ta maîtresse, cela la flattera... J'ai voulu répliquer, il m'a fait tourner sur mes talons, et me voici.

MADEMOISELLE LANGE

Son père !... Je ne veux pas le voir !...

JULIE

Et tu as raison... Charge-moi des affaires de ton coeur... Laisse-moi avec le carrossier.

MADEMOISELLE LANGE

Je m'en rapporte à ton amitié.

MARIETTE, au fond

Entendez-vous ces gros pas qui montent l'escalier ? C'est notre homme !

MADEMOISELLE LANGE

Je te laisse.

MARIETTE

Moi, je me sauve.

JULIE

Moi, je reste...

La porte s'ouvre.

Voici la tempête !...

SCÈNE XV. Julie, Simon.

SIMON, arrivant très joyeux et riant

Eh bien !...

JULIE

Eh bien ?...

SIMON

Eh bien, je viens de l'apprendre... Il s'est battu !...

JULIE

Qui ?

SIMON

Lui.

JULIE

Qui, lui ?

SIMON

Mon fils, mon César de fils, mon Alexandre de fils !... Il est sorti vainqueur de la bataille... Il a percé son adversaire de part en part, et je vais l'écrire à tous mes amis de la Belgique. Les journaux en parleront, n'est-ce pas ?...

JULIE

Plutôt deux fois qu'une.

SIMON

Oh ! Les braves journaux ! Quel noble fils !... Je l'ai embrassé déjà, je l'embrasserai encore de bon coeur.

JULIE

Et moi, donc !

SIMON

Comment, vous aussi ?

JULIE

Sans doute !... À Rome, les vestales embrassaient les vainqueurs.

SIMON

Oui, les vestales... Mais tout vainqueur qu'il soit, il a été blessé, et vous comprenez bien que pour votre bon plaisir, pour lutter avec tous vos godelureaux, je ne veux pas lui laisser continuer ce genre d'exercice... Il est certain que vous êtes belle, que vos yeux sont beaux, que votre bouche est ravissante, que votre taille est divine... Mais vous n'êtes pas de ces... Romaines dont vous parliez tout à l'heure, et vous pourriez sauver mon fils sans l'épouser...

JULIE

Je ne comprends pas. Si vous m'aidiez un peu ?

SIMON

Je le veux bien... Attendez... J'y suis... Une idée !...

JULIE

Une idée à vous ?

SIMON

À moi.

JULIE

Vous m'étonnez !

SIMON

Je m'étonne aussi... Êtes-vous riche ?...

JULIE

De mon talent.

SIMON

Je comprends... Elle meurt de faim... Aimez-vous l'or ?

JULIE

J'aime mieux la gloire...

SIMON

Maigre chère !... Voyons, si je vous offrais la somme de cent_mille livres ?...

JULIE

Je refuserais !

SIMON

La somme de deux_cent_mille livres ?

JULIE

Je refuserais.

SIMON

La somme de trois_cent_mille livres ?

JULIE

Quelle bête de somme !...

SIMON

Ainsi donc, rien ne peut vous toucher, rien ne peut vous convaincre ?... Si j'allais jusqu'à cinq cent mille livres ?...

JULIE

Vous ne seriez pas plus heureux...

SIMON

C'est fini... La cervelle est détraquée !...

À lui-même.

Il n'y a donc pas moyen de sauver ce pauvre enfant !... Eh bien, si, il y en a un !... Une seconde idée !...

JULIE

Encore de vous ?

SIMON

Encore de moi.

JULIE

Quel génie !

SIMON

Vous m'illusionnez.

JULIE

Avez un H ?

SIMON

Avec vos yeux. Y a-t-il près d'ici un notaire ?

JULIE

À deux pas, vis-à-vis.

SIMON

Son nom ?

JULIE

Maître_Godin.

SCÈNE XVI. Simon, Julie, Mariette.

SIMON

Maître_Godin...

Allant écrire.

Faites venir votre soubrette, je vous prie.

JULIE, sonnant

Qu'est-ce qu'il rumine ?

MARIETTE

Voici, Mademoiselle.

JULIE

Attends... Monsieur_Simon prépare quelque folie nouvelle.

SIMON

Tenez, péronnelle, portez ceci à Maître_Godin, le notaire, et revenez aussitôt.

Péronnelle : Terme de dénigrement. Jeune femme sotte et babillarde. [L]

MARIETTE

Pardon, Monsieur, j'obéis à qui me paye.

SIMON

C'est juste...

Il lui donne des pièces d'or.

MARIETTE

À la bonne heure !... Ça vaut mieux que des rebuffades !... Mademoiselle, je crois qu'il est en progrès.

SIMON

Voilà qui est fait !

JULIE

Qu'est-ce qui est fait ?

SIMON

Vous le saurez tout à l'heure. Mais d'abord, veuillez me répondre.

Se posant devant Julie.

Comment me trouvez vous ?

JULIE

D'où ?

SIMON

De la cime.

JULIE

Les yeux camards, le nez bien fendu, le front parfaitement orné... Ah ! Pardon ! Il y a amphibologie...

Camard : Qui a le nez plat et écrasé. [L]

Amphibologie : Arrangement des mots d'où résulte un sens douteux. [L]

SIMON

Bravo ! Et de la base ?

JULIE, regardant à ses pieds

Qu'est-ce que c'est que ça ?

SIMON

Des souliers.

JULIE

Des bateaux plats, Monsieur, dans lesquels on peut faire une descente en Angleterre.

SIMON

Il est certain que je n'ai pas un pied mignon comme le vôtre. Mais n'importe. Dès ce jour, je prends le meilleur coiffeur de la capitale, le meilleur bottier, le meilleur tailleur, le meilleur professeur de bon ton.

AIR :

J'aurai demain, mademoiselle. Un habit de drap superfin, Un gilet du plus beau modèle, Une cravate de satin. C'est toute une métamorphose, En large, en long, en haut, en bas ; Oui, j'aurai l'air de quelque chose...

SIMON

Voyez-vous, c'est téméraire, ce que je vais faire là ; mais mon fils avant tout... Voulez-vous me prendre pour mari ?

JULIE

Vous le rival de votre fils ?

SIMON

C'est pour le sauver ; si vous l'aimez vous devez m'accepter.

JULIE

Vous trouvez donc qu'une comédienne...

SIMON

Oh ! Une comédienne comme vous a son mérite, et puis j'ai besoin d'oublier ma première femme.

JULIE

Elle n'était pas comédienne ?

SIMON

Elle était bordeuse_de_chapeaux. Voyons... M'acceptez-vous, moi et mes millions ?

JULIE, minaudant

Et votre fils ?

SIMON

Pour lui cinq ou six_cent_mille livres au moins.

JULIE

Il aura de quoi se consoler.

SIMON

Est-ce fait ?

JULIE

Il m'accusera d'ingratitude, de félonie, de cupidité.

SIMON

On pardonne aisément à qui nous sauve la vie.

JULIE

Vous êtes pressant.

SIMON

C'est que je suis pressé.

JULIE

Et qui me répondra de la sincérité de votre parole ?

MARIETTE, entrant

Voici la réponse.

SIMON, prenant le papier

Qui vous répondra de la sincérité de ma parole ?... Ma signature.

JULIE

Par devant notaire.

SIMON

La voilà...

Il signe.

C'est paraphé, votre nom seul est en blanc... Signez.

JULIE

Au fait, c'est original, j'aime l'impromptu... Et puis ça arrange tout.

SIMON

C'est dit ! C'est fait !

JULIE

C'est fait.

SCÈNE XVII. Julie, Simon, Léopold.

LÉOPOLD

Mon père !

SIMON

Ah ! Te voilà !

LÉOPOLD

Oui, j'étais impatient, j'attendais... Et je viens savoir...

SIMON

Ce qui se passe ? Eh bien, mon garçon, il y a du nouveau... Oh ! Tu vas être bien surpris, tu vas tomber des nues.

LÉOPOLD

Cédez-vous à mes désirs ?... Me permettez-vous de reparaître en ces lieux ?

SIMON

Tant que tu voudras, mon enfant, tu as le droit de rester chez nous.

LÉOPOLD

Chez nous ?

SIMON

Chez moi.

LÉOPOLD

Comment !

SIMON

Oui, mon ami, j'épouse ton épouse.

LÉOPOLD

Que dites-vous ?

SIMON

La vérité.

LÉOPOLD

C'est impossible.

SIMON

Il est possible que ce soit impossible, mais cela est.

LÉOPOLD

Cela ne sera pas.

JULIE

C'est un fait accompli, Monsieur, voici l'acte.

LÉOPOLD

Je le mettrai en lambeaux.

SIMON

Tu n'y toucheras pas.

LÉOPOLD

Mais, vous avez plus de deux fois mon âge.

SIMON

Mais j'ai plus de dix fois ta fortune.

LÉOPOLD

Mademoiselle_Lange n'aspire qu'à un coeur.

SIMON

Et à deux millions.

LÉOPOLD

Vous la calomniez, mon père.

SIMON

'acte est consenti, conclu, ratifié.

LÉOPOLD

Ah ! Ce serait la plus infâme trahison du monde !... Je vais de ce pas...

SIMON

Mais, Mademoiselle, dites-lui donc que vous acceptez ma main, que vous voulez être ma femme.

LÉOPOLD, revenant sur ses pas

Eh ! Quoi... Vous épousez mon père ?

JULIE

Oui, Monsieur.

SIMON, à part

Il va la tuer.

LÉOPOLD

Et le contrat ne peut être résilié...

JULIE

Rien ne peut l'anéantir.

SIMON

Il va l'anéantir.

LÉOPOLD

Dès lors, je suis libre de me marier aussi ?

SIMON

Oui, mais pas avec ma femme.

LÉOPOLD, l'embrassant

Ah ! Mon père, mon excellent père ! Que Dieu protège votre union, qu'il vous donne une postérité aussi nombreuse que les grains de sable de la mer.

SIMON

Allons, pas d'exagération.

À part.

Il perd la tête, il est fou.

LÉOPOLD

Et vous, Mademoiselle, rendez le bienheureux ; c'est le père le plus tendre...

JULIE

J'en fais mon affaire.

SIMON, à part

C'est fini, il a des papillons au cerveau.

LÉOPOLD, appelant

Amélie ! Vite, vite, le bonheur est ici !

SCÈNE XVIII. Léopold, Simon, Julie, Mariette, Mademoiselle Lange.

MADEMOISELLE LANGE

Le bonheur, dites-vous ?

LÉOPOLD, avec joie

Oui, un bonheur immense, ineffable.

SIMON, à part, regardant Mademoiselle Lange

Quelle jolie personne !

LÉOPOLD

Mon père épouse Mademoiselle... Je vous bénissais tout à l'heure, mon père, j'attends de vous le même bienfait, je vous présente Mademoiselle_Lange.

SIMON

Ciel ! Et ma femme ?...

JULIE

Un démon ! Julie_Candeille.

SIMON

J'épousais, et je ne savais pas le nom de ma femme ?

MARIETTE, à part

Jugé !...

JULIE

Un honnête homme n'a que sa parole... et sa signature... que voilà !

SIMON, regardant Julie et Mademoiselle Lange alternativement

À la bonne heure, et tout bien considéré, l'une vaut l'autre... Ai-je perdu ?... Ai-je gagné ?... Ma foi ! Au petit bonheur.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica