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Tragédie en vers· Tragédie en Cinq Actes, en Vers

Lucrèce

Antoine Vincent Arnault· créée en 1792· 5 actes· 1 356 vers· 17 personnages

Représentée pour la première fois le 4 mai 1792 sur le Théâtre de la Nation (Française) .

Personnages

  • TARQUIN, le Superbe, Roi de Rome. Monsieur Naudet
  • SEXTUS, fils de Tarquin, Monsieur St. Fal
  • TARQUIN COLLATIN, M. Dupont
  • JUNIUS BRUTUS, Monsieur St. Prix
  • SPURIUS LUCRÉTIUS, père de Lucrèce. M. Vanhove
  • ARONS, Conjuré. M. Jules Fleury
  • MUTIUS, Conjuré depuis surnommé SCAEVOLA. Monsieur Fleury
  • HORACE, Conjuré, depuis surnommé COCLES. Monsieur Duval
  • VALÉRIUS, Conjuré, depuis surnommé PUBLICOLA. Monsieur Marsy
  • ALBIN, Conjuré. Monsieur Dunant
  • ICILE, Esclave et confident de Sextus. Monsieur Ernest-Vanhove
  • LUCRÈCE, épouse de Collatin. Melle Raucourt
  • PEUPLE ROMAIN
  • SOLDATS ROMAINS
  • DÉPUTÉS DES RUTULES
  • CONJURÉS
  • FEMMES DE LUCRÈCE
ÉPITRE DÉDICATOIRE

J'espérais quelque succès de Lucrèce quand je sollicitai la saveur de vous la dédier. Le succès de Lucrèce avait été au dessous du médiocre, quand vous avez exigé que j'usasse de votre permission. Ceci fait assez connaître le sentiment qui vous fait hommage de cet ouvrage et celui qui vous porte à l'accepter.

ARNAULT À Parìs, ce 4 août 1792.

ACTE PREMIER

Le Théâtre représente le Camp de Tarquin devant Ardu. Sextus, plongé dans une profonde rêverie, soit de sa tente.

SCÈNE PREMIÈRE. Sextus, Icile.

SCÈNE II. Les mêmes, Tarquin, Soldats Romains, Députés de la Ville d'Ardée.

TARQUIN

C'est avoir pour ce rang beaucoup d'indifférence, Ou dans l'art de régner bien peu d'expérience ; Que de céder Sa gloire et prétendre qu'un Roi S'illustre dans celui qu'il rend égal à foi. Loin d'emprunter d'autrui ce qu'il donne lui même, C'est de son propre éclat que brille un diadème. Qui chérit la grandeur ne la partage pas : Les grands bienfaits, mon fils, ont fait les grands ingrats. Aux plus affreux revers plus d'un monarque en bute, Par trop de confiance a préparé sa chute. L'art de tout conserver est l'art de tout prévoir ; C'est le grand art d'un Roi jaloux de son pouvoir : Bien loin d'anéantir la distance imposante Qui sépare les Rois de la foule inconstante ; Il se montre élevé sur les faibles humains, Autant que l'est un Dieu sur tous les Souverains. Contemplez Servius ; voyez dans quels abîmes L'avait jeté l'oubli de ces sages maximes. Tous les rangs confondus, tout ordre interverti, Avec la Royauté l'État anéanti : On l'avait avilie, afin de la détruire. Il mourut, et j'osai me saisir de l'Empire, Et monter en Vainqueur sur ce trône ébranlé, Sans qu'a le raffermir Rome meut appelé, À ployer en silence elle se vit contraindre : Peu jaloux d être aimé, je sus me faire craindre. Je n'avais pas d'amis ; mais j'avais des Soldats.... Devenu tout puissant par d'heureux attentats, Je fis porter mon joug aux plus superbes tètes, Cependant j'étendais l'État par mes conquêtes : Mais autant ma rigueur pesait sur le Romain, Autant pour les vaincus je me montrais humain ; Me ménageant en eux un appui nécessaire. Si jamais le destin me devenait contraire. Ainsi ma politique affermit à la fois Et la grandeur de Rome et la grandeur des Rois : Et mon règne déjà justifié et secondé Le sort qui lui promet la conquête du Monde.

SCÈNE III. Tarquin, Arons, Sextus, Icile dans le fond.

SCÈNE IV. Icile, Sextus.

SEXTUS

Allons à Collatie.

Collatie : ou Collatia, ville située à l'est de Rome au bout de la via Collatia.

SEXTUS

L'amour.

SEXTUS

Icile, il n'est plus temps de taire D'un feu trop concentré le pénible mystère. Fatigué de l'effort qu'il me coûte à cacher, C'est par pitié pour moi que je veux m'épancher. Dans Gabie encor libre, aux murs de tes ancêtres, Loin de Rome et de moi, tu n'avais pas de maître Quand l'innocent auteur du trouble où tu me vois Enchanta mes regards pour la première fois. Ardent, impétueux, d'illusions avide, Un instinct de plaisir avait été mon guide : Et dans la volupté de dégoûts consumé, Je voulais être heureux, et n'avais pas aimé. Ce charme impérieux qui subjugue les âmes, N'a jamais enfanté de plus rapides flammes Rendre ce coeur sensible et briser son orgueil, Fut l'effet d'un moment et celui d'un coup d'oeil. J'osai, dans mon amour espérer que Lucrèce Ne dédaignerait pas un sceptre et ma tendresse : Je mis à ses genoux et l'Empire et Sextus ; Et sa réponse, ami, ne fut pas un refus. Tarquin même à mes voeux n'eut pas été contraire, Mais pour mon désespoir Lucrèce avait un père. Tu ne le connais pas cet altier Spurius, Ce hardi zélateur des lois de Servius, Qui, dans l'égarement de son âme hautaine, Des fils de Romulus voudrait briser la chaîne ; Et parmi les débris de cette royauté, Sur le trône écroulé fonder la liberté. Fils des Rois, jusqu'à lui quand j'ai daigné descendre, À peine le superbe a-t-il daigné m'entendre. « Renonce à ton espoir, a-t-il dit ; non, mon sang Ne s'alliera jamais à celui du Tyran. Dans un roi, mon égal, je chérissais un homme ; Mais Servius est mort, et Tarquin règne à Rome. Usurpateur du trône, assassin de mon Roi : Qu'il soit puni, Sextus, et ma fille est à toi. » Juge si j'aime, Icile ! Il me tint ce langage, Et tout son sang n'a pas expié cet outrage. Bien plus, pour le fléchir je n'ai rien épargné ; Tel dans Rome autrefois Servius a régné ; Tel léguera Sextus : et sa main tutélaire Fera pour les Romains ce qu'il eût voulu faire. Rien ne put le fléchir ; je conjurais en vain. C'est alors qu'à Gabie envoyé par Tarquin. J'osai par mon adresse en tenter la conquête, Et que le diadème enfin ceignit ma tête. Tant de gloire eût jadis assuré mon bonheur. Mais qu'importe la gloire au repos de mon coeur ! Toujours plus amoureux, apprenant que mon père Aux pieds de ces remparts avait porté la guerre, J'accours ; et, pour ce camp oubliant mes États, Je vole, en apparence, à de nouveaux combats : Mais, pressé par l'honneur moins que par ma faiblesse, J'ai voulu seulement m'approcher de Lucrèce. Mon retour se célèbre. Un splendide festin, Rassemble la jeunesse aux tentes de Tarquin. On se livre à la joie au milieu des alarmes, Et la voix du plaisir se mêle au bruit des armes. Par une double ivresse un convive emporté, De celle qui le charme exaltant la beauté, « Est-il, dit Collatin, de beauté qui ne cède Au cher et chaste objet que mon amour possède ! » Il en est, m'écriai-je ; et Rome et l'Univers N'offrent pas de rivale a celle que je sers. Chacun au premier rang portant celle qu'il aime. On proposa bientôt d'en juger par soi-même, Et notre diligence égalant notre amour, Nous arrivons à Rome avant la fin du jour. Au milieu des plaisirs, dans la magnificence, Les femmes oubliaient les ennuis de l'absence ; Et le luxe importun qui chargeait leurs appâts Éblouissait les yeux et ne les charmait pas. À son inquiétude une seule livrée, Aux murs de Collatie obscure et retirée, Consacre ses moments et ses soins les plus doux Au tissu que ses doigts filent pour un époux. La modeste rougeur dont son front se colore À nos regards surpris la rend plus belle encore. Elle se précipite aux bras de Collatin ; Dieux ? Quel affreux supplice a déchiré mon sein ! Transporté d'une rage égale à ma tendresse, Dans cette épouse, ami, je reconnais Lucrèce !

On lit "libérité", il s'agit très probablement de liberté.

SEXTUS

Suis-moi.

Ils sortent.

ACTE II

Le Théâtre représente le Vestibule du Palais de Collatin.

SCÈNE PREMIÈRE. Spirius, Collatin.

SPURIUS

Qu'importe, Collatin, ce trouble d'un moment, S'il nous prépare un bien général et constant ! D'autant moins dangereux qu'il nous paraît extrême, Le désordre a son terme et se détruit lui-même. L'État plus éprouvé qu'affaissé par son poids, N'en sent que mieux le prix de la paix et des lois. Qu'elles règnent ces lois que Tarquin veut éteindre ; Qu'il soit enfin puni d'avoir pu les enfreindre : Qu'avec l'usurpateur Rome exile aujourd'hui, Quiconque le regrette ou pense comme lui. Près du malheur public, leur malheur n'est qu'une ombre. L'intérêt de l'État est celui du grand nombre ; Celui du Peuple enfin. Eh, quel bonheur honteux Peut-on connaître au sein d'un peuple malheureux ? Ce bonheur, s'il en est au milieu des entraves, Est fait pour les Tyrans ou fait pour les esclaves. Le vrai Citoyen porte un coeur compatissant : Témoin de l'infortune, il n'en est pas exempt. Périsse l'insensé qui, sourd à la nature, De sa voix gémissante étouffe le murmure ; Qui, d'un oeil insensible et d'un coeur endurci, Voit répandre des pleurs sans en répandre aussi ; Qui de toute pitié s'affranchit par prudence, Et concentre en lui seul son étroite existence ! Étranger aux amis dont il est entouré, Et parmi les humains des humains séparé, Au jour du désespoir c'est en vain qu'il réclame La pitié qui jamais n'a réchauffe son âme ; Et le malheur auquel il ne peut compatir Du malheur qui l'attend ne saurait l'avertir. Ouvrez enfin les yeux sur votre erreur extrême ; Voyez les maux de Rome, et tremblez pour vous-même.

COLLATIN

Pour moi !

SCÈNE II. Les mêmes, Lucrèce.

SCÈNE III. Les mêmes, Arons.

SCÈNE IV. Spurius, Lucrèce, COLLATIN.

LUCRÈCE

Hélas !

SCÈNE V. SPURIUS, COLLATIN, BRUTUS, dfefinde la Scène.

COLLATIN

C'est ainsi que votre âme, indépendante, austère, Nourrit ses noirs chagrins,de maux qu'elle exagère. Ce Roi que vous pleurez, ce Servius enfin Vous le regrettiez moins, haïssant moins Tarquin ? Quelque soient les bienfaits que son règne rassemble, N'est-on grand en effet qu'autant qu'on lui ressemble ? J'avouerai que Tarquin s'égarant quelque fois, De son sceptre aux Romains fit trop sentir le poids ; J'avouerai qu'abusé par sa fausse prudence. Trop souvent la terreur signala sa puissance : Mais, tout en le blâmant, j'admire quel éclat Son règne glorieux répand sur cet État. Invincible en ses camps, en ses murs embellie, Je vois Rome annoncer des fers à l'Italie. Gabie est sous nos lois. Entre nos ennemis En est-il qui ne soit tributaire ou soumis ! Qui nous bravait jadis aujourd'hui nous révère, Et, lorsqu'enfin la paix a remplacé la guerre ; La féconde industrie occupe tous ces bras Qui servaient la Patrie au milieu des combats. Ceux qui la défendaient aujourd'hui l'embellissent ; Du Tibre emprisonné les flots domptés mugissent ; Des Canaux sont creusés, des ponts sont suspendus ; Rome voit s'élever ses murs plus étendus : Et, des vains monuments dédaignant l'art frivole, Sur sa Roche imprenable assoit le_Capitole. MaIs que veulent de moI ces ombres quI s'embrassent, Et de leurs bras sanglants toutes deux m'entrelacent ? Dans mon sein tout-à-coup mon sang s'est arrêté, Et de joie et d'horreur mon coeur a palpité. Ah ! Je vous reconnais, ombre auguste ! Ombre chère ! Ô mon père, est-ce vous ! Est-ce vous, ô mon frère ! À l'amour de Brutus si promptement ravis, Vous, que s'il eût vengés il eût déjà suivis ! Tous deux chérissant Rome et tous deux aimés d'elle, L'un en était l'espoir et l'autre le modèle, Quelle main de vos jours précipita la fin ? Qui vous dois-je immoler ?.... Ils ont nommé Tarquin.

Gabie : Ancienne ville du Latium, à 20 km à l'est de Rome. [WIKIPEDIA]

BRUTUS

Après avoir observé Collatin.

Il n'est pas encor temps.

ACTE III

Le Théâtre représente l'intérieur de l'appartement de Lucrèce. Ses femmes dans le fond de la scène, à droite, font occupées à des ouvrages de laine.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Lucrèce, Sextus, Icile, Femmes.

SEXTUS

Un ordre de Tarquin.... Si vous daignez m'entendre, Ordonnez qu'on s'éloigne et vous allez l'apprendre.

Icile et les Femmes de Lucrèce se retirent dans le vestibule dont la porte reste ouverte. Icile sort au signe que lui fait Sextus.

SCÈNE III. Lucrece, Sextus.

SEXTUS

Mourons...

LUCRÈCE

Sextus !

SCÈNE IV. Les précédents, Brutus.

BRUTUS

Oui.

SEXTUS

Brutus et ses pareils pourraient l'apprendre au Tibre...

Tibre : Fleuve qui traverse Rome et qui en est un des symboles.

BRUTUS

Tout.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Sextus, Icile.

La nuit commence à tomber.

SEXTUS

Non.

SEXTUS

Rien.

SEXTUS

Reste.

Il sort.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Lucrèce, Icile.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Sextus, Brutus.

SEXTUS

Parle ?

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Sextus, Icile.

SEXTUS

La sienne.

ICILE

Qui ?

SEXTUS

Lucrèce.

SCÈNE V. Lucrèce, Sextus, Icile.

LUCRÈCE

Oui.

SEXTUS

Tremblez.

LUCRÈCE

Non.

LUCRÈCE

Frappe.

SCÈNE VI. Sextus, Icile.

ACTE V

Le Théâtre représente un vestibule,

SCÈNE PREMIÈRE. Valerius, Mutius, Horace, Albin, Conjurés. Brutus, qui les écoute et les observe en silence.

MUTIUS

Oubliez-vous, Albin, que Rome nous contemple ? Qu'à la postérité, nous servirons d'exemple ? Ce trépas qu'un tyran me fait envisager, N'est qu'un forfait de plus que Rome doit venger ; Mais le feu du bûcher, avant qu'il nous consume, Pourrait bien dévorer le bourreau qui l'allume. Si nous sommes trahis, si la rigueur du Sort Ne nous a plus laissé que le choix de la mort ; Vous en étonnez-vous ? Et votre âme abusée Crut elle ne former qu'une entreprise aisée ? D'un honneur sans péril vous étiez-vous flatté, Et moins sûr du succès, auriez-vous moins tenté ? Certes, de nos deux coeurs, grande est la différence ; Quand Mutins de Rome embrassa la vengeance, Bien loin d'être ébloui de ce hardi dessein, Il en vit les dangers, le succès incertain. Il prévit que le monstre, à sa fureur en_butte, Pourrait, même en tombant, l'écraser sous sa chute ; Et l'aspect du trépas, qui vous trouble aujourd'hui, N'a rien de surprenant, ni de nouveau pour lui. Mourons ; mais sans souffrir, que, du tyran complice, Le Licteur insolent nous entraîne au supplice ; Qu'on nous mène à la mort où nous pouvons courir. Mourons ; mais en héros, mais sans nous avilir : Sans soumettre à la hache une tête flétrie ; Et méritons du moins les pleurs de la Patrie, Même au sein des dangers renaissants sous nos pas, Ne pourrait-on trouver un utile trépas ? C'est en vain que leur foule en ce jour me menace ; Je sens avec leur nombre augmenter mon audace. C'est quand tout est perdu qu'il faut tout espérer ! Amis, quittons ces lieux, et, sans plus différer, Tandis qu'à nous surprendre à Rome on se prépare, Au milieu de son camp surprenons un barbare. De ce trône usurpé, que son crime insulta, Que sanglant il descende ainsi qu'il y monta, À ma juste fureur il n'est plus de limites. Seul, j'irai le chercher parmi les satellites ; L'immoler à leurs yeux, et, quelque soit mon sort, Un tel succès n'est pas trop [payé] par la mort. En expirant, du moins, j'aurai délivré Rome, Et le salut de tous n'aura coûté qu'un homme.

SCÈNE II. Les précédents, Collatin, une lettre à la main, Spurius.

SCÈNE III et DERNIÈRE. Les précédents, Lucrèce, dans le plus grand désordre.

COLLATIN

Sextus !

SPURIUS

Je frémis.

COLLATIN

Poursuivez.

LUCRÈCE

Je ne puis.

COLLATIN

Je le veux.

BRUTUS

Moi ?

VALÉRIUS

Elle expire.

HORACE

Ô jour d'effroi !

Grand silence.

LES CONJURÉS

Nous le jurons.

1 356 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica