Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers
Le Cri de la Nature
Représentée pour la première fois à Fontainebleau, le 20 Octobre 1769.
Personnages
- MONGEI
- MADAME MONGEI, son épouse
- MONSIEUR BONCOUR, Père de Madame Mongei
- MADAME GERVAIS, Maîtresse d'Hôtellerie
- SUZON, Fille de Madame Gervais
- VINCENT, Paysan, Amant de Suzon
- MARLOT, Valet de Monsieur Boncourt
Avis Nécessaire
Comme il est important, pour la réussite de cette Pièce, de ne pas y faire paraître un enfant véritable, qui, s'il venait à crier, ne pourrait que produire un très mauvais effet ; l'Auteur a fait faire exprès un buste d'enfant, dont la figure est aussi naturelle qu'intéressante. Les troupes de Province qui voudront jouer la pièce, pourront s'adresser, pour en avoir un, au Sieur Renaud, Peintre et Statuaire, demeurant à Paris, rue des Cordeliers, chez M. Bernard, Perruquier, au quatrième étage. Ledit buste, bien peint, et empaqueté dans une boîte, pour qu'il ne se gâte pas pendant les voyages, coûtera neuf francs. On aura la bonté d'affranchir les lettres, et de prévenir le Sieur Renaud, huit jours avant l'envoi.
SCÈNE PREMIÈRE. Madame Gervais, Suzon.
Le théâtre représente le devant d'une Auberge de Village, avec l'enseigne de l'Écu de France. Madame Gervais et sa Fille sont assises sur un banc, qui est à côté de la porte. On doit supposer que c'est un Dimanche, et les acteurs et actrices être habillés en conséquence du costume de véritables Bourgeois de Village endimanchés. Suzon tient une brochure à la main.
MADAME GERVAIS
Vous en parlez bien à votre aise, Ma fille ; mais je dois en savoir plus que vous : Je ne suis point méchante, à Dieu ne plaise : Cependant, je ne puis garder toujours chez nous, Toute aimable à vos yeux qu'elle puisse paraître, Cette Dame pour qui vous vous intéressez. Les temps sont durs. C'est vous en dire assez.SUZON
Tenez, maman, je me trompe peut-être, Mais j'espère qu'au premier jour Nous reverrons ici son mari de retour Avec quelqu'heureuse nouvelle.MADAME GERVAIS
C'est elle qui te met tout ça dans la cervelle ; Mais avec tous ces beaux discours, Ce mari devait être absent pendant huit jours ; J'avais, sous cet espoir, reçu sa femme en garde. Tu vois, à revenir, cependant, comme il tarde. Depuis plus de trois mois qu'il est parti d'ici, On n'en a tien appris ; j'ai pourtant, Dieu merci, Du sort de cette Dame été si fort touchée, Que chez nous elle est accouchée. À la mère, à l'enfant je n'ai refusé rien ; Comme elle t'a pris pour matrone, Par amitié tu partages sa peine ; Mais moi, quand j'avance mon bien, Je veux savoir où le reprendre.MADAME GERVAIS
D'accord ; mais son mari peut être un affronteur.Affronteur : qui trompe qui affronte. [F]
MADAME GERVAIS
Je le crois bien, toi qui lis des romans Tu te laisses gagner par une belle histoire. Mais moi qui ne lis point, aujourd'hui je prétends Qu'elle sorte d'ici.SUZON
Ma mère, je vous prie, Vous avez fait une bonne action, Les recevant tous deux dans votre hôtellerie, Trop de précipitation Pourrait vous ravir l'avantage D'achever un si bel ouvrage. Vous en aurez, (j'en serais caution,) Entière satisfaction. Dans ces romans, qui ne vous plaisent guère, Je trouve des leçons d'honneur, d'humanité ; Que l'on doit soulager les gens dans la misère, Et qu'enfin le malheur doit être respecté.MADAME GERVAIS
Les gens de notre état méritent qu'on les plaigne Quand ils pensent ainsi ; l'on part sans dire adieu ; Et si jamais tu tiens ma place dans ce lieu, On te verra réduite à mettre bas l'enseigne : Chacun emportera ton bien.SUZON
Ceux qui me tromperont n'auront pas le moyen, Sans doute, de payer, et j'aurai l'avantage De goûter le plaisir qu'on a, quand on soulage Les humains dans l'adversité. Est-il rien de plus beau que l'hospitalité ?MADAME GERVAIS
Oui ; mais on se réduit, quand on n'est pas plus sage, Au même état que ceux que l'on soulage.SUZON
J'ai toujours eu pitié du sort des malheureux ; S'il m'était réservé, j'aurais lieu de m'attendre Que quelqu'âme sensible et tendre Pourrait penser pour moi comme je fais pour eux.MADAME GERVAIS
Bon ! Compte là-dessus, tu feras bonne chère. Mais je veux bien encor patienter, Puisque cette Dame t'est chère, Et ne la point inquiéter Pendant deux ou trois jours. En cas qu'elle descende, Préviens-la que j'attends du monde incessamment, Et que j'aurai besoin de son appartement. Qu'il ne faut pas qu'elle s'attende Que je refuse gens qui me payeront bien, Pour loger ceux qui ne me donnent rien. Comme t'as de l'esprit, sur toi je me repose Pour lui tourner ça gentiment ; En douceur conte-lui la chose, Par manière de compliment.Elle sort.
SCÈNE II. Vincent, Suzon.
VINCENT, sans voir Suzon
La fortune arrive souvent, Dit-on, quand le moins on l'appelle ; Alle ressemble justement Au chien de feu Jean_de_Nivelle. Comme alle a bian des gens à contenter, C'est ce qui fait qu'alle passe si vite : Quand on est sage on en profite, Pour peu qu'on puisse l'arrêter. Que ma Suzon sera contente, Alors qu'alle apprendra..... la velà justement, Bonjour, Suzon.Nivelle, Jean de : né en 1423, embrassa le parti du Duc de Bourgogne et refusa de marcher contre ce prince, malgré les ordres de Louis XI. (...) et devenu en France un objet de haine et de mépris et le peuple lui donne le surnom injurieux de "chien". [B] syn. de traître méprisable.
VINCENT
J'arrivons de Paris.VINCENT
C'est natural quand on aime les gens. Mais la nouvelle que j'apporte, Va nous dédommager assez Des quatre jours que j'ons passé : Sans nous voir.SUZON
Qu'est-ce donc ?VINCENT
Tatigué, pour cette fois-ci, J'aurons une meilleure chance ; J'avons en poche le moyen De hâter notre mariage. Mon parrain, à présent, je gage, Va consentir à tout.SUZON
Je n'en crois rien.VINCENT
J'arnonce ! T'es ben incrédule ! Mais, quand t'aurais la tête d'une mule, Ton coeur sera content, et tes yeux réjouis.Il tire une bourse.
Tians, reluque bian cette bourse, De notre bonheur c'est la source ; Alle contiant, cent vingt-cinq Louis.VINCENT
Ce n'est point un godan ; acoute : Te souviant-il que j'ons tous deux, le mois passé, Pris un billet de Loterie, À quoi, depuis, tu n'as pus repensé ?Godan : Terme populaire. Conte, tromperie. [L]
VINCENT
Seulement mille écus. Pour un commencement, c'est toujours bon à prendre, Je sommes dans la veine, et devons nous attendre, Qu'une seconde fois j'en aurons encor plus.VINCENT
Je savons bian qu'à prendre à la rigueur la chose, Il m'en reviant, de, franc jeu, la moitié. Mais il s'agit de notre mariage ; Mon parrain, qu'est.... révérence parler, Le Procureux Fiscal de ce village, De jour en jour ne fait que reculer. Quand je parais fâché de ce qu'il lantiponne, La belle raison qu'il me donne ! J'ons quatre arpents de tarre, et toi tu n'en as pas ! Faut donc user de rubrique en ce cas, Et pisqu'on nous dit que la terre Du genre humain est la commune mère, T'es son enfant tout comme moi : Il n'est pas juste donc que j'en aie pus que toi. Or, cet argent rendra la chose égale ; Faut que ta mère, et sans en sonner mot, Prenne ces mille écus pour augmenter ta dot, Qu'aux yeux de mon Parrain ensuite on les étale. Un Voyageur m'a dit qu'il savait un pays, Où le mari payait la dot de sa future : Cette coutume-là me plaît, et je te jure Que c'est de bian bon coeur que pour toi je la suis.Lantiponner : Terme populaire. Tenir des discours frivoles, inutiles et importuns. [L]
SUZON
Par de tels sentiments, qui prouve sa tendresse, À lieu d'espérer du retour ; Mais avant d'écouter la voix de notre amour, Celle de l'équité me presse De te faire une objection Touchant ta proposition. N'avons-nous pas sujet de nous faire un scrupule, Mon cher ami, de nous approprier, Ainsi que nous faisons, cet argent en entier ?VINCENT
Si j'en avions un brin, ça serait ridicule : J'achetons un billet ; il porte du profit, Je le prenons : je crois que tout est dit ; Et tout chacun en fait de même. Fallait-il le laisser au marchand de billets, À ton avis ? Je ne fis pas si niais.SUZON
Non : tu vas toujours à l'extrême ; Mais, te souvient-il du sujet Qui nous fit prendre ce billet ?VINCENT
Si je m'en souvians ? Tatiguenne ! Je l'avons pris à propos de l'enfant Dont je sis le parrain, et dont t'es la marraine. Pour voir si ce pauvre innocent Nous rapporterait bonne aubaine, J'avons pris pour devise, à l'Enfant nouveau né.VINCENT
C'est fort mal raisonné, Si tu veux bian me le permettre, Pisque pour ce billet j'avons mis notre argent ; Mais il n'a rian mis, cet enfant.VINCENT
Et quoi donc ?SUZON
Du bonheur.SUZON
Je t'ai toujours connu pour un garçon d'honneur, Tu dois également l'être en cette rencontre : Et la devise prouve enfin Que l'enfant doit avoir le tiers de notre gain.VINCENT
Le tiers ? C'est mille francs ! Hé ! Qu'en a-t-il affaire ? Sarvons-nous en toujours en attendant ; Je l'y rendrons après, s'il deviant grand.SUZON
Tu ne songes pas que sa mère Est dans le plus pressant besoin. D'elle jusqu'à ce jour la mienne a pris grand soin ; Mais du mari la longue absence La fait à la fin murmurer. J'ai fait, en vain, instance sur instance ; Elle vient de me déclarer Qu'elle ne peut la garder davantage Sans argent.VINCENT
Ah ! Pargué, ce serait grand dommage ; Cette Dame est honnête, alle a de la biauté, Alle ne se dit pas femme de qualité, De plus, et ça pour elle m'intéresse : Car, vois-tu ! Suzon, la noblesse Ne soutiant ses grands airs fendants, Qu'aux dépens du travail des pauvres paysans ; Et si l'on proposait à ces biaux de la ville, De défricher un champ, de le rendre fertile. Ils prendraient ça pour un affront. Le métier de cocher, que tous les jours ils font, Leux paraît bian plus honorable ; Dans un cabriolet, allant un train de diable, D'éclabousser le peuple ils semblent s'applaudir. Il vaudrait mieux, morguenne, apprendre à le nourrir. N'avont-ils-pas des bras comme les nôtres ? Un paresseux, s'il a le coeur humain, Doit rougir de manger du pain Gagné par la sueur des autres. Mais en les nourrissant, ce que j'y vois de pis, C'est pour eux le pain blanc, et pour nous le pain bis, (Et par fois je n'en avons guère.) Aussi je me souvians que défunt mon grand-père Appelait la maison d'un riche fainéant, Le tombeau d'un homme vivant.Pain-bis : Pain bis, pain de couleur bise (d'un gris brun.), attendu qu'il y reste du son. [L]
VINCENT
Drès que c'est juste, il faut li porter sur le champ Ce qui reviant à son enfant ; Ou bian aimes-tu mieux que je payions ta mère ?SUZON
Mon cher ami, l'on doit, en obligeant quelqu'un, Ménager sa délicatesse : Cette Dame a le coeur au dessus du commun ; Ainsi, pour la servir, il faut user d'adresse. Ces jours passés, quand tu fus à Paris, Elle te donna des lumières, Et te fit, devant moi, les plus vives prières Pour trouver son mari.Commun : La roture, les basses classes. [L]
VINCENT
Je n'en ons rian appris.SUZON
C'est ce qu'il ne faut pas lui dire ; Suis le conseil qu'ici l'honneur m'inspire. C'est Dimanche aujourd'hui, tu ne vas pas aux champs ; Il faut entrer chez elle, et, sans perdre de temps, Lui dire qu'à Paris un hasard favorable T'a fait rencontrer son époux, Qu'il doit bientôt se rendre auprès de nous ; Et brûle de rejoindre une femme adorable ; Mais qu'étant obligé d'y demeurer encor, Pour elle il t'a remis ces mille francs en or.SUZON
À mes yeux, comme aux tiens, le mensonge est affreux : Mais pour sauver la vie à quelque malheureux, Il peut être employé, du moins je l'imagine, Ainsi que le poison l'est dans la médecine, Avec adresse et grand ménagement.SCÈNE III.
Le théâtre change et représente une chambre d'Auberge, assez proprement meublée, mais sans magnificence, et un cabinet dans le fond. Madame Mongei y paraît seule, assise devant une table, sur laquelle elle est appuyée, un berceau avec un enfant à côté d'elle.
MADAME MONGEI, seule
Hé quoi ! Ce penchant invincible, Qui porte les coeurs à s'unir, Ne nous l'as-tu donné que pour nous en punir, Sage nature ? Non, la chose est impossible. La chimère des préjugés, Le sordide intérêt, le ridicule usage, Ne furent jamais ton ouvrage ; Ce sont des fers qu'entr'eux les hommes ont forgés,Montrant son enfant.
Et dont voilà l'innocente victime. Cher enfant, qu'as-tu fait pour être infortuné ? Ta naissance n'est point un crime, Et tu n'auras jamais à rougir d'être né. Si ton aïeul inexorable, De ton père et de moi n'approuva pas les noeuds, En face des autels, un pouvoir respectable Nous a-t-il moins unis tous deux ? Tu vis à peine, et la mort te menace ; Je dois, pour soutenir tes déplorables jours, D'une main étrangère emprunter des secours Qu'on m'accorde à titre de grâce, Et que de tes parents tu ne peux espérer. A croître nos malheurs tout semble conspirer ; Tu n'as plus que moi sur la terre, Et je n'y suis qu'un être abandonné de tous ; Car je n'ose espérer que ton vertueux père Respire encor, sans doute il serait près de nous : Il ne nous trahit point, son âme m'est connue ; Je sais que son plus grand bonheur Eût été de jouir d'une si chère vue ; Mais il voulait fléchir un oncle en sa faveur ; Nous nous sommes flattés d'une espérance vaine : De douter de son sort il ne m'est plus permis ; Il s'est livré lui-même, et j'en suis trop certaine, Dans les mains de ses ennemis.SCÈNE IV. Madame Mongei, Suzon, Vincent.
VINCENT, bas à Suzon, en entrant
Je voudrais t'obéir, Suzon, mais j'en enrage, Je dis la vérité depuis plus de vingt ans ; Et tu veux tout d'un coup que je change d'usage ; J'ai peine, pour mentir, à desserrer les dents.VINCENT
C'est bien facile à faire.MADAME MONGEI
Qu'est-ce donc ? Parlez, ma chère amie.SUZON
Ah ! Madame, ce nom, si je l'ai mérité, Est le plus beau qu'on m'ait accordé de ma vie. Mais un événement bien plus intéressant Près de vous tous deux nous amène ; Voici mon compère Vincent, Qui revient de Paris.SUZON
Bas à Vincent.
Te tairas-tu ? Je suis un peu dans l'embarras, Je crains que tout-à-coup une nouvelle heureuse Ne vous cause une joie un peu trop dangereuse...MADAME MONGEI, vivement
Ne craignez-rien, de grâce expliquez-vous Vincent aurait-il vu, par bonheur, mon époux ?VINCENT
Oui.MADAME MONGEI
Ciel ! Puis-je le croire ? Ah ! Mes enfants, vous flattez ma douleur, Je le vois trop, par une douce erreur.SUZON
Si nous forgions à plaisir une histoire, D'où lui viendraient, pour vous, ces mille francs en or ?VINCENT, montrant des Louis d'or
Oui, c'est çà qu'est du vrai.MADAME MONGEI
Je ne le puis ; mais mon trouble est extrême, De ne le pas voir en ces lieux lui-même.Avec inquiétude.
Peut-être sa santé....SUZON, à Vincent
L'en empêche ?... Dis...MADAME MONGEI
Dieux ! Un rayon d'espoir m'a trop tôt ébloui ; Votre embarras me fait assez connaître Ce qui, depuis trois mois, le retient éloigné, Sans quoi, par une lettre, il m'aurait témoigné Qu'il souffre autant que moi d'une cruelle absence ; Un seul mot de sa main eût banni mon souci.Suzon fait signe à Vincent de parler.
VINCENT
Dans peu vous varrez sa présence.Montrant l'argent.
Vrai comme il m'a baillé ce que j'apporte ici.À Suzon.
Tu vois combian je t'aime, et comme à ton école. J'apprends à parler par bricole.Bricole : Signifie aussi tromperie qu'on fait à quelqu'un, quand on agit avec lui par des voies obliques et indirectes. [F]
MADAME MONGEI
Que vous dit-il ?MADAME MONGEI, prenant l'argent
Je dois être sensible à ce bon procédé ; Suzon, je sais qu'auprès de votre mère, C'est à votre seule prière Qu'un généreux asile ici m'est accordé ; Permettez-moi d'être reconnaissante, Autant qu'il est en mon pouvoir : De grâce, daignez recevoir Ces dix Louis que ma main vous présente.SUZON
Pour moi c'est le plus grand bonheur, Si j'ai pu réussir à vous prouver mon zèle, Et votre offre me fait une peine mortelle ; J'aime l'argent, mais encor plus l'honneur.MADAME MONGEI
Je Je n'insisterai pas ; mais au moins tout m'engage À payer au plutôt à Vincent son message ; Il est exact autant que diligent.VINCENT, voulant prendre
J'aime l'honneur, mais encor plus l'argent.SUZON, l'arrêtant
Que vas-tu faire ?VINCENT, retirant sa main avec peine
Crois-tu ?SUZON
Assurément, j'ai la mémoire bonne ; De plus, il t'a promis de te récompenser Lui-même, à son retour.VINCENT, comme par réflexion
Ah ! Tu m'y fais penser.MADAME MONGEI
Je vois qu'une ame honnête, et qui connaît la peine ; Mais dont les pouvoirs sont bornés, Est bien souvent, pour les infortunés, La ressource la plus certaine. En faisant des heureux, tel qui suit son penchant ; Et de bonne heure en sait contracter l'habitude, Peut-il trouver de coeur assez méchant Pour le payer d'ingratitude ?VINCENT
Je pensons assez comme vous : Mais la plupart des hommes sont si fous ; Qu'ils se faisont passer pour plus bizarres Qu'ils ne sont en effet, et je ne comprends pas Qu'on trouve, comme on dit, si grand nombre d'ingrats, Quand je songe combien les généreux sont rares.SCÈNE V. Madame Mongei, Suzon.
SUZON
Permettez- moi, mon aimable commère, D'oser vous demander, mais par bonne amitié, Pourquoi vous envoyez une somme à ma mère, Dont vous ne lui devez, au plus, que la moitié.MADAME MONGEI
Rien n'est plus juste ; en arrivant chez elle, Votre mère a pu voir assez facilement Que notre état n'était pas opulent. Sa confiance en nous a pourtant été telle, Que peu de jours après elle a permis À mon époux de partir pour Paris ; Elle m'a, pendant son absence, Accordé des secours en m'avançant son bien ; Puisque j'en ai maintenant la puissance, Il est juste, à mon tour, que j'avance le mien.SCÈNE VI. Suzon, Madame Mongei, Vincent, Mongei, qui arrive après Vincent.
MADAME MONGEI
Comment ?MONGEI, dans l'équipage d'un homme qui s'est sauvé de prison, sans épée, se jette dans les bras de sa femme
C'est elle que je vois !MADAME MONGEI
Cher époux !MONGEI
Quel bonheur !MADAME MONGEI
Le Ciel m'accorde, enfin, sa plus douce faveur !MONGEI
Aux maux les plus cruels, depuis trois mois en proie, Mon coeur, pressé par la douleur, Se croyait désormais insensible à la joie ; Mais dans tes bras je connais mon erreur. Ciel !Suzon, pendant ce temps, a été prendre l'enfant dans son berceau pour le montrer à son père, qui, jetant les yeux sur le berceau, et ne l'y voyant pas, paraît effrayé.
MADAME MONGEI
Que dois-je penser de ton inquiétude ?MONGEI
Ah ! Daigne me tirer de mon incertitude. Oui..... je dois t'avouer.... que je suis inquietSuzon qui était derrière lui, lui présente son fils.
Du fruit !... Ah ! Je le vois, et je suis satisfait ; Je goûte le plaisir d'être époux, d'être père : Je n'ai plus rien à désirer.MADAME MONGEI
Pardonne, tendre époux, si j'ai pu différer À te montrer une image si chère : Le plaisir de te voir occupait tous mes sens ; Songe que dans si peu d'instants On ne peut voir changer sa destinée, Sans que de si grands coups l'âme soit étonnée. Tous les malheurs semblaient se réunir sur moi. Mon bonheur est au comble en vivant près de toi. C'est une existence nouvelle, Qui maintenant anime tout mon coeur.MONGEI
Tu ne sais pas, sans doute, où va notre malheur : La fortune à nos voeux est encor plus rebelle Que lorsque je quittai ces lieux. Cet enfant, le plus cher des trésors à nos yeux, N'aura de nous reçu la vie Que pour la voir de maux et de honte remplie. Ce parent, sur lequel j'avais toujours compté, Dont je croyais l'amitié si sincère, Avait été déjà prévenu par ton père, Lorsque chez lui je me suis présenté : J'ai trop connu sa fatale prudence, Et qu'il craignait d'irriter contre lui, En nous accordant son appui, Un homme dont partout on vante l'opulence. En m'accablant de reproches honteux, Il me déclara que ton père N'approuverait jamais que, bravant sa colère, L'hymen, sans son aveu, nous eût unis tous deux. Vainement, pour notre défense, Je rappelai qu'en des temps plus heureux Ton père avait juré de couronner nos feux : Du ton le plus sévère il m'imposa silence. Je m'apprêtais à le quitter, Lorsqu'inhumainement il me fit arrêter ; Dans un affreux cachot, destiné pour le crime, (Ayant voulu défendre en vain ma liberté,) Presque mourant je fus jeté, Des rigueurs de la loi prêt d'être la victime. Au bout de quelques jours, il me vient assurer Que de ma liberté je puis jouir encore : Mais à quel prix ! Il faut lui déclarer Où j'ai laissé l'épouse que j'adore. Je m'écrie, à ces mots, transporté de fureur : Homme cruel, né pour la perfidie, Sans doute, par le tien, tu juges de mon coeur ; Apprends que mon secret m'est plus cher que ma vie ; Tu peux me la ravir, mais un indigne effroi Ne perdra pas, du moins, mon épouse avec moi.MADAME MONGEI
Pour assouvir leur fureur inhumaine, S'il m'eût été permis de partager ta peine, Et de savoir le lieu de ta captivité, Mon tendre coeur, bien loin d'en être épouvanté, Eût réuni l'époux, et l'enfant et la mère.VINCENT
Je vous aurions, parguenne, empêché de le faire. Il en est de la liberté, Tout ainsi que de la santé ; On la pard quand on veut, et rian n'est plus facile ; Mais en est on privé, l'on ne peut assurer Quand on pourra la retrouver. Queu bonheur a donc pu vous retirer des pattes De ce vilain parent ? Je ne le comprends pas.MONGEI
On trouve, dans tous les États, Des coeurs compatissants, des âmes délicates. Celui que l'on avait chargé De m'apporter les besoins de la vie, Parut un jour avoir l'âme attendrie De l'état où j'étais plongé, Et fut jusques à me promettre Que si, me reposant sur sa fidélité, Je lui voulais, pour toi, confier une lettre ; Il te la ferait rendre en toute sûreté.MONGEI
Qui protège les malheureux, D'un Dieu pour eux devient l'image. J'écrivis en effet ; mais prêt à t'adresser La lettre que pour toi je venais de tracer, Un mouvement secret, que je ne pus comprendre, Sembla tout bas me le défendre. Puisqu'une noire trahison, Me livrait aux rigueurs d'une affreuse prison, J'appréhendai pour toi quelque injure nouvelle. Cet homme, à me servir, parut trop empressé ; Je crus, par son moyen, voir une main cruelle T'arracher de l'asile où je t'avais laissé, Pour te livrer à la fureur d'un père. Peut-être lui faisais-je tort ; Mais de ce que j'avais de plus cher sur la terre, Je craignis en ses mains de confier le sort ; Mon écrit en était le seul dépositaire, Et la flamme, à ses yeux, dévora ce mystère.VINCENT
Vous avez pus d'esprit, tatigué ! que Vincent, D'avoir appréhendé queuque mauvais négoce ; Car j'avouerai tout bonnement, Que j'aurions baillé dans la bosse.Bosse : Terme du jeu de paume, endroit de la muraille, du côté de la grille, lequel renvoie la balle dans le dedans. Attaquer la bosse. Donner dans la bosse. Fig. Donner dans la bosse, être dupe. [L]
MONGEI
Bien loin d'être surpris d'une telle action : Ce trait, dit-il, marque votre prudence, Monsieur, et je conviens que ma profession, Ne doit pas attirer beaucoup de confiance : Mais je vous prouverai que dans de vils emplois L'humanité se trouve quelquefois, Et saurai vous forcer à me rendre justice, Par un plus important service. Il est en mon pouvoir, dans cette extrémité, De vous rendre la liberté, Ne craignez rien pour moi, je prendrai des mesures Pour qu'on croie aisément que vous m'avez trompé, Et que, malgré mes soins, vous êtes échappé : Prenez, pour vous sauver, les routes les plus sûres. Après ces mots, il conduisit mes pas, Loin de l'affreux séjour, fait pour les scélérats. J'ai couru vers ces lieux, malgré la nuit obscure, Et n'ai pris, depuis hier, repos, ni nourriture, Pour moins tarder à remplir en ce jour Mes devoirs les plus saints, la nature et l'amour.MADAME MONGEI
Va, cher époux, si le sort nous opprime, On ne nous peut, au moins, reprocher aucun crime : Sans doute, il est encor des mortels généreux ; Hé bien !... Soumettons-nous à travailler pour eux. Nous possédions jadis des talents agréables, Qui peuvent aujourd'hui nous être secourables. On ne doit point rougir d'exercer les talents, Lorsqu'on y réunit de nobles sentiments. Le reste de l'argent, que tu m'as fait remettre. Par Vincent, peut nous le permettre.VINCENT, bas, à Suzon
Bon ! Nous voilà dans un bel embarras !SUZON, à Vincent
Ah ! Je suis plus morte que vive.SCÈNE VII. Mongei, Madame Mongei, Suzon.
MONGEI, à Madame Mongei
De ce que tu me dis j'ai lieu d'être étonné, Je n'ai pas vu Vincent, et je n'ai rien donné.SUZON
Je vois qu'il n'est plus temps, Madame, de me taire ; Malgré moi, tout est décelé.Elle se jette sur les mains de Madame Mongei, les baise, et lui dit.
Me pardonnerez-vous, ô femme respectable, Si d'un stratagème innocent, J'ai cru devoir, avec Vincent, Me servir, pour vous être aujourd'hui secourable ; Je vous informerai d'où cet argent nous vient. Croyez qu'à votre fils de droit il appartient, Et cela ne dérange en rien notre fortune, Qui, d'ailleurs, avec nous doit vous être commune. Souvenez-vous que vous avez tantôt Daigné m'appeler votre amie : Je réclame ce titre, et ce n'est qu'un dépôt Que par mes mains votre fils vous confie. Lorsque le Ciel répand sur nous Quelque faveur qui nous étonne, C'est un ordre secret, sans doute, qu'il nous donne, D'en faire part à ceux qui pensent comme vous.MADAME MONGEI, l'embrassant
Oui, ma chère Suzon, je me croirais coupable, En refusant ce prêt noblement présenté ; L'intérêt, ni la vanité N'entrent pour rien dans une offre semblable. Nous pouvons l'accepter de vous, Comme un nouveau lien qui nous attache ensemble ; Mais je t'avouerai, cher époux, Que ton récit m'inquiète ; et je tremble Que cette liberté, ce bien qu'on t'a rendu, Ne soit un nouveau piège adroitement tendu, Pour découvrir le lieu de ma retraite. Ton geôlier m'est suspect, je ne le cèle pas ;. On peut, pendant la nuit, avoir suivi tes pas. Mon âme ne sera pleinement satisfaite Que lorsque nous serons éloignés de ces lieux. Ta tête est en danger, et s'il fallait... Ah ! Dieux ! D'un noir pressentiment je ne puis me défendre... Mais voici notre ami Vincent.SCÈNE VIII. Mongei, Madame Mongei, Suzon, Vincent.
VINCENT, accourant avec précipitation
J'accours vite pour vous apprendre Que vous êtes, je crois, dans un danger pressant.MONGEI
Comment ?MADAME MONGEI
Ô Ciel !VINCENT
Dans la cuisine, en ce moment arrive, Un vieux Monsieur, à cheveux blancs, Qui s'informe de ceux qui sont logés céans.MADAME MONGEI
Je n'en doute point, c'est mon père !SUZON
Quel malheur !VINCENT
J'ai fait signe à Madame Gervais, De ne vous pas nommer, que c'était un mystère : Alle m'a fort bian compris ; mais Ce Monsieur veut, dit-il, entrer dans cette chambre, Attendant que son compagnon, Qui m'a l'air d'un porte-guignon, Car il s'est dit de la Justice un membre, Ait été chez tous nos voisins, Pour s'informer de vous.Madame Mongei court pour prendre son enfant.
Porte-quignon : employé subalterne.
SUZON, l'arrêtant
Laissez entre mes mains Ce cher dépôt, j'en réponds sur ma vie. Ses cris pourraient vous découvrir. Ce petit cabinet, que je vais vous ouvrir, Peut vous cacher tous deux.MADAME MONGEI, abandonnant l'enfant avec peine
Ah ! Songez, chère amie...,SCÈNE IX. Monsieur et Madame Mongei, Suzon, Vincent, Marlot.
MADAME MONGEI
Quoi ! Ce traître ?MARLOT
Tout doux ; Souvent le repentir suit de près le courroux ; Et, quoique, contre moi, l'apparence soit forte, Je ne suis pas un traître, où le diable m'emporte. Rendez grâce à votre bonheur, Qui me conduit ici pour vous tirer d'erreur.MARLOT
Votre père, dans peu d'instants, Va monter en ce lieu ; ne perdons point de temps. Sachez qu'innocemment j'ai causé votre peine ; Que le malin vieillard m'a trompé le premier ; Que je suis son valet, qu'il m'a contraint à faire, Quand vous étiez prisonnier dans sa terre.LE PERSONNAGE DE GEOLIER
C'était lui qui me faisait dire, Sans le citer en rien, que vous pouviez écrire : Je n'ai fait qu'obéir à ses commandements ; Enfin, quand je vous ai donné la clef des champs...MONGEI
Quoi ! C'était lui ?...MARLOT
Oui ; mais j'ignorais qu'à la porte, Ayant exécuté ce qu'il m'avait permis, Un espion qu'il avait mis, Devait, pendant la nuit, vous suivre, et faire en sorte De découvrir le lieu que Madame habitait, Où, sans doute, l'amour d'abord vous conduirait. Quand je l'ai su j'ai tout mis en usage, En le voyant partir, pour être du voyage. Je n'épargnerai rien ici pour vous sauver... Vous ne répondez rien, et vous semblez rêver.... Mais je saurai bannir un soupçon qui m'offense. À l'instant, contre moi, de colère animé, Vous aviez du regret de n'être point armé ; Accordez-moi l'honneur de votre confiance, Ou, si vous persistez à douter de ma foi,Il tire son couteau de chasse, et le lui présente.
Contentez-vous, Monsieur, défaites-vous de moi.MONGEI, l'embrassant
Non : je me rends, et veux me fier à ton zèle.BONCOUR, derrière le théâtre
Marlot...MARLOT
Haut.
Monsieur... J'entends mon Maître qui m'appelle, Vite, entrez dans le cabinet.Monsieur et Madame Mongei entrent dans le cabinet, dont Suzon prend la clef.
VINCENT, à Suzon, pendant que Marlot va au devant de son Maître
Je le crois honnête-homme, et je le dis tout net. Mais, taisons-nous, velà le Daron qui s'avance.Daron : Le maître de la maison. Mot vieilli qui est resté dans l'argot. [L]
SCÈNE X. Boncour, Marlot, Vincent, Suzon, tenant l'enfant, sur le derrière du Théâtre.
MARLOT
Vous me croyez un sot, mais je ne le suis pas Autant que vous pensez. Il faut de la cervelle Dans ces occasions. Vous causiez dans un coin Avec l'Exempt ; mais moi, toujours rempli de zèle, Il l'envoie, ai-je dit, peut-être, chercher loin Ce qu'il tient sous sa main.Exempt : Est aussi un officier établi dans les compagnies des Gardes du Corps, dans celles des prévôts et autres officiers. Ils commandent en l'absence des capitaines et lieutenants. [F]
MARLOT
J'ai voulu visiter toute l'hôtellerie, Pour vous montrer, par mes soins diligents, L'intérêt que je prends au chagrin qu'on vous cause ; Et s'ils étaient céans, j'en saurais quelque chose.MARLOT
Il le faut, Et ma sincérité doit égaler la vôtre. Quand on n'a rien de caché l'un pour l'autre, Les médisants se trouvent en défaut. Je veux vous mettre au point que, si, voulant me nuire, Quelque ennemi venait vous dire, "Pour vos deux fugitifs, Marlot vous a trompé ; Il prend leurs intérêts, et connaît leur retraite : Les servir contre vous est tout ce qu'il projette, Et par lui vous serez dupé ;" Oui, quand je vous dirais moi-même, Je vous trompe, Monsieur.... souvenez-vous-en bien ; Il faut absolument que vous n'en croyiez rien.BONCOUR
Il s'assied dans un fauteuil.
J'y suis bien résolu.... Dans ma colère extrême, La vengeance est mon seul espoir, N'importe à qui je puisse la devoir.MARLOT
J'y prends un intérêt que je ne puis vous dire, Monsieur ; et vous surprendre est le but où j'aspire. Mais au moment de vous venger D'une fille jadis si chère, Songeant au triste état où vous l'allez plonger, Sentez-vous remuer les entrailles de père ?BONCOUR
Ces tendres sentiments deviendraient superflus ; C'en est fait, pour mon sang je ne la connais plus : Oui, l'amour paternel est éteint dans mon âme. Depuis un an, pour suivre un séducteur infâme, Dans les horreurs elle m'a pu laisser : Aux droits du sang on l'a vu renoncer. Tout ingrat doit braver quiconque lui pardonne. Et qui suit-elle, encor, lorsqu'elle m'abandonne ! Un homme sans appui, dont le sort malheureux Ne lui laisse espérer qu'un avenir affreux. Puis-je, d'ailleurs, approuver l'alliance D'un roturier, sans bien ? Prendrais-tu sa défense ?MARLOT
Non, je n'entreprends point de le justifier. Il a tort ; mais je crois, à parler sans finesse, Que de tout arbre de noblesse La racine est un roturier.BONCOUR
Qu'elle demeure, au moins, sous terre ensevelie. En voyant ses rameaux, aisément on l'oublie. Qu'attendre d'un mortel, aux travaux destiné ? Nourri dans la bassesse, il meurt comme il est né.VINCENT, s'approchant
Excusez-moi, Monsieur, si j'ons la hardiesse, Comme étant roturier, d'entrer dans l'entretien. Je devons, il est vrai, respect à la noblesse ; Mais ça ne conclut pas que je ne valons rien. Les honnêtes gens et les traîtres Sont de tous les États, et de tous les pays. Je voyons, chaque jour, dans nos travaux champêtres, Qu'un var ne ronge pas le coeur de tous les fruits.BONCOUR
Je dois en convenir, et je suis incapable, Mes chers enfants, de vous humilier. L'homme que la douleur accable Peut bien, dans ses discours, quelquefois s'oublier. Mon âge et mes chagrins me serviront d'excuse.VINCENT
Quand les grands ont queuque chagrin, Les petits, d'ordinaire, en patissont un brin. Je savons ça. C'est, si je ne m'abuse, Comme quand le grand vent boute un clocher à bas ; Les maisons d'alentour en sentont les éclats. Partant, j'allons laisser Monsieur tranquille.MARLOT, à Boncour
Si par hasard ici je vous suis inutile, Monsieur, j'irai là-bas, et je m'informerai Finement de nos gens. Peut-être...BONCOUR
Ce sera m'obliger ; je crains la solitude, Elle ajoute toujours à mon inquiétude.Suzon s'assied, avec l'enfant dans ses bras.
MARLOT, bas, à Vincent
Nous ne gagnerions rien à le contrarier ; Mais, malgré ce qu'il dit, il adore sa fille : Il faut qu'avec l'hôtesse un moment je babille ; Pour jouer au bonhomme un tour de mon métier.Il sort avec Vincent.
Babiller : Parler sans cesse, et ne dire que des choses de peu de considération. (...) [F]
SCÈNE XI. Boncour, Suzon.
BONCOUR
Et quel est votre nom ?BONCOUR
Oui : de quel sexe est-il ?SUZON, troublée
Monsieur... il... m'appartient.SUZON
Vous le dites.BONCOUR
J'aurais une douleur extrême, S'il arrivait quelque accident, Je vous l'avoue, à cet enfant. Ayez-en soin, sa vue a pour moi tant de charmes, Que je ne sais d'où vient qu'en le voyant, Je me sens ému jusqu'aux larmes.BONCOUR
Hélas ! Je n'avais qu'une fille, Qui faisait mon espoir et toute ma famille : Je l'ai perdue, elle n'est plus pour moi !SUZON, en riant
À sa place, prenez le mien.SUZON, prenant aussi l'air sérieux
De grand coeur ; car j'espère, Si vous lui faisiez cet honneur, Qu'il pourrait faire le bonheur Un jour de son père et sa mère.SCÈNE XII. Boncour, Suzon, Vincent.
VINCENT, se parlant à lui-même
Ils complotont là-bas queuque nouvelle histoire, Qui ne me plaît pas trop ; ils voulont faire accroire...BONCOUR, voyant Vincent
Ah ! Mon ami, vous venez à propos. Il s'agit d'un heureux que nous souhaitons faire ; Votre femme y consent, mais il est nécessaire...VINCENT, étonné
Mais, ce n'est pas ma femme...SUZON, bas
Écoute, quatre mots.BONCOUR, continuant
Je sais que son aveu ne peut rien sans le vôtre. Si vous me l'accordez, mon dessein à l'instant Est d'assurer un sort brillant à votre enfant.VINCENT, encore plus surpris
À mon enfant ! Parguenne, en voici bian d'une autre !BONCOUR
Il paraît bien surpris.SUZON, à Boncour
Souffrez, je vous conjure, Monsieur, que je lui parle un moment à l'écart ; Il y consentira.BONCOUR, pendant que Suzon parle à Vincent
Je l'avouerai sans fard, J'admire dans nos coeurs l'effet de la nature. Un pauvre paysan ne saurait consentir Qu'on le prive d'un fils destiné pour la peine, Et dont il voit la fortune certaine ; Mais nos cruels enfants se pressent de sortir De nos bras paternels, et leur première envie, Dès leur adolescence, est de prendre l'essor. Ce n'est qu'à des ingrats que nous donnons la vie, Et qui, presque toujours, avancent notre mort.SUZON, s'approchant de Boncour
Il y consent, Monsieur, l'affaire est décidée.VINCENT
Oui, ça vaut fait, j'en sis d'accord : Je nous serions rendu plutôt à votre idée ; Mais je n'entendions pas tout ce mic-mac d'abord : L'enfant vous appartiant... Mais qu'en voulais-vous faire ? Il faut que ses parents appreniont ça de vous, Et qu'il soit plus heureux qu'il ne serait cheux nous.Mic-mac : Terme populaire. Intrigue, négociation secrète, et embrouillée que font les petites gens, qui sert d'ordinaire à tromper quelqu'un, et que l'on a de la peine à découvrir. [F]
VINCENT
Oh ! Pargué, tant qu'il vous plaira. J'en aurions trente comme ça, Qu'ils seriont à votre sarvice, Et je ne croirions pas les pouvoir mieux placer ; Je connoissons nos gens.VINCENT
Ah ! Vous vous bouteriez en frais pour peu de chose ; Car, dans le vrai, vous ne nous devais rien.BONCOUR
Apprenez que je me propose De l'adopter pour fils, de lui donner mon bien, Pour punir une fille ingrate, Qu'un lâche suborneur entraîna loin de moi. Elle a, sans mon aveu, disposé de sa foi, Et d'attendrir mon coeur, peut-être encor se flatte. Mais j'atteste le Ciel, et l'Univers entier, Que cet enfant sera mon unique héritier.SCÈNE XIII. Madame Gervais, Boncour, Suzon, Vincent, Marlot.
BONCOUR
Sais-tu quelque nouvelle ?MARLOT
Avant de m'expliquer, Daignez m'instruire, au vrai, de l'état de votre âme. Votre fille, Monsieur, cet objet tant aimé, Votre coeur sans retour pour elle est-il fermé ?BONCOUR
Sans doute, et pour toujours : qu'on m'approuve ou me blâme, Je ne veux écouter que mon ressentiment.MARLOT
Vous voulez la punir ?BONCOUR
Je le veux, je le dois.BONCOUR, avec saisissement
Ah ! Que m'apprenez-vous ?MARLOT, à part
Le grand coup est frappé.BONCOUR, tombant dans un fauteuil
Je n'y survivrai pas, si la chose est certaine.MADAME GERVAIS
Je n'ai pas cru, Monsieur, vous faire de la peine, Et tout innocemment ça nous est échappé. Excusez, s'il vous plaît.MADAME MONGEI, sortant un peu du cabinet
Je ne puis me résoudre À le laisser plus longtemps dans l'erreur.MARLOT, la faisant rentrer
Il n'est pas temps.BONCOUR, l'ayant entendu
Comment ?MARLOT, feignant de pleurer
Oui, de votre douleur Il n'est pas temps d'augmenter l'amertume, En vous contant le triste événement Qui l'a mise au tombeau.BONCOUR
Point de ménagement : Que dans le désespoir mon âme se consume. Oui, redoublez le coup dont vous m'avez blessé. L'on ne doit voir en moi qu'un vieillard insensé, Qui, par ambition, a trahi sa promesse. De Mongei mon épouse approuvait la tendresse ; Avec sa fille elle voulait l'unir : Elle me fit jurer, à son dernier soupir, Quoi qu'il pût arriver, de le choisir pour gendre. Par des malheurs, depuis, ayant perdu ses biens, Qu'il eût pu recouvrer par le secours des miens, J'oubliai mes serments, et j'osai lui défendre De se flatter jamais de l'hymen projeté. D'un autre amant, qui me fut présenté, (Dont la haute fortune égalait la naissance,) L'ambition me fit désirer l'alliance. De ma fille à mes pieds je méprisai les pleurs, J'abusai d'un pouvoir qu'à présent je déteste ; Et, le jour pris pour cet hymen funeste, Sa fuite, qu'on m'apprit, redoubla mes fureurs.MADAME GERVAIS
Ah ! Pour elle, Monsieur, le coup le plus sensible Fut dans l'instant qu'on lui dit qu'en prison Son pauvre époux était, par trahison. À cette nouvelle terrible, Elle se lamenta d'une telle façon, Qu'elle accoucha céans d'un beau garçon, Qui nous est demeuré pour gage ; Car, peu d'instants après, elle plia bagage.BONCOUR, se levant avec vivacité
Que dites-vous ? Un fils d'elle vous est resté ? Ah ! De grâce, que je le voie.SUZON, lui présentant l'enfant
C'est un consolateur que le Ciel vous envoie ; L'enfant que dans l'instant vous avez adopté, N'en doutez pas, Monsieur, est votre fils lui-même ; J'ai cru pouvoir user de stratagème, En vous laissant quelque temps dans l'erreur. Quoi ! Ce titre si doux serait-il inutile ? On voit en lui vos traits, vos bras sont son asile, Et votre sang fait palpiter son coeur. S'il était quelque âme assez dure Pour avoir contre lui quelque mauvais dessein, Il devrait n'avoir pas de retraite plus sûre, Qu'en se jetant dans votre sein.Ici Monsieur Boncour regarde l'enfant un moment, puis s'en détourne.
VINCENT
Vous n'osez devant nous li marquer de tendresse ? Méconnaître son sang, est-ce un trait de noblesse ? Hé bian ! morgué, je sommes son parrain ; Rian ne li manquera, tant que j'aurons du pain. Est-ce sa faute, à li, s'il n'est pas genti-zomme ? Tenez, s'il en vaut moins, je veux bian qu'on m'assomme : J'en ferons un gentil garçon. Il saura travailler ; la Providence est bonne. Quand il faut accomplir ce qu'alle nous ordonne, Tout noble peut cheux nous venir prendre leçon. Boncour, avec le plus grand attendrissement. Mon courroux est vaincu, la nature l'emporte ; Mon âme n'est point assez sorte, Pour résister à des coups si puissants. Allez chercher Mongei ; courez, mes chers enfants. Du passé, dans mon coeur, le souvenir s'efface ; Le fruit de son erreur vient d'obtenir sa grâce.SCÈNE XIV ET DERNIÈRE. Les Acteurs précédents, et Mongei.
MONGEI, sortant du cabinet, et se jetant à ses pieds
Vous le voyez à vos genoux : Il ne vous a jamais rendu haine pour haine ; Et même, en éprouvant votre injuste courroux, Sa tendresse pour vous n'était pas incertaine.BONCOUR
Me pardonneras-tu, dis-moi, Les maux que t'a causé mon injuste colère ; Et la perte, sur-tout, d'une épouse si chère, Que je regrette autant et plus que toi ?Ici Marlot amène Madame Mongei à côté de son père ; elle prend la place de son mari, sans que Boncour s'en aperçoive, et il continue à parler.
Par ma sévérité j'ai causé sa disgrâce : Reproche-moi sans cesse une injuste rigueur, Qui me prive de la douceur De l'embrasser ainsi que je t'embrasse.Il croit embrasser Mongei, et embrasse sa fille.
MADAME MONGEI
Ne vous reprochez rien, elle est entre vos bras.BONCOUR, avec la plus grande joie
Que vois-je ? Hé quoi ! Mes yeux ne me trompent-ils pas ? Le Ciel daigne me rendre une fille chérie ; Tous mes désirs sont satisfaits.VINCENT, à Suzon
Sans avoir dit, pourtant, un mot de menterie, J'ons eu part, comme un autre, à cet heureux succès.BONCOUR
Va, je suis seul coupable. Je vois en vous l'appui de mes vieux ans ; Le Ciel à tout conduit sans doute. Il n'appartient qu'à lui de remplir tous mes sens Du plaisir parfait que je goûte.MADAME GERVAIS
Oui, Monsieur a raison, le Ciel a tout conduit ; Et de bon coeur je lui rends grâce, De ce que c'est chez moi que tout cela se passe.MADAME MONGEI
Ah ! Mon père, il est bon que vous soyez instruit Que ces coeurs généreux ont eu la confiance De soutenir notre existence. Je vous dirai, de plus, que Suzon et Vincent...VINCENT, l'interrompant
Parlons d'un point bian plus intéressant. Songez que votre époux, morguenne, A jeûné pendant sa prison ; Qu'il reviant de Paris ici tout d'une haleine, Et qu'il doit, comme de raison, Avoir grand besoin de repaître. J'ons trop bon appétit pour ne pas m'y connaître. Entrez donc, s'il vous plaît, dans la salle à manger. C'est-là qu'en déjeunant, tout pourra s'arranger. On ne s'accorde, ce me semble, Jamais si bian, que quand on trinque ensemble.BONCOUR, à Vincent
Des obligations que nous vous avons tous, En vain, par ce conseil, vous voulez nous distraire. Je sens trop ce que je dois faire Pour d'aussi dignes gens que vous. Que mon exemple serve à vous faire connaître Qu'on ne punit jamais ses enfants, sans effort. Quelque ressentiment que l'on fasse paraître, Le cri de la Nature est toujours le plus fort.942 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0