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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Comédie-Proverbe en un Acte

Ca n'en Est pas ou Tout ce qui Reluit n'est pas or

Louis-François Archambault· créée en 1779· 12 personnages

première le 23 décembre 1779 au Théâtre des Variétés-Amusantes à Paris.

Personnages

  • JANOT
  • DODINET, rat-de-cave
  • RAGOT, fripier
  • MADAME RAGOT
  • SIMON, savetier
  • SUZON, sa fille
  • PERRETTE, fille de boutique de Simon
  • UN CLERC DE COMMISSAIRE
  • UN PHILOSOPHE
  • UN ORFÈVRE
  • UN CLERC DE NOTAIRE
  • UN CABARETIER

SCÈNE I. Janot, Dodinet.

JANOT

Oui, mon ami, fais-moi compliment, que je te dis, de ça, parce que c'est pas de ces choses qui arrivent deux fois dans la vie d'un homme, da ! de faire sa fortune tout d'un coup.

DODINET

Oh ! Oui : t'as raison. T'es ben là ; faut t'y tenir.

JANOT

Comment, que tu dis donc, toi ? Je suis ben là ! Où çà ? Dans c'te rue qu'i' faut que je me tienne ?

DODINET

Eh ! Non, chez c'te comtesse où ce que te vl'à habillé comme un Monsieur.

JANOT

Bah ! C'est rien que tout ça : si tu me voyais donc avec c'te belle robe qu'all' m'a donnée pour ma veste, de c't attrape de Mam'selle Suzon, chez le dégraisseur, c'est ben aut' chose ! Va !

DODINET

Oh ! Je crais ben que c'est une bonne condition : avec les grandes dames y a toujours quéque chose à gagner, mêmement c'est ben par le canal d'une comme ça que je me suis tobtenu l'emploi que j'ai.

JANOT

Ah ! Dame, c'est que t'es remuant, toi ! V'là ce qu'i faut, et c'est ce qui fait que ton chemin est fait. Pour moi, tout ce que j'en veux faire est fait, en fait de service.

DODINET

Comment donc ça ?

JANOT

Eh ben ! Dame, tu n'entends pas ce que je te dis, de m'en faire un, au sujet du bonheur que j'ai, qui soit ben tourné, de compliment.

DODINET

Queu bonheur donc qui t'arrive ?

JANOT

I' m'arrive, mon ami, que je vas mettre la comtesse sur le pavé.

DODINET

Sur le pavé !

JANOT

Oui : j'y vas rendre sa condition et l'y dire qu'alle en cherche un autre.

DODINET

Et quéque tu vas devenir après, toi ?

JANOT

Moi ! Je me ferai grand seigneur.

DODINET

Oh ! Tu ne serais pas le premier qu'on aurait vu faire ce chemin-là aussi vite : mais encore i' faut des fonds pour ça.

JANOT

Des fonds ! Est-ce que je n'en ai pas donc, dis-moi, aussi ben qu'un autre, des fonds ?

DODINET

Dame ! Faut savoir.

JANOT

Oh ! C'est tout su, va. Et toi, je ne veux pus que tu sois là un rat... Comme tu m'as dit, de quoi donc ?

DODINET

De cave.

JANOT

De cave ! Oui, rat-de-cave. Je te fais mon intendant : je ne te donnerai pas de gages, mais ce que tu prendras sera pour toi.

DODINET

Oh ben ! Laisse faire, va, je ne serai pas le plus mal partagé.

JANOT

Oui-da ! Mais à condition que quand tu m'auras ruiné, tu me prendras pour intendant à ton tour.

DODINET

Ah ! C'est juste : je te donnerai ta revanche...

JANOT

Et moi je reprendrai le tout.

DODINET

Mais dis-moi donc un peu, Janot, est-ce que t'es devenu fou depuis quéque temps ?

JANOT

Non pardine pas : au contraire, va.

DODINET

As-tu été heureux à queuque jeu !

JANOT

Non, je ne sais jouer qu'à la bête, et comme je la mettais toujoux, ça m'en a dégoûté.

DODINET

Mais il y a des jeux d'adresse.

JANOT

Oh ! Non : je n'y suis pas heureux à ceux-là.

DODINET

Tu as donc gagné à la Loterie ?

JANOT

À la Loterie ! Eh ! Tu sais bien que je n'y mets pas, et M. Ragot dit qu'on n'y peut pas gagner sans ça...

DODINET

Il faut donc que tu aies volé tes maîtres, car voilà à peu près tous les moyens de s'enrichir que je connaisse, moi.

JANOT

Bon ! Y en a pourtant d'autres.

DODINET

Lesquels donc ?... Tu ne connais pas d'aut' fille que Mam'selle Suzon, toi : ce n'est pas par là que tu...

JANOT

Oh ! Non. N'y a pas de ça dans mon affaire : c'est bon jeu bon argent.

DODINET

Explique-moi donc ça, mon ami, car je n'y comprends rien.

JANOT

Écoute, Dodinet, ne va pas conter ça à tout le monde, da.

DODINET

Oh ! N'aie pas peur.

JANOT

C'est un secret au moins, et fort encore.

DODINET

Pardine ! je le crois ben : dis-le donc.

JANOT

Imagine-toi, Dodinet, j'ai trouvé... Je crains qu'i' n'y ait zici quéqu'zun qui nous écoute.

DODINET

Non, non. I' n'y a personne : dis ben vite. T'as trouve...

JANOT

J'ai trouvé un morceau... comment qu'on appelle ça ?... D'or... Un magot... Un nigaud... Dodinet, dis donc.

DODINET

Nigaud toi-même, bête : c'est un lingot que tu veux dire.

JANOT

Oui, un lingot, gros comme mon poing d'or...

DODINET

Massif ?

JANOT

Eh ! Oui, je te dis, dans une carrière, massif, auprès de Vaugirard.

DODINET

Ah ! Mon cher ami, mais c'est une fortune immense que ça.

JANOT

Pardine ! Je te le disais ben.

DODINET

Mais où ce que tu l'as mis, montre-le-moi donc ?

JANOT

Pas si bête que de porter ça sur moi : c'est lourd comme tout ; et pis j'aurais qu'à le perdre. Je l'ai caché dans ma paillasse.

DODINET

C'est un trésor que ça, Janot ; mais dis donc, es-tu ben sûr que c'en est de l'or ?

JANOT

Si c'en est ! Ah ! Vraiment, je m'y connais p't-êt'. Crais-tu que j'ai été élevé comme toi dans une boîte ! Et pis tu ne sais donc pas ? Depis que j' demeure cheux c'te comtesse, j'en magne et remagne tous les jours. C'est pas comme cheux M. Ragot, qu'on n'y magne que de la mitraille : je me salissais les doigts avec ses pièces grises... Ah ! Çà, dis donc, Dodinet, je veux faire une fin, queu qu'tu me consellles ?

DODINET

Écoute : t'as de l'instinct, faut te pousser dans le monde.

JANOT

Eh ben ! Oui : mais faut savoir par queue porte que j'y entrerai !

DODINET

Mais faut te marier, mon ami, c'est là la grand'porte, c'est celle-là qui mène à tout. À présent que t'as du bien, tout le monde te jettera ses filles à la tête.

JANOT

Oui, pourvu que ça ne m'y fasse pas de mal.

DODINET

Ah ! Dame, ça se pourrait bien, mais on n'y regarde pas de si près, et pis y a du remède à tout. Dis-moi, as-tu encore de l'inclination pour Mam'selle Suzon ?

JANOT

Mam'selle Suzon ? Non. C'est une affronteuse qui m'a mis dedans, vois-tu. Je ne l'i pardonnerai jamais, et pis c'est la fille d'un savequier. Je ne suis pas fier, mais ça ne m'irait pas.

DODINET

T'as raison : te v'là à même de choisir, faut en profiter. Aimerais-tu pas mieux la fille de boutique du dégraisseur ?

JANOT

Ah ! C'te fille que j'y avais parlé pour ses mailles, que je devais l'i en reprendre par le moyen de ma soeur dont que je l'i ai toffert son service en fait de couture ?

DODINET

Oui, celle-là.

JANOT

Ah ! C'est encore d'un méquier ben bas, qu'en dis-tu ? Ben sale, Dodinet ? I' me faut pus haut que ça.

DODINET

Dame ! Qui done veux-tu prendre au bout de tout ?

JANOT

Veux-tu que je te le dise ?

DODINET

Eh ! Pardine ! Je te le demande exprès.

JANOT

Eh ben ! quiens, c'est Mam'selle Courtois, la femme de chambre de la comtesse.

DODINET

Oh ! Diable, t'es ambitionneux.

JANOT

Ah ! Dame ! Moi, v'là comme je suis, vois-tu ! C'est comme dit c't aut', quand on prend du galon on n'en saurait trop prendre.

DODINET

C'est fort ben pris à toi : mais c't femme de chambre voudra-t-elle te le laisser prendre son galon ?

JANOT

Pardine ! si elle le voudra ! ah ! Que oui, va : que de reste encore. Je l'i fais, tous les jours, sans que ça paraisse, des petits plaisirs qu'all' en est ben aise comme tout, que je l'i galope pour des commissions depis le matin jusqu'au soir, qu'all' me donne ! Tu crois que ça ne la tentera pas, sous ma palliasse, en or fin ?...

DODINET

Ah ! Oui, t'as raison. Je n'y pensais pas moi : ça prévient ben les gens à prendre du goût ça.

JANOT

Oh ! Oui. Je te dis qu'all' m'aimera p'têt' que trop. Mais quoique ça, je veux ben faire les choses. Charge-toi de ça, toi, Dodinet, tu seras mon garçon d'honneur... Faut que je propose à Mam'selle Courtois, ma future, un grand repas, pour signer au cabaret le contrat de mariage, au coin de la rue que tu connais, où que je nous rassemblerons tous, pas vrai ?

DODINET

Je veux ben, moi : quoi que tu veux que je fasse ?

JANOT

Pendant que je vas aller l'y reporter son habit, à la comtesse, de jockey, et pis que j'inviterai Mam'selle Courtois à çall' fin de l'i conter ça en douceur, faut que t'ailles, toi, au cabaret commander le repas.

DODINET

Pourquoi que tu n'y vas pas toi-même ?

JANOT

Oh ! Non, toi, ça vaut mieux, parce que t'es pus connu que moi. Et pis avec ton épée, ça en impose.

DODINET

Eh ben ! Allons : j'y vas.

JANOT

Écoute donc, Dodinet, me conseilles-tu d'inviter Monsieur Ragot et sa femme ? Ça les f'ra bisquer de me voir heureux. Qu'en dis-tu ?

DODINET

Oui, c'est ben imaginé : j'en rirons.

JANOT

Eh ben ! C'est dit, tu les iras cherçher de ma part, et pis Mam'selle Suzon avec son père, et pis la fille de boutique du dégraisseur. Quand on est en train, ça ne coûte pas davantage, pas vrai donc ! Moi, je vas amener Mam'selle Courtois, et pis quand je les verrai toutes les trois, je saurai pour laquelle je me déterminerai, car avec ces filles ça va et ça vient, on ne sait jamais à quoi s'en tenir.

DODINET

Écoute, Janot, j'ai un de mes amis qui est clerc de notaire que je connais, je l'inviterai aussi pour qu'il se trouve au repas et qu'il te dresse le contrat tout prêt : entends-tu ?

JANOT

C'est bon. Va toujours commander le repas, v'là qu'est dit. Le rendez-vous est au cabaret : les premiers venus y attendront les autres.

Dodinet entre au cabaret.

SCÈNE II.

JANOT, seul

Ah ! V'là pourtant que le bonheur commence à m'en vouloir un p'tit peu. Ah ! Dame ! Aussi, comme on dit, on n'est pas né coiffé pour rien. Mais pour en revenir là-dessus, en parlant de mariage, c'est-i' un bonheur que d'être né coiffé ? Oh ! Pardine, sûrement. Une fois que la coiffure est faite, n'y a pus de danger ; mais pendant que je rêve là, moi, m'est avis que c'est M. Ragot qui détourne la rue là-bas, avec sa redingote et sa perruque. Oui, ma fine, je le reconnais à ses tableaux, qu'i' vient de quéque inventaire. Faut que je fasse mon fier, voir un peu si i' me reconnaîtra, moi, sous c't habit-là.

SCÈNE III. Janot, Ragot le heurte en passant.

JANOT

Eh ben ! Quoi que c'est donc ! Vous pouvez pas prendre garde sur qui que vous marchez.

RAGOT

Ah ! Monsieur, pardon. C'est pas ma faute.

JANOT

Si fait, c'est vot' faute. Quand on marche dans les rues faut avoir les yeux partout.

RAGOT

Eh ben ! Monsieur, je ne l'ai pas fait exprès, là.

JANOT, aparté

C'est bon. I' ne me reconnaît pas. Ce que c'est que de nous ! Comme un habit change le monde !

Haut.

Eh ! Dites donc, bonhomme, est-ce que vous seriez peintre ?

RAGOT

Non, Monsieur.

JANOT

Ah ! Vous êtes barbouilleur en cul-de-sac ?

RAGOT

Non, Monsieur, ni l'un ni l'autre.

JANOT

Ni l'un ni l'autre ? Et pourquoi donc faire que vous avez ces tableaux ?

RAGOT

Monsieur, c'est que je viens de les acheter.

JANOT

Vous vous y connaissez donc ?

RAGOT

Oh ! Comme ça, pas trop.

JANOT

Eh ! Pourquoi donc que vous les achetez si vous ne vous y connaissez pas ?

RAGOT

C'est pour les revendre à d'autres qui s'y connaîtront encore moins que moi.

JANOT

En avez-vous ben, des chalands ?

RAGOT

Dieu merci ! Je n'en manque pas.

JANOT

Comme ça, c'est un bon commerce que le vôtre.

RAGOT

Mais y a des temps que ça n' laisse pas qu' d'aller.

JANOT

Oui, suivant les dupes, pas vrai ?

RAGOT

Oh ! Monsieur, faut qu'i' y en ait des uns et des autres.

JANOT

Eh ben ! Voyons. Comben me vendrez-vous l'original de c'te copie-là ?

RAGOT

Copie ! Oh ! Je ne l'ai pas encore payé pour ça. Mais à propos de copie, vous m'avez ben l'air vous d'être la copie d'un certain original que j'ai connu, i' n'y pas ben longtemps.

JANOT

Oh ! De ça, par exempe, vous vous trompez : je suis ben original moi-même, et pus sûr que vot' tableau encore.

RAGOT

Comment se pourrait-i' faire que...

JANOT

Faut ben que ça se puisse, pisque ça est, et c'est pas un meuble d'inventaire, non-da, fait pour vot' boutique, au moins.

RAGOT

Ah ventrebleu ! Nous y v'là, c't habit-là me trompait, mais je te reconnais à ton paroli.

JANOT

Eh ben ! Oui, chacun a son parlement. Après, de quoi que vous en voulez dire ?

RAGOT

Dire ! Mais qu'on voit ben que c'est pas toujours les honnêtes gens qu'avons le pus de bonheur, pisqu'un p'tit gueux comme toi a trouvé des ressources.

JANOT

Petit gueux ! Ah ! Ça, mais, Monsieur Ragot, est-ce que que vous croyez encore être du temps que je vous allais chercher au four votre souper de deux sous, donc ? Dame ! C'est que c'est ben changé du d'pis, au moins.

RAGOT

Oui, c'est ce qui me paraît. Qué que tu fais donc à présent ?

JANOT

Oh ! Dame ! Ce que je fais ? Je fais fortune : v'là ce que je fais.

RAGOT

Diable ! C'est un bon métier ça.

JANOT

Pas vrai ! Eh ben ! Sans rancune. Je me marie aujoud'hui, ou ben à peu près toujours. Si je n'allons pas jusqu'a définition finale, j'irons ben jusqu'aux accordailles. Je faisons un festin pour ça, et je viens vous inviter du gueulton, si le coeur vous en dit, pour en être le témoin.

RAGOT

Ben volonquiers, mon enfant : j'ai toujours eu de l'amitié pour toi. Je suis charmé de ton bonheur. Où que ça s' fera.

JANOT

Pardine ! Ici près. Tenez, là, au cabaret du coin, où ce que tout est déjà commandé. Allez-vous-y-en ; tout de suite : vous boirez un verre de vin en attendant la compagnie, que j'avons fait mettre au frais, à quinze sous, là, aux barreaux verts.

RAGOT

C'est bon, mon ami, je m'y en vas : mais dis donc, ne va pas me laisser longtemps là en affront, au moins, car i' n'y a rien qui ennuie et qui soûle plus vite que de boire tout seul.

JANOT

Oh ! Vous aurez bientôt compagnie, et pis Dodinet, donc ! Que vous allez trouver là... Et pis, que ne faites-vous une chose ? Allez chercher Mme Ragot : faut ben qu'elle s'en ressente aussi. Pardine ! Dans une fête, comme on dit, pus y a de monde et pus y a de personnes.

RAGOT

C'est ben dit, Monsieur Janot. J'allons chercher not' ménagère, et je ne tarderons pas à vous faire honneur. Justement all' m'attendait pour déjeuner, ça l'i viendra comme mars en carême.

JANOT

Écoute, faut l'i faire une frime : ne l'y parlez pas de moi. Faut dire que c'est un monsieur qui la demande pour voir comme all' prendra la chose.

RAGOT

Oh ! Elle a bon coeur : elle prendra tout bien.

JANOT

Tant mieux ! All' ne m'en veut pus, donc ?

RAGOT

Ah ! Pardi ! Oui. Vous ne serez pas sitôt à table ensemble qu'alle ne songera pus qu'à boire et à manger.

JANOT

Ah ! Je le crais. Y a des familles comme ça. La not' était ben tranquille aussi, sinon que queuque fois mon père et ma mère vouliont s'étrangler, et pis mon frère et mes soeurs s'arrachaient les yeux ; moi, quand je voyais ça, j'allais chercher la soupe. Les v'là tout d'un coup qui tombaient sur l'écuelle, d'un silence que vous auriez entendu grouiller une souris, avec leurs cuillers, qui n'en perdaient pas une goutte.

RAGOT

Ah ! Ben, va, ma femme est ben comme ça, avant qu'all' boude contre son ventre... Et pis d'ailleurs avec les honnêtes gens, la rancune est bientôt passée. Sans adieu, Monsieur Janot, avant peu, j'allons boire à vot' sante.

Il sort.

JANOT

De tout mon coeur, et grand bien vous fasse et à moi aussi.

SCÈNE IV.

JANOT

Bon ! I' fait semblant, à cause du vin qu'i' va boire, de faire semblant de rien, mais, dans le fond, i' fume, je le vois ben, moi. Tant mieux ! Ça fait toujours plaisir de faire envie aux autres. Mordine ! Quand ça ne serait pas vrai que ça serait véritable d'avoir trouvé ce que j'ai trouvé, j'en ferais toujours le semblant par exprès pour leur faire la nargue. Il m'a paru qu'il en avait le nez pus long, M. Ragot, qu'à l'ordinaire, d'un pied. Pendant que je suis en train, faut encore que j'en fasse une, pour voir un peu comment que ça fera. Me v'là devant la boutique du père de Mam'selle Suzon, faut que je l'invite aussi à ce repas, afin d'y donner un crève-coeur. C'est ben pensé : je suis sûr que ça va le faire enrager. Voyons ça. Approchons.

SCÈNE V. Janot, Simon.

JANOT

Ah ! Le v'là qui travaille. Faut que je le rebute un peu. Parlez donc, l'homme, est-ce pas ici qu'il demeure un savetier... Un malheureux ?

SIMON

Monsieur...

JANOT

Un ivrogne... Un drôle ?

SIMON

Monsieur...

JANOT

Hein ? Qué que tu dis ?

SIMON

Rien, Monsieur. Je demande ce que Monsieur demande.

JANOT

Oh ben ! La demande que Monsieur demande, c'est pour te demander si tu n'es pas savetier.

SIMON

Eh ! Pardine, vous le voyez ben.

JANOT

Comment ! Je le vois ben. Est-ce que je suis fait pour me connaître à un métier aussi bas, aussi vilain, aussi dégoûtant, aussi malpropre...

SIMON, à chaque sottise

Monsieur ! Monsieur ! Monsieur !...

JANOT

Allons, allons, pas de réplique. T'es savetier, v'là qu'est fini. Je viens te commander de l'ouvrage pour te faire gagner ta vie, parce qu'il faut que tout le monde vive.

SIMON

Ah ! Monsieur, je vous remercie de tout mon coeur. De queu part que c'est-i', s'il vous plaît ?

JANOT

C'est de la part d'une comtesse, tel que tu me vois.

SIMON

D'une comtesse ! Ça n'est pas vous par hasard ?

JANOT

Moi, la comtesse !

SIMON

Non, pour qui i' faut travailler ?

JANOT

Non, non : c'est une remonture qu'il faut faire à son postillon, pour ses bottes, qu'all' attend après.

SIMON

Eh ben ! Les avez-vous là ?

JANOT

Non : je ne les ai pas dessus moi ; mais c'est tout d' même, vous n'avez qu'à les venir prendre ou ben emporter votre boutique pour les raccommoder à l'hôtel.

SIMON

Comment ! Que j'emporte ma boutique ? Mais, Monsieur, pardon, excuse ; sus vot' respect, révérence parler, le nom n'est pas une offense ; mais ne seriez-vous pas un petit coquin que j'ai teu l'honneur de rosser y a quéque temps pour des vitres qu'l' m'avait cassées ?

JANOT

Ah ! Au sujet de quéque chose qu'on lui avait jeté, pas vrai ?

SIMON

Tout juste.

JANOT

Comment ! Est-ce que vous avez encore ça sus l' coeur, vous ?

SIMON

Moi, non. Je n'y pense pus, sinon que ça m'en rappelle ; mais, au bout de tout, c'est donc vous-même ?

JANOT

Oui-da, c'est moi : mais je sis ben nettoyé du d'pis c' temps-là, va.

SIMON

Eh ! Jarni ! Il y paraît, vous v'là prope comme un sou. Qu'est-ce qui vous arrange donc si ben à présent ?

JANOT

Oh ! C'est chez une comtesse. Comme je t'ai dit, y a là un homme qu'a soin de moi, que j'ai sa protection.

SIMON

Qu'est-ce que c'est que c't homme-là ?

JANOT

Oh ! Un homme d'importance : c'est lui qui mène toute la maison.

SIMON

L'intendant ?

JANOT

Non, c'est le cocher.

SIMON

La peste ! I' faut ben le ménager.

JANOT

Bon ! Je me passerai ben de lui à présent : c'est moi qui vas protéger les autres de ce coup-ci.

SIMON

Comment donc ça ?

JANOT

Oh ! Dame, c'est une histoire qu'est un peu longue.

SIMON

Eh ben ! Écoutez : v'là que j'allons à l'hôtel chercher les bottes, vous me conterez ça en chemin.

JANOT

Ah ! Le nigaud ! Qui a donné là dedans.

SIMON

Dans de quoi donc ?

JANOT

Pardine ! Dans le godan de c't' hôtel de la comtesse que je te conte.

SIMON

Comment ! Est-ce que ça n'est pas vrai ?

JANOT

Pas du tout : tu t'es laissé là attraper à propos de botte.

SIMON

Que le diable vous emporte donc de venir me faire perdre mon temps. J'avons aut' chose à faire qu'à rire, moi.

JANOT

Eh ! Là, là, ne te fâche pas. Tu n'es pas au milieu : c'est la fin qui raccommodera tout ça.

SIMON

Eh ben ! Quoi que gn'y a donc encore ?

JANOT

Y a que je viens te prier de prier Mam'selle Suzon, ta fille, et toi, de venir assister en propres personnes au repas du festin de mes accordailles, dans un cabaret, avec une jolie demoiselle, que je donne là au coin de la rue.

SIMON

Ah ! vraiment, Monsieur Janot, si ce n'est que ça, je ne manquerons pas de répondre à l'honneur que vous nous faites, en nous y trouvant le verre à la main, comme quoi que je vas faire ma toilette tout de suite.

JANOT

Oui, et Mam'selle ta fille aussi.

SIMON

Oh ! Elle aura bentôt fait de se faire brave : c'est tout juste aujourd'hui un lendemain de fête, all' n'est pas encore ben decoiffér d'hier, c'est zune avance.

JANOT

Bon, bon, sans cérémonie : qu'all' vienne dîner comme elle est, ça sera toujours autant de pris.

SIMON

Mais, Monsieur Janot, je n'ai qu'une peur à l'heure qu'il est.

JANOT

De quoi donc ?

SIMON

C'est c'te p'tite fille, qui maugré vent et marée a toujours zeu une poignée d'inclination pour vous, quand ça va vous voir en épouster zune autre, ça va l'y retourner tout son lait.

JANOT

Écoutez, Monsieur Simon, consolez-la, c't' enfant, je ne vous dis rien, mais je n'ai pas encore dit mon dernier mot. On ne sait pas comment que la chance tournera : qu'all' vienne toujours ; p't-êt' que quand je la verrai là, qu'est-ce qui sait ? La future n'est pas encore si future, que... Enfin vous m'entendez ben.

SIMON

Oui, oui ; diab' ! Il n'y a rien de pus clair : je vous entends.

JANOT

Si vous n'étiez pas un bavard, je vous dirais ben queuque chose de pus clair encore, mais c'est que...

SIMON

Moi, bavard ! Ah ! Pardi ! Oui, je ne dis jamais que ce que je sais, et pis quéquefois ce que je ne sais pas, mais du reste on ne me ferait pas deserrer les dents.

JANOT

Eh ! V'là comme faut être. Écoutez, j'ai trouvé un trésor.

SIMON

Miséricorde ! Un trésor !

JANOT

Oui, mon ami, un trésor, fin encore, et je me marie tout de suite avec tant qu'il durera. Et... Allez-moi bien vite chercher Mam'selle Suzon, et amenez-la au cabaret, où ce que je dirai le reste... Et moi, je vas chercher le trésor.

SIMON

J'y cours, mon cher ami. Un trésor ! Embrassons-nous, mon cher Janot. Un trésor ! Fin, ah ! Queu bonheur ! Embrassons-nous encore : je vous en fais mon compliment... Encore... Ah ! Comme Suzon va être contente, c'te pauvre enfant ! Un trésor ! Ça va la faire pâmer, M. Janot, ça va la faire pâmer. Holà ! Suzon, holà !

Il rentre.

SCÈNE VI.

JANOT

Quiens ! Pâmer ! Sembe-t-i' pas qu'ils le tiennent déjà. Ventreguenne ! Comme ça vous affriande ! Diable ! C'est dangereux d'être si riche. V'là déjà qu'i' m'a presque étranglé, lui, à force de caresses. Eh ben ! Dodinet... Qu'est-ce que t'as fait ?

SCÈNE VII. Dodinet, Janot.

DODINET

Mon ami, tout est en bon train : les viandes sont à la broche, le couvert est mis, le vin est sur la table, et je viens de chercher le clerc de notaire, qui est déjà au cabaret à griffonier et à boire en nous attendant.

JANOT

C'est bon. Moi, j'ai ben avancé la besogne aussi, va : j'ai déjà invité Monsieur et Madame Ragot, avec Mam'selle Suzon, et son ch' père, dans sa boutique, que je leux ai fait tourner la tête à tous.

DODINET

Comme ça, je n'ai donc pus à prier, moi, que la fille de boutique du dégraisseur ? Comment que tu dis qu'elle s'appelle ?

JANOT

Mam'selle Perrette, une petite blonde, où ce que tu lui verras des yeux dans la tête, avec un petit nez, qu'all' rit toujours, où ce que tu la reconnaîtras ben, va.

DODINET

C'est bon, c'est bon : je trouverai ben, ne t'inquiète pas.

JANOT

Tu l'amèneras avec toi, et pendant c' temps-là, je vas chercher Mam'selle Courtois et mon lingot, et pis rendre l'habit à la comtesse, et pis je reviendrai vous trouver tout de suite. Vous n'avez toujours qu'à boire et manger, tout le monde ?

DODINET

Oui, oui.

Ils s'en vont, l'un d'un côte, l'autre de l'autre.

SCÈNE VIII. Ragot, Madame Ragot, Simon, Suzon.

MADAME RAGOT

Qu'est-ce que tu me ragotes là, toi, depis une heure, avec ton dîner au cabaret, pour une noce ? Et de qui est c'te noce ? Voyons, de not' chat ?

RAGOT

Eh ! Non, ma femme : je vous dis, c'est d'un quéq'zun que...

MADAME RAGOT

Eh ben ! Après ? Est-ce qu'il n'a pas de nom ce quéq'zun que...

RAGOT

Si fait, si fait, Mme Ragot, mais c'est que i' m'a dit qu'i'...

MADAME RAGOT

La peste t'étrangle avec tes cachotteries ; un quéq'zun que... Qui m'a dit qu'i'... Qui m'a dit quoi ?... Eh ! Qué que tu lui as répondu, toi ?

RAGOT

J'y ai répondu que vous y viendriez, comme de raison.

MADAME RAGOT

Eh ben ! par où que c'est qu'i' faut donc passer ? Ce cabaret, c'est-i' encore un mystère ?

SCÈNE IX. Ragot, Madame Ragot.

Simon et Suzon sortent de chez eux.

SIMON

Allons, ma fille, redresse-toi : te v'là pas mal comme ça. Quiens, prends-moi par le bras ! ça te donnera du maintien. Ah ! C'est Monsieur et Madame Ragot. Pardon, mon voisin, si je nous rencontrons à vous barrer une porte. Vous alliez pour entrer, je crois ?

RAGOT

Et vous-même, M. Simon, vous alliez faire un petit écot, pas vrai ?

SIMON

Je sommes de noce.

RAGOT

Ah ! Queue rencontre ! Je venons aussi pour une noce d'accordailles. Passez donc.

SIMON

Après vous, Monsieur Ragot.

RAGOT

Allez-vous faire des compliments ?

SIMON

Je ne passerons pas avant Mme Ragot.

Ils font entrer les femmes.

RAGOT, à Simon, en entrant

Mon voisin, vous permettez ?

SIMON

Comment donc ! Trop d'honneur.

SCÈNE X. Dodinet, revenant avec Perrette.

PERRETTE

Comment ! C'est de la part de ce Monsieur qui m'avait tant promis de choses, au sujet de mes mailles, quand j'en aurais.

DODINET

Oui : vous voyez qu'il est de parole. En avez-vous à reprendre à c't' heure ci ?

PERRETTE

Non, pas encore : je ne crois pas, du moins.

DODINET

Ah ! Vous conservez ben vos affaires. Depis le temps, y en a d'aucunes qui auraient été déjà ravaudées pus de quatre fois.

PERRETTE

Eh ! C'est-i' ben loin que nous allons ?

DODINET

Non : je nous y v'là devant la porte... Et avez-vous songé à lui depuis que vous ne l'avez pas revu ?

PERRETTE

Ma fine, j'avons été assez grondée par rapport à lui, pour m'en souvenir, qu'il m'a pensé faire mettre à la porte.

DODINET

Mais ne vous avait-i' pas promis quéque chose dans c' temps-là ?

PERRETTE

Bon ! les promesses que les garçons font aux filles, i' n'y a pas de fiate à y prendre : aussi, ça nous entre par une oreille et ça nous sort par l'autre.

DODINET

Ah ! Mais, Mademoiselle, y a garçon et garçon. Si vous vouliez, par exemple, je vous en ferais voir un, moi, que quand i' tient ce qu'i' promet, c'est qui ne manque jamais de parole, da.

PERRETTE

Ah ! Monsieur, ils sont rares ceux-là.

DODINET

Ah ! Mademoiselle, pas si rares que votre mérite n'en fasse ben retrouver quéque échantillon, et quand vous voudrez... Mais entrons toujours, on nous attend, et tout en devisant, je vous ferai voir que gn'y en a tencore.

PERRETTE

Monsieur, ça n'est pas de refus : quand i' s'en rencontre, ça' fait toujours plaisir. C'est-i' là ?

DODINET

Oui, Mademoiselle, au fond de la cour, n° 9 : À Belle-Vue.

PERRETTE

Comment donc ! Mais c'est bon signe, Monsieur ; v'là une annonce qu'est heureuse.

DODINET

Allez toujours ; allez, Mademoiselle, le reste s'ensuivra.

Ils entrent.

SCÈNE XI.

JANOT, revient avec sa veste dessous

Me v'là ben prope, moi ! La comtesse qui s'est mise en colère contre moi. Elle m'a repris sa veste et m'a dit des sottises par-dessus. Heureusement que j'avais encore ce manteau de c't abbé, mais ce n'est rien que ça. C'te Mam'selle Courtois qui a fait la difficile, tenez ! Quand j'y ai parlé en manière, là... Comme pour l'i faire une déclaration d'amour. Retire-toi de là, petit vilain. Diabe ! Elle est ben dégoûtée. Comme c'est trompeur dans les paroles que ça dit pourtant, ces filles ! Je croyais du d'abord, moi, qu'i' gn'y avait qu'à me baisser. Eh ben ! À présent c'est tout le contraire. Mais c'est égal : je m'en moque aussi à mon tour. J'ai toujours là mon lingot que j'ai repris en m'en allant. Avec ça, je ne serai pas embarrassé d'en trouver d'autres... Jarni ! C'est une belle invention que c't or ! Ça vous console tout de suite dans vos chagrins. Y a des amis qui vous font des discours d'une aune, qui n'avancent à rien, et celui-là, sans vous rien dire, rien que de le regarder, ça vous tranquillise en un clin d'oeil : c'est bien différent.

SCÈNE XII. Dodinet, Janot.

DODINET

Ah ! Te v'là, Janot ! Eh ben ! On t'attend là dedans. Tout le monde est à table ! Et ta demoiselle, qué que t'en as donc fait ?

JANOT

Ma foi, rien du tout. C'est elle qui a fait... Là, comme si... T'entends bien ?

DODINET

Diabe ! C'est malheureux ça. Tu ne lui as donc pas montré ton lingot ?

JANOT

Si fait : c'est par là que j'ai commencé ; mais elle, pour me faire enrager, vois-tu, quand elle l'a eu ben regardé, elle m'a dit que ça n'en était pas.

DODINET

Comment ! Que c'en était pas !

JANOT

Oui, d'or : j'ai eu beau lui soutenir, moi, que c'en était, elle s'est obstinée, au point qu'elle n'a pas voulu en démordre.

DODINET

Eh ! Mais diante ! Il faut vérifier ça, vois-tu : c'est sérieux au moins, Janot. Tout ce monde qui mange là dedans, i's comptent ben que c'en est, eux.

JANOT

Et je te dis ben que c'en est aussi, moi. T'es comme un enfant. Est-ce qu'une fille se connaît à ça, donc !

DODINET

Mais c'est que c'est de conséquence : tu ne sais pas, toi, que le cabaretier est déjà venu me demander de l'argent : y a déjà six bouteilles de bues sans compter le manger. Pour le tranquilliser, viens-t'en un peu lui montrer ça.

JANOT

Oh ! Mais écoute donc : faut aller doucement ici : mon ami, faut de la prudence. Si je vas montrer ça au premier venu, on sera jaloux contre moi. Dès qu'on saura que c'en est, tu verras tout le monde qui en voudra sa part : faut prendre garde.

DODINET

C'est vrai, t'as raison. Y a tant d'envieux au jour d'aujourd'hui qui cherchent à vivre aux dépens des autres ; i' faut se défier de tout le monde. Mais cependant, mon ami, ça presse. Écoute : va-t'en chez un orfèvre. Tiens, en v'là un là devant : tâche de te faire donner quéque chose à compte, ou de savoir au juste ce qu'il en est, et moi, je m'en vas toujours là dedans le cabaret les retenir un peu, qu'ils ne boivent et ne mangent pas tout jusqu'à la définition de ça.

JANOT

À la bonne heure comme ça. Quoique je suis tranquille là-dessus, moi : je suis ben sûr que c'en est, va.

DODINET

Eh ben ! Si c'en est, tant mieux. On le verra toujours ben ; mais le pus prudent, c'est de prendre ses précautions. On allait servir le rôti, je m'en vas toujours le décommander, jusqu'à nouvel ordre.

SCÈNE XIII.

JANOT

Diable ! Tout ça commence à me fourrer martel en tête, moi. Si je montre ça à un orfèvre, i' cherchera à me tricher d'abord, ou ben i' craira que je l'ai volé quéque part. V'la l'embarras. Jarni ! Je ne croyais pas que ça donnait tant de tintoin. J'aimerais mieux l'avoir trouvé en louis d'or, à présent, ça serait pus commode. Mais pour en être, je suis ben sûr que c'en est. Voyez donc comme ça brille ! Je m'en vas toujours chez l'orfèvre. Holà ! Monsieur le maître marchand orfèvre !

SCÈNE XIV. Ragot, Janot, L'Orfèvre.

RAGOT, saoul

Eh ben donc ! Mon cher ami Janot, qu'est-ce que c'est donc qu'on dit de c' trésor que t'as trouvé !

L'ORFÈVRE

Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, Monsieur ?

JANOT, à Ragot

Je vas vous conter ça tout à l'heure.

À l'orfèvre.

Monsieur, faites-moi un plaisir de me dire un peu, s'il vous plaît, comben que ça vaut d'argent ce morceau d'or-là.

RAGOT

Diabe ! Il est beau.

L'ORFÈVRE

D'or ? Ça n'en est pas.

JANOT

Hein ! Quoi que vous avez donc dit, Monsieur ?

L'ORFÈVRE

Je vous dis que ça n'en est pas.

JANOT

Eh ben ! Comment que vous avez entendu, vous, Monsieur Ragot ?

RAGOT

J'ai entendu que ça n'en est pas.

JANOT

Comment ! Ça n'en serait pas !

L'ORFÈVRE

Vous n'avez qu'à entrer dans ma boutique, je vais vous le toucher sur ma pierre, vous en serez plus sûr.

JANOT

Oh ben ! J'allons voir ça. Restez là, vous, Monsieur Ragot. J'en aurons bentôt le coeur net, allez.

Il entre avec l'orfèvre.

SCÈNE XV.

RAGOT

Et nous aussi, je crais. Heureusement que j'avons déjà pris un bon à-compte sur le repas, car il me semble que le dessert ne vaudra pas les entrées. Holà, mesdames, venez-vous-en donc ici prendre un peu l'air. Est-ce qu'on boit comme ça les uns sans les autres ? Attendez donc la future.

SCÈNE XVI. DODINET, RAGOT.

DODINET

Eh ben ! Où ce que nous en sommes !

RAGOT

Ah ! Je crois que j'en sommes au dessert.

DODINET

Au dessert ?

RAGOT

Oui. Il a montré son lingot à l'orfèvre ; mais i' l'i a dit que ça n'en était pas.

DODINET

Comment ! Ça se pourrait que ça n'en soit pas ? Ah ! Ventrebleu ! Qu'est-ce qui payera le diner, à présent ?

Il montre le cabaret.

RAGOT

Ma foi, qui ça voudra. Ça ne me regarde pas ; mais je crais que si on attend après le lingot pour souper, on aura les dents longues. Eh ben ! Eh ben ! Queu tocsin qui sonne donc là-dedans ? Queu remue-ménage !

MADAME RAGOT, en dedans

Parle donc, hé ! Monsieur Nicodème ; est-ce que tu te moques de nous donc ?

SCÈNE XVII. Ragot, Les Trois Femmes arrivent sur le théâtre.

MADAME RAGOT

Qu'est-ce que c'est donc que c't' affronterie-là de nous venir retirer les morceaux du bec ?

RAGOT

Qu'est-ce que vous avez donc, Mme Ragot ?

PERRETTE

C'est des impertinents qui nous enlèvent not' mangeaille de dessus nos assiettes.

SUZON

Oui ; mais j'avons fait main basse, et je mettrons c'te bouteille-là à fin, s'i' plaît à Dieu.

MADAME RAGOT

Pardine ! C'est ben juste ; pisqu'on nous a invités à la noce, faut ben que j' vivions p't-êt'. Mais où c' qu'est donc la mariée dans tout ça, et l'épouseur ? Eh ! Le v'là qui sort de chez l'orfèvre ; comme il a l'oreille basse ! Ah ! V'là un mauvais signe pour la noce.

SCÈNE XVIII. Les Précédents, JanOt, sortant de chez l'orfèvre.

PERRETTE

Eh ! Bonjour donc, Monsieur Janot ; vous êtes rare comme les beaux jours : on ne vous voit plus.

MADAME RAGOT

Pardi, oui, v'là qu'est bien retourné : c'est ben de ça qui s'agit. Parlez donc, beau mignon, quoi que c'est donc qu'on dit que vous avez qui en est ou qui n'en est pas ? Est-ce-t-i' donc pour affronter le monde qu' vous nous avez invités ? Parlez donc.

JANOT

Hélas ! Mesdames, je vous demande ben pardon, que ça n'est pas de ma faute, où ce que si vous l'aviez vu vous-mêmes, j'en avais un beau morceau qui vous aurait fait envie, que vous vous y seriez trompées comme moi, jaune comme un coin et brillant comme une lanterne allumée.

SUZON

Le pauvre garçon ! Comme le v'là penaud ! C'est-i' ben vrai ce que vous nous dites là, Monsieur Janot ?

JANOT

Hélas ! Mam'selle Suzon, preuve en main tenez, regardez par vous-même.

SUZON

Ah ! Ce diamant ! Comme ça tarluit : c'est ben dommage. Examinez donc ça, Madame.

MADAME RAGOT

Dame, oui, c'était ben tentant : c'était apparemment là-dessus que vous vouliez trouver une femme.

PERRETTE

Une femme ! Était-ce-t-i' moi, Monsieur Janot, que vous auriez choisie ?

SUZON

Mon p'tit Janot, était-ce-t-i' pour moi vot' lingot ?

JANOT

Allez-vous-en au diabe : c'est vous qui m'avez porté malheur.

SCÈNE XIX. Les Précédents, Simon, sortant du cabaret.

RAGOT

Non, ça ne nous regarde pas : arrangez-vous avec Monsieur.

SIMON

Eh ! Par la ventrebleu ! Zst-ce qu'on invite les gens pour les faire payer donc ? Ça ne serait pas juste. Ah ! Vous v'là, l'ami Janot. Arrangez donc un peu ça, vous, avec ce trésor en question.

JANOT

Laisse-moi tranquille, toi.

RAGOT

Ah ! Monsieur Janot, vous v'là bien maussade pour un jour de noce. Qu'est-ce que vous avez donc dans la tête, mesdemoiselles ? Est-ce vous qui chagrinez ce jeune homme ?

SCÈNE XX. Les Précédents, Le Cabaretier, Le Clerc de Notaire, Dodinet.

DODINET

Messieurs, laissez-moi aller, encore un coup : je vous dis que ce n'est pas pour moi la carte.

LE CABARETIER

Tenez-le ben, mes amis. Oh ! Tu payeras, chien d'escroc : c'est toi qui as commandé le repas.

DODINET

Mais, messieurs, je n'ai pas d'argent assez dessus moi.

LE CABARETIER

Eh ben ! Tu as des effets : tu viendras les chercher.

DODINET, en dedans

À mon secours, Janot. Eh ! Janot.

LE NOTAIRE

Monsieur Janot, le contrat servira pour une autre fois ; mais à c't' heure on a besoin de vous là-dedans pour régler les comptes.

RAGOT

Oui, oui, ne vous gênez pas, mon ami ; nous ne vous retenons pas.

MADAME RAGOT

Oui, si je n'avons pas mieux dîné, ça n'est pas de votre faute. Nous vous sommes toujours ben obligés de la bonne volonté.

SUZON

Adieu, Monsieur Janot. Je souhaite que le jour de la noce vous réussisse mieux que celui des accordailles.

SIMON

Si vous voulez venir collationner avec nous, Mam'selle Perrette, je vous remettrons chez vous après.

PERRETTE

Ça n'est pas de refus, Monsieur, car M. Janot m'a mise en appétit ; mais je ne lui en veux pas, ça se passera sus aut' chose.

Elle s'en va avec les autres.

SCÈNE XXI.

JANOT, seul

Ah ! Me v'là ben : je n'ai pus qu'à porter ça à la monnaie. Si ma comtesse voulait me reprendre encore, ça ne serait que demi-mal.

SCÈNE XXII. Janot, Dodinet, revenant sans chapeau, ni épée, ni boucles à ses souliers ; il apporte la carte à Janot.

DODINET

Ah ! Te v'là, Janot. Tiens, mon ami : je suis bien aise de te trouver.

JANOT

Qu'est-ce que c'est que ça ?

DODINET

C'est la carte du cabaret. Vite, donne-moi de l'argent, que j'aille payer.

JANOT

Est-ce que tu n'as pas payé déjà ?

DODINET

Eh ! Pardine ! Avec quoi ? Quiens, on m'a pris mon chapeau, mon épée et mes bouques en gage.

JANOT

Eh ben ! Mon ami, nous v'là tranquilles comme ça. I' n' leur faut pus d'argent.

DODINET

Non-da, mais i' me faut mes effets, à moi.

JANOT

Eh ben ! Dame, mon ami, arrange-toi : v'là le lingot. L'orfèvre dit comme ça que ça n'en est pas du bon or.

DODINET

Me v'là bien avancé, moi, à présent. Que le diable t'emporte, va, avec ton maudit lingot : je te l'avais-t-i' pas répété cent fois tantôt que ça n'en était pas ?

JANOT

Je t'en demande pardon, mon ami. J'y perds pus que toi à ça ; mais dame aussi on ne sait jamais à quoi s'en tenir. L'aut' jour, j'ai été dupe, moi, parce que c'en était ; aujourd'hui, t'es trompé, toi, parce que ça n'en est pas ; ça prouve que chacun a son tour, et que tout ce qui reluit n'est pas or. Quiens, Dodinet, i' n' faut pas encore se désespèrer : l'orfèvre s'est p't-êt' trompé. V'là un homme que je vois là, qui sort d'un collège ; ça a l'air d'un savant, avec sa grande robe ; y nous dira tout de suite de quoi i' retourne ben mieux que l'orfèvre, lui. Appelons-le.

SCÈNE XXIII, et dernière. Le Philosophe, Janot, Dodinet.

JANOT

Monsieur, si c'était un effet de vot' complaisance, je voudrais ben vous demander, pour savoir...

LE PHILOSOPHE

Savoir ? Ah ! Je crois bien, mon ami ! Que vous voudriez savoir. Vous n'êtes pas le seul qui voudriez savoir ; mais voilà justement le difficile, c'est de savoir. Tout le monde croit savoir, et personne ne sait. Pour moi, tout mon savoir ne m'a appris qu'à savoir que je ne sais rien.

JANOT

Je le crois ben, Monsieur ; mais c'est que je vous demande...

LE PHILOSOPHE

Oh ! Demande ! Une demande est bientôt faite ; mais il y a demande et demande : une demande se divise en juste et en injuste. Une demande juste, c'est une demande par laquelle on demande...

JANOT

Eh ! Que de demandes ! Je viens seulement pour que vous me disiez, sur une chose, que j'ai, d'or, là, massif, fin, si c'en est, ou ben si ça n'en est pas.

LE PHILOSOPHE

Si cela en est ? Ah ! Mon ami, que de gens sont trompés à ce mot ! Combien qui, dupes de l'apparence, prennent le mot pour la chose, l'ombre pour la lumière et l'illusion pour la realité. Défiez-vous de tout, mon enfant. Soyez en garde contre tout le monde. Celui-ci vient avec de beaux compliments, affichant ua extérieur zélé et chaud pour vous servir, vous prenez cela pour de l'amitié, eh bien ! Ça n'en est pas.

JANOT

Mais il n'est pas question de ça.

LE PHILOSOPHE

Celui-là, bavard outré, qui vous fait de grandes phrases et vous débite de grands mots, qui pille ab hoc et ab hac tout ce qu'il dit et tout ce qu'il écrit, et vous étourdit avec ses lieux communs ; simples que vous êtes, vous prenez cela pour de l'esprit, eh bien ! Ça n'en est pas.

JANOT

Eh ! Qu'est-ce qui vous parle d'esprit ?

LE PHILOSOPHE

Cette jeune fille que vous voyez si parée avec ces cheveux postiches et ces dents artificielles, ce teint fait au pastel et tous ces appas empruntés ; pauvres nigauds, vous prenez cela pour de la beauté, eh bien ! Ça n'en est pas.

JANOT

Peste soit de la beauté ! Écoutez-moi.

LE PHILOSOPHE

Cette femme, qui ne parle que de son mari, qui ne peut faire un pas sans lui, qui se trouve mal quand il sort et se jette à son cou quand il revient ; bonne dupe ! vous prenez cela pour de l'amour ! Oh bien ! Ça n'en est pas.

JANOT

Le diabe vous emporte avec votre amour. C'est de l'or...

LE PHILOSOPHE

De l'or ? Eh ! Où cela ? Sur l'habit d'un Gascon ? Ça n'en est pas. Dans la bourse d'un joueur ? Ça n'en est pas ; dans le creuset d'un alchimiste ? Ça n'en est pas ; dans le coffre-fort d'un poète ? Ça n'en est pas ; d'un peintre ? Ça n'en est pas ; d'un musicien ? Ça n'en est pas.

JANOT

Ah ! Maudit bavard ! Que n'étais-tu donc là l'autre jour, de c't' histoire dessus ma veste, t'aurais bon dit que c'en était de ce coup-là.

LE PHILOSOPHE

Que voulez-vous donc dire ? Expliquez-vous.

JANOT

Ah ! Si j'étais le plus fort, que je te rosserais de bon courage !

LE PHILOSOPHE

Du courage ! Qui ? Ce fanfaron qui parlait si haut, et qui faisait blanc de son épée ? Vous preniez cela pour du courage ! Eh bien ! Ça n'en était pas.

JANOT

Ah ! Miséricorde, i' ne finira pas, et le cabaretier qui m'attend.

LE PHILOSOPHE

Le cabaretier ! Ah ! Si le breuvage contrefait qu'il vous vend est du vin pur. Eh bien ! Ça n'en est pas.

JANOT

Ah ! Le misérable, il a juré de me faire perdre patience. Veux-tu décamper d'ici avec ton diabe de ça n'en est pas.

LE PHILOSOPHE

Oh ! Vous vous fâchez, et vous me demanderez si c'est là de la raison ? Eh bien ! Ça n'en est pas.

JANOT, le repoussant

Encore ! Chien de rabâcheur.

LE PHILOSOPHE

De la modération ! Ça n'en est pas.

JANOT

C'est le diabe qui te puisse emporter.

LE PHILOSOPHE

De la prudence, du bon sens, du jugement ? Ça n'en est pas, ça n'en peut pas être, et ça n'en sera jamais.

Il s'en va.

JANOT

Eh ben ! Messieurs, ça n'en est donc pas. Que de brillantes espérances on voit tous les jours s'évanouir ! Que de gens rêvent avoir trouvé un trésor et que le réveil désabuse ! Pour nous, le seul que nous ambitionnons, c'est le bonheur de vous plaire.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0