Acte lyrique en vers
Horatius Coclès.
Diffusion radiophonique le 17 avril 1930.
Personnages
- VALÉRIUS PUBLICOLA, consul, Lays
- HORACE surnommé COCLÈS, Chéron
- MUTIUS SCÉVOLA, Laîné
- LE JEUNE HORACE, Rousseau
- UN AMBASSADEUR DE PORSENNA, Dufresne
- SÉNATEURS
- ROMAINS
- SOLDATS
- CAPTIFS
- PEUPLE
HORACE, ACTE LYRIQUE.
Le Théâtre représente une vue de Rome, on apperçoit le pont Sublicius et une des principales portes. Dans l'intervalle qui sépare la Tibre des murs de la ville est un tombeau élevé à Brutus, Le camp de Porsenna se distingue dans le lointain.
SCÈNE PREMIERE. Valerius, Horace, Peuple romain.
CHOEUR DES ROMAINS
Et pour l'univers et pour Rome, Ce jour est un jour de douleur ; À Rome il ravit un vengeur Au monde il ravit un grand homme.CHOEUR DES ROMAINES
Brutus, tu dois être à la fois Honoré d'un sexe et de l'autre : Du tien tu rétablis les droits Et tu vengeas l'honneur du nôtre.VALÉRIUS
Ô Brutus ! Fixe tes regards Sur les bords désolés du Tibre ; Contemple, au sein de ces remparts, Rome assiégée et toujours libre. Des rois les efforts seront vains, Nous en attestons ta mémoire ; Et la liberté des Romains Doit durer autant que ta gloire.HORACE
Bellone accable nos guerriers De tous les fléaux qu'elle entraîne. La faim poursuit dans ses foyers Le soldat vainqueur dans la plaine. Sur ce vieillard mourant, sur l'enfant au berceau, Elle étend sa main déchirante ; Elle tarit le sein de la mère expirante : Et Rome aux regards ne présente Que des spectres errants dans un vaste tombeau.LE CHOEUR
Mais les efforts des rois sont vains, Nous en attestons la mémoire. Oui, la liberté des Romains Doit durer autant que ta gloire.VALÉRIUS
Dût encor s'augmenter le péril où nous sommes, Sache le contempler sans en être abattu, Peuple libre ; ah ! Ce n'est qu'à force de vertu Qu'on lasse le sort et les hommes.HORACE
Vous le savez, les destins ennemis M'ont ravi l'espoir de ma race. iL n'est plus de fils pour Horace, Mais il lui reste son pays. Montrer la tendresse d'un père, Ce n'est pas se déshonorer ; Et Sur une tête aussi chère, Un homme, un romain peut pleurer ; Sans que le devoir en murmure, Le sang peut élever la voix ; Du devoir je connais les droits, Et je sens ceux de la nature. Mais au sein des maux les plus grands, Non moins courageux que sensible, On n'en doit vouer aux tyrans Qu'une haine encor plus terrible.Il prend le poignard déposé sur le tombeau de Brutus.
Par ce fer qu'à nos yeux consacraient à la fois, Et le sang de Lucrèce, et le bras d'un grand homme, Jurons la ruine des rois, Jurons la liberté de Rome.SCÈNE II. Les Précédents, Mutius vêtu en Toscan.
MUTIUS
Horace !HORACE
Mutius !VALÉRIUS
Quel est-il ce projet ?MUTIUS
Malgré sa haine, Tarquin, privé d'appui, n'aurait été jamais Que l'obscur témoin des succès De la vertu républicaine. Il n'est ni roi ni citoyen, On peut le condamner à vivre. Mais c'est de ce tyran, d'un tyran le soutien, De Porsenna qu'il faut que mon bras vous délivre. Romains, ne nous abusons pas. Trop longtemps notre erreur extrême A fait la guerre à des soldats ; Je la déclare au tyran même. J'affronterai, dans mon transport, La garde dont il s'environne ; Heureux de recevoir la mort, Pourvu que mon bras la lui donne. Je tomberai percé de coups, Mais les miens auront sauvé Rome ; Et du moins le salut de tous Romains, n'aura coûté qu'un homme.LE CHOEUR
Périlleuse et noble entreprise !MUTIUS
N'en retardons pas le succès. Près du roi des toscans j'ai tends un libre accès Sous cet habit qui me déguise. Donne ce glaive.HORACE
Arrête. Et vous, Peuple Romain, Retenez ce héros qu'un zèle aveugle entraîne. Le succès est douteux, le péril est certain.HORACE
Je suis vieux, et je veux par un sublime effort Terminer ma carrière en sauvant ma patrie. Mutius, laisse-moi répandre sur ma mort La gloire dont brillait ma vie.MUTIUS
Je suis jeune, et je veux par un sublime effort Éterniser ma gloire et sauver ma patrie. Pour m'immortaliser j'ai besoin de la mort, Lorsqu'il te suffit de ta vie.HORACE
Je suis vieux, etc.MUTIUS
Je suis jeune, etc.VALÉRIUS
Horace, à ce dernier succès Trop de célébrité met obstacle peut-être. L'ennemi t'a vu de trop près Pour qu'il puisse te méconnaître.LE PEUPLE
Pars, Mutius : mais à tes coups Si les destins étaient contraires, Sois sûr de retrouver en nous Autant de vengeurs que de frères.CHOEUR GÉNÉRAL
Liberté que son bras seconde, Toi qu'il défend, veille sur lui. La cause qu'il sert aujourd'hui Un jour sera celle du monde.Mutius s'éloigne.
SCÈNE III. Valerius, Horace, Le Peuple.
VALERIUS
Vieillard terrible et généreux, Je n'aurai pas longtemps enchaîné ton audace. Ce passage important que l'ennemi menace, Je le confie à ton bras valeureux. Le poste le plus dangereux Doit être le poste d'Horace. Moi je cours attaquer Porsenna dans son camp À la tête de notre élite. Au signal convenu, que dans le même instant Hors des remparts chacun se précipite. Le jour à Brutus consacré Pour les tyrans doit être un jour terrible ; Et bientôt il aura montré Qu'un peuple libre est invincible.SCÈNE IV. Horace, Le Peuple.
HORACE
Liberté, flamme active et pure, Embrase tout ainsi que moi ; Le mortel coupable envers toi, Est coupable envers la nature. À tes pieds l'orgueil expirant Frémit de rage en admirant Ton temple auguste qui s'achève. Les préjugés sont abattus. Ce n'est plus que par les vertus Que sur ses égaux on s'élève. Mais que veut ce soldat ?SCÈNE V. Les précédents, un envoyé.
SCÈNE VI. Les Précédents, Le Député suivi de plusieurs Romains captifs et du jeune Horace.
HORACE
Le voici, qu'aperçois-je ? Ô moment d'allégresse ! Mon fils que je croyais victime du trépas, Mon fils accompagne ses pas.LE JEUNE HORACE
Je vous revois, mon père.LE DÉPUTÉ, après les avoir observés
Affligé des malheurs où vous êtes en proie, Jaloux d'en terminer le cours, Jaloux de prolonger vos jours, Romains, c'est Porsenna qui dans ces lieux m'envoie. Il a vu d'un oeil de pitié D'un peuple et de son roi la longue inimitié. Du malheur de Tarquin touché moins que du vôtre, Il vous offre son amitié.LE DÉPUTÉ
À l'accepter il est porté.HORACE
Il connaît donc bien peu ce peuple et son génie, S'il vient la demander sans avoir écarté De la terre de liberté Les soldats de la tyrannie.LE DÉPUTÉ
De sa sincérité j'atteste pour garants Ces captifs qu'en ses fers mit le droit de la guerre : Il vous les rend ; il rend les enfants à leur père, Il rend le père à ses enfants. Romains, mettez un prix à tant de bienfaisance. Les Tarquins, qui peut-être ont abusé des droits Que leur transmis la suprême puissance, Instruits par le malheur, à de plus douces lois Réclament plus d'obéissance. À ce prix on pardonne à la rébellion. Mais quel est ce profond silence ?HORACE
Celui de l'indignation.LE DÉPUTÉ
Vous refusez la liberté.LE JEUNE HORACE
Mon père, adieu, séparons-nous À votre fils l'honneur l'ordonne ; Et c'est lorsqu'il vous abandonne, Qu'il se montre digne de vous.HORACE
Adieu, mon fils, séparons-nous ; La voix de l'honneur te l'ordonne. Romains, c'est quand il m'abandonne, Qu'il se montre digne de vous.LE JEUNE HORACE
Aux rois nous n'accordons ni ne demandons grâce. Aux fers tu peux nous renvoyer. Partons.LE DÉPUTÉ, au Peuple
Souscrivez-vous à ce traité ?UN ROMAIN
Un traité plus saint nous engage.UN AUTRES
Par Brutus il nous fut dicté.Tous les Romains se rassemblent autour du tombeau.
« Si dans le sein de Rome il se trouvait un traître Qui regrettât les rois et qui voulût un maître, Qu'il meure au milieu des tourments ; Que sa cendre parjure, abandonnée aux vents, Ne laisse plus qu'un nom plus odieux encore Que celui des tyrans, Qu'à jamais Rome libre abhorre. »LE DÉPUTÉ
Et moi je jure, au nom des rois, À vous, à vous enfants une guerre éternelle.Il sort avec les Captifs.
SCÈNE VII. Horace, Romains.
HORACE
Aux remparts l'honneur nous appelle. Romains, entendez-vous fa voix . Marchons.Plusieurs divisions armées sortent de différents côtés.
HORACE, s'élançant sur le pont
Quoi qu'il puisse en coûter, Ne songeons qu'au salut de Rome.Les Toscans attaquent le pont défendu par le seul Horace, et que la hache des Romains fait bientôt écrouler dans le Tibre. Le héros s'y précipite après les ennemis , qu'il a luiseul arrêtés.
LE CHOEUR
Tombez, fiers ennemis.SCÈNE VIII. Les Précédents, Mutius, la main droite enveloppée dans son manteau.
MUTIUS
Arrêtez.LE CHOEUR
Mutius !MUTIUS
Oui, Romains.HORACE
Le tyran n'est plus !MUTIUS
Rome est libre. Porsenna, pour jamais détaché des Tarquins, S'éloigne en ce moment des rivages du Tibre.MUTIUS
Romains, j'ai pénétré Dans la tente du tyran même. Ils étaient deux : j'entends contre Rome un blasphème. Je frappe qui l'a proféré. C'était un courtisan. Près du roi l'on m'entraîne, Qui peut, dit Porsenna, t'inspirer tant de haine ? Que prétends-tu ? Frapper un roi Complice de la tyrannie. J'avais juré, sur toi, de venger ma patrie. Trois cents romains l'ont juré comme moi. Mon bras seul a trahi mes serments héroïques ; Je l'en veux punir : et soudain J'étends cette perfide main Sur l'autel embrasé de ses dieux domestiques. La foule admire, et le tyran pâlit. Romain, sois libre, m'a-t-il dit. Ton Peuple n'est pas fait pour ployer sous un maître. Je renonce à mes vains projets. Un peuple, je le reconnais, Est libre aussitôt qu'il veut l'être.SCÈNE DERNIÈRE. Les Précédents, Valerius.
VALÉRIUS
La victoire en nos murs ramène l'abondance. Horace, je te rends ton fils. Tarquin fuit loin de Rome ensevelir sa honte : Romains, je vous l'avais promis. Il n'est pas de danger que l'homme ne surmonte. Guerriers libres et triomphants, Célébrez vos exploits : désormais Rome compte Autant de héros que d'enfants.301 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica